Antoine
Parmi les nombreuses liasses de papier que M. le comte deCœuvi'y, dont je me propose de publier bientôt les Mémoires , a mises à ma disposition pour cet objet, il s'en trouve une, écrite en entier d'une autre main que la sienne ; c'est l'histoire d'un certain Antoine, qui ne laissa pas que de jouer
dans la grande Révolution, un rôle, sinon très-important , du moins très-dramatique. Pour un arrangeur de Mémoires , il y a un grand charme dans la trouvaille d'un nouveau document qui nous transporte au milieu d'autres personnages , varie la nature des événemens, et vous repose du style toujours un peu uniforme de votre auteur ; il y a même dans le changement d'écriture un plaisir dont les yeux prennent leur bonne part ; et, croyez-le bien , le sens intelligent se laisse dominer souvent, à son insu, par le sens positif.
Je lus donc l'histoire de M. Antoine avec attention , avec plaisir ; d'abord parce que la partie calligraphique en était autre que celle des Mémoires , et ensuite parce qu'elle finit par m'intéresser très-vivement. M. de Cœuvry me disait , par une note marginale placée en tête du manuscrit , de faire épiso-
diquement entrer l'histoire de M. Antoine dans la sienne propre ; et en effet , elle pouvait très-bien s'y adapter comme préparation. Il y a même im endroit où elle semble venir naturellement ; c'est dans la promenade en forêt, lorsque Henri et Auguste, accompagnés de l'abbé Ortet, se trouvent tout-à-coup au milieu des rochers gréseux de Fontainebleau, face à face avec l'homme!. . ; Mais j'oubliais que les Mémoires du comte de Cœuvry n'ont pas encore été publiés.
Travaillant à l'intercalation désirée , je ne tardai pas à m'apercevoir du danger d'un semblable accouplement. Sans parler de la disparité des deux styles , de la longueur de l'épisode, interrompant brusquement des faits à peine exposés , j'y trouvai un inconvénient plus grave encore. Les ^lémoires de M. de Cœuvry, dont l'intérêt repose sur une suite d'événemens naturels , simplement et
naïvement racontés , pouvaient se trouver compromis aux yeux du lecteur en donnant droit d'asile et de cité à une histoire qui, quoique vraie , sort fort heureusement de la ligne ordinaire par l'importance de l'époque, l'exaltation passionnée de quelques-uns des personnages, et la péripétie terrible de la fin : c'était amoindrir, décolorer, fuliliser tout ce qui devait suivre. Il laut, même à un arrangeur de Mémoires, du bon sens et de l'art. Je pris le parti de ne donner à M. Antoine , dans les Mémoires de M. de Cœuvry, que la place qu'il y devait raisonnablement occuper, et de retrancher sans pitié ce gui parasite , menaçant sourdement de destruction l'arbre dont il semblait devoir augmenter l'éclat et la verdure.
Les événemens contenus dans la liasse dont j'ai parlé restaient donc à ma libre disposition. L'idée ne tarda pas à me venir d'en
faire un livre à part. Un autre inconvénient, dont je ne vous ai pas encore parlé , et qui s'offrait encore à moi , si j'eusse réalisé mon premier projet d'intercalation , c'est que M. de CœmTV etM. Antoine employant pour leur récit la même forme narrative, chacun d'eux racontant en son propre et privé nom, à la première personne, ce double je, se succédant alternativement , pouvait jeter de la confusion dans l'ensemble de l'ouvrage. Je résolus de dépouiller mon second héros de son égotisme , de m'emparer tout simplement du sujet, et de l'arranger à ma façon , sans toutefois altérer les faits , dont je décline entièrement la responsabilité.
Maintenant l'œuvre est mienne, et c'est avecnne grande joie, j'en conviens, que je me sens le droit de la manier, de la pétrir, de la disposer à ma guise, de ne plus commencer par le commencement, à la manière
biographique, d'entamer l'action au milieu, de saisir mon lutteur parle corps, si bon me semble, et non plus par la tête, de mêler ma pensée aux événemens, et, sans altérer mon sujet, de le raviver de temps en temps par un agencement plus habile, et même de créer quelques détails qui puissent donner plus de relief à mes personnages. Le métier devient bon, je m'y sens plus à l'aise ; je cesse de marcher à la suite, j'ordonnance, je dispose, je juge; je ne suis plus éditeur, mais historien !
Le monde est donc à moi ! quand je dis le monde, la France, la France révolutionnaire ; et c'est bien assez. Pour entamer la matière, le temps et le Heu sont à mon choix ; je puis opter entre Arras et Paris, entre 1767 et 1795 ! L'intérêt démon sujet l'exige, j'entrerai du premier coup dans les cavernes de l'enfer : Paris, sous le règne de la Terreur!
Maintenant que je plane sur cette grande capitale désolée, convulsionnée, sanglante, de quel côté me dirigerai-je ? — Vers la rive gauche de la Seine.
Alors , comme aujourd'hui , sur la rive droite se trouvaient le bruit et le mouvement ; là siégaient la Convention et la guillotine. De l'autre côté, des églises nues et profanées, un Panthéon consacré aux grands hommes, et où IMarat allait bientôt se placer auprès de Voltaire et de Miral^eau; le faubourg Saint-^Iarceau , avec ses orateurs de carrefours, à qui la borne servait de tribune; le faubourg Saint- Jacques, avec ses écoles à moitié désertes , ses professeurs coiffés du bonnet rouge, au milieu desquels l'abbé Delille parlait saintement de poésie, semblable à un pauvre cygne égaré au milieu d'un lac de fange; enfin le faubourg Saint-Germain, avec ses riches hôtels dé-
peuplés par l'émigration : voilà ce qui d'abord s'offre à moi. Sur lequel des trois faubourgs s'arrêtera mon regard? — Sur le dernier; mais ce n'est point un des palais de l'ancienne aristocratie qui le fixera.
Voyez-vous cette maison de vulgaire apparence, faisant le coin de la rue des Canettes et de la rue du Four? c'est laque nous stationnerons d'abord, afin de prendre connaissance des lieux et des personnes, en guise de visite domiciliaire. Gela nous servira à poser plus franchement l'époque que de froides considérations générales, et nous conduira peut-être à l'entame du sujet.
Heit-de-Vhaussée,
Le rez-de-chaussée de cette maison était occupé sur la rue par une boutique enfumée, surmontée d'un auvent le long duquel pen-
LA MAISON DE L'ÉPICIER. Il
dait une file de chandelles de bois, aux trois couleurs, annonçant de loin un magasin d'épiceries aux gens illettrés. Pour ceux qui savaient lire, ils pouvaient voir, sur les volets comme sur l'enseigne, écrit en gros caractères : Vergniaux, marchand épicier, à la Tête-Noire. En effet, sur la double partie d'un panneau de chêne, une vilaine tête yololé, au teint charbonné, aux grosses lèvres, aux cheveux crépus, suspendue sous Vauvent, justifiait l'annonce, et quand le vent soufflait, recevait l'assaut des chandelles de bois ; ce qui avait eu pour résultat d'écailler le double visage de l'Africain, et de le rendre d'un côté borgne de l'œil droit, et de l'autre de l'œil gauche. Là n'était pas le plus grand inconvénient. Parfois, durant la nuit, quand de subites rafales ébranlaient les toitures et faisaient crier les vieilles maisons de Paris, plus d'une petite maîtresse de la rue des Canettes ou de la rue Margue-
rite se réveillait en sursaut , épouvantée , croyant entendre battre le tambour 5 car les chandelles de bois, frappant alternativement sur le panneau, en imitaient assez bien le bruit. Alors, l'alarme se répandait dans les ménages : c'était le rappel, c'était la générale qu'on battait; des gémissemens sourds et confus se mêlaient aux roulemens redoublés ; les maris, réveillés à leur tour, rêvaient insurrection et massacre. — Dans le voisinage de l'Abbaye , une telle supposition devait se présenter naturellement à l'esprit. — Les uns endossaient à tâtons leur uniforme de garde national ; les autres se barricadaient à la hâte, et, le premier moment de surprise passé, on reconnaissait la cause naturelle de tout ce tapage, et les uns et les autres, en se recouchant, maudissaient le malencontreux épicier. Mais le lendemain nul n'osait se plaindre, car Vergniaux la Tête Noire, ainsi qu'on le surnommait, était généralement
connu comme le plus fougueux patriote de la section de Mutius Scévola, ci-devant du Luxembourg.
Dans ce moment , Vergniaux , sur le pas de la porte et les mains derrière le dos , d'un air de nonchalance , attendait la pratique , qui ne pouvait manquer de venir ; car, selon la croyance générale , il y avait péril à cesser de se fournir chez l'épicier démocrate. Près de lui, son garçon de boutique, en pilant des drogues dans un mortier de fer, fredonnait tour à tour des ariettes amoureuses et des chansons républicaines , oubliant en cela les injonctions de son maître, qui ne lui permettait guère que les airs de bravoure , non seulement par esprit de parti , mais parce qu'il avait observé judicieusement que la besogne se faisait plus vite encore avec le Ça ira qu'avec 0 ma tendre Musette, vu le mouvement musical. Le garçon cessa bien-
fi MTOINE.
tôt de chanter, et entreprit une conversation a-vec son patron.
— Je crois bien qu'il y aura du nouveau aujourd'hui, bourgeois?
— Appelle-moi citoyen , imbécile , interrompit tout d'abord l'épicier.
— Il y aura du nouveau , aujourd'hui , citoyen , reprit le garçon ; car, en revenant de porter du café à M. Ballet , le notaire , place de la Croix-Rouge...
— Au citoyen Ballet , place du Bonnet- Rouge! interrompit encore l'épicier Vergniaux en lui coupant de nouveau la parole.
— Place du Bonnet-Rouge, ça ne fait rien, dit le garçon en revenant avec une grande soumission sur ses défauts de langage : donc, en revenant de chez le citoyen Ballet, j'ai rencontré nos deux commissaires, les citoyens Ghignac et Desbordes ; j'ai bien dit ,
cette fois?... Ils avaient leurs écharpes , et marchaient très-vite d'un air effaré. C'est égal , je leur ai tout de même demandé s'il ne leur fallait rien de chez nous ; mais ils ne m'ont seulement pas répondu. On assure qu'il y a des rassemblemens du côté de la rue Piévolutionnaire et du pont Michel... C'est bien dit encore, ça, n'est-ce pas?
— Des rassemblemens? dans quel but?
— Je ne sais pas au juste ; mais on parle d'accapareurs, et que le peuple manque des choses de première nécessité , de pain , de sucre et de café ; tout ça à cause des Girondins , comme disait une femme qui se démenait fièrement dans le groupe où j'ai entendu ce que je vous répète. Biais la bonne femme battait un peu la campagne ; car elle sortait de chez le marchand de vin et y avait peutêtre un peu trop fait la noce.
A cette annonce que le peuple manquait
de sucre et de café , l'épicier prit subitement l'air soucieux et inquiet. Le garçon, ne se voyant pas interrompu , crut que son récit plaisait à son maître , et il continua :
— Ahçà, bourgeois... non! citoyen...
comment le peuple peut-il manquer de quelque chose, après tout ce qu'on a fait pour lui? Le premier de ce mois (février), on vient de lui créer pour huit cent millions de nouveaux assignats ! En voilà , de l'argent , j'espère ! Il voulait M. Pache pour maire de Paris, il l'a ; il voulait la guerre , il l'a : qu'est-ce qu'il veut donc encore? Moi , je n'y comprends plus rien. On disait que tout le monde serait heureux après la mort du roi.
— Du tyran ! lui cria Vergniaux la Tête noire , en secouant tout-à-coup son air soucieux.
— Oui , oui , du tyran ; tant il y a eepen-
dant que nous allons avoir un peu de tapage aujourd'hui , à ce qu'il pai^aît.
— Tant mieux , si ce tapage-là peut nous déliarrasser de quelques-uns de ces chiens d'aristocrates !
— Mais , bourgeois?...
— Citoyen !
— Citoyen, qu'est-ce qu'ils vous ont donc fait , ces chiens d'aristocrates , pour que vous leur gardiez tant de rancune ?
— Je t'ai déjà ordonné de me tutoyer, entends-tu ?
— C'est bon , c'est bon ; ne vous fâchez pas. Qu'est-ce qu'ils t'ont donc fait , citoyen, que tu en dis toujours... C'est égal , ça me gêne de vous parler comme ça.
— Alors tais-toi! et souviens-toi bien, une fois pour touteS; que c'est seulement lorsque
nous sommes en famille que je te permets de ne pas me tutoyer.
— Est-ce qu'il faut que je tutoie aussi la citoyenne?
— Ma femme?... je te défends de lui parler !
Et le maître et le garçon rentrèrent dans la boutique.
PÈ'etÊUer et Deuaciènie Etage*
En prenant par l'allée longue , étroite et obscure, située à la droite du magasin d'épicerie , après avoir franchi une vingtaine de marches inégales et raboteuses , dans un escalier mal odorant, à peine éclairé par une petite fenêtre à guillotine , comme on disait alors , et comme on a dit encore trop longtemps après , on arrivait au premier étage ,
entièrement occupé par un fabricant de crosses de fusils.
Celui-là , pour ses opinions politiques , n'avait jamais consulté que son état. Royaliste constitutionnel , il avait d'abord adoré Lafayette; Lafayette avait été son héros, parce qu'il représentait à ses yeux le type vivant et indivisible de la garde nationale , et la garde nationale lui paraissait l'institution la plus favorable à la propagation des crosses de fusils. Lafayette déchu de sa popularité , il s'était tourné avec amour vers la Convention ; la Convention provoquait à la guerre générale , et il lui fallait la guerre pour doter ses filles , menacées de dépasser bientôt leur grande majorité. Il fréquentait assidûment les clubs et les assemblées sectionnaires , et y entraînait ses ouvriers , pour voter avec lui sur les propositions les plus belliqueuses et les plus terribles, lors-
qu'elles pouvaient soulever toute l'Europe contre la France. Son mot d'ordre , son cri de ralliement étaient : — La patrie est en danger! aux armes! Tout cela, affaire de négoce et d'amour paternel.
Sur le pallier du second étage , s'offraient deux portes dont chacune s'ouvrait sur un logement séparé. Dans celui de droite, une blanchisseuse de fin , bonne femme un peu crédule , un peu simple , un peu bête : son mari était aux armées , et , vivant seule , elle avait peur de tout, sans s'expHquer rien : les constitutions de 91 et de 95, les modérés , les émigrés , les terroristes , la montagne, la plaine , étaient pour elle autant de causes d'effroi, quoique aucune de ces dénominations ne lui présentât un sens bien positif; car le peu de gens qu'elle voyait ne lui parlait guère des affaires du temps, la jugeant incapable do comprendre ; et elle ne
les interrogeait jamais, dans la crainte de se compromettre. Les affiches municipales , les placards, les papiers publics , n'aidaient pas plus à la mettre au courant ; elle ne savait pas lire. Enfin ce qui signalait le plus clairement à ses yeux les désastres de la révolution , c'est seulement que le linge fin n'était plus de mise , et que le savon coûtait trentedeux sous la livre ! Passons.
Dans celui de gauche, près d'une table encombrée de papiers, de livres, de journaux révolutionnaires , deux hommes se tiennent assis. L'un, petitet maigre, au teint jaune, à la face osseuse, aux yeux brillans, vêtu d'une houppelande de ratine brune, portant culotte noire, bas de laine de même couleur, avec des souliers à boucles d'argent, écrit et semble absorbé dans son occupation. Sur son front nu, à moitié chauve, ses cheveux rares, quoique ramenés au sommet
de la tête, ne dissimulent qu'avec peine les traces de la tonsure cléricale. C'est un ancien minime. Qui le préoccupe si fort en ce moment? La correction des épreuves du Journal de la République, la feuille démagogique et dénonciatrice que Marat avait fait succéder à l'Ami du Peuple.
L'autre individu, une chaise retournée entre les jambes, appuyé des deux bras sur le dossier, le regarde en hochant la tête, en battant la mesure du genou, en se frottant les mains, et semble attendre avec impatience la fin de ce travail. Ce second personnage, à la chevelure épaisse et grisonnante, au front haut, à la face colorée, d'une forte corpulence, porte une redingote à petit collet, bordé d'un padoue; une épaisse cravate noire, un long gilet de panne, des culottes de drap brun à boutons de cuivre, des bottes à retroussis, complètent l'ha-
billenient. Quand le minime, cessant d'écrire, eut posé la plume sur la table et poussé un soupir, comme de soulagement:
— Eh bien! lui dit l'homme au petit collet d'une voix gutturale et révélant une origine étrangère , — nos affaires sont-elles en bon train ?
— Je crois que, jusqu'à présent, vous n'ayez pas à vous plaindre, monsieur, répondit le scribe en levant au ciel son œil, dont le globe saillant, traversé de petites veines rougeâtres et marqueté de taches ocreuses, annonçait chez ^indi^^du la surabondance du sang et de la bile. — Il me faut un grand dévouement à la cause que j'ai embrassée et que je sers, pour me faire consentir à un métier semblable ! Lorsque nous avons relancé les premiers moteurs de la révolution, et que je poussais Marat à dénigrer Lafayette, j'espérais , je l'avoue, dégoûter les constitution-
24 ANTOBE.
nels et les rallier à la monarchie; mais, depuis, le monarque lui-même a été entraîné et englouti par le torrent -, maintenant il faut le venger, et que la république périsse sous ses propres excès !
— Oui, c'est ça, dit l'autre d'un air joyeusement approbateur et se frottant de nouveau les mains. — En allant plus vite, elle durera moins long-temps ! Il serait bon, je crois, my dearjriend,de bien suivre la ligne que je vous ai tracée. Visez aux chefs des armées , dénoncez ses généraux, mais sans relâche!.... vous les oubliez depuis quelque temps. Finalement, il s'en trouvera bien un oj reluctant humour, comme nous disons, qui refusera de porter tranquillement sa tète sur un échaiaud, et viendra , à la tcte de ses soldats, balayer tous ces polissons de l'Assemblée. Alors la farce sera jouée, et vous irez à la prison du Temple chercher votre nouveau roi !
LA MAISO-N DE L'EPICIEP.. 25
— Vous en parlez bien à votre aise, monsieur, répondit son interlocuteur.— D'abord, la Convention ne laisse guère à ses généraux le loisir de capter ainsi l'amour du soldat ; et puis, il y a aussi une autre difficulté. Pour servir vos projets... et les nôtres, ajouta-t-il d'un air de componction, il faut que je fasse vouloii* ; il faut que je me fasse commander les articles que je compose.
— Pai' qui ? par Marat?
— Sans doute, puisqu'il les signe. Vous comprenez toute la réserve que je dois m'imposer pour ne pas me compromettre à ses yeux. Les idées que pai^fois vous me suggérez, il faut que je les lui insinue dans la tête et dans le cœur, sans qu'il s'en doute, et qu'elles me reviennent de lui. S'il soupçonnait mon motif, je serais mort! Parlant ainsi, il s'était rapproché de l'étranger, et ses yeux agrandis et étincelans, son geste
26 AATOliNE.
expressif, signalaient l'importance du danger.
— Oh! haggling! dit celui-ci, en se levant tout-à-coup, et le regardant d'un air d'incrédulité.— Voyons, expliquons-nous fi\anchement, freelij, openly ! I can not believe what you say! Ce que vous dites m'élonne, ajouta-t-il, en corrigeant par la traduction l'impolitesse de la phrase anglaise. — Est-ce que le citoyen Mai-at ne travaille pas pour nous?
— Sans le savoir !
— Comment! quand dans ce moment encore, il s'acharne après ceux-là qui viennent de juger et de condamner le roi ; quand il dénonce en masse les Gii'ondins et la Convention elle - même ; et pas plus tard qu'hier!... même dans sa feuille de ce matin, ne vous seconde-t-il pas de tout son pouvoir, en excitant le peuple au pillage des
boutiques, ce qui ne peut manquer de mettre les boutiquiers de notre côte? Tenez, dit-il en choisissant un des journaux épars sur la table, voilà bien. — Et il lut à haute voix, avec son accent britannique: — « Indigné de voir les ennemis de la chose » pubhque machiner éternellement contre » le peuple ; excédé des gémissemens des in- » fortunés qui viennent chaque matin me » demander du pain, en accusant la Gon- » vention de les laisser périr de misère, je » prends la plume pour ventiler les meil- » leurs moyens de mettre un terme aux » souffrances du peuple. Les idées les plus » simples sont celles qui se présentent les » premières à un esprit bien fait. En con- » séquence, j'observe que, dans un pays où » les droits du peuple ne seraient pas de » vains titres, le pillage de quelques maga- » sins, à la porte desquels on pendrait les » accapareurs , mettrait bientôt fin à ces
28 ANTOL\E.
» malversations '. » — Et cet autre : — « A » voir la trempe de la plupart des députés » à la Convention nationale , je désespère )) du salut public. 0 peuple baljillard , si » tu savais agir ! » — Et ici : — « Massacrez » deux cent soixante-dix mille partisans de » l'ancien régime, et réduisez au quart le » nombre des meml^res de la Convention ! b Eh bien?
— Ce dernier article est de moi, dit le moine en baissant les yeux.
— Veinj well! répondit l'Anglais; mais il signe ! Il approuve donc?
— Oui ! car il est convaincu. Comme /Eson, il rêve la régénération parle sang, il n'aime que le sang ; c'est une machine à tuer, un boucher, un tigre, mais un tigre de bonne foi. Cette rage frénétique qu'il porte aujourd'hui dans la politique, ne la portait-il
* Journal de la République, numéro du 23 février 1793.
pas dans les sciences, autrefois, lorsqu'il s'occupait de ses travaux sur l'électricité et sur la lumière, etqu'il voulait, dans un cours public, poignarder le physicien Ghai-les, en désaccord avec lui sur les propriétés de je ne sais quel gaz !
— Tout cela est possible, et je n'entends rien à la physique, répliqua l'Anglais en reprenant sa première position sur sa chaise, et dirigeant sur le gazetier un regard fixe et tenace. — Mais enfin, Marat, comme Danton, comme tant d'autres, accepte de l'argent?
Le petit homme ne répondit point.
— De l'argent, donné à lui pai' des hommes réputés ses adversaires, ses ennemis! ajouta l'Anglais en insistant.
— Je ne le crois pas , dit l'autre d'un air calme et insoucieux en apparence.
JO AKTOINE.
— Comment ! vous ne le croyez pas !
Whatmockery! Youthink to make a j est ont! Vous plaisantez, n'est-il pas vrai? dit-il, toujours en mettant les formes polies seulement dans la traduction. — Le s sommes que j'ai déjà versées entre vos mains, celles mêmes que je vais vous remettre à l'instant, pour qui sont-elles? et qu'en voulez-vous faire?
— Elles sont pour moi, monsieur, répondit le minime d'un ton bref et en relevant la tête cette fois^ elles sont pour moi ! et j'en fais des secours pour mes frères, pour de pauvres vieillards persécutés, qui, sans cet argent, mourraient, faute de pain ! Vous me regardez d'un air stupéfait ; mais que vous importe, à vous, l'emploi de l'argent, la Jjouche qui dicte ou la main qui écrit, pourvu que vos instructions soient suivies et que votre but soit atteint? Sans que ce but soit peut-être le même pour tous deux, jusqu'à présent, du moins,
une seule voie nous est ouverte, et nous pouvons marcher ensemble! Je n'ignore point ce que vous devez penser de moi, ce que d'autres en penseraient à votre place, et quel sort m'attend ! la mort du côté de ceux que je trompe, le mépris du côté de ceux que je sers ! Mais que me font les jugemens des hommes ! Je vous aide et vous aiderai dans l'œuvre de destruction, jusqu'à ce que les forces me manquent, ou qu'une autre ère commence. Tant que toutes les têtes de l'hydre ne se seront pas dévorées entre elles, je suis à vous ! S'il en renaît de nouvelles, et que je puisse de nouveau vous aider à les détruire, je serai encore à vous, comme vous-même vous serez à moi! Mais l'or avec lequel vous pensiez acheter ma conscience , je ne l'acceptai que comme aumône, et cette aumône m'a servi jusqu'à présent à conserver de fidèles serviteurs à la religion et à la monarchie !
— A la bonne heure , puisque vous l'entendez ainsi ; à votre aise ! dit l'Anglais, prenant son chapeau et se disposant à partir. — Je compte toujours sur vous et sur l'Ami du Peuple. Je crois que son petit article sur le pillage l'amènera. On parle de quelque bruit dans les bas quartiers ! Nous verrons bien ! — Et, après un rire froid et machinal, après s'être encore frotté les mains : Quant aux Girondins, leur affaire prend bonne tournure ; mais je vous recommande surtout nos généraux républicains , mrj dear friend; il faut absolument que nous les dégoûtions du métier. Adieu, et bonne réussite. Mais, à propos! voici l'argent que j'apporte. Cette fois, c'est à vous que je le donne... comme aumône, puisque vous le voulez ; mais de la discrétion auprès de ceux que vous pensionnez !
— S'ils en connaissaient la source, ils le repousseraient.
. — Tant mieux ! personne ne doit venir en tiers entre nous. Nous jouons là un terrible jeu, savez-vous? Adieu. God be ivilh yoii; good luck!
11 sortit, et dans l'escalier rencontra Vergniaux la Tête-Noire, qui franchissait les marches avec une grande précipitation.
L'Anglais, peu curieux de faire connaître sa figure dans cette maison, détourna la tête et rabattit son chapeau sur ses yeux : — Bonjour, citoyen, dit Vergniaux, qui prit ce mouvement pour un salut ; et tous deux se croisèrent.
Troi8iè»Ète Etage.
— Comment, ma chère amie, élevée dans une bonne et noble maison, vous ne connaissez pas le blason, la science par excellence, la pierre de touche des familles gé-
néalogiqiies, la clef de voûte de l'histoii'e?... j'entends de l'histoire princière, de l'histoire comme il faut. Vrai, vous n'en savez pas même les premiers élémens? Vous ne pourriez pas nommer les sept anneaux, or, argent, gueules, azur, pourpre, sinople et sable ! Pour nous, ce sont lettres de l'alphabet ! Vous savez du moins distinguer la ligne horizontale de la ligne perpendiculaire , et la diagonale dextre de la diagonale senestre? Non? Mais comprenez-vous le mélange des lignes? Savez-vous que quatre perpendiculaires, coupées par quatre horizontales, forment la croix? quatre diagonales, le sautoir; quatre diagonales inclinées, le chevron; puis l'embrassé, l'enclavé, les piles, la pointe, le chaussé, le chappé, les gyrons?...
— Ah ! mon Dieu , madame , je ne sais rien de tout cela , et j'en suis vraiment hon-
teuse. Chez M. le comte de Montlevrault on s'en occupait peu...
— Vous m'étonnez !
— Du moins dans le temps que mon père faisait partie de sa maison en qualité de valet de chambre de M. le comte. Il est \Tai que j étais bien jeune alors; il y a quinze ans. .. oui, quinze ans! Sa fille en avait deux, et elle doit en avoir dix-sept aujourd'hui. Pauvre enfant , qu'est -elle devenue depuis qu'ils ont tué son père ?
— Si vous voulez, je vous l'apprendrai.
— Quoi, madame ?... le sort de la petite Louise ?
— Eh ! non, je vous parle du blason, ma chère amie.
— Ah ! du blason ! pardon. Je croyais que vous me parliez... d'autre chose. Le
blason... à quoi cela me servirait-il? surtout à présent. Gela est bon pour des grandes dames... comme vous. Il faut pourtant que je vous parle avec franchise ; mais vous m'excuserez dans ce que je vais vous dire. Vous me le promettez? Quand vous êtes venue habiter cette maison, rien qu'à vos manières, à quelque chose qui se reconnaît, j'ai bien deviné tout de suite que vous apparteniez à la bonne cause ; mais je ne vous croyais pas noble... à cause...
— A cause?
— A cause de votre nom ! et vous m'avez dit que vous n'en aviez pas changé , que c'est bien votre vrai nom !
— Certes ! . . . tous leurs décrets contre la noblesse n'ont pu m'en faire retrancher un iota; et je me nomme tout haut, et je ne crains pas de leur jeter mon nom à la face, quand l'occasion s'en présente !
— Je le crois bien; vous vous appelez madame Dubois?... c'est un nom tout comme un autre !
—Un instant, ma chère amie ; du Bois avec un grand B ! c'est bien différent ! Nous sommes des du Bois de Touraine , d'or à trois clous de sable , au chef d'azur , chargé de trois aigles d'argent , écartelé d'Olivier de Leuville , de Chabannes , La Rochefoucault et Créqui ! Au surplus , le hasard du nom ne fait rien à la race. J'ai connu un David, de souche garantie , qui armoriait d'argent au pin arraché de sinople, chargé de trois pommes d'or ; un Butor, très-bon gentilhomme, écartelé d'argent à trois coquilles de gueule, au franc canton d'azur ; un autre, aujourd'hui en émigration, et qui se nomme Catin de son vrai nom ; ce qui est fort désagréable pour sa femme. Il avait l'écusson d'azur au chef d'argent, chargé de
58 AIVTOINE.
— Ah ! mon Dieu ! madame , comment làites-voiis pour retenir tous ces mots-là?
— J'en sais bien d'autres ! Il n'y a pas une famille de France dont je ne connaisse la date et Torigine par l'armoirie. Comment blasonnait votre comte de Montlevrault ?
■—Ma foi, madame, je n'en sais rien.
— Votre père aurait dû vous l'apprendre, ma petite belle; ne fût-ce que par reconnaissance, puisqu'il lui devait tant.
— Oh ! je n'ai pas besoin de ça pour me souvenii' qu'il fut notre bienfaiteur, et je voudrais bien retrouver son épouse, si elle n'est pas morte, ou sa fille, pour lui être en aide, si elle a besoin de nous, la pauvre petite demoiselle ! Mon mari a fait tout exprès le voyage en Dauphiné; mais il n'a pu découvrir les traces ni de la fille ni de la mère.
