GUILLOT, PERSONNAGE DE LA COMÉDIE ITALIENNE, PAR WATTEAU
(D’après la gravure de Caylus.)
Le caractère iconique de la peinture n’est pas douteux : nous sommes bien en présence d’un portrait. Quel est donc le bouf-
fon qui, au temps de Watteau, a, dans les théâtres forains ou à
la Comédie italienne, porté avec honneur la souquenille immaculée de Gilles ou de Pierrot?
Si, disions-nous, le personnage représenté par Watteau est un acteur de la Comédie, le champ des investigations serait circonscrit entre 1716, date du retour de la troupe, et la mort du peintre (1721). Or nous connaissons un de ceux qui, à cette époque, se sont affublés de l’habit blanc aux larges boutons. Pierre-François Biancolelli, le fils du grand Dominique, avait d’abord couru la province, dont il faisait les délices sous le costume d’Arlequin ; mais « M. le Régent ayant souhaité qu’il s’attachât à la troupe Italienne, pour pouvoir en cas d'accident, remplacer Thomassin, il parut sur le théâtre de l’hôtel de Bourgogne, pour la première fois, le 11 octobre 1717, sous l’habit de Pierrot ; mais il quitta bientôt ce rôle pour prendre celui de Trivelin ! ». La date indiquée nous conviendrait à merveille. En 1717, Biancolelli avait trente-sept ans, et Watteau a très bien pu peindre ce personnage qui tenait tant de place dans les préoccupations du Régent. Le Gilles est peut-être le portrait de Biancolelli.
Mais cette indication est purement conjecturale. Il y avait bien des Pierrots sous la Régence ! Si Biancolelli porta pendant quelque temps cet habit de caractère, il en est d’autres qui le portèrent toute leur vie et que Watteau dut connaître.
Seulement, ce n’est point à la Comédie italienne qu'il les faut chercher, mais à l’Opéra-Comique, dans ce théâtre forain dont la sérieuse histoire se serait plus occupée si elle connaissait ses devoirs.
… Indépendamment de Quinson, dont Gillot a gravé le portrait, Watteau a pu applaudir, il a pu peindre quatre ou cing Pierrots : Billard, qui débuta en 1700 dans la troupe d’Alard et de la veuve Maurice, et dont la vie fut — pour la durée, — celle d’un patriarche ; Maillot, qui monta sur les planches en 1702 ; Hamoche, dont le succès commence en 1712; Belloni qui joua jusqu’en 1721 et cet autre dont on sait si peu les aventures, ce pauvre Bréon qui, après avoir fait la joie de la foire Saint-Germain, mourut phtisique en 1720, comme Watteau allait mourir... Le personnage qui a posé pour le Gilles est vraisemblablement un des acteurs que nous avons
1 Dictionnaire portatif des théâtres, 1754, p. 429.
indiqués. Mais lequel ? Là est le mystère, et nous serons sans doute con-
damnés toujours à l’aimer sans savoir son nom.
Aujourd'hui nous renonçons à cette vaine poursuite. Le sérieux farceur qui, debout dans son blanc uniforme, attend, pour jouer son rôle, l’arrivée des camarades qu’on entrevoit à mi-côte, n’est peut-être qu’un ami déguisé en Gilles pour faire plaisir à Waïtteau.
Et pendant que le maître écoutait Mlle D’Argenon aux concerts de Crozat, pendant qu’il copiait les dessins de Rubens et de Titien et qu’il étudiait le paysage dans le parc de Montmorency, que faisait l’Académie royale? Elle se morfondait, attendant depuis 1712 le morceau de réception que Watteau avait promis, et me voyant rien venir. Elle savait bien que l'artiste oublieux lui manquait de parole, car c’est chez elle, c’est au Louvre, que le « chef-d'œuvre » réglementaire devait être exécuté. Deux commissaires avaient été désignés pour voir travailler Watteau. Barrois et Antoine Coypel commencent à s'impatienter : l’Académie fait comme eux, et quoiqu’elle soit fort débonnaire, «elle prend le parti de rappeler à l’agréé que ses lenteurs lui causent quelque surprise. Le $ janvier 1714, elle invite Watteau à faire connaitre les causes de son retard. Watteau, occupé ailleurs, garde le silence. À la première séance de 1715, nouveau rappel au réglement. Bien que le procès-verbal ne le dise pas, le bon La Fosse demandait sans doute un répit pour son commensial de l’hôtel Crozat, et en effet, le 25 janvier 1716, l'Académie proroge le temps octroyé « au s' Watteau » pour
faire son morceau de réception. Au début de chaque année, la
Compagnie s’occupait de la situation des retardataires. Le 9 jan-
100 ANTOINE WATTEAU vier 1717, elle accorde à Watteau un nouveau délai d’un mois. Enfin l’obstiné réveur se décide : il s'aperçoit qu'après s'être
longtemps fait tirer l'oreille, son maître Gillot a peint un Christ
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