— En Dauphiné ! voyez ! Si vous connais-
siez ses écartelures , je pourrais sans cloute vous mettre sur la piste, par ses aillances, son apparentage.
— Vraiment , madame ? mais alors je commence à comprendre que vos horizontales et vos diagonales sont bonnes à quelque chose .
— N avez-vous jamais vu le sceau , le cachet du comte de Montlevrault?
— Si fait ; l^ien souvent ; quand il écrivait à mon père. Je me rappelle seulement qu'il y avait dessus des petits oiseaux.
— Des merlettes !... mais tout le monde a des merlettes ! Définitivement, il faut que je vous apprenne le blason , quand ça ne serait que pour vous récompenser des petits soins que^vous avez pour moi , ma chère amie.
Cette grave conversation sur l'armoriai nobiliaire, sur les champs de gueules et les merlettes, se tenait au troisième étage de la
maison de l'épicier , tandis que dans la chambre au-dessous, au même instant, un sicaire de la Grande-Bretagne et un moine fanatique, aiguisaient le couteau sous lequel devaient tomber Dillon , Beauharnais , Cusline , Biron, et tant d'autres généraux de la république , un peu moins nobles, mais aussi braves.
D'une taille moyenne, mais droite et raide, coiffée d'un long bonnet à rubans , vêtue d*une robe d'indienne à ramages , dont les manches à jabot se plissaient au coude ; en mitaines de soie noire, à mailles irrégulières, et assez semblables dans leur tissu à une toile d'araignée déchirée çà et là par les efforts désespérés des captifs qu'elle n'a pu retenir, madame du Bois, pai^ un grand B, se carrait, dignement assise , dans un fauteuil à demi délabré, un tabouret sous ses pieds, un chat sur ses genoux ; tandis que lu jeune femme.
son interlocutrice, en simple bonnet de toile, en tablier noir, la contenance modeste et la parole timide, se tenait debout devant elle.
La jeune femme fit alors un mouvement comme pour prendre congé de la grande dame, et, déroulant furtivement sa mante à capuchon, déposée par elle sur une chaise en entrant , elle en tira un sac en papier gris , de moyenne grosseur, soigneusement ficelé, et le déposa sur une commode de bois blanc qui, avec un ht de sangle, quatre chaises de paille, une petite table, le fauteuil et le tabouret de pied , composait le mobilier complet de la chambre.
— Qu'est-ce encore que cela? dit la douairière, d'un air demi-grondeur, demi- caressant.
— Rien ! ce n'est rien , répliqua la jeune femme, troublée, balbutiant comme si elle
Ui ANTOINE.
avait été surprise en faute ; et elle gagnait la porte pour éviter, par la fuite, toute explication ou tout remerciement , lorsque la porte s'ouvrit d'elle-même, et Vergniaux , ta Tète-Noire^ entra, l'air brusque et préoccupé.
— Vous arrivez à propos , citoyen Vergniaux, dit la dame du logis en appuyant avec une affectation malicieuse sur ce dernier titre. — Votre femme vient de me monter ce petit paquet... c'est du sucre et du café, je pense ; car elle sait qu'on ne renonce pas aisément à ses anciennes habitudes de bien-être : vous le mettrez sur mon compte.
— Pourquoi, sur votre compte, si son intention est de vousen faire cadeau? répondit Vergniaux d'un ton bref. — Ce que fait ma femme est toujours bien fait , et l'on peut accepter d'elle sans rougir. Parlant ainsi, il
attira la jeune femme à lui, et la baisa sur le front. — Votre compte est déjà assez long , sans parler des trois derniers termes, que vous ne m'avez pas payés. — Et, lisant un reproche dans les yeux de sa femme , il se hâta d'ajouter d'un air plus doux : — Mais ça ne fait rien, mère Dubois, vous resterez ici tant que vous voudrez ! . . . c'est-à-dire tant que ma femme voudra; car , moi, je fais tout ce qu'elle veut. Elle vous a prise en amitié, je ne sais pas pourquoi , mais je n'ai pas besoin de le savoir ; vous voilà chez vous , payez ou ne payez pas , ça la regarde et je la connais, vous pouvez être tranquille.
Au ton de familiarité qu'avait pris l'épicier en lui parlant, à ce mot de mère Dubois, la douairière avait fait un mouvement de révolte sur son fauteuil en se mordant les lèvres; et d'un air froid et dédaigneux:
— Je ne demande rien que du temps !
Avant peu, j'espère, les choses changeront, et je pourrai m'acquitter largement envers vous.
— Oui, prenez-y garde ! les émigrés vont cesser de se faire battre et de se chamailler entre eux , exprès pour vous apporter du sucre et de la cannelle ! Si vous comptez sur les Prussiens pour payer votre loyer , vous avez tort : je crois qu'ils n'y songent guère.
— Il ne s'agit pas du loyer ! c'est une affaire à part ; mais encore une fois , citoyen Vergniaux, dites-moi ce que je vous dois pour ce dernier article , et inscrivez-le sur votre registre.
— Dites donc , citoyenne, vous moquezvous, à la fin ? répliqua Vergniaux en fronçant le sourcil. — Avons-nous l'habitude de reprendre d'une main ce que nous donnons de l'autre ?
— Mon ami, j'allais descendre lorsque tu es entré ; il n'y a personne à la boutique que Pillou : \iens ! Et la jeune femme, dans la crainte d'une discussion sérieuse entre la noble dame et le patriote , cherchait à entraîner son mari .
— Non, reste! dit celui-ci d'un ton moins impératif que suppliant ; il faut que tu restes ! et lui prenant la main, en se tournant vers le fauteuil : — Mère Dubois , ne parlons plus de tout ça. Vous ne me devez rien, et c'est moi qui vais être votre obligé ; car je viens vous demander un service. Gardez ce paquet pour vous 5 c'est peut-être autant de sauvé !
— Comment ! dirent à la fois madame Vergniaux et madame du Bois.
— Oui, Pillou m'en avait déjà raconté quelque chose, et je ne voulais pas le croii'e; mais c'est >Tai qu'il y a encore du tapage
aujourd'hui dans Paris. La journée pourrait bien ressembler à celle du 25 janvier de l'année dernière.
— Quoi ! le pillage des boutiques! s'écria la jeune femme en pâlissant.
— Oh ! ça n'ira peut-être pas là ! On n'entend encore parler de rien dans nos quartiers, et, de plus, je ne suis pas homme à les laisser me ravager à leur aise, tu le sais bien ; mais il faut tout prévoir , et le plus sûr est de prendre ses précautions.
— Est-ce que vous voulez mettre un dépôt de vos marchandises chez moi? demanda la douairière d'un air tout intimidé , qui cependant ne laissait pas pressentir un refus.
— Non , mère Dubois, non ; il ne s'agit pas de marchandises ! on n'aurait qu'à vous prendre pour une accapareuse ; votre afCaii^e serait bientôt laite. Je veux mettre en dépôt
chez vous quelque chose de bien plus précieux. . . ma femme ! ma bonne petite femme ! Gardez -la ici, enfermez -vous, verrouillezvous toutes deux, et ne la laissez pas sortir, quoi qu'il arrive !
Madame Vergniaux était déjà dans les bras de son mari. Madame du ^ois se leva de son fauteuil d'un air digne, fit un pas vers l'épicier, et lui tendant la main : —Monsieur Vergniaux, vous êtes un brave homme. Dès ce moment, je crois à tout le bien que votre femme m'a dit de vous; je crois que je me suis trompée en vous prenant pour un vrai patriote ; je crois que vous serez des nôtres un jour...
— Oubliez ce Credo là, ma boimeiémme; dit l'épicier tout en pressant cordialement la main qu'elle lui offrait. — Je suis un brave homme, c'est vrai, et je m'en vante ; mais patriote aussi ! Ce n'est pas à dire pour ça
que j'approuve tout ce qui s'est fait! Les gredins! ils finiront par nous gâter une belle affaire ; c'est égal, l'avenir sera meilleur , il faut l'espérer! Quant au présent, laissez dire ce qu'on voudra de la Têle-Noire; chacun sera jugé selon ses œuvres, et dans la section de Mutins nous faisons plus de bruit que de besogne. Nous n'avons encore mis hors la loi que Pitt et Gobourg, qui s'en fichent pas mal ! Pour les autres , vous le voyez , quand l'occasion se présente, je donne la main à de vieilles enragées royalistes comme vous , tandis que pour ce qui est de ces honnêtes républicains qui font de l'égahté en pillant et en volant, de ces brigands qui, comme ceux d'aujourd'hui, veulent vivre aux dépens des boulangers et des épiciers , c'est avec le poing que je fraternise avec eux ; — et, découvrant son bras, le brandissant avec fierté , en homme qui compte sur sa force : — Vous pouvez examiner , ajouta-
LA MAISON DE L'ÉPICIER. /i9
t-il ; l'instrument n'est pas mal emmanché. Allons, voilà qui est dit ; vous gardez ma femme , n'est-ce pas ?
— Comme si elle était ma propre fille et qu'elle portât dans ses armes les alérions des Montmorency ! s'écria la dame du Bois, par un grand B, acceptant avec orgueil son rôle de protectrice, et, par un geste noblement dramatique, posant avec dignité sa main sur le Iront de la jeune femme.
— Les alérions des Montmorency? murmura Vergniaux en la regardant de travers. N'importe ! si c'est là votre grand serment, je l'accepte, quoique je ne sache pas ce que c'est que des alérions! Ainsi, adieu ; baisemoi, Fanchon, et au revoir!
— Non ! je ne te quitterai pas ! je ne te laisserai pas seul exposé à la brutalité de ce vilain monde-là! dit la jeune femme, sanglotant
50 AKTOIXE.
et pressant son mari avec des redoublemens de tendresse.
— Sois donc tranquille , ma bonne amie, ma Fanclîonne, ma Fanclionnette, et promets-moi de rester ici paisible comme si de rien'n'était, dit Vergniaux avec des caresses et de sa voix la plus douce. — D'ailleurs, je te le répète, il n'y a encore rien; c'est sans doute une fausse peur. Tu le sais, je suis poltron pour toi ! aussi, si tu étais là, dam ! moi, je leur laisserais tout emporter sans dire mot.
— Eh bien ! qu'ils emportent tout ! interl'ompit madame Vergniaux,
— Ou bien, dit le mari, croyant avoir trouvé le meilleur moyen de décider sa femme à ne pas l'accompagner, — si l'un d'eux te disait un mot , t'adressait un regard ! ... oh ! je le tuerais sur le coup ! et Dieu sait ce qui en arriverait !
LA iMAISON DE LÉPICIEU. 51
Dans ce moment, un petit bruit de sonnette se fit entendre : — C'est quelqu'un qui enti'e à la boutique ! je vais servir ! Et il s'esquiva, sans que sa femme songeât à le retenir.
Le bruit de la sonnette du magasin avait peut-être fait plus pour son libre départ que toutes les bonnes raisons qu'il eût pu trouver; tant les égards dus à la pratique, et l'habitude des devoirs du commerce, sont puissans, avant tout, sur l'esprit de la petite classe marchande de Paris !
Il ne nous reste plus qu'un étage à visiter ; c'est le quatrième. Là habitent l'un près de l'autre, porte à porte, trois locataires, les plus minimes de la maison ; encore doit-on compter comme locataire Pillou , le garçon
épicier, logé gratuitement, bien entendu, dans la maison de son patron, et qui ne venait dans son logement que pour y dormir ; c'est-à-dire durant cinq ou six heures de la nuit.
Il y montait à minuit, en descendait avant le jour, et n'avait jamais vu ses voisins que dans la rue ou dans la boutique.
L'un d'eux, employé au ministère de l'intérieur, bon homme, fort exact, fort assidu à son bureau, et qui n'a d'autre vice que celui de la friandise, occupe avec sa femme et trois enfans, dont le plus âgé n'a pas six ans, deux pièces, de moyenne grandeur, composant le plus bel appartement du palier.
Toute la famille couche dans la même pièce. Dans l'autre, transformée en cuisine, en salle à manger et en laboratoire, les enfans ne sont admis que pour le dîner, à deux heures, lorsque leur père revient de
LA MAISON DE L'EPICIEri. 53
son bureau, pour y retourner à quatre. L'entrée leur en est interdite le reste du temps, à cause des alambics, des foui-neaux, des bassines qui s'y trouvent, et dont ils peuvent déranger les dispositions, ou altérer les préparations, non qu'il y ait grand danger pour eux , car ce n'est point là œuvre d'alchimiste, mais bien œuvre de confiseur.
Les sucreries étant rares à cette époque et presque proscrites par les lois somptuaires de la Convention, l'honnêle employé se livrait, dans ses momens de loisir, à la confection de pâtes sucrées, de confitures, de conserves, de liqueurs fines, soi-disant dans un but de spéculation, mais en effet bien plus pour satisfaire à ses goûts qu'à ses intérêts. Sa femme, bonne grosse mère, vive, alerte, occupée, toujours cuisinant, rapiéçant, rangeant, balayant, ne songeait guère plus aux affaires publiques que la blanchis-
seusedu second, et si quelque grande douleur arrivait jusqu'à la famille, c'était au sujet des confitures, que, par mesure d'économie, la mère voulait supprimer, mais en vain, car elle avait aussitôt contre elle son marietsesenfans.
Ceux-ci étaient ses tyrans par excellence j car ils n'avaient pas un bureau dans lequel ils dussent passer une partie de la journée; il fallait que la pauvre femme les entendît sans cesse demander, crier et pleurer; aussi, son mari parti, quand elle voulait prendre un instant de repos ou vaquer aux affaires du dehors, confiait-elle les trois marmots à une jeune ouvrière, sa voisine, le troisième et dernier locataire de ce dernier étage.
Rendre visite à la jeune ouvrière est la seule chose qui nous reste à faire maintenant; après quoi, nous connaîtrons enfin tous les habitans de la maison de l'épicier.
Une petite chambre mansardée, et dont la fenêtre fait saillie sur les toits, bordés en cet endroit d'une large gouttière de plomb; un corridor étroit, conduisant à un cabinet éclairé par un châssis à tabatière , voilà pour les lieux. Dans la chambre, un lit bien mince, mais couvert de draps bien blancs ; quelques chaises, une taljle, un métier à broderie, un miroir surmonté d'un rameau de buis. A la cheminée sont appendues deux pelotes de velours, brodées en soie, garnies de ganses et de glands d'argent, et contrastant, par leur luxe inopiné, avec le reste du mobilier. Sur l'une apparaissent, à travers un point à jour, les lettres L. R., dessinées ou plutôt peintes sur un fond de satin ; sur l'autre, les lettres S. M. ; une petite montre d'argent est attachée au même clou. Des tasses dépareillées, mais soigneusement nettes et appropriées, deux vases de verre bleu, étranglés au col, évasés au sommet, contenant des jacin-
thes, dont les racines blanches et chevelues se développent dans toute leur longueur, une écritoire, un chandelier à coulisse, un verre, garnissent la tablette, décorée dans son milieu d'une belle carafe d'eau bien claire. Le cabinet, à peu près vide, contient seulement un petit buffet, quelques pots de rosiers placés sur des assiettes, et qui attendent, abrités contre le mauvais temps, que le soleil vienne leur sourire à travers le châssis à tabatière. Là est le jardin d'hiver, jusqu'à ce qu'avril permette celui d'été, transporté alors sur la grande gouttière de plomb. Voilà pour l'ameublement.
Assise près de la fenêtre pour profiter de toute la clarté que peut donner le ciel brumeux de février, une jeune fille, une aiguille à la main , marquait des mouchoirs , et , à l'amas assez considérable de linge qui s'élevait sur une chaise devant elle , on pouvait
facilement deviner que le même ouvrage la retenait depuis long-temps. A son air attentionné , au jet rapide de l'aiguille sous ses doigts, il était naturel de conjecturer encore que son occupation lui plaisait et l'absorbait entièrement ; mais en examinant mieux la direction vague de son regard , en étudiant le mouvement contractile de sa lèvre inférieure et des veines de son col , on en venait à comprendre que toute son attitude était celle de la rêverie , non de l'attention , et qu'un instinct machinal la guidait seul dans son travail.
Qui donc la fait rêver , la pauvre enfant ? d'où vient qu'en la regardant on se sent, malgré soi, saisi d'une sorte de respect et d'attendrissement ? A-t-elle des chagrins, et qui les a causés? Sans être jolie à citer, il y a dans son front élevé , dans les contours naïfs de son profil , quelque chose de
si intelligent et de si gracieux, que la beauté ne lui fait pas défaut. Les plis de sa bouche, ses narines, un peu ouvertes, témoignent d'un caractère porté à l'enjouement , tandis que l'élégance de son buste , la finesse déliée de ses pieds et de ses mains , la iaçon même dont sa robe, d'étoffe vulgaire, se drape autour de ses membres inférieurs, semblent révéler une nature d'élite, cette noblesse de formes et de race, qu'imprime au corps une longue succession de mœurs et d'habitudes distinguées.
Sans doute, elle a connu l'opulence ; elle sort de quelque riche famille , aujourd'hui dispersée par l'ouragan révolutionnaire ; je n'en voudrais comme seconde preuve que le soin apporté dans le simple arrangement de ses cheveux et de sa chaussure , ce luxe des pauvres comme il faut. Donc elle a subi le malheur ; c'est le souvenir de sa fortune ,
surtout de sa famille , qui , dans ce moment, obscurcit sa pensée. Cependant un sourire vient tout-à-coup d eclaircir son visage. — Est-ce quelque douce espérance qui lui renaît au fond du cœur ? Mais elle relève sa tête , et la secoue comme pour en chasser une idée importune. — Est-ce un sentiment plus tendre qui la préoccupe? Pourquoi non ? à cet âge , l'espérance , la joie , c'est de l'amour ; de l'amour qui vient ou que l'on rêve ! Elle jette là son ouvrage commencé , quitte sa chaise , va prendre à la cheminée sa petite montre d'argent , et , retournant à sa place près de la fenêtre , elle interroge l'heure , examine attentivement la marche de l'aiguille , regarde le mouvement , les rouages , les ressorts , comme un enfant curieux de tout connaître ; puis elle la porte à son oreille pour en écouter le bruit. Elle semble demander à sa montre une distraction , une société , quelque chose qui vive
et qui batte près d'elle. Oh ! dans ce moment, si les enfans de la voisine venaient à frapper à la porte , comme ils seraient les bien reçus ! Pourtant elle n'aurait pas la force d'aller d'elle-même au-devant de ce moyen de salut. Il y a ainsi dans l'ame des pensées avec lesquelles on se complaît tout en les combattant , et dont on veut sortir sans aide et sans secousse. — Sont-ce ces pensées-là qui t'agitent et te tourmentent , jeune fille? qui jettent dans tes yeux , à demi fermés, de si douces vibrations ; qui colorent tes joues, et donnent à tes anxiétés les apparences du bonheur? S'il en est ainsi , défietoi; tu aimes ou tu vas aimer !
Bientôt un secours inattendu semble lui être arrivé ; ses regards se sont tournés vers les pelotes de velours , et s'y sont fixement arrêtés; sa tête s'incline sur son épaule, l'éclat brillant de son teint s'efface graduelle-
ment, un soupir entrecoupé soulève sa poitrine ; ses lèvres murmurent un nom qu'on n'entend pas, et deux grosses larmes, un instant tremblantes sur le bord de sa paupière, coulent le long de ses joues, et viennent tomber sur ses mains affaissées, qui tiennent encore la petite montre. Oh! cette fois, dans ce regard, s'il y a de l'amour, c'est du plus pur de tous ! Ces pelottes sont-elles l'ouvrage de sa mère, ou ces chiffres lui rappellent-ils un père qui n'existe plus? A cette question, il faut répondi^e deux fois affirmativement peutêtre. Ses pleurs coulent toujours : de plus en plus oppressée par le sentiment pénible qui la possède , elle croise ses mains , se laisse glisser doucement le long de sa chaise , tondre sur ses genoux , et ses vœux et sa prière vont chercher le double objet de ses ardentes affections , l'un au ciel , l'autre sur la terre.
Après un long temps d'expansion fer-
vente, dominée encore par sa religieuse pensée, la jeune ouvrière se lève, prend sur la cheminée une plume , un encrier, tire vivement du tiroir de sa petite table une feuille de papier blanc, et elle écrit. A qui ? lisez :
23 février 1793.
« Ma mère bien aimée ,
» Aujourd'hui , comme hier, comme tous » les jours, je vous adresse une lettre qui ne » vous parviendra pas plus que les autres, » je le sais; mais j'ai tant besoin de m'en- » tretenir avec vous, avec vous, qui ne pou- » vez plus me comprendre cependant !
7> Mais, si, un jour, cette joie m'était réser- » véede vous revoir, de vous entendre m'ap- » peler : Ma fille ! de pouvoir m'adresser à » votre raison comme autrefoisje m'adressais » si bien à votre cœur, si vous pouviez enfin » me reconnaître et vous souvenir , je vous
» dirais : Notre correspondance est là, pre- » nez ; voici ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé » durant notre cruelle séparation ; vous y > verrez que votre sainte protection n'a pas » manqué à votre fille; que chaque jour elle a » vécu sous votre sm^eillance, en s'impo- » sant la loi de vous rendi^e compte de ses » moindres actions î
» Que dis-je , oh ! ma mère , ma bonne »mère, il n'en a pas été ainsi : j'ai iàilH j> à mon devoir envers vous , sans mau- » valse pensée néanmoins. Savais-je que ce » jeune homme, que je connais à peine , M dont j'ignore le nom, dont les regards, en » me poursuivant sans cesse, n'excitaient » d'abord en moi ni trouble ni défiance , » mais seulement un sentiment de vanité, je » l'avoue , et je m'en repens , pouvait être » fatal à mon repos? N'importe, j'aurais dû » me confesser à vous dès notre première
7> rencontre ; j'aurais deviné vos bons con- » seils, et je les aurais suivis. Au lieu de sortir » toujours à la même heure pour mes petites » provisions, je m'y serais pris de façon à ï dérouter sa poursuite ,• c'est ce que je ferai 3> dorénavant, je vous le promets ; et quand ■» je ne songerai plus à lui, vous me pardonj> nerez , n'est-ce pas ?
» Ce n'est point qu'il n'ait l'air très-tij> mide et bien élevé, quoique j'ignore sa y naissance. Il est employé, je le sais , chez » un notaire , à la Croix-Rouge , pas très- » loin de la maison que j'habite ; mais cela ne 2> prouve rien aujourd'hui que tous les rangs y> sont confondus. Quant à ses manières et à » son langage, ils sont irréprochables, au- )) tant que j'en ai pu juger par le peu de mots j> qu'il m'a adressés, et auxquels je n'ai pas » répondu, sinon pour le prier de me laisser )) tranquille et de ne pas me suivre.
> Mais j'oublie, bonne mère, que je vous » dois avant tout un récit sur la manière i> dont cela a commencé.
)) A neuf heures du matin, j'avais l'habitude » d'aller, tous les jours, chercher mon lait à » la laitière placée au coin de la rue Sainte- » Marguerite; car, n'ayant personne pour me » servir, il faut bien que je fasse mes affaires » moi-même. Je remarquai qu'un jeune » homme, d'une mise simple, mais que l'on » peut dire distinguée par le temps qui court, » passait souvent de ce côté, s'arrêtait et me » regardait attentivement; et quand je le re- » gardais à mon tour, il levait tout-à-coup les » yeux et semblait chercher une adresse. Il » me parut d'abord singulier, que depuis le i> temps qu'il cherchait cette adresse à la * même place, il ne l'eût pas encore trouvée ; » mais je ne m'en inquiétai pas autrement.
» Un jour que j'allais chez le comte
)) d'Estaing, lequel fort heureusement pour » nous n'a pas émigré, pour tâcher d'obtenir » de lui un à-compte sur la somme qu'il vous » doit, je m'aperçus que le jeune homme » marchait derrière moi ; mais , comme il se » tenait à une assez grande distance, je pus » croire qu'il suivait la même route. J'en- » trai chez M. d'Estaing sans tourner la » tête , et quand j'en sortis , bien contente, » car il m'avait donné cent écus en argent , » je m'aperçus que le jeune homme était » resté à quelques pas de la porte. Cela me » contraria d'autant plus qu'il me fallait » aller encore dans le haut de la rue de Vau- » girard porter cet argent à M. Duhamel, » pour le paiement de votre pension. J'hé- » sitai si je ferais cette course , ou si je ren- » trerais chez moi, ce qui exigeait bien » moins de temps 5 mais il s'agissait de vous, » bonne mère, et je me risquai. Il ne manj> qua pas de me suivre encore.
• Une chose me chagrinait par-dessus tout. » Portant les cent écus dans mes poches, et, » quoique j'y eusse mis les mains, craignant » de les faire sonner, ce qui ne serait pas sans » danger aujourd'hui, j'étais forcée deralen- » tir le pas , et le jeune homme crut sans doute » à un encouragement de ma part ; car, cette » fois, il raccourcit la distance jusqu'à venir » lout-à-fait près de moi, et il osa me parler. » Ne croyez pas que j'eus à entendre des cho- » ses malséantes j au contraire, c'est un jeune » honrnie fort bien, et qui n'aurait jamais eu y> cette hardiesse , j'en suis sûre , sans la 3 circonstance des écus. Depuis, je le trouve y> bien souvent sur mon chemin , et il me » parle toujours, quoi que je fasse pour l'en » détourner.
» Je dois tout vous dire, bonne mère ; je » serais peut-être bien fâchée qu'il m'obéît » maintenant. Je pense à lui plus que je ne
» devrais : il me vient des idées que je re- » pousse et qui m'occupent malgré moi.
» Cependant , soyez tranquille ; je ferai en j> sorte de ne plus le rencontrer. Je n'ou- » blierai point qui je suis et le respect que j> je dois au nom que je porte. Je vous écou- B terai dans ma conscience, 6 ma mèrebien- » aimée, et je vous obéirai. Je prierai Dieu » quand je serai pour penser à lui, et il me ï soutiendra ! Ah ! mère, je suis bien mal- » heureuse ! Il y a des instans où je voudrais » être morte, comme mon père, ou privée de î la raison, comme vous ! Sans protecteurs , » sans parens, pauvre fille, seule sur la terre, » vivant au milieu d'un monde d'ennemis , j) il faut encore que je fuie le seul être qui ï s'intéresse à moi, celui qu'il me serait doux i> d'aimer !
j) Maisqui nous dit que sa naissance n'est T> pas égale à la nôtre?. . . Si cela était, que me
n conseilleriez-vous , mère ? ... Eh bien ! môme «quand il ne serait pas noble? Que suis-je » donc aujourd'hui? une pauvre ouvrière, » vivant du travail de ses mains, confondue » dans la classe du peuple, manquant parfois » de pain avec lui ! Qui donc peut m'inspirer j> tant d'orgueil, si je suis destinée à toujours » vivre misérable? Oh ! ma mère, pardon ! » je vous le jure , je ne l'aimerai plus !... je » tâcherai de ne plus l'aimer ! . . . mais. . . »
Elle achevait sa lettre quand un sourd bourdonnement, grossissant de plus en plus, gi'onda dans la rue. On entendit les volets se fermer avec bruit, comme par un temps d'orage ; des cris forcenés éclatèrent bientôt. Elle courut à la fenêtre, l'ouvrit, regarda. Une foule d'hommes et de femmes en haillons, armés de piques,descendaientdelaCroix-Rouge et s'attroupaient devant certaines boutiques.
La prédiction de Pillou s'accomplissait.
m SUITES D'UP ÉMEUTE.
Depuis quelques jours, une fausse disette de pain, attribuée aux accaparemens, se faisait sentir à Paris; le 25, de bon matin, des groupes se formèrent d'abord dans la rue des Cinq-Diamans et dans celle des Lombards. De proche en proche , ils s'étaient multipliés, et le cri : — Aux boulangers ! se
72 AINTOIAE.
fit entendre dans toute 1 étendue des quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Mais partout, les commissaires des sections étaient à leur poste, et la distribution de pain se fit assez paisiblement.
Le but des agitateurs n'était pas atteint. D'autres cris succédèrent bientôt aux premiers. — Le maximum! — aux épiciers! aux chandeliers ! — Le sucre à vingt sous! la chandelle et le savon à douze ! — A bas les boutiquiers aristocrates !
Les commissaires, voyant que leur écharpe tricolore ne suffisait plus à les faire respecter, appelèrent la force armée à leur aide, et se retirèrent chacun dans sa section.
Quelques piquets de cavalerie se présentèrent devant le peuple ; mais ils n'osèrent agir. On leur passa du sucre et du pain, et ils déjeunèrent gratis , aux cris de : — Vive la république! — Pache,le nouveau maire de
LES SUITES D'UNE ÉMEUTE. 7i
Paris , le procureur de la commune, Chaumelte, arrivèrent à leur tour, et voulurent haranguer la multitude. L un fit un discours très-sensé; on le hua; l'autre, selon sa coutume, pour mieux se mettre à la portée de toutes les inteUigences , débita de la morale à l'ordre du jour, entremêlée de gros mots et de bons mots; on le hua de même. Tous deux, découragés, prirent le parti de laisser j'aire, et se rendirent au comité de sûreté générale, où ils déposèrent leur rapport; après quoi, ils pensèrent à autre chose. Le comité de sûreté générale renvoya à la Commune, la Commune à la Convention, qui promit enfin de s'en occuper sous peu.
A quatre heures de relevée , pas une patrouille ne s'était encore montrée dans les rues ; la moitié des épiciers de Paris étaient pillés , et ce fut vers ce moment-là que les attroupemens parurent à la Croix- Rouge.
Vergniaux, sur ses gardes, se hâtait, ainsi que Piliou, de rentrer au fond de sa boutique tout son étalage de sucre, de pruneaux et de cassonnade. — Laisse-moi agir, disait-il à son garçon ; si ce sont de vrais patriotes, chacun aura sa part, et tu verras qu'ils n'en demanderont pas plus!
Piliou faisait assez bonne contenance, mais il était pâle et guettait de l'œil la petite porte donnant sur l'allée, pour s'en faire un moyen de retraite, en cas de besoin.
Arrivés devant la boutique, les tapageurs trouvèrent les volets fermés ; la porte seule était ouverte. — Le maximum! le maximum! il se barricade! crièrent cent voix, parmi lesquelles dominaient celles des femmes, toujours en majorité dans les émeutes pour sucre et savon. — Enfonçons la boutique ! . . .
— Un instant! citoyens et citoyennes,
hurla d'une voix de taureau l'épicier, affublé du bonnet rouge, de la cocarde, et paraissant tout-à-coup sur le seuil de son magasin. — Un instant ! vous trouverez ici tout ce que vous voudrez, mais j'ai d'abord dû songer à garantir mes carreaux !
— Il se défie du peuple ! — C'est un aristocrate ! — un royaliste ! — un fédéraliste !
— un girondin ! — un accapareur! entonne la foule. — Jetez-le d'un coup de sabot au fond de sa boutique ! — Arrachez-lui sa cocarde; il n'est pas digne de la porter ! — Un bonnet rouge sur une tête noire, ça cloche!
— Aijas le gredin ! le gueusard ! le brigand ! le faux patriote ! Enfoncez ! enfoncez !
— JMoi, faux patriote ! Par la sainte guillotine, vous ne connaissez donc pas Vergniaux de la section de Mutins Scévola? dit-il en couvrant leurs cris de sa voix formidable. Ceux qui ont dit ça ne sont donc pasduquar-
76 AMOLNE.
lier! et s'ils n'en sont pas, de quel droit viennent-ils invoquer ici la loi du maximum et priver nos frères de la section des denrées qui ne sont que pour eux ?
— C'est \Tai ! — C'est juste ! — A chacun sa section, à chacun son épicier ! répétèrent un grand nombre d'individus; et déjà les assaillans s'observaient et se divisaient en deux camps distincts.
Vergniaux comprit le mouvement et le décida tout-à-fait en ajoutant aussitôt : — Aux frères et amis, non seulement ma porte est ouverte, mais je ne vends pas, je donne!
— Yivat! vivat! bravo, la Téle-Noire! le bon républicain ! le franc patriote !
— Je n'y mets qu'une condition, une seule : l'accès est libre, mais vous entrerez un par un, pour éviter la confusion.
Dans la foule se trouvaient, plutôt comme
curieux que comme tapageurs, la blanchisseuse du second, qui , ignorante des lois du maximum, mais entendant parler de savon à douze sous, s'était faufilée parmi les premiers rangs, etl'employé-confiseur, en route pour retourner à son bureau et se flattant de racheter aux pillards du sucre à bon marché. Vergniaux les avisa, et saisissant la blanchisseuse par la manche, il la fit entrer la première. — Que vous faut-il , citoyenne?
— Trois li\Tes de savon , pas plus , mon bon monsieur Yergniaux.
— Pillouî donne six livres de savon, première qualité, à cette brave femme; et je te défends de recevoir un sou , même comme pour-boire !
Et tandis que les spectateurs intéressés applaudissaient en attendant leur tour, que la brave femme s'ébahissait d'admiration,
Vergniaux , se penchant à son oreille : — Emportez vite ça chez vous ; demain vous me le rendrez... Et silence!
Le confiseur entre en second , moitié de gré, moitié de force, et quand il a son sucre : — Gardez-moi-le en dépôt, lui dit l'épicier à voix basse ; ou aimez-vous mieux que je le porte à votre compte? Mais quarante sous la livre , pas moins !
Ainsi de plusieurs autres ; et chaque fois que de celte façon, sans risques ni pertes , Vergniaux met en sûreté une partie de son sucre, de son café, de ses chandelles, les vivat redoublent devant sa porte. — C'est un brave sans-culotte î — Mais en v'ià assez qu'il donne pour rien ! — Il ne faut pas le ruiner ! — Allons chez un autre ! Le conseil est suivi par les femmes , et cette vague populaire, tout-à-l'heure si menaçante, s'affaiblit en se divisant.
Néanmoins les plus mutins tiennent bon , et, vociférant encore la menace, se plaignent des lenteurs apportées dans la distribution. — Va-t-il donc nous faire coucher ici, ce voleur-là? dit une carmagnole en agitant un bâton sur la tête de l'épicier ; — veut-il nous compter un à un ses pruneaux et ses lentilles?
— Es-tu pressé , citoyen ? réplique Vergniaux en s'adi'essant à cette espèce d'ours aux formes épaisses et trapues : — passe devant ! — Et quand celui-ci est entré : — - Tiens , frère , lui dit-il en lui mettant entre les mains un double paquet de cassonnade et de chandelle, — je t'en fais cadeau; tu ne me dois rien ! Maintenant , tiens , brigand , voilà ce que je te paie , parce que je te le dois pour m 'avoir injurié !
Lui assénant alors, entre les deux yeux, un coup de poing capable d'abattre un
bœuf, il l'envoie rouler au milieu des autres, la figure ensanglantée^ et s élançant à sa suite, se redressant de toute sa hauteur, développant sa large poitrine et ses deux bras musculeux : — J'en réserve autant à tous les gueux qui m'ont traité d'accapareur et de faux patriote ! ce qui ne m'empêchera pas cependant de leur distribuer, avant tout et gratis , du sucre , même de la cannelle , si ça leur plaît ! — Qui est-ce qui veut se faire servir?... Et brandissant ses bras avec force, le regard flambant, les poings contractés : — Personne ne répond? personne n'a plus besoin de rien ? Eh bien ! allez tous au diable! maintenant je ferme boutique !
Dans un premier mouvement de surprise et d'eflroi, les émeutiers s'étaient d'abord reculés à son approche , épouvantés de sa vigueur; les poltrons, les Hiibles qui l'a-
vaient injurié se gardaient bien de venir réclamer leur part; ils s'esquivaient doucement et allaient chercher fortune ailleurs. Cette bande, un quart d'heure auparavant si nombreuse , était réduite à quelques hommes qui se regardaient indécis. Cependant , remis de leur premier trouble , s'émouvant aux cris de rage et de vengeance poussés par leur compagnon défiguré , ils allaient peutêtre faire un mauvais parti à l'épicier patriote, lorsque enfin des patrouilles parurent, débouchant de l'Abbaye et balayant devant elles tout ce ramas de gens sans état et sans aveu, qu'on voyait surgir de tous les coins de Paris aux jours de pillage ou de meurtres.
Vergniaux la T^/e-iVo^Ve, se croisant tranquillement les bras, la tête haute, le regard indifférent et stoïque, vit déguerpir ses derniers aggresseurs, comme s'il eût été sûr d'avance que tout dût se passer ainsi , et ,
faisant volte-face , il se disposait à monter rassurer sa femme, lorsqu'il la vit près de lui, rouge, tremblante, la figure marbrée, mais l'œil sec, et laissant s'échapper de sa main un grand couteau dont elle s'étaii armée pour la défense de son mari.
C'était Pillou, qui, lors du terrible coup de poing appliqué à la carmagnole , croyant à une irruption générale dans la boutique et à un péril imminent pour son maître et pour lui, s'était sauvé par la petite porte et avait répandu l'alarme dans toute la maison. Rien n'avait pu alors retenir cette douce jeune femme, si courageuse, résolue de mourir à son poste. Arrivée à temps , elle avait vu les derniers émeutiers, déconcertés par la fière attitude de son mari , se dissiper enfin devant la force publique, et maintenant, tous deux au bout de leur courage, se regardaient avec surprise, s'embrassaient pleins
d'émotion, et commençaient à frémir du danger qui n'existait plus! — Sois tranquille, Fanchonne, disait l'épicier, cherchant à la calmer, je n'ai pas une égratignure, et nous ne perdrons pas une liwe de sucre ni un quarteron de pruneaux , car tous mes dépositaires ont trop peur de moi pour ne pas me rapporter le tout fidèlement.
La nuit était venue; les lumières commençaient à briller à travers les fenêtres des maisons ; les boutiques s'éclairaient aussi , à l'exception de quelques-unes, — celles des boulangers et autres , menacées ou dévastées par le pillage , — ce qui ne laissait pas que de donner aux rues un air plus sombre que d'ordinaire. Çà et là , devant les portes , au coin des carrefours , des groupes de voisins s'entretenaient des événemens de la journée, sans trop oser cependant en flétrir hautement les fauteurs. Puis enfin, chacun était
rentré chez soi, pour y reprendre ses travaux , se disposer à se rendre aux assemblées sectionnaires ou dans les théâtres. On n'entendait planer sur la ville qu'une rumeur lointaine , et les sons confus des tambours battant le rappel , un peu lard , il est vrai ; mais ce bruit même avait quelque chose de rassurant ; la force légale reprenait le dessus et veillait à la tranquillité de tous.
La jeune ouvrière de la mansarde du quatrième regarde de nouveau par sa fenêtre , écoute , et , déjà expérimentée qu'elle croit être avec les convulsions tumultueuses de la grande ville, elle juge le péril tout-à-fait passé, le calme revenu. Faisant un petit paquet de son ouvrage achevé , elle se dispose à le porter chez une vieille dame pour laquelle elle travaille souvent , et qui loge à l'extrémité de la rue du Sépulcre , au coin de la rue Taïaune.
LES SLITliS DL'i\E KMEUTE. 85
En passant à la Croix-Rouge, par un mouvement irréfléchi , ses yeux se tournent, presque à son insu, vers la maison du notaire. A l'instant même, la porte cochère venait de s'ouvrir ; un jeune homme en sortait. Elle le reconnaît sur-le-champ , et marche plus vivement , espérant bien n'avoir pas été aperçue. En effet , durant le chemin, elle n'entend point un pas , se réglant sur le sien, résonner derrière elle sur le pavé ; pas un son ne lui arrive partant de cette voix qui la faisait tressaillir. Bien rassurée de ce côté , frappant à la porte de la vieille dame , la jeune fille ose regarder furtivement autour d'elle, et ne voit rien.
Un quart d'heure après , comme elle regagnait son logement , livrée à ses réflexions, à ses regrets de toutes sortes , des chants tumultueux , discordans , éraillés , retentirent à l'extrémité de la rue du Sépulcre, au-
jourd'hui du Dragon. C'étaient des hommes sortant , à moitié ivres , du cabaret où ils avaient consommé le gain fait par eux sur leurs rapines de la matinée.
La pauvre fille longea les murs , s'effaça , espérant échapper à leur vue; mais un d'entre eux l'entrevit sous l'ombre d'une allée, et, soit qu'il s'abusât sur son compte, ou qu'il se sentît de galante humeur envers la première femme venue , il s'avança à sa rencontre , mi-chancelant , en lui tenant les propos les plus grossièrement tendres qu'il fût possible d'ouïr. Il essayait même déjà de la prendre dans ses bras, quand tout-à-coup un tiers, venant se placer inopinément entre elle et lui , le repoussa vivement.
Par malheur, le nouveau venu n'était pas doué de la vigueur de l'épicier Vergniaux : une lutte s'engagea , et tous deux tombèrent en roulant l'un sur l'autre.
Aux cris de la jeune fille , le reste de la bande accourt. Les plus ivres, avec des rires redoublés, veulent faire cercle pour voir leur compagnon se débattre dans la fange ainsi que l'étranger ; les plus sensés cherchent à séparer les combattans : on se presse , on se pousse , on se querelle -, la mêlée va devenir générale. Les habitans de la rue, les passans , les oisifs , viennent épaissir la cohue, dont la circonférence se développe de plus en plus.
Durant le tumulte , le premier mouvement de la jeune fille avait été de fuir ; mais bientôt elle s'arrête d'elle-même , revient sur ses pas, en proie à une angoisse douloureuse; car celui qui a pris sa défense avec moins de prudence que de zèle et de dévouement, c'est encore lui ; elle n'en peut douter, quoiqu'il n'ait fait qu'apparaître un instant devant elle , dans une demi-obscurité , et lorsque
ses regards étaient troublés par l'épouvante.
Cette fois elle l'a plutôt deviné que reconnu.
En effet, c'était bien le jeune clerc; lui aussi , avec cet instinct d'un amoureux de de dix-neuf ans , avait aperçu la petite ouvrière comme elle traversait la Croix-Rouge, quand il sortait de chez son patron. Se mettre aussitôt à la suivre fut alors sa première , son unique pensée , comme d'habitude; mais la voix du maître-clerc qui le rappelait suspendit son essor; il lui fallut rentrer à l'étude pour grossoyer un acte oublié. Sa tâche accomplie , sans chance, mais non sans espoir de la rejoindre , car les amoureux croient au destin, il s'était remis sur ses traces , tout en ignorant le but où tendait la marche de l'objet chéri. — N'avait-elle pas commencé par la rue du Dragon? Et, à tout hasard, il prit la même route.
D'abord, entendant les cris et les chants des i\Tognes , il frémit en lui-même. — A quels dangers ne s'exposait-elle pas, seule, le soii% dans les rues de Paris, et surtout à la suite d'une pareille journée ! Il s'élança pour franchir en courant l'énorme distance qui devait le séparer d'elle.
Au début de sa course , des mots insultans, adressés à une femme, vinrent frapper son oreille ; et son cœur et sa tête étaient tellement remplis de la même pensée , que , quoiqu'il la crût alors bien loin de lui , il se retourna aussitôt et marcha droit à l'insolent , convaincu que c'était elle qu'il allait avoir à protéger. Il ne se trompait pas!
Maintenant, la jeune fille, comme une ame en peine, rôde autour de cette masse agitée et bruyante, au milieu de laquelle expire peut-être, frappé, étouffé, foulé aux pieds, le pauvre inconnu qu'elle aime tant ! Elle
cherche à saisir , au milieu de ces rumeurs confuses, une parole, un cri, qui lui rappellent sa voix , mais en vain.
Se dressant sur la pointe de ses pieds, elle essaie de reconnaître parmi toutes ces têtes fluctueuses, un trait, un contour du visage, une chevelure qui lui dise : — Le voilà! il est debout, et la lutte cesse, ou va cesser ; mais rien !
Elle interroge, elle prie, elle conjure ceux qui l'entourent de mettre fin à cette querelle, de s'interposer entre les combattans. Les uns, gens grossiers, lui répondent par un haussement d'épaules, et s'éloignent en sifflant un air ; d'autres : — Qu'est-ce que ça vous fait, ma belle enfant? Avez-vous, dans tout ce monde-là, un mari, un amoureux?
— Non , monsieur. . . mais . . .
LES SUITES D'UNE ÉMEUTE. Di
— Eh bien, alors, passez votre chemin, croyez-moi, et ne vous mêlez pas à ces bagarres d'ivrognes.
Elle tente alors, mue par une soudaine énergie, de pénétrer à travers les derniers rangs, moins serrés. Bientôt, enfermée par un triple cercle, elle ne peut ni reculer ni avancer davantage. Coudoyée, pressée, confondue au milieu de cette populace, en proie à de furtifs et honteux attoucliemens, c est à des insultes muettes qu'elle est livrée cette fois; tremblant pour elle-même et pour lui, son amour au désespoir, son orgueil et sa pudeur révoltés, font s'échapper de sa poitrine des plaintes, des prières entrecoupées de sanglots.
Quelques âmes charitables prennent parti pour elle. — Quel est le gredin qui insulte les femmes? celui-là n'est pas républicain ; c'est un chouan ! dit une voix rude et forte.
— C'est quelque pillard de la journée; des scélérats payés par l'étranger pour déshonorer le peuple , dit un autre.
— Oui , ajoute un troisième , à preuve qu'ils ne travaillent que pour eux ; je les ai vus revendre publiquement ce qu'ils avaient volé ou acheté au maximum.
— Viens par ici, citoyenne, et appuie-toi sur moi. Faites place , tas de gueux !
Le mouvement qui se manifeste autour de la jeune fille attire l'attention de ce côté et fait diversion à la lutte ; la masse se divise en deux groupes distincts, dont la jeune fille et le clerc deviennent le double centre. Dans Fun, on s'exphque, on pactise, on relève les deux assaillans, on les sépare ; dans l'autre, on écoute les plaintes de la gentille citoyenne, intercédant pour celui qui le premier a pris sa défense. Sa voix si douce, ses larmes, son
air de candeur, ont déjà gagné une partie de l'auditoire.
— Qu'est-ce que c'est que celui-là qu'elle réclame? dit un ouvrier, la tête et les bras nus, en prenant un air malicieux ; — est-ce moi ? Est-ce vous , père Michaud ?
~ C'est son frère, quoi!... répond une grosse femme qui ne craint pas les foules, et se pose comme défenseur officieux de la jeune ouvrière.
— Oui, c'est son frère! — où est son frère ? reprennent plusieurs voix ensemble. Les plus vigoureux font une trouée, et vont dans le groupe contraire, débarrasser entièrement le jeune homme et des explications qui n'en finissent pas , et des gourmades qui se distribuent encore autour de lui, en guise d'argumens.
Déjà les buveurs avaient emmené leur
camarade et repris leurs chants. Les rangs éclaircis s'étaient ouverts; chacun retournait à ses occupations, quand, encore ahurie, intimidée, le cœur palpitant, la pensée vague, incertaine , la jeune fille se retrouva près du jeune homme.
La grosse femme , presque seule , était restée , et elle disait au jeune clerc :
— Mon garçon, voilà votre sœur; essuyezvous la figure , et rentrez tous deux bien tranquillement chez vous. Bonsoir, mes enfans.
Remise de sa grande frayeur, la noble fille s'avança vers son défenseur , avec émotion cependant , et , n'osant trop lui parler, elle lui tendit résolument la main en signe de reconnaissance ; mais il ne la prit pas , à son grand regret, sans doute. Alors elle leva les yeux sur lui , et , le voyant couvert
de boue de la tête aux pieds , elle ne put réprimer en elle un certain sentiment, né plutôt de l'enjouement naturel à son âge que de la sensibilité de son cœur, et , baissant la tête , elle lui dit à demi- voix :
— C'est égal , monsieur, je vous remercie toujours... Mais n'êtes- vous pas blessé? ajouta-t-elle avec un accent oii, cette fois, le cœur dominait seul.
— Non , je ne pense pas.
— Adieu , monsieur.
■— Vous vous éloignez , mademoiselle ?
— Il me semble que nous ne pouvons rester ici plus long-temps, au milieu de la rue?
— C'est vrai, mais vous permettrez que je vous accompagne : s'il arrivait qu'on voulût vous insulter encore, je serais là pour vous défendre !
Un sourire vint aux lèvres de la jeune fille : — Je ne veux pas vous exposer de nouveau à un tel désagrément, dit-elle tout en se mettant en marche ; puis lui jetant un regard de côté : — Comme vous voilà fait ! et j'en suis la cause ! je me le reproche bien, je vous assure.
— Ce n'est rien ! si seulement je pouvais me sécher un peu avant de rentrer , il n'y paraîtrait pas.
— Ne demeurez-vous pas dans le quartier?
— Pas tout-à-fait; il y a seulement ici près l'étude de mon notaire , M. Ballet.
— Eh bien?
— Oh! je n'oserais jamais m'y présenter ainsi, mes camarades se moqueraient trop de moi !
— Je ne puis vous offrir... de venir...
dans ma chambre... vous réchauffer et vous reposer, dit l'ouvrière en balbutiant ; je demeure seule.
— C'est bien dommage ! répond le naïf amoureux.
— Ce n'est pas que je me défie le moins du monde de vous , monsieur ; je vous crois trop honnête ; mais cela ne serait pas convenable , il me semble ; n'est-il pas vrai ?
— Sans doute !
— Vous êtes de mon avis ; j'en suis bien aise ; cela prouve vos bons sentimens. Il m'est pénible pourtant de vous laisser en cet état , exposé peut-être à tomber malade , quand je suis la cause de tout !
— Oh ! ce n'est pas pour moi que je crains ! dit l'amoureux, toujours cheminant à ses côtés , mais à distance.
— Pourquoi ne retournez-vous pas tout
de suite chez vos parens? ce serait le plus simple !
— Vous avez raison, mademoiselle...
c'est que. o.
— C'est que...
— Ma mère , que va-t-elle penser ?
— Vous avez une mère ?
— Oui, mademoiselle, et que j'aime bien ! mais tout est pour elle un sujet d'effroi ; elle est si bonne , si sensible ! et s'il faut que je lui dise ce qui m'est arrivé aujourd'hui , je ne pourrai plus quitter la maison sans qu'elle ne ressente des transes mortelles.
— Pauvre mère !
Un quart d'heure après , le jeune clerc était assis devant un bon feu dans la petite chambre mansardée de l'ouvrière , et il promenait avec ravissement ses yeux sur ce
métier à broder , sur ce rameau de buis , sur ce chétif mobilier si net et si bien entretenu, qui lui révélaient entièrement Tordre, les saintes croyances et les vertus laborieuses de celle qu'il aimait. Le nom de mère avait suffi dans le cœur de la jeune fille pour vaincre ses dernières hésitations. Elle sentait maintenant sa conscience en repos ; c'était pour prévenir les tourmens d'une mère qu'elle avait recueilli le jeune homme chez elle. Agenouillée devant l'âtre , elle y jetait presque toute sa provision de bois , plaçait une bouilloire devant le feu : — Séchez-vous bien , disait-elle ; avant peu il n'y paraîtra plus , et vous pourrez partir.
— Oh ! je ne suis pas pressé , murmurait l'heureux de ce monde en tournant timidement son regard vers elle, et, s 'appuyant fortement des pieds sur le plancher, comme s'il eût voulu y prendi^e racine : — Un peu plus
tôt, un peu plus tard ! il vaut mieux y mettre le temps et que rien ne paraisse !
La jeune fille feignit de ne pas entendre ; elle alla dans le cabinet aux rosiers prendre une serviette bien blanche , une cuvette de faïence ; elle y versa de l'eau tiède , la tendit à son hôte, et la lui tint complaisamment, pour qu'il se lavât avec plus de facilité les mains et le visage.
Quand il se fut essuyé, elle remarqua, non sans une agréable surprise , qu'il était mieux encore qu'elle ne se l'était imaginé. Elle le voyait d'aussi près pour la première fois , et pour la première fois osait le regarder à son aise. Ses traits étaient réguliers et beaux, sa peau blanche et fine comme celle d'une femme; ses yeux bleus et d'une grande douceur ne manquaient pas cependant d'un certain caractère de force et de fierté , et dans l'adolescent l'homme apparaissait déjà. Ses
cheveux , d'un châtain clair, tombaient en boucles autour de son front élargi, qui fuyait sous ses tempes ; et , durant cet examen , elle remarqua une légère trace de sang sur le côté gauche de la tête. Alarmée , elle dépose aussitôt sa cuvette à terre , porte d'ellemême ses mains aux cheveux du jeune homme , les divise. Une contusion sillonnée d'une légère déchirure existait là en effet. Elle prit son mouchoir et l'appuya doucement sur la plaie ; et lui , la laissant faire , lui , ressentant bien plus son bonheur que sa souffrance , les yeux mi-fermés , il se courbait vers elle , tressaillait au toucher de ses doigts et baisait un coin du mouchoir qu'elle lui passait sur le front d'un air apitoyé.
— Hélas ! monsieur, vous avez été blessé.
— Oui, dit-il tout bas, sans changer de posture , et seulement pour répondre.
— Il VOUS faudrait prendre du vulnéraire, et tout de suite.
— Oui , fit-il encore du même ton.
— Je vais en aller chercher !
— Oh! non, s'écria-t-il en relevant la tête et lui saisissant les mains pour la retenir; — non! restez.
— Mais il est indispensable que vous preniez quelque chose, et je n'ai rien ici à vous offrir que de l'eau et un peu de sucre.
— Ce n'est pas tout cela qu'il me faut.
— Que voulez-vous donc ?
— Je voudrais... dit l'amoureux en hésitant et avec un regard bien suppliant , — je voudrais savoir. . . comment vous vous nommez?
— N'est-ce que cela ? dit-elle en riant : je me nomme Sophie.
— Et moi Victor! répliqua-t-il sur-lechamp ; et il lui sembla qu'un lien venait de les enchaîner l'un à l'autre , puisqu'ils savaient respectivement leurs noms.
— Eh bien , monsieur Victor, dit la jeune fille en dégageant ses mains , il est convenable , je crois , que vous retourniez chez votre mère , et le plus tôt possible , pour vous y soigner et la tirer d'inquiétude, la bonne dame; car vous avez l'habitude d'aller la retrouver vers les six heures du soir. . .
— Quoi ! vous savez ? vous avez remarqué?...
— Moi? dit-elle en rougissant... je suppose... puisque vous sortiez aujourd'hui de chez votre notaire à cette heure-là.
— Vous m'avez donc vu ?
—Pourquoi le nierais-je? il n'y a point de
lOA ANTOIiXE.
mal, je crois, à voir quelqu'un.... qu'on ne cherche pas.
La manière dont ce dernier mot fut prononcé pouvait le faire prendre pour une contre-vérité. La jeune fille s'en aperçut, se troubla , et se hâta d'ajouter : — Non, certes, je ne vous cherchais pas ; je vous fuyais plutôt !
C'était empirer le mal au lieu de le réparer. Elle se déconcerta de plus en plus, et , ne sachant comment faire pour ne pas donner lieu à une fausse interprétation , elle en revint brusquement à ses idées de départ, en affectant de le traiter comme un enfant, espérant peut-être , par ce moyen , atténuer à ses propres yeux l'imprudence qu'elle avait commise en le recevant chez elle :
— Oui, allez-vous-en, dit-elle; votre mère vous grondera , j'en suis sûre , de rentrer si tard , et surtout de vous être exposé
clans une querelle avec des gens plus forts que vous, nécessairement; vous êtes si jeune! Quel est votre âge? quinze à seize ans , n'est-il pas vrai?
— J'ai dix-neuf ans! et ma mère ne me gronde jamais , répondit Victor. Il acheva en baissant la voix et en souriant : — C'est mon père qui se charge de ce soin ; car il est sévère, quoique bon , mon père !
— Quoi ! votre père habite Paris? dit Sophie d'un air tout étonné et du ton le plus candide et le plus naturel. — Il n'a donc pas émigré, monsieur votre père?
L'innocente , revenant à ses premières idées, pleine de foi en ses espérances, voulait absolument voir dans le jeune clerc un noble, fils de noble, et trouvait singulier que son père fût resté en France, quand tous les
chefs des grandes maisons s'en étaient exilés.
A cette question , non moins surpris qu'elle, Victor ouvrit de grands yeux et répliqua naïvement, sans trop savoir pourquoi elle l'interrogeait ainsi : — Mon père n'a jamais songé à émigrer.
— Est-ce qu'il se cache? dit Sophie, entraînée parla curiosité naturelle à toute jeune fille, surtout lorsqu'il s'agit de ce qui peut intéresser l'objet aimé.
— Pourquoi se cacherait-il?
— Alors , vous pouvez me dire son nom ; je vous ai dit le mien.
— Il se nomme Antoine, répondit le jeune homme.
— De son nom de baptême?
— Nullement : c'est celui de notre famille.
Oh ! nous ne sommes pas des ci-devants, nous ; bien au contraire ! Je crois que si nous remontions jusqu'à la troisième ou quatrième génération, nous trouverions dans nos ancêtres de pauvres dialiles, des ouvriers, sans doute, de bonnes gens , bien simples ! J'ai encore, du côté de ma mère, des grands oncles qui sont laboureurs dans l'Artois, notre pays. Ali ! mon Dieu, oui ; des paysans, voilà tout!
Victor avait enfin cru entrevoir le but des questions multipliées de Sophie : —Elle n'est qu'une ouvrière, bien jolie et bien honnête , mais sans avenir, sans famille, sans doute, avait-il pensé , et elle craint de trouver en moi un fils de bonne maison, qui jamais ne pourrait devenir son maril Alors, il s'était efforcé de mettre sa naissîiuce au niveau de l'origine présumée de la pauvre fille, ce qu'il avait pu faire sans trop d'efforts, car, en
effet, ses parens étaient de race très-roturière. Il avait même pris soin de garder le silence sur la fortune amassée par son aïeul et par son père. Mais à mesure qu'il parlait, le front de Sophie s'assombrissait, une légère pâleur se répandait sur son visage ; tout ce qu'elle avait de sang aristocrate dans les veines semblait se retirer vers le cœur, pour en chasser un amour honteux et y ranimer l'orgueil héréditaire. La petite ouvrière salariée, l'habitante de la misérable mansarde, ne songeait plus qu'au rang de ses ancêtres, à la haute et noble famille à laquelle elle appartenait encore par le nom, et son regard , tout-à-l'heure enjoué et rempli de tendre bienveillance, tombait froid et dédaigneux sur l'apprenti notaire, sur l'unique héritier du riche Antoine !
— Monsieur, dit-elle à Victor , lorsqu'il eut fini de parler , en voilà beaucoup plus
que je n'en demandais sur vous et les vôtres. Maintenant, ce n'est plus pour votre mère, c'est pour moi, que je vous prie de vous retirer.
Il resta confondu de l'air glacial avec lequel elle prononça ce peu de mots, et la regardant à plusieurs reprises, afin de mieux comprendre le sens véritable de l'injonction : — Vous ai-je donc offensée, mademoiselle? lui demanda- t-il.
-^ Bien au contraire, monsieur; mais enfin, vous êtes réchauffé, vous êtes séché, et je pense qu'il est temps...
Laissant sa phrase interrompue , elle remonta sa chambre, se tint près de la porte et fit à Victor une légère révérence.
Le geste achevait le sens des paroles. Il comprit cette fois, et, sans bouger de place : — Mon devoir est de vous obéir, mademoi-
selle, lui dit-il d'un ton contraint et déconcerté ; mais ne puis-je sortir d'ici sans avoir l'air d'en être chassé? Votre accueil bienveillant m'avait fait espérer d'abord que nos relations continueraient sur un pied de bonne amitié.
— Quelles relations peuvent exister entre nous, monsieur? Je vous connais à peine. Vous m'avez rencontrée dans la rue, par hasard...
— Oh ! vous savez bien que non ! interrompit-il.
— Vous m'avez rendu, ou du moins vous avez voulu me rendre un bon office. J'ai cherché à vous en témoigner ma gratitude aussi bien que j'ai pu. Tout est fini là.
— Non pas ! c'est ce que nous verrons ! s'écria résolument le jeune homme. — Au surplus, quand je suis monté ici, vous avez
promis de me donner les moyens de me débai'rasser entièrement de cette fange gagnée à votre service ! — et, reprenant obstinément sa chaise et sa place auprès du feu, il ajouta, en montrant la boue sèche dont ses vêtemens étaient encore couverts : — J'attends l'exécution de votre promesse! Donnez-moi un couteau, une brosse, ce que vous voudrez; mais il ne sera pas dit que je ne suis venu chez vous que pour y recevoii^ un affront !
En parlant avec ce ton de colère et de sarcasme, Victor avait le cœur serré ; mais il croyait de sa dignité de faire bonne contenance devant cette petite ouvrière, coquette ou capricieuse, qui semblait se jouer de lui.
— Je n'ai pas de brosse chez moi, répliqua Sophie; mais s'il faut absolument cela pour vous décider à partir, je vais m'en procurer une, et sur-le-champ !
♦ Elle sortit aussitôt, le laissant seul, livré à ses réflexions et à son dépit. Un coup de sonnette, une porte s'ouvrant sur le même pallier, lui apprirent qu'elle entrait chez une voisine.
Tombé du haut de ce frêle échafaudage d'illusions qu'il venait d'édifier sous le toit de cette mansarde , se réveillant comme en sursaut de ses doux songes d'amour, Victor ne sait quel motif donner à ce brusque changement survenu tout- à-coup dans les manières de la jeune fille. — Elle ne m'aime pas, se dit-il; voilà qui est certain. Mais pourquoi d'abord cet intérêt si vif, ces soins, cette émotion en voyant une égratignure sur ma tête; puis maintenant, cette froideur, ce dédain?... Oh! je crains de deviner! Malgré ses allures de fille comme il faut, elle est comme toutes celles de sa classe, cupide, intéressée, une vi^aie grisette enfin , comme
il y en a tant ! Au lieu de lui parler de la fortune de mon père, je n'ai parlé que de sa famille, d'une famille de paysans 5 elle me croit sans ressources, un pauvre saute-ruisseau et voilà tout; partant pas de cadeaux, de plaisirs à espérer ! Eh bien ! tant mieux qu'il en soit ainsi ! Je l'oublierai, je la mépriserai ! . . . Moi, qui me sentais dans le cœur un si fort penchant pour elle, que l'amour que je porte à ma mère en souffrait déjà, aux pieds de qui allais-je jeter ma jeunesse, mon avenir , ma vie entière ! Elle va revenir ; je lui dirai toute la vérité, je lui parlerai des richesses de mon père, même de son pouvoir: car il ne manque pas d'amis et de protecteurs, même parmi les premiers de la répubUque ! Et si elle semble vouloir revenir à moi, alors ce sera mon tour de l'accabler do mon dédain, de mon mépris! Mais non! je ne la verrai même point! Je vais la fuir, quitter cette maison sans attendre son retour!
jlf, AlNTOllVE.
Il se leva, prit son chapeau sur la table où il l'avait posé ; un papier tomba ; c'était une lettre; peut-être celle d'un plus favorisé que lui : il la ramassa, et dès que ses yeux se furent arrêtés dessus, ses yeux s'agrandirent, son front s'empourpra , ses mains tremblèrent de surprise, puis de joie, puis de douleur et de remords ! Il venait tout ensemble de voir s'y refléter l'ame de la noble fille et son ardent amour pour lui ; mais il y voyait aussi l'obstacle élevé entre leurs deux destinées. Sophie , à son âge , ne pouvait disposer d'eUe-même! Ses parens à elle, la livreraient -ils à un homme sans naissance? au fils d'Antoine ! d'Antoine ! . . . Son père à lui, voudrait-il lui choisir pour épouse une fille sans fortune , un rejeton d'aristocrate? Non ! et la volonté de son père, c'était celle du destin même!
Oh ! que l'avenir qu'il prévoit est chargé
de soufîrances et de misères ! N'importe ! un sentiment indicible de bien-être lui arrive par tous les pores ; les soupirs qui s'échappent de sa poitrine, ce sont les angoisses cruelles qui tout-à-l'heure pesaient sur son cœur et qui s'en vont; ce cœur, il bat à coups pressés, et chacune de ses pulsations semble répondre à une nouvelle pensée d'amour; les larmes qui tombent de ses yeux, ce sont des larmes de bonheur ! Oui, il est heureux ! Il le serait , ne fût-il pas aimé ! Il n'a plus le droit de mépriser ce qu'il aime ! Maintenant enfin il s'explique les dédains et la froideur apparente de la céleste fille. C'était sa vertu luttant contre ses penchans; c'était la voix de sa mère absente qu'elle écoutait !
Sophie rentra ; il mit un genou en terre devant elle, lui présenta la lettre, et, d'une voix étouffée : — J'ai tout lu, lui dit-il; ne
craignez rien de moi ; je vous respecterai, je vous obéirai à l'égal de Dieu; mais, quoi qu'il arrive, ma vie est à vous ! Et il partit!
Clouée sur place par la surprise et l'émotion, Sophie resta quelque temps immobile et haletante ; puis ses sanglots se firent passage; elle tomba sur une chaise, tenant encore à la main cette lettre, écrite quelques heures auparavant, cette lettre où elle jurait h sa mère de ne plus revoir l'inconnu et de ne plus l'aimer!
l'ATTENTE.
Il est une loi de tous les lieux , de tous les temps, qui survit aux révolutions et au changement des formes monarchiques ou républicaines, que nous subissons tous sans murmurer, parce que nous ne l'avons pas créée et ne pouvons pas la détruire , une de ces lois enfin comme la nature seule en peut
faire ! c'est ce besoin d'affection né avec nous et qui ne meurt qu'avec nous.
Quoi qu'en puissent dire de vaniteux législateurs et de dangereux moralistes, c'est là le premier, le plus fort lien de la grande société humaine.
Circonscrit d'abord à la famille, il a gagné de proche en proche , pour former et conserver un peuple ; les familles, en s'agrandissant , se sont touchées , et c'est l'amour qui les a fait se confondre; comme on voit sur une masse d'eau tranquille et dormante , lorsque le nuage , en passant , laisse tomber de nombreuses gouttes de pluie , chacune d'elles devenir le point central d'un cercle qui, gagnant en largeur, se confond avec ceux des gouttes voisines, et, croissant progressivement en force et en étendue, n'en forme bientôt plus qu'un seul , immense , dont l'œil ne peut saisir le
vaste contour, et qui n'a de bornes que les rivages immobiles du lac.
Je crois la comparaison juste, quoique poétique , et je voudrais que nous pussions entrevoir dans leur ensemble, ne fut-ce qu'un instant, tous ces sentimens d'affection divers, croisés, s'entremêlant , s'enchevêtrant les uns à travers les autres , et dont les trames réunies composent ce vaste réseau sous lequel s'émeut et respire toute une nation. Certes nous serions étonnés et ravis , je pense , en découvrant à combien d'existences, que nous ignorions, la nôtre est reliée par une multitude d'affections fraternelles, répandues sur la grande surface! Que de gens, dont le nom même nous est inconnu , sont nos alliés par le cœur ! car ils aiment ceux que nous aimons; les mains que nous pressons avec joie , ils les presseront à leur tour ; ce sourire de bonheur dont le
dernier reflet éclaire encore le fi'ont de notre ami , ce sont eux qui l'ont fait naître. Ce qui se passe dans nos familles ne leur est pas étranger : ils reçoivent graduellement le contre-coup de nos chagrins ou de nos plaisirs; et la vague contraire qui passe sur notre cercle a fait tressaillir le leur , fût-il placé à l'extrémité du lac ! Si ce tableau nous était toujours présent à la pensée, l'amour du pays serait chez nous un sentiment raisonné, et non plus seulement d'instinct, non plus une vérité douteuse, soumise à la controverse, et dont quelques-uns même se rient ; ce qui est un grand malheur.
Je ne prétends pas exposer ici des doctrines bien nouvelles et avoir inventé l'amour; mais cette sainte religion de l'ame, qui nous porte à chérir nos semblables , je me sentirai toujours fier de chercher à la propager. Aussi , dans mes écrits , les hommes ne se-
ront point calomniés; je ne les montrerai jamais plus médians qu'ils ne sont. Tant d'autres se sont chargés de ce soin ! Et quel bien en pouvait-il résulter pour la morale et le bien-être ? Vit-on tranquille au milieu de ceux qu'on redoute ? vient-on en aide à ceux qu'on méprise , et se croit-on forcé de pratiquer seul la vertu ?
Cependant, jeté par le sujet dont j'ai fait choix au milieu d'une époque de malheurs et de crimes , je ne transigerai point avec la vérité ; mais il ressortira peut-être de mes récits qu'une action cruelle n'a pas toujours une source honteuse ; que l'homme qui s'est fait tigre se dépouille parfois de ses dents aiguës et de ses griffes tranchantes , et que , dans ces temps de crise et de boule ver semens, les bons peuvent avoir leurs instans de passion et de démence , les mauvais leurs jours de calme et de générosité. Ne doit-on tenir
compte ni des événemens , ni des circonstances , ni des convictions ? Le soldat qui tue se serait-il souillé de meurtre s'il était resté au milieu de ses foyers? Et la révolution ne fut-elle pas aussi une bataille , une bataille liviée sur un volcan ? lutte terrible , à laquelle chacun devait prendre part! où la victoire restait toujours incertaine, où l'on s'attaquait corps à corps , le front nu , la poitrine découverte , où toute blessure était mortelle , car c'était le bourreau qui portait les coups ! Le bourreau, alors le seul homme en France à qui la neutralité fût permise ; le bourreau , la seule puissance inamovible de l'époque ; force représentative et impassible du parti victorieux , à qui , comme aux anciennes idoles du Mexique, comme au ïeutatès de la Gaule , on donnait le sang des vaincus , et qui nivela avec la même insouciance les hommes trop élevés, ainsi que Tarquin les chardons ! Impartial même
dans ses colères , il devait soufletter la le le de Charlotte Corday et ajouter un supplice à celui de Robespierre.
Non , la cruauté ne fut pas l'unique mobile de tant d'horreurs ! Sans parler des égareniens où l'orgueil systématique entraîne la raison des hommes , la faiblesse et la peur n'aidèrent que trop à ces sanglantes curées ! Les sentimens les plus nobles, les plus tendres , ceux que Dieu souffla dans nos âmes pour les sanctifier, l'amour paternel luimême , poussés hors de leurs hmites par les fièvres contagieuses dont les germes empoisonnaient l'air respirable, enfantèrent des crimes à leur tour, quand le crime se trouvait à la portée de tous ! Hélas ! la preuve suivra bientôt ! Faut-il donc désespérer des instincts les plus vrais , les plus pm^s de l'humanité?
Mais, pour en revenir à notre comparai-
son première et à Victor en même temps , il ressentait donc toute la force de cet amour qui succède à l'amour filial ; il avait élargi le cercle de la famille pour toucher à ce cercle isolé , si pur, tracé autour de la jeune fille. Les obstacles qu'il entrevoyait ne lui semblaient pas au-dessus de son courage. Le cœur de Sophie était d'accord avec le sien , cela lui suffisait , et il semblait à son orgueilleuse inexpérience bien plus difficile d'inspirer de l'amour que de le mener à bien. Pénétrer jusqu'à la chambre de l'objet aimé, y surprendre un aveu, lui paraissaient d'une importance bien supérieure à tous les autres triomphes qui lui restaient encore à obtenir pour devenir l'époux de Sophie ! Le plus fort était donc fait ■■, les disproportions de naissance , de fortune , les circonstances pénibles au milieu desquelles ils se trouvaient , les exigences des familles , les scrupules mêmes de la jeune fille , tout devait
s'aplanir devant leui- amour mutuel. A cet âge , les instincts d'espoir et de force surnagent toujours et laissent au fond de la coupe les défiances et le découragement; c'est pour cela, sans doute , que , plus tard , on n'y retrouve qu'amertume et déception. On a l'habitude de prendi^e ce qui se présente à la surface , et l'on ne veut pas se donner la peine de la recherche et du choix.
Victor, lui , ne voyait alors la vie que de son beau côté , et marchait s'enveloppant de son amour comme d'une armure enchantée, à l'épreuve de tous les coups du sort ! Les chants patriotiques , les patrouilles apparaissant çà et là dans les rues , les qui-vive répétés, les attroupemens pareils à celui dans lequel il avait si tristement figuré comme acteur , ne lui causaient même pas la plus légère distraction. Il en était aux rêves dorés ; il vivait dans l'avenir, celle
éternelle pensée du présent , et jouissait par avance de tous ces bonheurs qu'il ne devait jamais connaître autrement , peut-être.
Il suivit ainsi la rue des Canettes, la place Saint-Sulpice , longea l'église, marchant toujours droit devant lui ; puis , après un léger circuit, il se trouva dans la rue de Tournon, devant une maison d'assez belle apparence , et c'est seulement lorsque sa main allait machinalement soulever le marteau de la porte, qu'il revint à lui-même, et se rappela que cette maison était celle de son père. Il retira sa main, comme si un choc électrique venait de l'atteindre et qu'il en ressentît encore l'ébranlement ; ses pensées se détournèrent tout-à-coup de Sophie , déjà sur les marches de l'autel et prête à s'unir à lui pour la vie. Le cortège joyeux du mariage , les parures , l'encens , les fleurs , tout disparut avec la mariée , avant même
que Victor sentît s'effacer entièi^ment de son visage le sourire de bonheur qui ne l'avait pas quitté durant la route. -- Sa mère ! qu'a-t-elle dû penser de son absence, elle si prompte à s'inquiéter? Et son père, si ponctuel dans ses habitudes de chef de famille ! lui , dont la tendresse excessive pour son fils, se manifeste plus souvent encore par des reproches que par des caresses! Comment allait-on le recevoir? L'heure du souper est passée depuis long-temps, car ils ont conservé dans la maison les coutumes de la Flandre, dont ils sont originaires. Et quel prétexte donner à son retard ?
Faisant alors un retour sur lui-même, il examine ses vêtemens encore maculés, et regrette de ne s'être pas servi de la brosse que Sophie lui rapportait de chez la voisine. Mais cette brusque réaction du monde positif, oiî il se trouvait maintenant, sur le monde
idéal, qu'il habitait tout-à-l'heure, ne fut pas de longue durée.
Pouvait-il s'occuper d'un soin pareil après la lettre qu'il venait de lire chez la noble fille? après le beau mouvement de passion qui l'avait fait tomber à ses pieds? Néanmoins , si l'on doit respecter les sentimens de délicatesse de celle qu'on aime, ne doiton pas aussi des ménagemens à sa mère ? S'il se présente ainsi devant elle, il va falloir dire la vérité, et c'est lui porter un choc terrible. Douée d'une sensibilité exaltée , elle ne rêvera plus pour son fils que disputes , coups donnés ou reçus ; et si désormais il tarde à rentrer d'un instant, elle le croira en péril ; d'une heure , elle le verra mort !
S'il cherche à se rapproprier dans quelque maison amie , ne recule-t-il pas encore le moment qui doit mettre fin aux angoisses de ses parens ?
Indécis, ne sachant quelle résolution prendre , Victor hésite , il balance ; il fait un pas en avant en songeant que sa mère l'attend ; il en fait un en arrière, dans la crainte de lui causer un trop vil" saisissement à la vue du désordre de ses habits. Il était dans cette double perplexité, quand un homme, bien connu de lui, prononce son nom. C'est le domestique de la maison qui revient de l'étude de la Croix-Ptouge , où il a appris que , depuis trois heures, M. Victor Antoine en est parti pour se rendre chez son père !
Déjà, durant la première heure , la pauvre mère a ressenti de vives inquiétudes. — Mon Dieu ! que fait Victor, et que lui estil arrivé? a-t-elle dit à son mari.
— Eh! que veux-tu qu'il lui arrive? répond celui-ci : on pille les épiciers, et non les notaires.
i30 ANTOINE.
— Mais d'ordinaire il est si exact !
— Il se sera arrêté en route, à s'amuser, à baguenauder : les jeunes gens sont avides de bruit. Il a regardé passer l'émeute ; mais crains-tu donc qu'il y ait pris part?
— Non, sans doute! mais pourquoi ne rentre- t-il pas?
A cette exclamation répétée à plusieurs reprises, Antoine fronce le sourcil d'impatience et finit par imposer silence à sa femme ; ce qui lui arrive toutes les fois qu'il ne peut pas trouver de raisons suffisantes pour la tranquilliser ou la convaincre.
Madame Aiitoine a l'habitude de l'obéissance; elle se tait; mais ses soupirs continuent sa plainte.
Son mari, dépité, se retira dans une autre chambre, pour ne pas l'entendre, et
peut-être aussi pour dépouiller librement sa figure de ce masque de calme et d'insouciance dont il la revêtait devant sa femme, afin de ne pas l'alarmer.
Dès qu'il fut seul, il se jeta dans un ikuteuil , et de somfcres pensées lui vinrent au cœur. Il aimait son fils avec idolâtrie ; mais il était dans sa nature de s'immobiliser obstinément dans ses idées premières, et dès qu'il avait avancé un fait ou donné un ordre dans son ménage, il croyait de sa dignité de chef de famille de maintenir l'un et l'autre jusqu'à la fin, le fait fût-il douteux et l'ordre fût-il injuste.
Hors de chez lui, son caractère n'était plus le même : les idées des autres n'avaient souvent alors que trop d'empire sur sa raison : car, doué plutôt de sentiment que de logique, possédant un cœur droit mais enthousiaste, aimant la vérité, sans être capable de la bien
reconnaître, de pompeuses théories, étayées de grands mots, suffisaient pour l'éblouir et l'aveugler. Avec ceux auxquels il supposait une intelligence ou même une faconde supérieure à la sienne, il se résignait facilement au rôle de disciple, écartant la discussion, moins encore parce qu'il était persuadé que parce qu'il craignait de montrer son infériorité. Ses amis le croyaient fermement dévoué à leur cause et imbu de leurs principes, et il les discutait, les argumentait, mais en luimême, à lui seul, et ne se trouvait guère convaincu que lorsque ses passions propres, affectueuses ou intéressées , à son insu , aidaient à sa conviction !
Rentré chez lui, au contrair*e, il n'était plus disciple, il était maître ; il discutait tout haut, mais encore seul; car il ne supportait pas la réplique, et chacun , dans sa maison, vivait sous le réoime absolu de sa volonté.
Pour atténuer, dans sa conscience, le riî^orisme de ce système, Antoine recherchait avec soin toutes les raisons, bonnes ou mauvaises, propres à légitimer à ses yeux ses exigences, parfois trop impérieuses, ou les soupçons mal fondés qu'il laissait échapper dans un moment d'irritation. Ainsi, son amour de père l'eût sans doute porté à craindre quelque désastre pour son fils, dans ce temps si fécond en événemens sinistres, mais il venait d'accuser Victor, devant sa femme, de n'être en retard que par sa faute, par son propre vouloir, et il s'endoctrina si bien luimême, là, dans ce fauteuil où de tristes appréhensions l'avaient d'abord assailli, qu'il en vint à ne plus douter des motifs de dissipation qui tenaient, pour l'instant, le jeune homme éloigné de la maison paternelle. Si son cœur en fut quelque peu rassuré, sa mauvaise humeur s'en accrut.
Quand il rentra dans la salle où se tenait
sa femme, il la trouva en grande conférence avec son domestique, jeune et honnête Flamand, à la figure plate, au nez retroussé, à la charpente carrément osseuse, qui, malgi^é les signes expressifs de sa maîtresse, restait bêtement debout devant elle, comme attendant la fin de ses instructions.
Antoine comprit du premier coup d'œil de quoi il s'agissait, et, intervenant brusquement dans cet entretien, dont il n'avait pas entendu un mot :
— Je te le défends, Géry! M. Victor saura bien revenir seul, sans qu'on l'aille chercher! Au surplus, je le répète, il n'est pas chez son notaire! L'heure est venue de souper ; soupons !
— Sans lui?, articula timidement la mère.
— N'est-il point au courant des coutumes de la maison? Il rentre et il doit rentrer à
sept heures ; il en est iieul ! Sommes-nous à ses ordres? voulons-nous régler nos repas sur son bon plaisir? Il n'en sera point ainsi!
Il se retourna pour enjoindre au domestique de servir sur-le-champ; mais Géry n'était plus là; non qu'il se fût décidé a exécuter la commission dont voulait le charger sa maîtresse ! il ne l'eût point osé, le brave Flamand; mais, voyant son maître haut monté en humeur grondeuse, il avait disparu pour éviter la bourrasque.
Antoine sonne, et cette l'ois c'est la cuisinière qui se présente devant lui.
Une cuisinière, un domestique, c'était plus qu'il n'en fallait alors pour se faire dénoncer comme aristocrate par les feuilles de Marat, de Prudhomme et du Père Duchesne. Quoique encore étranger à tout acte révolutionnaire, Antoine se trouvait à l'abri de tels
â36 ANTOINE.
soupçons, grâce à certain talisman , dont nous parlerons bientôt. Du reste, il régnait entre la dame du logis et les valets une égalité si complète vis-à-vis du maître, tous trois le servaient et lui obéissaient avec tant d'ensemble, qu'il y aurait eu injustice à mettre la servilité plutôt d'un côté que de l'autre.
Madame Antoine aimait son mari avec passion, et l'on ne pouvait voir dans les soins dont elle l'entourait, dans son attention constante à prévenir ses désirs, que des preuves d'amour et dedévouement. D'aiUeurs, comme toutes les femmes de la France du Nord, nées dans la moyenne classe, habituée dès l'enfance à se consacrer entièrement aux plus vulgaires occupations du ménage, elle trouvait naturel et doux ce que d'autres, avec sa fortune, eussent trouvé pénible et même ridicule.
Il est à remarquer que dans les pays où
la noblesse n'existe pas , comme en Flandre , les mœursdela bourgeoisie sont restées simples et primitives. La raison en est facile à trouver. Il n'y a pas là d'humiliation à craindre, d'humiliation tombée d'en haut; on ne cherche point à sortir d'une sphère commune à tous ; car chez nos bourgeoises des grandes villes, l'oisiveté n'est venue en honneur que par un sentiment de vanité et d'imitation. Nos aïeules ont d'abord singé les grandes dames de leur temps, qui ne s'occupaient que d'elles, vivaient à la bougie, et ne se levaient pas tous les jours. L'activité du corps a été laissée aux petites gens, celle de l'esprit l'a remplacée. L'esprit est toujours un hôte turbulent quand sa prison est immobile. On en est venu à craindre la marche, l'air du matin, la fi^aîcheur du soir, la chaleur du jour ; la lumière même du soleil a été proscrite; celle des lustres l'a remplacée de temps en temps ; autrement on a vécu
dans la demi-ombre et dans le repos presque complet. Tout exercice corporel du bon ton s'est borné au mouvement de la voiture et aux révérences. On a pensé, on a rêvé ; les tempéramens mélancoliques se sont formés tout doucement ; les sens y ont acquis plus de délicatesse et d'exaltation ; de là les malaises et les caprices chroniques. Mais comme il faut toujours un but à la pensée, on s'est imposé celui de plaire, n'importe à qui ! La toilette est devenue la grande affaire, la mode un tyran mobile et insaisissable, sinon pour les riches. Ce qu'on a gagné en attraits, on Ta perdu en santé et en fortune. Certes , il y a loin de là à une bonne ménagère ! Mais toutes choses sont bien comme elles sont. Ne faut-il pas que les marchandes de modes et les médecins vivent ?
Une autre conséquence résulte de ce système de vie pour les femmes. Aujourd'hui les remparts des villes enserrent presque
toutes les grandes et riches familles, qui s'y fondent, et disparaissent en peu de temps, par la répugnance générale que ressentent nos frêles et jolies citadines pour le métier de mères. Un enfant pai^ ménage, c'est tout ce qu'elles croient devoir à la société , et ce n'est même pas la représentation personnelle des deux époux. En agir autrement et avec plus de libéralité, ne serait-ce point compromettre l'élégance de leur taille, d'abord, puis ensuite cet état d'aisance et de luxe auquel on s'est façonné ?
En admettant que l'enfant doive vivre et se perpétuer, au bout d'un siècle, témoin de trois générations, d'après les données ordinaires, quatre familles, puissantes par la naissance ou le patrimoine, se sont concentrées en une seule. Les trois autres ont disparu. Peut-être est-ce là le seul moyen de paralyser les lois révolutionnaires contre le
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droit d'aînesse et de rétablir les grandes fortunes territoriales? Cependant le calcul, juste au premier aperçu, pourra se trouver en défaut. Les fils de bonne maison ont autant et même plus de chances de mourir que d'autres ; car ils sont issus de races amaigries , étiolées, que n'ont point vivifiées le travail, l'air et le soleil. A qui passeront les héritages entassés? A des collatéraux; et tout rejeton, quelque riche ou noble qu'il soit, ayant plus ou moins loin sa souche mère enracinée en plein champ, les campagnards, avec leur lignée luxuriante, viendront se partager les dépouilles des villes, et donner force à l'élément démocratique, là où on croyait pouvoir le combattre et le maîtriser! Est-ce un grand malheur? Ne faut-il pas que chacun ait son tour?
N'importe ! résultat immense, non prévu par nos grands hommes en politique, en
L'ATTENTE. Ul
staiislique et en économie, celte petite coquetterie de femme influera peut-être sur notre droit public plus puissamment que tout le radicalisme de France et d'Angleterre !
Mais pourquoi vais-je me perdre dans ces hautes considérations, quand il s'agit seulement ici de faire ressortir la bonne nature active et dévouée de madame Antoine ?
Elle aussi na'vait qu'un fils. C'est que Dieu l'avait voulu ainsi. Son fils, son mari, c'étaient les deux pôles magnétiques vers lesquels son ame se tournait alternativement et avec le même amour. Du reste, tous deux se montraient dignes de l'affection qu'elle leur portait : car, malgré sa rudesse apparente, Antoine était bon, et chérissait les siens par-dessus tout. Dans ce moment, nous l'avons dit, ne voulant pas prévoir un accident, un malheur qui l'eût accablé, il s'ef-
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forçait de paraître attribuer le retard de Victor à quelque étourderie de jeune homme ( et il n'était pas loin de la vérité ! ), espérant par là tranquilliser sa femme et se convaincre lui-même.
Dès que Madeleine , la cuisinière , arriva au coup de sonnette , madame Antoine se leva d'un air résigné , et l'aida silencieusement à dresser la table. Son mari ne se trouvait bien servi que par elle ; seule , elle connaissait et prévenait toutes ses petites exigences d'habitude , et , à la façon dont son couteau se trouvait placé , sa serviette pliée, la salière , la carafe , la bouteille mises à distance devant lui , il eût reconnu du premier coup d'œil un manquement dans son service ordinaire.
En qualité de femme , Madeleine , mieux que Géry, comprit sa maîtresse , même sans le secours du regard ou de la parole , et
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quand elle vit celle-ci placer un troisième couvert sur la table pour son fils , elle sut ce qu'il lui restait à faire.
Aussi eût-elle employé moins de temps à l'arrangement d'une table pour vingt personnes qu'elle n'en mit dans ce moment pour donner à Victor le temps d'airiver.
A propos des verres , du sel , du moutardier, de riiuillier, elle alla dix fois de la salle à manger à la cuisine , de la cuisine à la salle à manger, ayant soin de mettre un repos convenable entre chaque voyage, se récriant sur ce qu'elle avait oublié , et , du coin de l'œil , épiant sur la figure du maître combien de temps encore elle pouvait continuer ce manège sans malencontre pour elle.
Elle resta ensuite un quart d'heure le nez dans le buffet et dans les armoires , comme
pour passer l'inspection générale des assiettes, avant de faire son choix ; elle changea l'eau des carafes , brossa le pain , effaça les phs de la nappe , symétrisa tout sur la table , comme pour un repas de noces , et quand elle vit les signes d'impatience se multipher enfin dans les gestes et sur les traits d'Antoine , elle se hâta de dire, avant qu'il pût articuler un ordre : — C'est fini ! Et en sortant, elle ajouta : — Vous allez être servi.... sitôt que le dîner sera prêt !
La mère avait déjà payé Madeleine d'un regard de remerciement. Il lui paraissait si cruel de dîner sans son fils ! C'eût été la première fois î II lui semblait que l'attendre, c'était le forcer de revenir plus vite. Pourtant il n'arrivait pas.
Antoine , l'air soucieux , marchait vivement dans la salle sans proférer un mot. Touché néanmoins de l'inquiétude et de
l'abattement répandus sur les traits de sa femme , il essaya de lui parler de ses affaires, de ses chagrins , car il en avait de profonds ; mais elle ne lui répondit que par monosyllabes. Il prononça même devant elle un nom qu'elle n'entendait jamais ordinairement sans tressaillir ; elle n'y prêta nulle attention , et murmura celui de son fils. Rendu à sa première pensée, jeté hors de la distraction que lui-même voulait se donner à tout prix , Antoine sonne de nouveau et avec violence.
— Dînerons-nous enfin ? dit-il à Géry , qui, l'air stupélait, se montra tout-à-coup sur le seuil de la porte.
— Comment , si nous dînerons ? répéta l'enfant de la Flandre, toujours en défaut quand il s'agissait d'y mettre de la finesse ; — bien sûr ! Biais vous avez commandé à Madeleine de retarder le dîner à cause de M. Victor, puisqu'elle a retiré ses cas-
seroles de dessus le feu, et qu'elle dit comme ça que son rôti sera trop cuit !
Antoine adressa un regard sévère à sa femme, lui reprochant mentalement de le rendre le jouet de ses domestiques.
Il n'y avait plus à reculer, on servit.
Assis l'un vis-à-vis de l'autre , les époux laissaient entre eux une place vide, vers laquelle tous deux , en même temps , tournèrent un œil contristé. Après un long soupir, qu'un faible écho sembla rendre sourdement, madame Antoine, selon le vieil usage , que rien n'avait pu interrompre dans sa maison , fit le signe de la croix , et dit le Bénédicité. Antoine ne porta pas la main à son front , garda son air morose , et ne mêla point sa prière à celle qui se récitait près de lui. Ce n'était point chez lui dédain de ces £ormes religieuses , non ; mais il boudait le
del , il accusait Dieu des toui^mens qu'il ressentait comme père. Ses inquiétudes s'accroissaient. Maintenant il voudrait pouvoir retirer la défense qu'il a faite à Géry d'aller au-devant de son Hls ! Revenir de lui-même sur une détermination prise , sur un ordre donné , est au-dessus de ses forces. 11 espère que sa femme essaiera de le fléchir à cet égard ; mais la pauvre mère, depuis long-temps façonnée à la soumission , ne sait pjus que souffrir et se résigner.
Ils restèrent ainsi tous deux dans une commune et douloureuse attente, se contraignant mutuellement , touchant à peine aux plats que Géry leur présentait , et quand une longue demi-heure fut passée en pleine angoisse, Antoine, relevant soudainement la tête, faisant un effort sur lui-même , dit au domestique : ~ Sers-nous le dessert ; et comme nous n'avons plus besoin de toi main-
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tenant, va chez le tailleur lui demander les gilets qu'il a dû me faire.
Certes, il n'y avait là , en apparence , rien d'important et d'inattendu ; et pourtant , à l'audition de ces mots, insignifians pour tout autre , madame Antoine fut saisie d'un mouvement de surprise et de joie, qui fit un instant rayonner sa figure. C'est que le tailleur demeurait rue du Cherche -Midi, près de la Croix-Rouge. Comprenant la bonne intention de son mari , elle en fut vivement touchée , et lui tendant la main : — Je crains bien qu'il ne le trouve plus , dit-elle ; il est si tard !
Antoine n'aimait pas à être deviné : il feignit de ne pas comprendre , et Géry, qu'une course à pareille heure , et dans un pai^eil jour, ne récréait guère , se mêlant à la conversation, ajouta avec son intelligence accoutumée : — JMadame a raison ; le tailleur
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est sans doute à son assemblée à présent; et puis c'est samedi prochain qu'il a promis les gilets, et nous sommes aujourd'hui à mercredi.
— Fais ce que jeté dis ! réphqua le maître en haussant la voix.
— Oui , Géry, dit la mère ; allez , et bien vite! Ne vous occupez pas du dessert, je m'en charge. — Et comme si l'idée lui arrivait soudainement : — En traversant la Croix-Rouge, vous entrerez chez M. Ballet, pour savoir ce que Victor est devenu ! — N'est-ce pas , mon ami ? poursuivit-elle en se tournant vers son mari.
— Sans doute ! répondit celui-ci , dont l'esprit orgueilleux , à moitié vaincu , exigeait seulement alors qu'on feignît de ne pas s'apercevoir de sa faiblesse. — Sans doute î qu'il aille chez M. Ballet , si ça peut te faire plaisir ; il passe devant.
Le domestique partit.
Une nouvelle demi-heure s'écoula, toujours dans les mêmes tortures, et sans qu'aucun des deux époux eîit touché à ce dessert qui semblait cependant seul les retenir à table. Enfin , un coup fortement frappé à la porte extérieure de la maison les fait tressaillir l'un et l'autre ; ils se regardent immobiles. — Est-ce Victor ? — Vient-on en son nom? — Doivent-ils se réjouir ou se désoler?... Mais personne ne paraît.
La mère n'y peut tenir plus long-temps; elle s'élance hors de la chambre , laissant là son mari , et quelques instans après, elle revient , pressant son fils dans ses bras , et criant de l'escalier : -— Antoine î il n'y a pas de malheur ! le voilà !
— Oui, oui , le voilà ! le voilà ! répètent en chœur Madeleine et Géry, qui suivent ; et
L'ATTENTE. I5l
tous quatre font à la fois irruption dans la salle à manger.
La cause de ce dernier retard , c'est que les domestiques ont fait disparaître des habits de Victor les indices de sa lutte avec les tapageurs de la rue du Sépulcre. Madame Antoine, survenant durant l'opération, s'était d'abord vivement alarmée ; mais quelques mots échangés leur avaient suffi à tous deux : — Ce n'est rien , ma mère... une rencontre , une querelle , et puis encore autre chose qui me comble de bonheur ! — Qu'est-ce donc ? — Je vous dirai tout ; mais à vous seule , et plus tard ! — Et c'est alors qu'ils étaient montés.
Antoine , lorsqu'ils entrèrent , ne se leva pas , tourna à peine les yeux de ce côté de la chambre ; mais ses joues se colorèrent , sa main trembla, et il fut forcé , pour commencer de gronder, d'attendre que sa douce
152 AMOINE.
émotion de {jonlieur fût calmée. — D'où venez-vous, monsieur? dit-il ensuite à son fils , plutôt d'un ton de reproche que de colère.
— Pardine! interrompit Madeleine, de chez son notaire , où Géry l'a trouvé , le pauvre garçon , qui travaillait d'arrachepied ; n'est-ce pas , Géry ?
— Oui, oui ! répondit celui-ci d'un air de satisfaction, enchanté de ce qu'elle le sauvait de l'embarras de bien mentir.
— 11 paraît qu'on se marie beaucoup , à Paris , dans ce moment , ajouta la servante : ça n'est pas étonnant , on divorce si facilement î ça encourage 1
— Gardez vos réflexions pour vous , Madeleine! ce n'est pas vous que j'interroge, dit Antoine ; et s'adressant à son fils : — Comment as-tu néghgé de nous faire avertir de
LATTENTE. 153
ce retard? surtout aujourd'hui, où il y a du trouble dans nos quartiers ?
— Mon père , balbutia Victor... les commissionnaires manquaient... puis, je croyais toujours pouvoir venir plus tôt!
— Mais sans Géry, tu ne serais pas encore arrivé.
— Oh ! que si fait ! répliqua le lourdaud ; M. Victor était avant moi à la porte de la maison , oii il avait même l'air de ne pas savoir s'il devait avancer ou reculer.
Madeleine lui pinça le bras , madame Antoine le poussa du coude ; il les regarda toutes deux d'un air ébahi ; et , comprenant à la fin sa maladresse , il essaya de la réparer ; mais les commentaires, plus dangereux encore que le texte, menaçaient de tout perdre ; Madeleine y mit ordre de sa pleine autorité : — Allons , pas tant de paroles ! et va cher-
cher la soupe, qui se tient chaude au coin du fourneau.
Géry fit un demi-tour à droite ; puis une réflexion sembla l'arrêter tout court en chemin.
— Va donc ! va donc! tu n'as pas l'air plus vif que l'Escaut à Cambray ! et il doit avoir faim, ce pauvre enfant!
— Allons, Géry, la soupe! dit Victor, intéressé plus encore que Madeleine au silence du Flamand.
Mais Géry ne bougeait pas, et, malgré les rebuffades de Madeleine, les apostrophes de Victor et les signes de madame Antoine, au grand effroi de ces trois derniers, il remonta vers son maître, et prenant un air entendu :
— Monsieur, il faut bien que je vous rende compte de tout, lui dit-il : vos gilets ne sont
L'ATTENTE. i55
pas prêts, je l'avais prévu, et le tailleur m'a dit...
— C*est bon ! c'est bon ! interrompit Antoine; il ne s'agit pas de ça ; la soupe! — La soupe! la soupe ! reprirent en chœur les trois autres personnages; et le pauvre Géry descendit à la cuisine, grommelant contre les maîtres qui vous chargent de commissions et n'en veulent pas connaître le résultat.
Victor, servi par sa mère, malgré ses émotions de la soirée, fit honneur au repas. Son père lui tint compagnie à table, en achevant de manger son dessert, ou plutôt en commençant à souper; car avec la tranquillité l'appétit était revenu. Tout son repas se composa donc forcément de fromage et de fruits.
Quand on remit sur table ces plats à peine entamés, Victor comprit mieux qu'il n'au-
rait pu le faire à la suite d'une longue mercuriale, les tourmens , les inquiétudes ressentis durant son absence. Se reprochant alors jusqu'aux instans de bonheur ineffable savourés prèsdelajeune fille,dansun élan de tendresse, il se jeta au cou de son père, appela sa mère d'un regard, et tous trois confondirent leur amour dans un muet embrassement.
Le souper achevé , lorsque sa femme récita les grâces, Antoine se joignit à elle, cette fois, d'esprit et de cœur. Sa ferveur était revenue en même temps que Victor, et il remercia Dieu, non du repas qu'il venait de faire, mais du retour de son enfant bien aimé!
ISIDORE ET mmi
Vers 1767 à 1768, dans la voiture publiquequi d'Arras se rendait à Paris à petites journées, se trouvaient deux jeunes garçons, dont le plus âgé pouvait compter treize ou quatorze ans. Tous deux avaient pour guide, et pour compagnon de route, un bon frère quêteur, chargé de leur surveillance jusqu'à
158 AKTOINE.
leur arrivée à Paris, où ils devaient entrer au collège Louis-le-Grand, l'un comme élève payant, l'autre comme boursier.
Celui-ci, en faveur de ses bonnes dispositions religieuses, M. deConzié, évêque d'Arras, l'avait pris en affection et s'était déclaré son protecteur.
Le frère, ayant le sommeil facile en voiture, choisit un coin sur la banquette oii ils se trouvaient tous trois, et, grâce à cet arrangement et au sommeil presque continu de l'argus encapuchonné, les jeunes garçons, livrés à eux-mêmes, après un instant d'examen silencieux , échangeaient quelques paroles, et commençaient, en se querellant, une liaison qui, pour le malheur de l'un d'eux, ne devait durer que trop long-temps.
Si vous me demandez à quoi bon ce nouveau préambule, grâce auquel nous voilà
ISIDORE ET ANTOINE. l99
reportés à vingt-cinq ans en avant de l'époque où nous nous trouvions d'abord, je vous répondrai que, pour l'intelligence de cette histoire, il est indispensable de bien connaître les antécédens de notre principal personnage, Antoine! et Antoine est l'un de nos petits voyageurs. L'autre se nomme Isidore.
— Que fait votre père? disait Isidore à Antoine.
— Mon père est brasseur dans la cité ; il occupe quarante ouvriers ; vous savez, cette grande brasserie : Antoine -Antoine^ à la Branche d'acacia.
— Je connais ; mais vous, je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu ! Vous avez donc commencé vos classes à l'école et non au collège d'Arras ; sans cela nous nous serions déjà rencontrés , dit Isidore d'un ton quelque peu dédaigneux.
160 ANTOIAK.
— Mon père m'a iait instruire à la maison, sous ses yeux ; il a mieux aimé cela, quoique ça coûte plus cher ! répliqua Antoine avec la fierté du plus riche.
— Qui est-ce qui vous donnait des leçons?
— L'abbé Porret.
— Ah! un petit vieux, toujours sale? Estce qu'il sait le latin?
— Très-bien, puisqu'il me l'a enseigné.
— C'est qu'il ne le savait pas assez pour le collège, où il était chien de cour. Il y apprenait à lire aux enfans.
Ce mépris jeté à mauvaise intention sur son premier professeur lit monter la rougeur au front d'Antoine ; il médita sa réponse, et après un instant de silence : — Au surplus, c'est à grand'peine que ma mère s'est décidée à me laisser aller à Louis-le-
Grand. Elle est si honne, ma mère, elle m'aime tant! Puis elle dit qu'on se gâte dans les collèges, et qu'on en sort toujours un mauvais sujet.
— Je ne crains pas cela pour moi, dit Isidore d'un air d'importance.
— Pourquoi?
— Parce que je ne me laisse dominer que par mes propres idées, et non par celles des autres !
Cette phrase ambitieuse fit ouvrir de grands yeux à Antoine. 11 voulut riposter sur le même ton, pour se tenir à la hauteur; mais il eut le dessous, car Isidore connaissait beaucoup plus de grands mots que lui, et entre discoureurs de cette espèce, les grands mots font les bonnes raisons. Antoine n'avait d'autre vocabulaire dans la tête que celui de son père et de sa mère, bonnes gens, bien plus désireux d'en faire un honnête homme qu'un
bel-esprit. Intérieurement, il s'avouait donc vaincu et n'osait se tourner vers son glorieux adversaire, quand celui-ci, revenant tout-àcoup à ces sentimens d'humilité chrétienne queM. de Gonzié avait aimés en lui, et se reprochant son triomphe orgueilleux, tendit la main à son compagnon de route, en lui disant : — Je vous demande pardon, monsieur Antoine, si j'ai pu vous contrarier par mes paroles ; je me le reproche et vous prie de m'excuser
Antoine, bien éloigné de s'attendre à ces avances, en fut vivement touché ; il pressa avec émotion la main qu'on lui tendait, ne sachant ce qu'il devait admirer le plus , de la haute raison ou de la générosité d'Isidore. Interrompus alors par un ronflement , en basse continue, du frère quêteur, le rire leur prit, leurs propos changèrent de forme et d'objet, et ils sortirent de cet accès de gaieté déjà bon camarades et se tutoyant à qui mieux mieux.
Les journées suivantes, Antoine, quoique d'un caractère naturellement altier, continua de se laisser prendre aux manières cauteleuses et surtout au ton dogmatique de son jeune compagnon.
Le voyage achevé, le frère quêteur remit les deux jeunes Artésiens entre les mains de l'abbé Proyart, proviseur du collège Louisle-Grand, en reçut une aumône pour son couvent, en guise de commission, et retourna à ses affaires.
Nos jeunes gens n'avaient pas séjourné ensemble un mois au collège que leur position respective fut fixée. Quoique amis, l'égalité ne pouvait plus exister entre eux. Antoine avait subi l'ascendant d'Isidore. Il n'était plus que l'obscur satellite entraîné par une force aveugle d'attraction autour d'un astre tout-puissant. Cependant, Isidore, d'une apparence grêle, d'une figure
164 A^TOl\i•;.
disgracieuse, éiaiL le plus jeune des deux : malgré ses faux semblans , il n'avait guère plus de savoir ni plus de raison que son camarade. A quoi donc attribuer l'empire exercé par lui sur Antoine ? A la haute opinion qu'il avait de lui-même, à la nature sérieuse de son esprit, et môme à certain état maladif, à une irritation nerveuse qui du physique réagissait sur le moral.
Antoine se soumit d'abord aux idées de son ami parce qu'il l'admirait ; ensuite, par pure bonté d'ame, parce qu'il l'aimait. Il le voyait pâlir et s'émouvoir à la moindre contradiction ; il traita ses exigences comme des malaises, et crut qu'en fait de discussion, c'était au mieux portant de céder à l'autre. Le pli une fois marqué ne s'effaça pas. Il devait d'autant moins s'en méfier, que le protégé de M. de Conaié, l'enfant aux grands principes, affichait buv toutes choses une sorte
IblDOllt; £T A-MULMi. 165
de rigorisme capable d'imposer à son compagnon : mais ce rigorisme, chez un garçon de cet âge , procédait moins de convictions sincères que d'une exaltation de cerveau. Jusqu'à présent, cette exaltation se manifestait au sujet des idées religieuses dont on l'avait entretenu ; mais qu'elle devait facilement se détourner sur d'autres objets, même tout-à-fait contradictoires! Nous allons en fournir la pieuve.
Pour les prépai'er à leur première communion , et les édifier durant leurs heures de loisir, on avait mis entre les mains des deux amis un liM'e plein de prestige , de dévouemens merveilleux, de pensées sublimes et naïves , un livre dont chaque histoire est un drame palpitant, la Vie des Saiiits; ouvrage dangereux tel qu'il est , mais auquel il ne manque , pour devenir aussi profitable qu'intéressant , sous le double rapport de la
religion et de l'histoire, que d'être refait par un esprit éclairé et croyant.
Nos deux amis ressentirent à la lecture de ce livre, une impression dont le résultat dépassa de Jîeaucoup le but qu'on voulait atteindre. Isidore, s'enthousiasmant au récit de ces pieuses abnégations , de ces renoncemens du monde , ne rêva bientôt plus que la vie érémitique , et le jeûne et les austérités dans quelque solitude.
Antoine songea à sa mère , et refusa d'abord de suivre son ami , même dans ses rêves ; mais celui-ci, à force de le circonvenir, de lui parler des joies du désert et d'une existence rêveuse passée face à face avec Dieu , finit par l'entraîner dans son tour-» billon. Trop jeunes tous deux et trop inexpérimentés pour comprendre ce qu'il y avait de déraison à vouloir renouveler de notre temps ces grandes expiations des premiers
ISIDORE ET ANTOIINE. 167
siècles de l'Eglise , les voilà enfantant projets sur projets pour se retirer au plus vite dans quelque Tliébaïde et y vivre en vrais anachorètes.
Renoncer au monde et à ses joies était ce qui coûtait le moins aux deux écoliers : car cela signifiait simplement pour eux , quitter le collège et s'affi^anchir des leçons, des pensums et des châtimens. Mais ils ne s'abusaient pas sur un point , c'est que l'argent leur était indispensable pour gagner le désert. Le seul moyen d'en amasser fut de mettre de côté celui que M. de Conzié envoyait à Isidore pour ses déjeuners et ses menus plaisirs , et celui qu'Antoine recevait de sa famille pour le même objet.
Les voilà donc se condamnant au pain sec chaque matin et à la privation de tout plaisir onéreux. En attendant l'accroissement de leur trésor, qui ne pouvait aller que bien
168 Ai\ï01M>.
lentement, à quarante sous par semaine , ils se mirent à construire en idée non des châteaux en Espagne , mais un ermitage.
Comme logement, à la rigueur, une grotte spacieuse et profonde pourrait suffire, décorée à l'entrée de buissons d'églantiers , de liserons et de chèvrefeuilles , tapissée intérieurement de mousse et de lierre : ce serait encore là une retraite assez agréable. On aurait soin de la choisir tout auprès d'une source claire, limpide et non saumâtre.
Quand on se décide à ne boire que de l'eau , faut-il au moins la boire à son goût. Mais la nourriture ? y a-t-il pour si peu de quoi rester embarrassé? Robinson en a-t-il manqué dans son île? et Robinson n'était pas un anachorète. — Nous travaillerons à la terre, et Dieu bénira notre culture comme il a béni celle de saint Pacôme.
— Nous aurons, avant tout, un champ
ISIDORE ET AiNTOliNE. Ibl)
de blé ; car on ne peut se passer de pain.
— Oui , et un verger.
— Oui , et un potager.
Et déjà, aux alentours de leur grotte, ils voient se dérouler la verdure de leurs épis , escadronnant , tourbillonnant au soleil sous les brises du matin, pour leur réjouir la vue et leur procurer une douce fraîcheur ; les rameaux de leurs arbres se courbent sous le poids des fruits ; ils en ont de pleines corbeilles, qu'ils travaillent eux-mêmes avec l'osier croissant aux bords de leur ruisseau, dont l'onde pure ne suffit bientôt plus pour les désaltérer. Us ont des vignes, et les voilà déjà, dans leurs rêves d'ermite , plus préoccupés de récoltes et de vendanges que de prières et de macérations !
Toute pastorale, pour être intéressante , a besoin de la présence du loup. — Mais si
les animaux sauvages se jettent à travers nos champs et détruisent nos moissons? dit Antoine.
— Nous les tuerons , répond Isidore.
— Oh ! ... il ne faut tuer personne î
— C'est vrai ; eh bien, nous accepterons cela comme une punition du ciel.... Pourtant , s'ils nous attaquent nous-mêmes ?
— C'est autre chose; la défense est un droit , nous nous défendrons ! . . .
— Avec quoi? il nous faut des armes !
— Nous en aurons; un fusil...
— Chacun , et une paire de pistolets.
— Des beaux! à deux coups! N'oublions pas de nous bien approvisionner de poudre et de plomb ; car, la récolte manquant , la chasse nous sera une ressource.
— Sans doute !
ISroORE ET AMOINE. 171
De projets en projets , ils en étaient là de leur vie d'anachorètes , quand une autre objection se présenta. — Si , au lieu d'animaux sauvages , ce sont des hommes , des malfaiteurs qui viennent piller, ravager nos champs? car enfin, même au désert, on peut avoir de mauvais voisins ! Saint Porphyre fut surpris et maltraité par des méchans qui lui supposaient des trésors.
— N'aurons-nous pas des armes?
— Mais s'ils sont les plus forts ?
— Eh bien, nous ferons alhance avec d'autres, et nous irons les piller à notre tour!
Ainsi , de rêves en rêves , de perfectionnemens en perfectionnemens , nos deux petits saints étaient devenus deux bandits , et la grotte de la Thébaïde se transformait insensiblement en une caverne de voleurs. Isidore
172 AAÏ01J\E.
était le chef de la troupe, Antoine son lieutenant en premier. Ils devaient , non convertir leurs compagnons , mais les discipliner , leur donner un costume pittoresque , une armure brillante , et , grâce à eux, jouer un certain rôle de conquérans. Les histoires de Fra-Diavolo et de Rinaldo - Rinaldini avaient remplacé la Vie des Saints; ils ne visaient plus à être canonisés , mais à être pendus !
Ne croyez pas que je me sois appesanti sans raison sur ces détails, en apparence puérils. Les petits événemens que je signale ici renfermaient en eux le germe d'événemens bien autrement graves. Mais il me reste à parler d'un fait encore plus étrange, né de l'imagination désordonnée d'Isidore , et qui valut à Antoine d'être , pour ainsi dife, chassé du collège Louis-le-Grand.
Leur première communion avait lait le-
prendre son cours naturel aux idées pieuses des deux amis. Antoine néanmoins, au lieu de ces instincts si doux et si purs éclos sous les caresses de sa mère , de cette religion éclairée qu'il devait à de saints exemples, se trouvait désormais accessible aux entraînemens les plus irraisonnés. Ce n'était plus que pai^ l'exaltation qu'il devait procéder en tout.
Isidore tomba malade et fut mis à l'infirmerie du collège. Antoine , durant cette séparation forcée, livré à lui-même, se trouva ballotté par mille pensées contraires, comme un vaisseau sans pilote et sans boussole , qui ne sait à quel vent ouvrir sa voile. Enfin ils se revirent ! Isidore semblait sortir d'un autre monde, tant ses anciennes croyances s'étaient modifiées, et tant il avait acquis de notions positives sur des matières jusque alors totalement étrangères poui' lui.
11 réapparut devant Antoine avec un système complet de religion nouvelle , basé sur les inspirations de lame d'une part, de l'autre sur le fluide magnétique , alors inconnu en France; le tout mélangé d'un reste de traditions catholiques. Illuminisme grossier, que l'allemand Jung-Stelling et madame de Krudner devaient propager plus tard. Il avait des visions , des révélations ; ses songes étaient des avertissemens du ciel qu'il savait interpréter avec certitude. Fasciné par ses discours , par son éloquence , par l'étrangeté même de ses doctrines , Antoine se laissa encore une fois aller à son impulsion. Isidore fut à ses yeux un oracle , un prophète, un Christ futur appelé à rénover le monde.
Ils en vinrent à ce degré de folie, de croire qu'autrefois leurs deux âmes avaient été unies par un lien sacré. La mère d'Isidore
avait perdu son premier lils en bas âge. Eh bien , Tame de ce fils habitait maintenant le corps d'Antoine. Telle était, ils n'en doutaient pas , la cause décisive du penchant qui les avait entraînés l'un vers l'aulre. Dans toutes les grandes affections , se montrait ainsi la force attractive de deux âmes déjà appareillées dans des temps antérieurs. Leur instinct divinateur, leurs rêves, tout venait corroborer cette douce persuasion.
Un soir même, tout éveillés, ils avaient vu luire, sur un nuage sombredu ciel, des caractères lumineux, mais de forme vague et indéterminée. Tout-à-coup, ces signes s'étaient rapprochés. Chacun de ces météores cabalistiques s'était allongé, contourné en lettres et, grâce à leur réunion, le mot — Frères! écrit dans les profondeurs de l'immensité , par le doigt même de Dieu, venait de flamboyer à leurs regards. Ce mot s'était ensuite
détaché de la voiUe céleste, et partout où leurs yeux se portaient vers la terre, ils le retrouvaient, moins grand, moins éclatant, mais brillant encore, visible seulement pour eux et se multipliant sur les différens points d'un horizon qui, rétréci graduellement, vint de son dernier cercle enclore les murs mômes de leur collège ! Là, le mot magique s'illumina encore une fois, et disparut. Et tous deux, confondus, en extase, délirans, enivrés, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre en criant : — Frères ! frères ! et il leur sembla qu'une voix venue d'en-haut, avait après eux, dans le ciel, répété le mot sacré!
La source originelle de tout ce mysticisme et de toute cette fantasmagorie magnétique était une vieille folle qui croyait à peine en Dieu,, et prétendait avoir des entretiens avec la vierge Marie. Nouvellement arrivée de Vienne, où elle avait été servante de Mesmer, cette sibylle, dont la principale occupation
consistait dans la surveillance de la lingerieau collège Louis-le-Grand, devenait aussi gardemalade par circonstance. On la nommait madame Lépicier. C'est elle qui avait soigné et veillé Isidore lors de son indisposition ; et quand affaibli, par le jeûne et par l'alitement, il fut pris de vertiges et d'hallucinations fiévreuses, elle lui avait traduit ses visions, déroulé tout entière sa science de sorcière et de pythonisse, et il avait cru, car il avait vu j comme, plus tard, les deux amis virent à force de croire.
Quelque temps après, non contens de se bercer mutuellement de leurs rêves, ils tentèrent de faire des prosélytes parmi leurs condisciples. L'illuminisme gagna une partie des classes et ne laissa pas que d'amener une grande perturbation dans les études. Mais les apôtres furent dénoncés par un incrédule. L'abbé Proyart, principal du collège,
et leur compatriote à tous deux, se contenta d'abord de leur faire une semonce et de leur infliger une faible punition; mais il chassa madame Lépicier. Il essaya ensuite de démontrer aux deux amis l'absurdité de leur système, et, les trouvant obstinés dans leurs erreurs , il prit soin d'instruire la mère d'Antoine de ce qui se passait. — Son père était mort depuis un an. — La pauvre femme, justement effrayée du cours que prenaient les idées de son fils, et préférant pour lui un peu moins de latin et plus de bon sens, se hâta de le rappeler auprès d'elle. Quant à Isidore, la haute protection de M. de Gonzié le maintint dans son privilège de boursier.
Antoine quitta donc le collège, et avec de vifs regrets, car il lui fallait se séparer de son ami, de son guide, dire adieu à son étoile polaire. Au moment du départ, après
ISIDORE ET ANTOIISE. 179
plusieurs étreintes prolongées, tous deux se jurèrent de rester fidèles à leurs croyances , en dépit des persécutions ; puis, dans un dernier embrassement : — Nous nous reverrons, mon ami! dit Antoine. — Bientôt, mon frère! répondit Isidore. —Il fallut les arracher des bras l'un de l'autre.
Arrivé dans sa ville natale, heureux de se retrouver avec sa mère, Antoine l'aida à diriger la brasserie de la Branche d'acacia^ à la tête de laquelle il ne tarda pas à se mettre. Le temps s'écoulait, ses idées mystiques s'effaçaient, et, naturellement bon et sensible, il eût rendu heureux ceux qui l'entouraient, s'il avait pu réprimer les tendances tyranniques de son caractère.
Lui , si faible vis-à-vis d'un jeune homme dont rien ne démontrait la supériorité, il ne pouvait plus supporter d'autre joug. Tant il est vrai que tout esclave devient facilement ty-
ran. Il faut avouer que les circonstances contribuèrent puissamment à développer en lui ce malheureux penchant à la domination. A dix-sept ans, commandant à un grand nombre d'ouvriers, contraint de suppléer par la ténacité de sa volonté à ce qui lui manquait et d'âge et de force physique, il s'habitua à imposer ses idées à ses subordonnés et à regarder toute résistance comme une révolte. Sa mère, en usant de la tendresse qu'il ne cessa jamais de lui témoigner, eût pu assouplir cette volonté de fer ; mais elle fut la première à s'y soumettre. Elle avait obéi sous son mari, elle obéissait sous son fils, heureuse encore, la pauvre femme, de retrouver dans celui-ci un trait de plus qui lui rappelât l'époux qu'elle pleurait.
L'année suivante, Antoine se maria.
Celle qu'il épousa, ange de douceur et de résignation, se fit une loi de répondre aveu-
ISIDORE ET AMOINE. 181
glément au moindre de ses désirs. Ainsi ce qui aurait peut-être été en lui force raisonnée de caractère devint un principe absolu d'entêtement incurable. Un seul homme, d'un mot, savait faire tomber ce rude échafaudage et régler du doigt les mouvemens de ce cœur de bronze.
Cet homme, durant quelques années, il l'avait revu à Arras , à l'époque des vacances ; puis un long temps s'était écoulé sans qu'il entendît parler de lui, sinon par hasard, en interrogeant des jeunes gens , de retour de Paris, où ils venaient de faire leur droit.
Un jour, Antoine, se promenant avec son fils, près delà ville, sur les bords de la Scarpe, du côté des Écluses , — c'était en 1780 , Victor avait alors six ans , — vit sortir du Val-Masset, petit herbage entouré de haies vives, un individu qui semblait déclamer en gesticulant. Les poètes sont rares dans Tan-
nt ANTOINE.
cienne province d'Artois. Antoine le prit d'abord pour un fou, et comme son fils, partageant sa croyance et commençant à s'effrayer, le tirait par la basque de son habit pour le faire rentrer en ville, il obéissait au mouvement de l'enfant, quand son nom lui fut jeté de loin par le déclamateur.
Ce nom, ce seul mot suffit. Une sensation à lui inconnue depuis bien long-temps, celle de la peur, le saisit tout-à-coup. Quelle en est la cause? Est-ce la honte de se retrouver devant son compagnon d'enfance, si différent de ce qu'il était autrefois, si parjure à ses sermens de collège? Est-ce un pressentiment de la fatale influence que doit encore exercer sur lui cet homme? car c'est bien lui ; il ne s'y est point trompé une seconde ! Ses traits se contractèrent, sa poitrine se gonfla; et à peine remis de son émotion, il sentit déjà une des mains d'Isidore presser
ISIDORE ET ANTOINE. i83
la sienne, tandis que l'autre tombait familièrement sur son épaule ; et de sa voix aigre : — Ah! te voilà! dit-il; et il sembla à l'honnête brasseur d'Arras que le mauvais génie reprenait possession de son ame. Aux yeux du nouvel arrivant, ce trouble ne fut que celui de la joie et de la surprise.
— 11 s'est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes vus, dit Antoine, à peu près redevenu maître de sa pensée ; — J'ai mille félicitations à t'adresser sur tes succès dans les concours universitaires et même dans tes études du droit.
— Oui, répondit Isidore d'un ton de nonchalance affectée ; — j'ai travaillé depuis toi ! Que veux-tu! une fois ma tête débarrassée de ce fatras de billevesées mystiques dont la mère Lépicier l'avait rempHe, il a bien fallu y fourrer autre chose. J'y ai mis du grec, du latin, et peut-être mieux que ça.
ISà. ANTOINE.
Ce propos soulagea Antoine et lui rendit une contenance plus ferme.
— Vois-tu, reprit Isidore, je respecte la religion et je n'oublierai jamais ce que je dois à l'abbé Proyart et à notre cher évêque, M. de Conzié; mais le temps est venu où il faut songer aux intérêts de la terre et non à ceux du ciel ; le meilleur moyen d'honorer Dieu, c'est d'être utile aux hommes ! Je viens d'être reçu avocat; eh bien, si je le puis, je concourrai de toutes mes forces à mettre fin à ce grand procès qui depuis trop longtemps se débat entre les esclaves et les tyrans !
Il parla alors avec enthousiasme de l'organisation des républiques anciennes.
— En effet, lui dit Antoine, on m'a appris que notre professeur Hérivaux t'avait surnommé le Romain !
— C'est vrai, et j'en suis fier! Et il entama une longue thèse en faveur de l'humanité.
— C'est là sa nouvelle marotte, pensa Antoine; voilà bien la marche habituelle de son esprit ! Il n'est plus dévot ni illuminé, le voilà jjhilosophe, en attendant un nouveau revirement ! et il ne s'en inquiéta pas davantage.
Pendant cette conversation , le petit Victor, toujours s'effrayant des gestes multipliés et de la voix glapissante de l'étranger, redemandait à grands cris sa mère. Les deux anciens amis se séparèrent donc, en promettant de se revoir et souvent; car Isidore était revenu dans Arras pour y exercer sa profession d'avocat.
A la première visite qu'il fit à la Branche d'acacia, dès que la femme d'Antoine l'a-
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perçut, elle sentit en elle un vif mouvement de répulsion : sitôt qu'elle l'eut entendu, elle le prit en horreur, et conjura son mari, les mains jointes, de rompre avec cet homme, qui lui serait fatal. Subhme privilège de ces âmes aimantes à qui se révèle presque toujours, comme d'instinct, le péril caché qui menace les objets de leur affection!
Antoine attribua d'abord à des raisons vulgaires la répugnance de sa femme pour son ex-condisciple. — Sa laideur, son visage pâle et stigmatisé de petite vérole, l'ont seuls prévenue contre Isidore, se dit-il ; puis, quelle femme ne jalouse pas les amis de son mari? Il la railla de ses appréhensions. Pour la première fois , sa parole ne put la convaincre; elle insista, le suppliant, au nom de son fds , de ne point recevoir cet homme chez lui! Oui, c'est au nom de leur enfant qu'il lui prit ce courage, cette force inaccoutumée
de résistance et de supplications ! Que craignait-elle donc? Elle-même peut-être l'ignorait;e t cependant si elle avait pu convaincre son mari, elle sauvait la vie de son fils, elle se sauvait elle-même!
Mais Antoine résista : bien plus , pour la guérir de ce qu'il appelait ses folles préventions , il invita dès le lendemain son ami à dîner, et contraignit sa femme à le servir.
Vers la fin du repas , excité par le vin , le convive tint sur les gens titrés , sur la cour et sur les courtisans, des propos que le maître de la maison n'approuva pas plus que les autres.
Dès qu'Isidore fut parti , la mère Antoine prit en main la cause de sa bru :
— Tu as voulu le recevoir, tu l'as reçu , c'est bien, dit-elle à son fils ; tu es le maître ! mais sais-tu qui vient de s'asseoir à ta table?
Quoiqu'ils soient originaires du pays , beaucoup ignorent la chose : car son père a changé de nom par ordre de la Justice , et n'est revenu ici qu'après un long exil !
— Gomment ! fit Antoine.
— Oui ; et certes , si je n'étais poussée à bout, je ne révélerais point ce fait; car je n'aime point à nuire à mon prochain, surtout à l'égard d'un garçon que notre digne évêque a pris en pitié, bien qu'il sache d'oij il sort !
— Mais d'où sort-il enfin? s écria Antoine.
-— Ne te l'a-t-il pas dit , puisqu'il est ton ami?
— Si je le lui demande, il me le dira.
— Ainsi soit-il, murmura la mère. Je n'ai déjà que trop parlé; car ce que j'en sais m'a été confié , et je l'aurais oublié, s'il n'a-
vait pris soin de me le rappeler par ses discours. Crois-moi , cependant , il ne peut rien venir de bon de cette race-là !
Il était de la destinée d'Antoine de résister à ceux qu'il aimait et de n'être sans force et sans volonté que vis-à-vis de lui. Il continua donc de le voir et de le recevoir. Le pompeux appareil de philosophie répuUicaine fastueusement développé par l'avocat avait d'abord peu de prise sur le brasseur ; il s'en inquiétait faiblement; tout cela lui semblait une amplification de ce qu'il avait autrefois traduit lui-même au collège , et par conséquent ne lui causait guère que de l'ennui, par réminiscence. Mais ces principes, s'ils étaient attaqués par sa femme ou par sa mère , il croyait sa vanité intéressée à les soutenir. 11 les défendait contre elles avec violence, avec emportement, et, à force de les défendre , il finit par les adopter.
Il les adopta surtout lorsqu'il vit poindre ce temps où les prédictions de son ami semblaient près de s'accomplir.
La révolution n'était pas encore en marche , mais tout l'annonçait. Dans la maison d'Antoine on cessa de lutter contre des idées devenues les siennes : de ce côté , tout était rentré dans la soumission habituelle. De même n'ayant d'autre guide que son ancien compagnon , il s'abandonnait d'autant plus franchement à l'impulsion qu'il en recevait qu'Isidore avait repris sur lui une vraie supériorité par une instruction plus complète et l'acquisition de connaissances réelles.
Les années s'écoulèrent ; les succès du nouvel avocat à la cour royale d'Arras , le renom littéraire dont il jouissait dans cette ville , où il venait d'être nommé président de l'Académie, semblèrent assez justifier l'en-
ISIDORE ET AMOLXE. I9l
gouement d'Antoine pour lui. Néanmoins, malgré cette intimité de tous les instans , Antoine n'a pas encore osé solliciter une confidence d'Isidore au sujet de ce secret dont sa naissance est voilée ; vingt fois il a voulu diriger l'entretien de ce côté, mais il est resté en route. — Ce secret, l'ignoret-il lui-même , se dit Antoine, ou ma mère a- 1- elle été abusée par quelques bruits menteurs, comme il en circule tant dans les petites villes ? Il finit par se le persuader, et il n'y songeait plus, quand une circonstance inattendue ^^nt subitement réveiller en lui ce souvenir, et donner à ses premiers doutes toute l'importance d'une certitude.
L 'académie de Metz avait mis au concours unequestion touchant lepréjugé juridiquequi déverse sur toute une famille l'infamie d'une condamnation. L'académicien d'Arras traita le sujet sans en parler, même à son ami ; il
obtint le prix, et l'éclat seul du triomphe apprit à Antoine le nom du vainqueur. Mais ce sujet , traité d'une façon si mystérieuse d'abord, les rapports que devait avoir cette proposition avec les pensées secrètes de l'auteur, tout replaça Antoine sur la voie, et il résolut de forcer Isidore à ne lui plus rien cacher.
Un soir, après avoir soupe ensemble , tous deux se promenaient sur la place du Vieux-Marché, près de laquelle logeait l'avocat littérateur 5 celui-ci guerroyant comme d'habitude contre les préjugés : — Il en est un, lui dit Antoine avec plus de courtoisie que de franchise, que tu as frappé entre les cornes, et qui ne s'en relèvera pas !
— Lequel?
— Pardine ! celui qui rend les enfans responsables des crimes du père , et dont ton ouvrage a si bien fait justice !
—Oui ! répondit l'autre d'une voix acerbe, en pressant convulsivement la main de son ami ; — mais il en est encore un qu'il faudra détruire aussi , et je m'en occupe ; c'est le préjugé contraire ! Il est temps qu'on cesse de renfermer dans le ventre d'une femme la noblesse ou l'infamie; il faut que désormais l'enfant vienne au monde sans être jugé d'avance , sans porter sur son front une couronne de comte ou la marque du bourreau !
L'occasion se présentait belle pour Antoine ; il ne la laissa pas échapper : — Quant à moi, tu sais si je partage tes idées sous ce rapport, comme sous bien d'autres! Tout homme n'est, à mes yeux, que ce qu'il vaut par lui-même, fût-il issu d'un prince ou d'un bandit !
~ Es-tu aussi sûr de toi que tu le penses? répliqua Isidore, s'arrêtant brusquement, croisant les bras et fixant sur Antoine , mal-
gré les ténèbres , un regard inquisiteur : — Les préjugés , vois>tu, sont comme ces vers hideux qui nous rongent vivans; on s'en croit débarrassé parce qu'ils n'apparaissent point sur la peau ; mais ils sont dans la chair, et il faut parfois le scalpel du chirurgien pour les en arracher !
— Du moins n'ai-je point celui-là, dit Antoine résolument, et la preuve en est dans ma liaison avec toi.
— Gomment?...
— Qui mieux que toi pouvait traiter la question académique de Metz avec chaleur, avec indignation?
Isidore recula de deux pas , et , la parole haletante : — Sais-tu donc qui était le frère de mon père?
Alors une voix s'éleva derrière eux, claire
et distincte : — Damiens le régicide ! cria la voix.
— Le régicide ! répéta Antoine stupéfié.
Au même instant, l'horloge de la cathédrale sonna l'heure. Le premier coup sous lequel vibra le timbre causa aux deux amis un ébranlement douloureux , et une sueur froide leur tomba du front.
— Qui donc a parlé? dit le neveu de Damiens en se retournant d'un air de menace. Mais personne ne se montra. Seulement quelques fenêtres , sans lumières, se trouvaient ouvertes sur la place , et c'est de l'une d'elles , sans doute , que la voix était sortie.
Ah! cette révélation terrible prendra, aux yeux de tous, un caractère plus terrible encore quand on saura que l'interlocuteur
d'Antoine , l'ami de ses jeunes ans , ce zélateur de la religion, puis du mysticisme, puis de l'humanité , ce neveu du régicide enfin , c'était Isidore-xMaximilien Robespierre !
Oui , -- était Robespierre ! Certes , quand on songe aux dernières années de cet homme, on a peine à se figurer les pratiques dévoles ou superstitieuses de sa jeunesse. Il en fut cependant ainsi. L'écrit de son compagnon d'enfance en témoigne à chaque instant. J'en extrairai textuellement ce passage : « Ro-
î bespierre est la cause de mes malheurs et -s> de mon crime, et je ne veux pas prendre ici y> sa défense ; mais suivez ce fléau à travers y> ses phases de destruction, et, vous le ver- » rez, le souvenir de M. de Conzié, s'il n'arî rêta pas le bras levé pour frapper, donna D souvent à cette voix impitoyable, qui sem- » blait ne devoir retentir que pour dicter des i> arrêts de mort , des accens de miséricorde
> et de pitié. A la Constituante, un homme » se leva pour proposer d'augmenter le » traitement des ecclésiastiques vieux ou iny> firmes ; cet homme , ce fut Robespierre. B Quand Alquier présenta sa loi de proscrip- » tion contre les prêtres, ceux-ci trouvèrent » au sein de l'assemblée un défenseur ardent ; B ce défenseur, ce fut Robespierre ! Môme » durant la terreur, quand le terrible comité
> de sûreté générale voulut anéantir le clergé » tout entier , qui se jeta entre les victimes » et les bourreaux ? Robespierre ! i>
SUITE. t-gg
J'ajouterai que cet acte périlleux par lequel Robespierre signala la reconnaissance d'un Etre suprême et de l'immortalité de l'ame , et que des hommes de bon sens ont tant raillé, je ne sais pourquoi, le montrait suffisamment convaincu de la nécessité de principes religieux. Quel usage fit-il de ceux qui signalèrent d'abord son enfance ? C'est une autre question. L'exagération de ses doctrines politiques l'avait depuis long-temps détourné de toute autre route , et cette fois l'ex-anachorète devint bien réellement chef de bandits.
Quant à sa fihation de famille avec Damiens, c'est là un fait historique sur lequel il est permis de demander des éclaircissemens, car on ne le trouve ni dans les biographies ni dans les histoires contemporaines. Mais Antoine affirme le tenir de Maximilien lui-même. Selon lui, Damiens avait deux frères. L'un se
nommait Robert, comme le régicide, l'autre Pierre. Jusqu'à présent cette assertion est justifiée par les pièces mêmes du procès fait à Robert-François Damiens, et publiées par Le Breton, greffier criminel du parlement. Contraints de changer de nom par arrêt de la cour, ses frères unirent leurs deux noms de baptême , Robert , Pierre , pour en composer un seul, qui leur fût commun , et par une élision et une liaison faciles formèrent celui de Robespierre ! L'un d'eux disparut peu de temps après, et l'on n'en entendit plus parler. On pensa qu'il avait été rejoindre son père en exil. (Le père de Damiens, ainsi que sa femme et sa fille, avaient été chassés du royaume.) L'autre frère, qui, dès son enfance , avait quitté les envii'ons d'Arras , où \ivait sa famille , y revint, au contraire , à cette époque, pour veiller à ses intérêts et à ceux des siens ; car il avait quelque connaissance des lois. Il y revint inconnu, sous
son nouveau nom , et se donnant comme un simple chargé d'affaires. Avant de s'éloigner d'Arras, où il devait reparaître plus tard, il confia son fils, tout jeune encore, à la charité de l'évéque. Telle est l'explication qu'a faite Antoine, dans la relation trouvée parmi les papiers de M. de Cœuvry, et que je garde précieusement comme pièce probante. Bien plus, dans une Histoire de Robespierre, écrite par son ancien proviseur, l'abbé Proyart, et dont il est parlé au début du second volume des œuvres complètes de celui-ci , ce qui a rapport à l'origine de Maximilien, à peu de différences près, reproduit les énonciations d'Antoine. Sans doute l'abbé Proyart tenait ces détails de M. de Conzié.
Quoique ne voulant en rien accepter la responsabilité des faits , je crois fermement à la bonne foi du narrateur, et en rassemblant toutes les circonstances du lieu , de la
2fli2. ANTOINE.
date, du nom et jusqu'au sujet traité par Maximilien pour l'académie de Metz , il me semble que le doute , dans cette question , n'est plus permis. Revenons à nos personnages.
89 était venu : grâce à son influence personnelle et à l'aide de ses amis, Maximilien venait d'être élu , par le bailliage d'Arras , député du tiers-état aux états-généraux. Le jour de sa nomination, Antoine lui donna un grand dîner chez lui. Sa femme n'osait plus lutter contre un homme honoré des suflrages de ses concitoyens, et dont l'illustration rejailHssait sur son mari. La vieille mère ne disait mot, laissait faire, mais hochait encore la tête. On but au roi et au pays avec enthousiasme.
Quand les convives eurent quitté la table, Maximilien prit à part le maître de la maison, et le pérora pendant une heure, comme
en pleine tribune. Il s'agissait de le décider à quitter sa brasserie, à réaliser sa fortune, pour vivre indépendant à Paris. — C'est là que sera la lutte, lui disait-il , et tu ne peux te dispenser d'y prendre part. Une nouvelle ère commence , un nouveau soleil va briller pour nous ; ne viendras-tu pas te chauffer à ses rayons et nous aider à pousser le char du peuple, afin qu'il devance bientôt les deux autres? Viens, tu es riche et fort; c'est làbas que ta fortune et ton intelligence peuvent profiter; c'est là-bas que la vie sera belle et active : la partie est superbe et durera long-temps. Honneur à ceux qui la joueront les premiers ! ceux-là, on ne les oubliera pas !
A toute cette éloquence métaphorique, Antoine répondait simplement : — Ma mère est vieille et souffrante ; elle ne pourrait me
suivre
Comme si la pauvre femme eût tout entendu, quand son fils revint près d'elle, elle lui dit avec un gros soupir : — Garçon, tout va comme tu l'entends ; ainsi soit-il ! C'est égal, avant d'aller rejoindre ton père, j'aurais bien voulu te voir délicoté de ce belesprit-là !
Maximiiien partit ; Antoine resta : il resta, mais en conservant les idées , les principes de son ami. Dans Arras, il en fut le dépositaire et le propagateur , non pas encore de ceux qui, plus tard, firent du tribun un objet d'épouvante ! le temps n'était pas venu, et, comme celui-ci l'avait dit lui-même, la partie ne faisait que de s'engager.
Persuadé de la nécessité d'une réforme sociale, Antoine y poussa de toutes ses forces et devint dans sa ville le point central autour duquel pivotaient les hommes faciles à s'illusionner , ceux que des pcnclians gêné-
reux portaient à vouloir réaliser les promesses de la philosophie et de la loi naturelle, et ceux aussi que des idées d'orgueil et d'ambition jetaient sur une route ouverte aux bonnes comme aux mauvaises espérances. Parmi tous , il n'était désigné que sous le nom de l'ami de Robespierre ! Ce titre seul lui donnait rang au-dessus des autres, et lui, fier de le porter, il ne songeait qu'à refléter de plus en plus les lumières de cet astre , dont il s'était fait l'humble sateUite depuis si long-temps.
La salle d'assemblée où, comme dans toute la t landi-e, chacun allait d'habitude se gorger de bierre en fumant , était devenue un club. La" politique avait exclu tous les jeux. C'est là , quand Antoine recevait des nouvelles importantes de la capitale, et surtout une lettre de son ami, qu'il s'empressait de courir. Dès qu'on le voyait arriver Tair
plus affairé que d'ordinaire , aussitôt chacun faisait silence ; tous les regards se tournaient vers lui , avides et inquiets. Les articles mêmes des journaux, sur la législature ou sur la marche des événémens, avaient besoin d'être ratifiés par lui pour avoir force de chose jugée. N'était-il pas l'ami de Robespierre? en correspondance suivie avec lui?
Aussi quel effet ne produisit-il pas le soir où, se présentant une lettre à la main, il cria dès la porte d'entrée : — Elle est de lui ! et m'arrive à l'instant !
Sa phrase n'était pas achevée, qu'en dépit du flegme flamand , chacun , quittant sa place en tumulte , se ruant de son côté dans une pensée unanime, il se trouva, sans savoir comment, transporté sur une table, au beau milieu de la salle. Là, à travers la fumée dont les nuages épaissis dérobaient à sa vue une
partie des acteurs de cette scène , il voyait scintiller autour de lui des regards ardens. Bientôt, vingt bras, tremblans d'émotion, par un mouvement spontané , élevèrent les lumières à la hauteur de la lettre qu'il venait de déplier gravement. Le murmure des voix cessa tout-à-coup dans la nombreuse assemblée ; un frémissement d'impatience seul se fit entendre, et il lut ces mots : — « Ne te l'a- » vais-je pas dit, camarade, qu'un jour vienj> drait oii les enfans naîtraient nus, morale- » ment comme physiquement , sans être » revêtus d'avance de la robe de pureté ou j> de celle d'infamie ? Eh bien , pour l'hon- » neur de l'humanité , ma prédiction vient » de s'accomplir ! Il y a cinq mois à peine j> que nous avons, par un décret , rendu la i> fortune et l'honneur aux familles des con- D damnés ; aujourd'hui, 21 juin 1790, nous i> venons de compléter notre œuvre ; la no- » blesse est abolie ! »
Une acclamation bruyante, des vivat prolongés couvrent à l'instant sa voix. La foule se précipite vers la table sur laquelle il est placé ; chacun le prend dans ses bras , lui donne l'accolade fraternelle , et il est reconduit en triomphe jusqu'à la porte de son logis , après quoi tous se dispersent pour aller répandre la grande nouvelle dans la ville.
Et lui, gonflé de son ovation, s'exagérant son importance personnelle, oubliant sottement qu'il n'a figuré là que comme l'âne portant des reliques, il déplore en lui-même les empêchemens qui lui barrent la route de Paris, de ce brillant théâtre, oiî il se croit appelé à jouer un si grand rôle , lui , l'idole de ses compatriotes et l'ami de Robespierre !
Hélas ! l'obstacle qui le retenait encore disparut trop vite ; sa mère mourut.
A son lit de mort , elle se crut enfin le droit et se sentit la force de dire toute sa pensée à son fils. Elle éloigna les autres, ses serviteurs, sa bru, son petit-fils, qui sanglotaient à genoux autour de son lit. Antoine seul resta près d'elle. Elle lui prit les mains, les serra dans les siennes : — Antoine , mon clier garçon, mon unique enfant, promets-moi, juremoi que tes idées nouvelles ne te feront pas oublier celles dont ta pamTe mère avait pris tant de soin de remplir ta tête et ton cœur. Aime ton pays, c'est bien ; mais aime encore mieux ta famille, car elle a plus besoin de toi ! Tes grands philosophes te diront que tous les hommes sont tes frères, et qu'il serait beau de te sacrifier pour eux ; moi, je te recommande seulement ta femme et ton fils ! 11 n'appartient qu'à Dieu, je le crois, d'embrasser dans son amour l'humanité tout entière; pour nous autres , le bon vouloir ne suffit pas , et en s'efforçant d'aimer tout le monde
on finit par n'aimer personne. Antoine , ta
femme, entends-tu ? ton fils! Je sais ta
tendresse pour eux ; mais fais-leur sentir un peu moins ta domination. En les contraignant ainsi à n'agir que par ta volonté , tu comprimes chez eux l'exercice de l'intelligence et empêches les bonnes actions qu'ils pourraient faire de leur propre mouvement. Ton fils , que tu aimes tant , il aura de ton caractère, Antoine ; sache-le bien. . . Je le connais mieux que toi ! Il plie et cède maintenant, parce qu'il est jeune, qu'il te chérit, te vénère, et n'ose mettre encore sa raison en rivalité avec la tienne ; mais bientôt 1 âge des passions va venir ; si tu n'as toujours été pour lui qu'un maître et non un ami, sa première volonté sera une révolte !
Bonne grand 'mère, vous aussi vous étiez prophète !
Antoine la rassura par quelques mots
étouffés de larmes : — Encore une prière , poursuivit-elle. Jure-moi de conserver toujours tes croyances religieuses ! Cette vertulà en renferme tant d'autres ! Regarde-moi, garçon ; quand cela ne te servirait qu'à mourir tranquillement !
— Non ! vous ne mourrez pas ! lui dit Antoine; nous avons encore à recevoir de vous d'autres exemples que celui de votre mort.
— Si Dieu me laisse la force de parler, lui répondit-elle, c'est pour me donner le temps de te dire jusqu'à ma dernière pensée. Antoine, tu m'entends : ta femme, ton fils et ta religion ! Pour celle-ci, tu auras à lutter, car la persécution la menace; mais du moins tu ne te mêleras jamais aux persécuteurs, n'estce pas ? Les ministres du Seigneur te seront toujours sacrés, tu le jures ?
Il le jura. Elle porta alors les mains de son fils à ses lèvres pour les baiser ; mais ses lèvi'es restèrent immobiles. Antoine n'avait plus de mère.
Après quelques semaines entièrement consacrées au deuil, il commença à mettre ordre à ses affaires et à s'occuper de la vente de son établissement. L'idée de quitter Arras effraya sa femme ; il essaya de lui faire comprendre, en modérant ses paroles (il se rappelait les recommandations de la mourante), que leur véritable place était désormais à Paris , où une belle fortune , bien acquise , leur permettait désormais de figurer, sans craindre les mépris de qui que ce soit, puisqu'il n'y avait plus de nobles.
— Mes relations avec les hommes les plus importans de l'époque, lui dit-il, nous auront bientôt mis à même de nous y créer des rapports de société utiles et honorables. Il est
temps que je me repose de mes occupations mercantiles et matérielles par des travaux d'un autre genre et plus dignes d'estime ! Je suis jeune encore , et puis , comme tant d'autres, me faire un nom !
Au regard d'étonnement que sa femme jeta sur lui, il répliqua : — L'emploi ne manque pas aux intelligences aujourd'hui ; nous avons le bien-être , nous aurons la considération. Ne me crois-tu digne seulement que de la Branche d^ acacia!
Ne la voyant pas encore entraînée par ses raisons, il essaya d'agir sur elle par le moyen qui pouvait lui aller le plus droit au cœur; il lui parla de son fds. — Victor, reorit-il, a terminé ses études près de nous. Dieu merci, nous ne nous sommes jamais séparés de lui; mais il est temps de songer à lui donner un état. Fils unique et avec la perspective d'une grande aisance, il peut aspirer à tout. U faut
qu'il fasse son droit ; c'est la connaissance indispensable aujourd'hui à quiconque vise loin. VoisMaximilien! Il est donc nécessaire qu'il aille à Paris. Ne veux-tu pas l'y suivre?
Antoine avait épuisé auprès d'elle tout ce qu'il avait dans l'esprit de logique et de modération. 11 la croyait convaincue; elle pleura ; il s'emporta et fixa à l'instant même le jour et l'heure du départ.
Quant à Victor, loin de partager les regrets de sa mère au sujet de cette résolution, il en reçut la nouvelle avec une grande joie. Il avait dix-sept ans alors. Malgré son organisation délicate et frêle, il était beau et bien pris dans sa taille. Élevé par deux femmes douces et craintives, sous une apparente timidité, il cachait une vive exaltation de tête et de cœur, semblable à celle qu avait manifestée son père dans sa jeunesse . Mais celle de Victor , abilement dirigée par ses deux anges gar-
diens, ne s'était pas fourvoyée en route. Une action généreuse , un trait de dévouement, cités devant lui , faisaient aussitôt éclater ses transports d'admiration et lui arrachaient des larmes. Ce qu'il semblait tenir encore d'Antoine, comme l'avait bien observé son aïeule, c'était dans le caractère quelque chose de tenace et de rivé à l'ame, mais qui , chez lui, ne devait produire que droiture et fermeté; car des rêves d'insensé n'avaient point obscurci sa raison, et un mauvais génie ne le traînait point en lesse !
Enfin, on se met en route. Madeleine et Géry sont du voyage. En arrivant à Paris, le spectacle qui frappe les yeux d'Antoine, c'est celui des barrières ouvertes , de l'enthousiasme général des citoyens. De tous côtés, dans les rues, dansles promenades pubHques, on fi-aternise ; l'octroi ne jette plus ses frontières armées entre une ville et l'autre ; les
2«ft ANTOINE.
Français ne forment plus qu'une seule famille, et cette grande famille, les fêtes guerrières delà fédération témoignent de sa force, le convoi triomphal de Voltaire au Panthéon témoigne de sa juste reconnaissance. Il était dans l'enivrement, dans l'admiration, même devant les cent milHons d'assignats , improvisant tout-à-coup des ressources financières basées sur la confiance dans l'avenir.
C'est qu'en effet, la révolution était séduisante alors. La justice tardive rendue au peuple , le dévouement sublime des classes supérieures, l'impôt pour tous, cette sainte égahté devant la loi, remuaient son cœur avec force; et lui aussi, il aurait été capable de dévouement et de sacrifices ; il serait mort avec joie pour une cause si noble et si belle ! Il la voyait ainsi , et elle l'était ! Pourquoi les hommes ne savent-ils point se modérer, et , donnant du talon en terre, dire ; — C'est ici que je veux m 'arrêter?
Mais si, en 89, les aristocrates avaient été renversés par les Constitutionnels , ceux-ci devaient l'être par les Girondins, puis les Girondins par les Montagnards. Bientôt, à leur tour, les Montagnards, divisés en deux meutes, sous le nom de Cordeliers et de Jacobins, allaient recommencer cette lutte terrible, jusqu'à ce que ces derniers, seuls restés maîtres de ce champ de carnage , s'entredévorassent entre eux !
Et pendant ces déchiremens des factions, la Liberté, qu'on appelle et qu'on repousse, insultée, défigurée, soûlée de crimes, barbouillée de fange , inondée du sang de tous les partis, ira tomber suppliante sous l'épée d'un soldat , qui la garrottera pour en faire sa servante ! La servante tuera son maître , car elle doit rester la plus forte.
Un jour , secouant sa fange , effaçant la trace de ses fers, elle reviendra parmi nous, parée de sa robe de 89; elle dira au peuple ;
— Gardez-moi ainsi ; c'est ainsi que je suis belle. Je suis née pour votre bonheur ; mais la France ne put m'enfanter qu'au milieu d'une convulsion ; je me suis abreuvée des larmes de vos pères, je me suis nourrie de leur sang. Que leurs souffrances vous soient comptées, que leur expérience vous profite !
Mais l'expérience suffira-t-elle à la protéger de nouveau contre les exigences et les excès des partis? J'en doute; l'expérience profile aux hommes de bonne foi ; elle satisfait la raison, non l'intérêt personnel. Les ambitieux sont incorrigibles et impitoyables.
Antoine ne pouvait lire de si loin dans l'avenir. La Liberté lui apparut riche de ce qu'elle avait donné et prodigue de douces promesses. Présenté par Maximilien dans les assemblées , dans les clubs, partout il avait été bien accueilli. Celui-ci commençait à y exercer une grande influence, et son amitié
servait là de carte de civisme et de brevet 'de capacité. On disait d'Antoine rami de Piobespierre , comme on avait dit de Buffon l'ami de la nature, dp Rousseau l'ami de la vérité. C'était son titre, sa dignité. Quelque temps encore il le porta avec orgueil , puis ensuite avec honte, avec rage; car, en dépit des lois nouvelles , Antoine aussi , quoique innocent, traînait avec lui l'infamie. Il avait sur le front la marque du bourreau ! Qu'elle y reste !
Après quelque séjour dans un hôtel garni, la famille trouve enfin un appartement rue de Tournon; un logement d'émigrés. Antoine y reçoit Maximilien et ses alliés politiques; il les choyé, les héberge. C'est chez lui qu'ils se rassemblent, quils discutent sur les intérêts et le bonheur du pays, qu'ils conviennent des points d'attaque et de défense , des propositions à faire le soir ou le
lendemain, à l'assemblée ou dans les clubs ; qu'ils répètent les scènes qu'ils y doivent jouer pour émouvoir les tribunes.
D'abord, à force d'entendre retentir les mots d'humanité, de vertu, d'amour de la patrie, Antoine se persuade que ces beaux sentimens n'existent que de leur côté, et, prenant en haine ceux qui mettent obstacle à leurs réformes philanthropiques , il n'est ramené à des sentimens de modération que par les remontrances conciliatrices de Robespierre lui-même. Oui, Robespierre alors , pliant la tête sous l'orage amassé contre lui par les La Fayette, les Rarnave, les Lameth, déniant tout-à-coup ses excitations furibondes dans les sociétés patriotiques , prêchait la fusion des partis, l'oubli des injures, réclamait l'abolition de la peine de mort, et le diable, se faisant ermite, quand il croyait que le capuchon garantissait sa tête de la foudre , dé-
clarait hautement reconnaître l'inviolabilité du monarque, l'hérédité du trône, et repoussait comme une insulte ce titre de républicain dont ses adversaii'es le poursuivaient '.
Victor, par ordre de son père, avait, dans les premiers temps , assisté à ces réunions de sages et de philosophes; mais les expressions n'y étaient pas toujours aussi épurées que les sentimens. Effarouché par quelques bons mots de Chaumette, par quelques propos impies de Cabanis, il cessa d'y venir sans que son père osât s'en plaindre , et pour mieux occuper ses loisirs, on résolut, avant de lui faire commencer son droit , de le mettre chez un notaire.
Cependant le ciel radieux salué par An-
1 Tous ces sentimens se trouvent exprimés dans une brochure de cinquante pages, intitulée : Adresse de Maximilien Robespierre aux Français, à Paris, chez Pocquet, rue Jacob, juillet 1791.
22j ANTOINE.
toine à son arrivée à Paris se couvrait de plus en plus d'un nuage sombre et terrible. La révolution, qu'on disait terminée, venait de renaître sous une autre face avec une assemblée entièrement renouvelée. Celle-là, Antoine en eut peur ! Mais dix-neuf cents officiers nobles abandonnaient à la fois leurs drapeaux ; l'étranger et l'émigration menaçaient nos frontières ; la fuite du roi , son arrestation à Varennes, tout compliquait cette fatale situation. La patrie venait d'être déclarée en danger ; les mesures de rigueur et de force lui semblaient excusables, et dès qu'il en eut approuvé quelques-unes, il n'osa plus en blâmer une seule. Dieu et les hommes ont su de quelle façon elles se multiplièrent !
A la nouvelle que l'assemblée avait mis en discussion la déchéance du roi , épouvanté , Antoine rejoint Maximilien chez le menuisier
SUITE. 22i
Duplay, avec lequel il demeurait, par principe d'égalité, et un peu aussi par amour pour sa fille, avec laquelle il vivait. — Je sais ce qui se passe, lui dit-il tout effaré. Je connais ta pensée à l'égard du monarque et de son droit inviolable ; tu l'as proclamée hautement; mais qu'allez-vous iaire, toi et les autres?
— Tu connais ma pensée ? répondit son ami d'un air d'ironie ; laquelle connaistu ? Je n'en ai qu'une d'invariable ! Les autres changent selon les événemens et se modifient sans cesse pour assurer la réussite de la première. Bien fous les hommes qui veulent lutter contre les choses en route de s'accomplir; ces choses, il faut les suivre, les étudier et les exploiter. Le sort de Louis est fixé : il n'y a plus à revenir. Lui-même nous a élargi la voie dans laquelle nous devons marcher. C'est Dieu qui nous y pousse pour
l'affranchissement irrévocable du peuple !
— Mais, lui dit Antoine, ne le comprenant qu'à moitié, Louis déchu, qu'en ferezvous?
Maximilien sourit d'un air de pitié, et le tirant à l'écart , avec un mouvement d'épaules : — Damiens , mon oncle Damions , lui dit-il, d'une voix sèche et brève, avait un couteau à deux lames ; il frappa Louis XV avec la plus petite ; ce n'était pas vouloir le tuer -, c'était seulement lui donner un avis jusqu'au sang. Aujourd'hui, pour son successeur , c'est avec la grande lame qu'il faut frapper ! Me comprends-tu ?
Antoine recula d'horreur, s'échappa, rentra chez lui, et se mit au ht avec la fièvre. Retombé sous la fascination de sa vipère, six mois après , tandis qu'on mettait aux voix la vie du monarque, il n'osait faire des vœux
SUITE. m
pour lui , dans la crainte d'être en pensée traître à son pays \h ! c'est que les temps étaient difficiles, il le faut bien avouer.
Après la mort du roi, toute l'Europe, armée contre la France, menaçait de l'anéantir : la Vendée bouillonnait ; vingt cratères s'ouvraient à la fois sur la surface du territoire ; une ligne de feu cernait les fi-ontières. La violence de l'attaque devait exaspérer celle de la défense. On ne combattait plus pour les principe s, mais pour l'existence même du pays, que chaque faction se croyait seule le pouvoir de sauver. De part et d'autre, follement enivré par la fumée du combat » on s'interdisait toute retraite possible ; au point où la partie se trouvait engagée , chaque joueur sentait sa tête trembler sur ses épaules, prête, au moindre revers, à tomber comme enjeu. Pouvait-on dire à l'avalanche de s'arrêter? Il n'était plus temps ! l'œuvre
de destruction devait s accomplir. Il fallait alors des hommes de fer, des haches vivantes , pour lutter contre les événemens , les dompter , les équarrir , les faire entrer forcément comme fondations ou clefs de voûte, dans ce nouvel édifice révolutionnaire qui devait surgir des entrailles de la monarchie brisée ! Il fallait de ces hommes, moitié brigands, moitié héros, participant du bourreau plus que du législateur ; de ces hommes qui se montrent tout-à-coup dans les tempêtes publiques , éventrent une génération au profit d'une autre , sauvent la nationahté d'un peuple, fondent sa Hberté , sont maudits, et disparaissent ! Il n'en manqua pas.
Antoine les vit faire, et parfois les approuva sans vouloir leur prêter assistance. Mais quand le règne de la terreur multiplia partout l'insatiable guillotine, oh ! à défaut de
sa raison , son cœur se souleva. Au prix de tout son sang, il aurait voulu renier ses opinions premières! Le pouvait-il ? Qui l'eût écouté? qui eût ajouté foi à ses paroles? il était rami de Robespierre !
Telles étaient les pensées d'Antoine, quoique les excès qu'il devait tant déplorer ne lussent pas encore arrivés à leur terrible apogée. La lutte entre les girondins et les montagnards durait encore.
Maintenant, cherchant à se détourner de la politique , il concentrait plus que jamais
ses affections sur sa famille. C'est ce qui avait doublé ses tourmens durant la soirée d'attente. Mais Antoine, malgré son amour pour son fils, n'avait pas su attirer la confiance de celui-ci. A sa mère seule, Victor, dès le lendemain, conta ses aventm^es de la veille.
Profitant d'un moment où son père était sorti de bon matin , il avait été rejoindre sa mère encore couchée, s'était agenouillé près de son lit , et là , lui tenant les mains et ne la quittant point du regard, pour ne pas lui laisser la force de gronder, il lui raconta ses rencontres avec la jeune fille, et ses poursuites, puis enfin ses aventures de la soirée précédente. D'abord l'excellente femme sourit à l'idée de ce petit enfant qu'elle avait autrefois porté, allaité, aujourd'hui devenu homme, amoiu-eux! Quelle femme est sans indulgence pour les tendres passions du
jeune âge? puis, voyant la persévérance de Victor à poursuivre la jeune fille, elle s'était inquiétée vaguement ; mais, au récit de la lutte entreprise pour elle, elle s'alarma tout-à-fait; surtout quand Victor lui révéla l'amour de Sophie pour lui et la naissance de celle-ci. Oh ! alors, son cœur maternel eut la prévision de tous les dangers que pouvait renfermer l'avenir. Cependant elle ne lui fit aucune remontrance, les jugeant inutiles. — Si ton père le savait! lui dit-elle seulement.
— Nous attendrons pour le lui dire des temps plus heureux , répondit Victor. La révolution ne peut toujours durer. Le calme revenu , Sophie rentrera sans doute dans une partie de ses biens 5 de ce côté, mon père n'aura plus rien à dire ; quant à sa naissance , l'égahté des conditions est une chose qui ne doit plus disparaître en France, bien sûr ; nul obstacle ne peut venir de ce
côté; bref, il fit de si beaux projets de bonheur , que la pauvre mère n'eut pas le courage de souffler sur ses châteaux de cartes.
Comme il se disposait à se rendre à l'étude du notaire, son père rentra. Les troubles continuaient à Paris ce jour-là. Antoine défendit à son fils de sortir, et, malgré toutes les raisons alléguées par celui-ci sur la besogne qui pressait chez son patron , il lui lallut rester immobile toute cette journée, en proie à mille tourmens.
Le lendemain, enfin, il part, il espère retrouver Sophie devant la station de la laitière, car c'est l'heure ; mais Sophie n'y est pas. Il attend; rien : il rôde autour de sa demeure ; rien ! ... 11 entre à son étude, le cœur froissé. Il trouve occasion d'en sortir dans la journée, se résignant avec joie aux fonctions de petit clerc, dans l'espoir d'une
LES GRAINS DE CASSIS. 2St
rencontre j mais il a passé vingt fois devant la maison de l'épicier, et nul indice ne lui annonce la présence de Sophie. Puis, Pillou, le garçon de la Têie Noire, qui se tient là , sur la porte de la boutique, à tamiser en chantant, à chanter en le regardant, semble, depuis un quart d'heure, le suivre de l'œil dans ses allées et venues : ne va-t-il pas lui demander où il va ? Que répondre ? H lui faut donc remettre à une occasion plus favorable. Elle se présentera bientôt, sans doute.
Le jour suivant, il guette Sophie de nouveau; même résultat. Le lendemain (c'était un dimanche) , il y vint dès la matinée , et d'abord vainement. Pourtant le ciel était beau ; le soleil brillait comme il arrive souvent à la fin de février ou au commencement de mars. Pour échapper aux regards de Pillou, qui commençait à l'observer d'un air de surprise et de défiance , il s'était embus-
que au coin de la petite rue de l'Égout, et de là il tenait ses yeux ouverts alternativement sur la porte de l'allée, pour voir si Sophie ne sortirait pas, et sur les fenêtres du quatrième étage , dont il ne pouvait apercevoir que le faîte , à cause de la large gouttière de plomb, qui donnait un renfoncement assez considérable aux mansardes. Parmi ces mansardes, il ne savait même pas laquelle appartenait à Sophie. Il était donc aux aguets, calculant et s'orientant de son mieux , lorsque enfin une des mansardes s'ouvrit ; mais il ne pouvait voir la personne placée alors à la fenêtre. Un instant après, un rosier, à peine bourgeonnant, s'avança sur le bord extérieur de la gouttière , puis un autre , puis un troisième. Il n'en doute pas , Sophie est là! Les soins donnés à ces fleurs décèlent bien la jeune fille , telle qu'il se la figure. L'audace lui revient au cœur, et, profitant d'un moment où le garçon épicier rentre
dans sa boutique, marchant d'un pas ferme, les yeux baissés, comme s'il devait être moins vu des voisins en ne les voyant pas lui-même, il franchit la porte.
L'obscurité, la mauvaise odeur de l'allée, cette malpropreté parisienne, alors bien plus flagrante encore qu'aujourd'hui, dérouta un instant les rêves d'amour de ce demi-Flamand, accoutumé à la bonne tenue des maisons de son pays. Toutes les idées s'enchaînent, et l'on ne s'est pas «icore assez rendu compte de l'influence des localités sur les passions. Si Victor s'était ainsi présenté dans cette maison pour la première fois, peut-être l'allée boueuse eût-elle exercé une influence réfrigérante sur son cœur. Best de certains hommes pour qui l'amour change de nom quand il faut l'aller chercher à travers un escalier humide et boiteux et sous les toiles d'araignée. Mais lui, il sait maintenant
que là-haut demeure, non pas une simple ouvrière, dans une mansarde nue et délabrée, mais une noble fille au milieu d'un ameublement modeste mais bien soigné. 11 arrive donc résolu jusqu'au quatrième étage, reconnaît la porte ; mais là , le courage lui manque de nouveau. Ce n'est plus l'influence des lieux qui agit sur lui , mais celle des circonstances. C'est le respect, la crainte, qui le retiennent. Comment va-t-il se présenter devant Sophie ? Est-ce en invoquant le droit que lui donne une première admission ? Est-ce du droit plus fort de l'amour qu'il ressent et qu'il inspire? Mais serait-ce agir avec délicatesse? N'a-t-elle pas semblé vouloir le repousser ? N'a-t-il pas promis lui-même , en la quittant , de respecter ses volontés ? Il essuie long-temps ses pieds sur le petit paillasson du pallier , n'osant s'annoncer, ne voulant pas cependant reculer dans son entreprise hardie. Enfin , avant
même que ses idées se fussent éclaircies , et pour sortir de ce doute qui l'obsède , il sonne ; mais le bruit de la sonnette s'est fait à peine entendre, qu'il a regret d'avoir été si avant. Que va-t-il dire? Quel prétexte donner à cette visite? Il n'a rien prévu, rien préparé. N'était-il pas plus simple d'écrire à Sophie et de lui demander humblement la faveur d'une seconde entrevue ? Sans doute ; c'était la seule chose qu'il eût dû faire, et la seule à laquelle il n'a pas pensé. Mais on tarde à lui ouvrir ; il n'entend pas remuer dans la chambre. Elle n'y est pas ; il s'est trompé ! tant mieux !
Enchanté de sa non-réussite, il se disposait à descendre l'escalier, lorsque la porte voisine s'ouvrit tout-à-coup près de lui, et un enfant, un petit garçon de cinq à six ans, lui dit: — Que demandez-vous, citoyen?
Victor s'intimida devant l'enfant, et à
peine a-t-il prononcé Je nom de Sophie , faute d'avoir pu en trouver un autre, que le petit garçon, le prenant par la main , le tirant à lui, crie de toutes ses forces : — Maman ! maman ! c'est un monsieur qui veut parler à bonne amie !
Sans faire résistance, Victor se laisse conduire vers une chambre dans laquelle il trouve Sophie , assise au coin de la cheminée, en compagnie de deux autres enfans, habillés de neuf, endimanchés ; d'une bonne grosse femme , réjouie, qui met son bonnet en se mirant, et d'un petit homme éveillé, qui brosse son chapeau, comme se disposant à sortir.
A son aspect, Sophie, se levant tout-àcoup, écartant le plus jeune des enfans, placé sur ses genoux, l'accueillit d'un air de surprise, mais sans contrainte et sans laisser
percer le moindre signe de gêne et de mécontentement.
— Vous désirez me parler , monsiem* Victor?
— Oui, mademoiselle, continue à balbutier notre amom-eux.
— Monsieur Victor ! interrompt la dame du logis ; c'est donc monsieur, petite voisine, qui vous a porté secours dans cette bagarre de la rue du Sépulcre ?
— Oui , madame Giraud ; c'est de monsieur que je vous ai parlé.
Madame Giraud fit une révérence ; M. Giraud salua du chapeau qu'il brossait encore, et se tourna vers sa femme d'un air entendu, qui semblait dire : — Mais il est très-bien ce jeune homme i
— Si VOUS voulez venir chez moi , dit Sophie à Victor, je suis prête à vous entendre. Elle prit par la main le plus jeune des enfans resté près d'elle ; l'aîné la suivit, et quand on fut sur le pallier : — Madame Giraud, dit-elle en se retournant et d'un air dégagé, quand vous serez disposée à sortir, vous m'avertirez, n'est-il pas vrai ?
Une fois dans sa chambre, elle offrit un siège à Victor et s'assit en face de lui, replaçant sur ses genoux le jeune enfant, tandis que l'autre, s'enlaçant à son bras, s'appuyait de la tête sur son épaule. Ainsi posée, et bien tranquillisée sur les suites du tête-à-tête : — Je vous écoute, monsieur Victor, dit-elle.
D'abord , très-embarrassé , l'amoureux parla de la pluie, du beau temps, du soleil qui brillait alors dans tout son éclat, de la
promenade qu'elle se disposait sans doute à faire ; puis , enfin , il songea à donner pour motif à sa visite le désir de savoir comment elle se trouvait de la vive émotion qu'avait dû lui causer leur dernière rencontre. Durant tout cet entretien , pas un regard , pas un mot d'amour ne fut échangé ; et cependant il ressentait un charme infini à s'entretenir ainsi avec elle sur un ton de bonne amitié.
Ah ! ce n'était pas là sans doute tout ce qu'il avait espéré en franchissant la rue un quart d'heure auparavant, dans un si bel effort de courage ; mais il se sait aimé et si les manières circonspectes de Sophie, ses paroles plus polies que passionnées imposent à Victor une retenue sévère, elles ne peuvent empêcher une indicible satisfaction de s'épandre à flots dans son ame. Il est chez elle, près d'elle; il la revoit , il lui
2/i2 ANTOINE.
parle, et pas un regard, pas un mot n'est arrivé d'elle à lui en guise de blâme et de reproche! Il s'oubliait donc dans ce doux échange de demandes et de réponses, insignifiantes en apparence, mais que son cœur prenait soin de traduire dans un tout autre sens, quand madame Giraud, entr 'ouvrant la porte: — Nous sommes prêts, petite voisine: quand vous voudrez ; sans vous déranger !
Les enfans poussèrent des cris de joie à l'idée du départ. Victor se leva, et, avec un gros soupir de regret , salua pour prendre congé. — Je vous demande pai'don, mon cher monsieur, lui dit madame Giraud; mais vous comprenez ; il y a une course d'ici au Jardin des Plantes, et il nous faut profiter du soleil, si nous voulons voir les animaux.
— Et l'ours Martin, Martin l'ours! répétèrent les enfans.
— Au surplus, nous ne vous renvoyons pas, continua la brave femme ; car si vous voulez être des nôtres, libre à vous. C'est mon mari qui a eu cette idée. N'êtes-vous pas de la connaissance de notre petite voisine? Voyons, ça vous va-t-il?
—Oh ! avec grand plaisir î s'écria Victor, ravi de cette idée d'une promenade avec Sophie.
— Mais c'est peut-être déranger monsieur de ses affaires; il doit en avoir, dit celle-ci, rouge jusqu'aux yeux.
— Non! non! crient les enfans en sautant autour de leur nouvel ami. — Connaistu l'ours, monsieur? dit le plus jeune. — Viens avec nous, citoyen; ajoute l'aîné, à qui son père, comme employé du gouvernement, s'est cru forcé d'enseigner le vocabulaire en usage „
L'heureux Victor fut donc de la partie. A la sortie de l'allée, M. et madame Giraud se donnèrent le bras, et chacun d'eux prit par la main un des enfans. L'aîné resta avec Sophie. Yictor n'avait pas à hésiter : il offrit son bras à la jeune fille -, mais celle-ci , sans répondre, plaça l'enfant entre eux. Victor comprit, et se résigna.
La joie qu'il ressentait de cette promenade ne fut pas d'abord sans mélange. Une fois dans la rue avec M. et madame Giraud, avec ces trois enfans qu'il avait vus le matin pour la première fois, il se sentit tout embarrassé de sa contenance, même en passant devant la boutique de l'épicier, sur le pas de laquelle se tenait encore Pillou, ouvrant de grands yeux à la vue de ses voisins du palier en grande compagnie avec cet inconnu qui, depuis plusieurs jours , rôdait autour de la maison.
Sur la route, Victor rencontra aussi quelques jeunes gens, habitués de son étude. Les étourdis, le voyant près d'une belle fille et tenant un enfant par la main, lui clignaient de l'œil en passant, ce dont il ressentait une grande gêne, dans la crainte que Sophie ne s'en aperçût. Mais ce fut bien autre chose quand les chefs de la bande, tournant à gauche sur la place Saint-Sulpice, il comprit qu'il lui allait falloir passer devant la rue de Tournon, peut-être la traverser dans sa longueur ! Si son père l'aperçoit, comment lui expliquer son intronisation au milieu de cette famille? lien frémit, et, pour un instant, le sentiment de la peur et du malaise domine bien plus chez lui que tout autre.
Cependant les passages difiîciles franchis sans malencontre, il se remit bientôt. Au Jardin des Plantes, l'enfant, leur barrière de séparation , s'esquiva de leurs mains pour
aller jouer avec ses frères. M. et madame Giraud étaient toujours bras dessus , bras dessous ; force fut aux amoureux d'en faire autant , et peu à peu, les pensées du cœur reprenant le dessus , la contrainte cérémonieuse s'effaça; ils en vinrent à parler d'autre chose que de la pluie et du beau temps. Sophie, en quelques mots, mit Victor au courant de ses malheurs et de l'histoire de ses parens.
Son père, dont elle crut encore devoir taire le nom, avait été massacré deux ans auparavant par ses ci-devant vassaux, auxquels il n'avait jamais fait que du bien. Échappée avec sa mère à l'incendie de leurs foyers, elle avait vu la raison de celle-ci s'affaiblir et se perdre tout-à-fait durant la longue route qu'elles avaient été forcées de faire. Ne trouvant d'asile ni chez leurs parens ni chez leurs amis, dispersés par l'émigration,
Sophie, à seize ans, s'était \ue contrainte de faire face à tous les désastres à la fois. Confiant sa mère aux soins d'un médecin célèbre de Grenoble, elle était retournée, seule, la pauwe fille, la tête au soleil, les pieds dans la poussière , réclamer les biens de son père. Ils ne pouvaient être confisqués , même d'après les lois nouvelles ; mais le pillage et l'incendie anéantirent de grandes valeurs et des papiers non moins précieux. Son père avait des dettes , et la vente des terres suffit à peiiîe pour les couvrir. Il ne restait donc d'autres ressources à Sophie que quelques sommes prêtées autrefois par sa famille, au temps de son opulence, mais garanties seulement par la bonne foi des créanciers. Plusieurs de ces créanciers habitaient encore Paris. C'est là ce qui l'avait déterminée à venir s'y établir, et elle y vivait du travail de ses mains, afin de réserver pour la pension de sa mère l'ar-
gent résultant de ces créances éparses , et qu'on n'acquittait guère que par faibles àcomptes, quand on ne trouvait pas plus simple de les nier. Tel est le sommaire du récit que fit Sophie à Victor, touchant ses malheurs.
Celui-ci y prit le plus vif intérêt, comme vous pouvez croire, et plus d'une fois, dans son attendrissement, il pressa le bras placé sous le sien , ce qu'il n'eût osé faire , sans doute, s'il avait été moins ému.
Après deux heures de promenade, quand tous les animaux eurent été passés en revue par lesenfans, M. Giraud se retourna vers sa nouvelle connaissance , et lui proposa , pour compléter la partie, de venir avec eux dîner sans cérémonie à la Râpée , aux Marroniers, le restaurant à la mode.
Que justice soit rendue à Victor; cette fois, sa première pensée fut pour la maison
paternelle ; il se rappela les angoisses de son père et de sa mère dans la soirée de l'émeute ; il s'excusa de son mieux, et demanda même la permission de se retirer surle-champ , car l'heure de son dîner approchait aussi. Sophie l'approuva par un mouvement de paupières. M. Giraud lui prit la main, la lui secoua d'un air de vieille amitié, et lui dit : — Au revoir! Ce mot fit monter la joie au fi'ont de Victor ; il regarda furtivement Sophie, et répondit ensuite à M. Giraud, avec l'expression du bonlieur sur ses traits et dans sa voix : — Au revoir !
Il s'éloigna alors d'un pas grave et régulier, et dès qu'il se sentit hors de portée de leur vue, prenant sa course de toute la rapidité de ses jambes, il se mit àcourir jusqu'à ce qu'il fût arrivé, haletant, à la rue de Tournon.
Depuis cette heureuse promenade, un jour s'écoula rarement sans que Victor n'allât vi-
siter ses amis du quatrième étage, en dépit des regards inquisiteurs de maître Pillou.
Dans le commencement, c'est à la sonnette de madame Giraud qu'il s'adressait en premier, faisant de la bonne femme son introductrice auprès de la jeune fille ; puis ensuite, sans que Sophie osât s'en fâcher, il cessa d'y mettre tant de façons, et elle s'habitua doucement à le voir venir à elle, comme un commensal de la maison, comme un hôte attendu.
Elle prit soin néanmoins de s'entourer plus que jamais des enfans de la voisine, et ces heures si douces de l'amour, le plus souvent Sophie les passait à coudre, à broder, tandis que son amant, assis devant elle et tenant deux marmots sur ses genoux, la contemplait en silence, avec admiration, avec ravissement.
Matin ou soir, Victor ne manquait pas sa
visite accoutumée, soit en allant à son étude, soit en revenant de chez son notaire. A la longue, Sophie prit si hien et si justement confiance en lui, que son escorte ne lui parut plus nécessaire, et elle le recevait comme il se présentait, sans heure convenue, et l'attendant toujours. Respectueux avec elle, ne lui parlant de son amour que dans ses projets d'avenir, Victor avait saintement compris la conduite que lui dictait la position exceptionnelle de Sophie. Ce n'était point à la pauvre ouvrière, c'était à la noble demoiselle qu'il adressait ses hommages, et l'on eût dit, à voir ces deux charmans enfans, d'un pauvre étudiant courtisant une riche héritière, dans l'attente du jour glorieux oii elle daignerait l'élever jusqu'à elle.
Des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent ainsi , durant lesquels leur horizon ne s'assombrit que des nuages qui passaient
sur le ciel de tous. Les malheurs publics, les grands désastres de la révolution, se reflétaient de temps en temps dans la mansarde du quatrième; mais bientôt leur jeunesse reprenait le dessus et tout redevenait paisible et riant autour d'eux, comme leur amour, sans défiance, sans jalousie, sans audace, qui se contentait de bonheur, et où le cœur seul trouvait son compte.
Tous deux inexpérimentés sur la vie et sur les plaisirs qu'elle pouvait leur réserver, ils semblaient cependant comprendre instinctivement que cette monotonie d'existence enserrait leurs jours les plus beaux, et ils savouraient leur innocence avec volupté.
Cet amour, ce bonheur, de quoi se composaient-ils pourtant? Se voir chaque matin, comme s'ils avaient craint de ne plus se retrouver ; se répéter vingt fois les mêmes détails de leur jeunesse ; ou bien se parler
pour s'entendre parler ; garder le silence sans cesser de se comprendre; détourner leurs regards l'un de l'autre, elle pour mieux penser à lui , lui pour essayer d'oublier qu'il est près d'elle et se ménager, en la retrouvant là , une sorte de surprise charmante. Puis , s'unir tous deux dans une même occupation, soit quand Victor, sur un signe, rapprochait sa chaise de celle de Sophie et qu'il tendait ses mains pour lui servir de dévidoir, ou qu'il traçait le dessin de ses broderies ; soit quand il lui faisait une lecture intéressante, et qu'aux passages les plus touchans ils levaient inopinément, l'un vers l'autre, leurs yeux humides, et partaient d'un éclat de rire en essuyant leurs larmes. Puis, quelquefois, le dimanche surtout, une légère collation chez les voisins Giraud, où l'on partageait avec les enfans des tartines de pain enduites d'écume de confitures ou de résidus de conserves ; car la maîtresse du logis
a54 ANTOINE.
s'opposait à ce que la prodigalité allât audelà ; le soir, une partie de loto chez madame Vergniaux, ou de boston, quand madame du Bois, par un grand B, daignait s'adjoindre à la société : tels étaient leurs plaisirs et leurs distractions.
Mais j'ai omis de raconter l'incident remarquable qui mit enfin Sophie en rapport d'intimité avec l'épicière et la noble dame. Malgré mon désir d'être bref et rapide dans ce simple récit , lequel n'est que l'épisode d'une autre histoire, il y faut revenir cependant.
Victor ignorait encore le nom de famille de Sophie, car la confidence du Jardin des Plantes avait eu ses réticences, — quand un matin, —c'était vers la fin du mois de mars, — se rendant comme d'ordinaire dans la maison de l'épicier, il vit accourir au-devant de lui madame Vergniaux, tremblante, toute
émue, agitée, mais de joie seulement. Il ne l'avait jamais qu'à peine entrevue dans sa boutique ; aussi resta-t-il grandement surpris lorsque celle-ci, l'abordant vivement en lui prenant les mains : — Ah ! monsieur ! vous connaissez donc mademoiselle de Montlevrault ?
— Je n'ai pas cet honneur, répondit Victor.
— Non !... comment, non?... Mais Pillou dit vous voir tous les jours monter chez elle, et madame Gii^aud prétend que Louise est votre parente !
— Je ne sais non plus de quelle demoiselle Louise vous me parlez, madame, réplique Victor, dont l'étonnement redouble.
— Mon cher monsieur, reprend la douce jeune femme toute déconcertée, cela n'est pas possible ! vous vous méfiez de moi ! vous avez
grand tort, je vous jure! J'ai été élevée par M. le comte; mon père était à son service; j'ai connu ma petite Louise enfant! Long-temps je l'ai cherchée pour tâcher de venir à son aide, si le malheur avait fait qu'elle eût besoin de moi ! Pouvais-je penser alors qu'elle habitait là, dans ma maison , sous le même toit que moi ? Oh ! il n'est plus temps de faire le discret, allez ! Peut-être croyez-vous devoir encore me cacher son nom ; mais elle a bien été forcée comme les autres, grâce au dernier décret, de le placarder à la porte de la maison qu'elle habite ; tenez, voyez !
En effet , par un arrêté de la commune * , chaque habitant de Paris venait d'être contraint d'afficher au-devant de son logis ses noms, prénoms et qualités. Victor tourna les yeux vers l'endroit désigné par madame
1 Du 29 mars 1793.
Vergniaux, et sur les murs extérieurs de l'allée, parmi plusieurs écriteaux décorés des noms de M. Giraud, de madame veuve Dubois, par un petit, B cette fois, il en vit un, ainsi conçu : — Louise- Rosalie-Sophie Mont' levraut t, ouvrière en linge et en broderie.
La vue de ce placard seule avait révélé à madame Vergniaux l'existence de la fille de son bienfaiteur. Prendre son élan, escalader les quatre étages, sonner à la porte de Sophie, puisa celle de la voisine , tout fut pour elle l'affaire d'un instant ; mais Sophie était absente, et c'est alors que l'épicière, ne sachant à qui s'en prendre, impatiente de sortir du doute qui la tourmentait encore, avait été au-devant de Victor, dans un si grand état d'exaltation.
Sophie de retour, on se figure quelle dut être la scène d'entrevue. Madame Dubois , instruite de l'événement, voulut qu'on
ass ANTOINE.
lui présentât la jeune héritière des Montlevrault ; et , vérification faite , la reconnaissant issue de bonne souche, et armoriant d'azur, à la bande d'or, chargée de trois merlettes de sable, elle l'admit dans son intimité et lui donna sa pratique.
C'est ainsi que Sophie avait vu s'accroître le nombre de ses connaissances dans la maison de l'épicier. IMaintenant elle y a des amis, des protecteurs , Vergniaux et sa femme, et elle peut s'entretenir de sa mère autrement que par sa correspondance.
Cette correspondance , où la jeune fille , jour par jour, inscrivait ses plus secrètes pensées et les petits événemens de sa vie innocente, durait encore, mais elle devait cesser bientôt.
Malgré le respect dont Victor entourait Sophie , malgré la candeur de leurs âmes ,
cette position qu'ils s'étaient faite , cette vie bienheureuse, pleine de calme mais d'amour, n était pas sans danger. Plus ils s'appuyaient sur la pureté de leur cœur, plus ils prenaient confiance en leurs forces, et plus, d'après la marche naturelle des passions , leurs forces pouvaient les trahir. On s'endort sur la route qu'on croit sûre. Exerce-t-on sa surveillance là où on ne croit pas au péril ?
Depuis l'instant qui avait fait reconnaître dans l'humble ouvrière une fille de bonne maison , chacun de ses nouveaux amis cherchait à lui témoigner, par des prévenances, la part qu'il prenait à ses malheurs; jusqu'à madame Giraud, qui, malgré son économie , ne voulait pas être en reste avec les autres. Non contente d'inviter de temps en temps Sophie à ses collations du dimanche , elle essayait de lui procurer de pe-
tites douceurs , au moins de frais possible. J'en vais citer un exemple.
M. Giraud venait de confectionner, avec son habileté ordinaire , différentes liqueurs , entre autres d'un cassis à la framboise et au miel , dont , grâce à un dosage parfait , la réussite avait surpassé ses espérances. Son orgueil de manipulateur s'en glorifiait hautement. Le sucre et la cannelle étaient désormais inutiles dans cette sorte de préparation ! résultat fort important par le temps qui courait.
Les enfans, de la part de leur mère, portèrent à Sophie, non un échantillon de la précieuse liqueur , mais le bocal même dans lequel elle avait été préparée, et où restait encore une partie des grains de cassis dont s'était servi M. Giraud pour sa confection.
Sophie , fort embarrassée d'un tel cadeau,
et ne sachant trop qu'en faire, n'osa cependant le refuser, dans la crainte de chagriner sa bonne voisine. Mais quand Victor arriva vers le soir, ce furent, de sa part, des plaisanteries et des rires sans fm sur le nouveau meuble figurant parmi ceux de la jeune fille. — Vraiment, a-t-on jamais mangé des grains de cassis ainsi confits?
— Pourquoi pas , monsieur ? Mon voisin s'y entend mieux que vous , ce me semble ! et s'il m'en a fait le don , ce n'est pas probablement rien que pour le plaisii* des yeux !
— Mais ils n'ont plus de saveur maintenant !
— Qui vous a dit cela? y avez-vous jamais goûté ?
— Non ! et je serais viaiment charmé de commencer.
— C'est à quoi je m'oppose! dit Sophie en riant et protégeant de ses bras le vase qui contenait les grains de cassis. — Vous êtes trop moqueur, et je ne veux pas exposer les œuvres de mon voisin à votre critique.
— Dites-moi , mademoiselle , vous a-t-il donné sa recette et le moyen de s'en servir? Cela se prend-il à la cuillère?
— Comme vous y allez , monsieur ! nullement ; la denrée est trop précieuse ! On la mange grain à grain.
— Gomme la Goule des Mille et Une Nuits mangeait un à un ses grains de riz. Mais il faudrait une terrible aiguille pour aller chercher ceux-là au fond de leur bocal.
— N'ai-je pas des aiguilles à tricoter? Eh bien! monsieur Victor, je vous permets d'en goûter un ; mais il faut le conquérir !
dit Sophie en lui présentant une longue aiguille de fer. Voyons , nous allons juger de votre adresse.
— C'est vous qui m'armez de la lance, mademoiselle, répond Victor en prenant un air chevaleresque ; le premier que je pourfends , je le dépose, . . à vos pieds.
— Non pas 1 vous le mangerez.
— Ce sera pour vous obéir.
Il plonge l'aiguille dans le vase, la retire et n'amène rien. Sophie l'applaudit à plusieurs reprises en riant; il recommence et sans plus de succès. Les rires et les railleries redoublent. Sophie essaie à son tour, et an premier coup un grain de cassis apparaît à l'extrémité de son aiguille. Elle y goûte, exalte leur saveur, leur excellence , en raillant Victor de plus en plus. Un second grain
suit le premier, puis un autre, sans que la méchante fille daigne faire part de sa bonne fortune à son compagnon. Victor semble là représenter le Loup au repas de la Gigogne.
Enfin, lui aussi vient de réussir ! En s'égalisant, la partie s'anime entre les deux lutteurs. Au milieu d'une joie folle et des cris de victoire ou de défaite , les aiguilles , par un double mouvement précipité, descendent, montent, redescendent. Dans ce conflit, encore innocent , deux mains qui ne se clieichent pas s'effleurent , se touchent , et c'est pour Victor une raison de plus de prolonger la joule. On se défie , on s'excite ; mais l'œil devient plus brillant , le front se colore. Sophie , la première , laisse là son aiguille , et s'appuyant fortement au bras de son adversaire : — Ah! qu'ai-je donc? dit-elle; j'ai mal à la tête ; ma vue se trouble...
Les pauvres enfans n'avaient pas compris
LES Gr.AI>S DE CASSIS. 265
que ces grains, imprégnés d'une liqueur puissante, pouvaient troubler leur raison. Déjà les premiers symptômes d'une légère ivresse se manifestent en eux; chez Sophie, sous forme de malaise , de failjlesse , de sommeil ; chez Victor, au contraire , comme une flamme ardente qui , loin de les amoindrir, exalte toutes les forces de son imagination. — Mon Dieu ! qu'ai-je donc? répète Sophie. Mon ami , allez chercher madame Giraud.
— Non , il ne le faut pas ! murmure Victor ; c'est inutile ; cela ne sera rien !
— Otez cette lumière ; elle me fait mal.
Victor prit le chandelier et le plaça sur un des bas côtés de la cheminée. Sophie venait de tomber siu* une chaise, et semblait s'y assoupir. A genoux près d'elle, Victor la soutenait, la contemplait avec extase.
ZS§ ANTOINE.
Une demi-heure après , un bruit de bois qui éclate, de vitres qui se brisent, les réveille tout-à-coup. La lumière , à peu près consumée et tombée au fond du chandelier, n'éclaire plus la chambre que d'une faible lueur, permettant à peine de distinguer les objets. Us écoutent avec surprise et terreur. Soudain la porte séparant le cabinet aux rosiers de la chambre où ils se trouvent s'ouvre avec violence. L'ombre d'un homme se dessine sur le seuil ; Victor fait un mouvement de menace , comme pour demander à cet étranger de quel droit il pénètre ainsi chez eux par les toits et en brisant les fenêtres! Dans ce moment, la lumière, près de s'éteindre, jette un dernier éclat dont la chambre entière s'illumine spontanément , et les deux amans, par une même inspiration , croisant les mains , pliant les genoux, tombent prosternés devant l'étranger. C'était un prêtre!
— Pardon ! murmura Sophie en cachant sa figure dans ses mains.
— Bénissez-nous , mon père , dit Victor.
— Sauvez-moi , mes enfans ! cachez-moi ! leur répond le prêtre d'une voix affaiblie et suppliante. — Je suis poursuivi ! condamné !
m AITRE IVRESSE.
De retour à la maison paternelle , encore attardé pour l'heure du souper, Victor s'attendait à essuyer de nouveau les reproches violens de son père; mais il les redoutait peu, cette fois; d'autres idées le préoccupaient trop vivement. A sa grande surprise, Antoine l'accueillit avec douceur, et ne pa-
rut pas s'être aperçu de son absence ; d'autres pensées l'absorbaient aussi, peut-être.
Dès le lendemain , la bonne mère reçut , comme d'ordinaire , les confidences de son fils ; confidences incomplètes , il le faut bien avouer. Mais Victor lui parla chaque jour, avec une passion si vive , et à tant de reprises, des charmes, des vertus de Sophie, qu'écartant toute idée fâcheuse pour l'avenir, elle adopta tout-à-fait leurs amours et promit de les protéger. Elle devait en parler à son mari , et tâcher de le disposer à se montrer favorable à l'union des deux jeunes gens. Ce n'était pas là une petite affaire pour la craintive madame Antoine ; aussi demanda-t-elle du temps. En attendant, il fut convenu qu'elle verrait Sophie ; oui , Victor devait la lui présenter comme une simple ouvrière demandant de l'ouvrage. Une fois les deux femmes en présence , il croyait pouvoir ré-
pondre du reste. Mais le jour convenu, Victor arriva seul devant sa mère , seul et désolé : Sophie avait refusé de le suivre et de mettre le pied dans la maison d'Antoine.
Pourquoi?
En retrouvant la fille de son ancien maître, madame Yergniaud s'était crue chargée de la tutelle de Sophie , et s'imposait la loi de remplacer près d'elle sa mère absente. Les fréquentes visites de Victor à la mansarde réclairèrent facilement sur leur amour mutuel. Elle crut devoir, dans l'intérêt de sa chère pupille, faire prendre des informations sur le jeune homme et sur sa famille , et Vergniaud se mit en campagne.
Selon lui , les informations étaient excellentes.—Victor, avait-il dit à sa femme après enquête, est le fils d'un M. Antoine, ancien brasseur, brave homme , fort riche , ce qui ne gâte rien. De plus , ce M. Antoine est
272 AIVTOIA'E.
l'ami intime du grand tribun, de Robespierre, ce qui pourra peut-être contrarier un peu les idées aristocratiques de la petite ; mais, au bout du compte, c'est plutôt un bien qu'un mal. Les temps sont durs; on trouve là un appui en cas de besoin.
Madame Vergniaud ne vit pas la chose tout-à-fait comme son mari. Étonnée que mademoiselle de Montlevrault eût été chercher ses affections dans une semljlable famille , elle s'en expliqua franchement avec Sophie. Celle-ci resta d'abord anéantie. Jamais Victor ne l'avait instruite des relations de son père avec les chefs de la république. A la pensée d'avoir donné son cœur et sa vie au fils d'un terroriste (car elle ne doutait pas qu'Antoine ne partageât les opinions de son ami et ne fût le complice de ses crimes), son ombrageuse fierté se réveilla de nouveau. Une alliance était-elle possible entre elle et
les bourreaux de son père et des siens ? Non ! dût la faute d'un instant retomber incessamment sur sa tête pour la couvrir de honte et d'opprobre , elle ne trahira pas la mémoire de son père , elle ne troquera pas du moins le nom qu'elle porte contre un nom taché de sang ; elle acceptera son sort , quel qu'il soit; elle le subira comme une expiation, comme un châtiment mérité !
Ce fut dans ces dispositions que Victor la trouva, quand, pour la conduire à sa mère, plein de joie, il se présenta devant elle, non plus comme un amant timide , mais comme un futur époux certain de l'avenir.
Une explication devenait inévitable . Victor essaya d'abord de la dissuader et de justifier son père; mais bientôt, s'indignant des soupçons injurieux de mademoiselle de Montlevrault , du mépris qu'elle semblait faire de sa famille , son orgueil et son amom-
humiliés à la fois, lui causèrent une telle irritation , qu'opposant dédain à dédain , il sortit de chez Sophie, en jurant de tâcher de l'oublier et de la haïr.
Pour le consoler , la bonne madame Antoine mit toute sa tendresse de mère en jeu. Rien ne devait plus l'arrêter; elle résolut d'aller elle-même trouver la jeune ouvrière. Ne s'agissait-il pas pour elle de sauver son fils du désespoir et de justifier son mari? Mais cette résolution ne s'accomphra pas , et la foudre qui doit détruire sa maison s'apprête à la frapper la première.
Durant le cours des innocentes tendresses de Victor et de Sophie , les événemens politiques s'étaient pressés en France ; le dernier obstacle opposé aux fureurs anarchiques venait d'être brisé : les Girondins avaient péri sur l'échafaud. Cette époque se nomma la Grande Terreur. Robespierre siégeait au co-
mité de salut public ; et pour tout peindre d'un seul trait , Danton , le principal auteur des massacres de septembre , était ministre de la justice !
Épouvanté de tant d'horreurs, maudissant le destin qui l'avait jeté au milieu de ce monde de bourreaux , Antoine s'en éloignait de plus en plus chaque jour. Il avait même déjà cessé de voir Maximilien ; mais ce titre fatal qui l'enchaînait à lui n'avait pas cessé de s'accoler à son nom, comme venaient de le prouver récemment les renseignemens pris par l'épicier Vergniaux.
Eh bien , ce titre même sembla lui offrir le seul moyen de se laver de ses souil- Im'es. Des malheureux, des pères dont les fils gémissaient en prison ; des femmes dont les maris étaient sur le point de subir une condamnation capitale , ne sachant comment rencontrer le terrible membre du co-
mité de salut public , ou n'espérant pas le fléchir, apprenant qu'il avait un ami, un ami ! accouraient vers Antoine ; sa porte leur était ouverte , et comme ils ne le trouvaient pas sans pitié, comme, au récit de leurs malleurs, son œil s'humectait, confians en sa protection , l'espoir leur revenait au cœur ! Il résolut de tout faire pour réaliser ce saint espoir. Du moins sa présence au milieu de ces hommes terribles aura produit un bien !
Il rechercha de nouveau la société de Maximilien. Celui-ci l'accueillit comme s'il ne se lût pas aperçu de son refroidissement , et ne parut pas soupçonner le motif qui le ramenait à lui.
Néanmoins, de quelque façon que s'y prît Antoine en faveur de ses protégés , il ne put rien obtenir de cet homme inflexible à qui on faisait une réputation d'incorruptibilité , parce qu'il ne connaissait ni la pitié , ni le
remords, ni la justice ! Chaque fois, il prétexta du salut public, delà gravité du délit, ou de l'impuissance où il était d'agir contre la volonté de ses collègues. — C'eût été compromettre le peu de pouvoir qu'il avait ; pouvoir bien précaire, disait-il, et auquel il ne tenait que dans l'intérêt du peuple; charge accablante qui courbe et torture celui qui la porte ; mais qu'il lui fallait garder, car la fin seule devait le justifier. — Jusqu'à présent que m'a-t-elle valu? ajoutait-il ; des injures, des haines ! à moi qui n'ai jamais signé un arrêt par haine ou par vengeance, tu le sais.
Puis, après s'être apitoyé sur son sort et sur l'ingratitude commune à l'espèce, après avoir longuement parlé de lui , pour empêcher Antoine de lui parler des autres , il le renvoyait avec quelques protestations hypocrites de regi'et.
N'importe , Antoine ne se rebuta point.
a78 ANTOINE.
Un jour se présenta chez lui un homme qui d'abord avait fait partie de leurs réunions. — J'accours vous demander un grand service, lui dit celui-ci; un de mes amis, accusé de modérant! sme, vient d'être incarcéré, et il n'en échappera pas, car il a pour ennemi personnel Fouquier-Tinville. Vous connaissez le pouvoir de l'amitié, vous, qu'un sentiment fraternel unit depuis si long-temps à Robespierre. Il faut donc que votre ami sauve le mien.
— Je doute fort du succès auprès de Vincorruptibie.
— Pourquoi ? Il s'agit ici d'un bon , d'un vi'ai patriote, injustement soupçonné.
— Eh bien, j'essaierai encore ; mais n'avez-vous pas eu vous-même des liaisons avec Maximilien ?
— Oui , autrefois; répondit le solHciteur
d'un air embarrassé ; mais j'avoue que depuis quelque temps j'ai cessé de le voir. Néamnoins , si vous le croyez convenable , j'agirai de mon côté... Il était reçu dans ma famille... Je puis encore tenter de l'y attirer... l'inviter à dîner. La table parfois dispose à l'indulgence et réveille les bons sentimens.
Deux jours après, Antoine conduisait Robespierre chez l'honorable amphitryon. Une famille charmante, une épouse, une fille belle comme un ange, un jeune homme à peine adolescent, reçurent le tribun , non comme celui devant qui l'on tremble , mais comme celui en qui seul on espère.
Maximilien sembla d'abord respirer plus à l'aise dans cette atmosphère de calme et de paix. Il redevint doucereux et insinuant, comme aux jours de sa jeunesse , fit le bonhomme , eut presque des accès de gaîté, et
280 ANTOIKE.
quand vint le dessert , dès les premiers mots dits en faveur de l'ami modéré, il promit d'intervenir pour lui et de le ravir aux serres de Fouquier-Tinville.
Tous étaient dans le ravissement. Maximilien ne s'arrêta pas là. Le vin le poussant encore cette fois , comme au premier dîner fait à la Branche d'Acacia, il en vint, après avoir déploré la dure nécessité qui l'avait contraint à des mesures de rigueur, à faire lui-même l'éloge de la modération; puis, passant en revue , et avec des blasphèmes pour chacun d'eux, tous ses collègues terroristes, qui l'entraînaient malgré lui, il parla confusément d'un grand et terrible coup d'état , d'une dernière et abondante charretée de législateurs pour la Grève , et le mot de Dictature lui échappa.
Dans ce moment , le maître de la maison venait de lui verser de nouveau d'un vin de
Champagne mousseux. Robespierre eut un mouvement nerveux, et, le bras encore tendu, il parut quelque temps examiner en silence, et avec une profonde attention, le jeu des globules d'air qui s'élevaient et pétillaient dans son verre. Il promena ensuite et tour à tour sur les convives un regard scrutateur, comme pour les reconnaître et les nombrer, posa son verre sur la table, sans l'avoir bu, se leva en chancelant , et , prétextant d'un malaise subit, il déclara vouloir partir.
Antoine l'accompagna jusque chez lui , et après l'avoir remis aux soins de la fille Duplay : — Tu n'oublieras point ce que tu as promis pour le patriote Verdier, lui dit-il.
— Je n'oublierai rien de ce que j'ai dit ce soir, répondit Maximilien avec un geste que l'autre fut loin de comprendre, — et dès demain ils en auront tous la preuve !
Antoine allait le quitter, il le rappela.
— M'aimes-tu toujours ? lui dit-il en le regardant fixement entre les deux yeux.
— Oui, et plus encore aujourd'hui qu'hier!
Gela était vrai. Les sentimens de modération mis en avant par lui avaient réveillé dans son compagnon d'enfance une vieille et tenace affection.
^ — Moi aussi , je t'aime , et il me semble que ta mort serait pour moi la paralysie d'un de mes membres.
Ensuite de cette singuUère profession d'amitié, il lui demanda s'il s'était enivré à ce repas , et, pour preuve du contraire , il exigea que son ami marchât devant lui en déclamant des vers. Antoine se prêta à sa manie, ne voulant voir dans ses exigences que les caprices de l'ivresse , et tandis qu'il ar-
UNE AUTRE IVRESSE. 28a
pentait ainsi la chambre , en récitant quelques vers de Joseph Chénier, assis dans son fauteuil, Maximilien suivait tous ses mouvemens , sans païaître songer à lui cependant. Puis, tout-à-coup , se soulevant à demi sur son siège : — Dis-moi, Antoine, reprit-il, dominé par l'idée dont il était préoccupé, bien plutôt que par les vers de Chénier : — qu'a dit ta femme lorsque tu lui as appris que j'étais le neveu de Damiens ?
— Je doute fort que ma femme ait connaissance de ce fait ; mais, en tout cas, ce n'est pas par moi qu'elle a pu l'apprendre.
— Pourquoi? où serait le mal?
— Ce n'était point mon secret.
— Tu as donc bien gardé celui-là?
— Comme les autres.
— Merci ! s'écria le tribun, se levant toutà-fait et lui saisissant fortement le bras, tandis que de son autre main il s'appuyait sur son fauteuil, car ses jambes, sinon sa tête, conservaient encore un souvenir du vin de Champagne; — merci, frère! ah! tu viens de soulager mon cœur d'un grand poids , foi d'Isidore ! Mais garde bien , garde pour toi seul, pour toi seul! entends-tu, chacun des mots articulés par moi, ce soir, à cette table, durant ce repas !
— Sois tranquille ; nul d'entre nous n'oubliera que tes paroles étaient confidentielles.
— Je n'étais inquiet que sur toi !
Antoine allait se révolter contre une idée aussi injurieuse en apparence, quand lui imposant silence du geste .- — Bonsoir, citoyen Antoine, et rends grâce à Dieu d'êlre l'ami de Robespierre !
L'air dont tout cela fut dit devait forcer à réfléchir ; mais Antoine s'obstinait à ne donner en ce moment aux paroles du tribun, comme à ses actes, que le sens de l'ivresse. Lui-même se sentait la tête embarrassée. Il était à peine neuf heures : il alla, pour rasséréner ses esprits, se promener vers le jardin des Capucines. Là , il but de la bière en fumant; il lut les papiers publics, et finit par s'endormir les coudes sm^ la table. Le moment de la fermeture arrivé , on le réveilla, et il se dirigea vers son logis.
La route est longue du boulevard à la rue de Tournon, et de plus elle n'était pas libre. L'émeute se ruait dans les rues. On venait de procéder à des arrestations de nuit. Les sans-culottes manœuvraient sous les armes ; la populace s'agitait en désordre autour des maisons désignées, et toutes ces figures hideuses, défilant devant lui, à la lueur des
torches, lui barrant la route au milieu d'un horrible concert de juremens, d'imprécations et de chants de cannibales, lui laissaient peu le loisir de rassembler ses idées.
Assourdi par leurs cris, contraint de stationner à chaque pas, respirant, avec le brouillard, les odeurs infectes exhalées des fanges des ruisseaux et des haillons de la multitude, des suem^s lui montent à la tête, ses genoux faiblissent, ses yeux se ferment à moitié. Est-il dans la veille ou dans le sommeil?
Il se trouvait alors au bas de la rue des Prouvaires, quand un fiacre arrive bruyamment et imprime à la foule un reflux qui accole Antoine adossé contre un mur; des rangs pressés l'y maintiennent. Là, au milieu de cette foule déguenillée, des clameurs qui redoublent; il voit le fiacre s'avancer entouré de piques , de bonnets rouges, de-
charpes tricolores. Une torche s'abaisse vers la portière ; il aperçoit Tune près de l'autre, comme à travers une vapeur, ces deux femmes près desquelles il vient de dîner quelques heures auparavant; la mère, si noble et si gracieuse encore, la fille si jeune et si belle ! Un songe l'abuse, il n'en doute pas ; mais ce songe est horrible ! Sa tête fléchit, ses yeux se ferment tout-cà-fait, et quand il les rouvre , le fiacre a disparu derrière le quai de la Mégisserie, entraînant avec lui la plus grande partie de cette population nocturne qui l'environnait tout-à-l'heure et obstruait son chemin. Enfin, rentré chez lui, non sans peine, rompu de fatigue et la tête tout en désarroi, il se couche et s'endort aussitôt profondément.
Le lendemain, comme il sommeillait encore, son fils vint le réveiller : — Mon père, lui dit-il d'un ton d'effroi, n'avez- vous pas
dîné hier avec la famille Sainte- Amarante ?
— Oui ; eh bien ?
— Eh bien ! ils ont tous été , hier soir, saisis à domicile et transférés à la Conciergerie !
— Non! cela n'est pas possible! s'écrie d'abord Antoine. Tout aussitôt les discours ambigus de Robespierre, sa vision de la nuit, lui reviennent en tête, mais plus clairs cette fois. 11 saute en bas du lit et s'habille en toute hâte... Victor devine sa pensée, s'en alarme. A ses cris, sa mère accourt. En quelques mots il la met au courant, et tous deux veulent s'opposer à sa sortie. Que prétends-tu faire? lui dit-elle.
— Aller trouver Maximilien !
— Mais c'est de lui, peut-être, que vient le coup !
— C'est lui seul qui peut le retenir ! Il les rendra à la liberté, car il le ilmt, car je le veux !
— Antoine! ne le connais-tu donc pas encore ? s'écrie sa femme avec désespoir. Tu n'as voulu croire ni à mes terreurs , ni à celles de ta mère ! Ah ! que Dieu nous protège! si tu oses lutter contre lui, lu es perdu !
— Non ! et je les sauverai !
— Eh bien ! mon père , lui dit Victor avec une soudaine résolution, je vous accompagne.
— Je te le défends !
— Alors vous ne sortirez pas !
Et il faisait un mouvement pour lui barrer la porte, quand, le saisissant par le bras:
f^^ ANTOINE.
— Je VOUS ordonne à tous deux de rester et de m attendre ! leur cria Antoine avec un geste impérieux.
La mère attira son fils à elle , le pressa sur son sein avec une vive étreinte , et , le couvrant de baisers , de larmes , de caresses, prenant pour lui sa voix la plus douce, comme s'il n'était encore qu'un faible enfant : — Demeure , Victor ; demeure, lui dit-elle^ ne te fais pas voir à ce monstre j il t'a peut-être oublié. Ils en ont tué de plus jeunes que toi , sais-tu ? Oh ! demeure avec ta mère j qu'il lui reste au moins quelqu'un pour l'aimer, pour la comprendre !
Pendant ce temps, Antoine s'était enfui. Il courut à la place Vendôme , appelée alors place c/esPif/2fes, et oiî logeait Maximilien. Ses mains suaient , le sang lui montait à la tête , ses artères battaient aux tempes ; il sentait que toute sa force de volonté ne lui ferait
UNE AUTRE IVRESSE. 29i
pas défaut , même devant le tout-puissant démocrate.
Dans une petite chambre d'attente, un homme en sabots , nu-jambes , vêtu d'une carmagnole, le sabre au côté et coiffé du bonnet rouge, avec la cocarde nationale, lui dit : — Halte-là ! on n'entre pas !
— Je veux parler au citoyen Robespierre.
— Il travaille; assis-toi et attends-le.
— Je ne puis attendi-e ! je ne puis m'asseoii' !
— Eh Lien , tiens-toi debout et va te promener ! lui répondit avec flegme ce singulier garde-du- corps. Antoine voulut forcer sa consigne ; l'autre se leva de toute sa hauteur, développa devant lui ses membres musculeux , comme pour lui faire comprendi^e l'inutilité de la résistance , porta la
main sur son sabre, et se mit à siffler le Ça ira.
L'impatience éclatait dans tous les mouvemens du nouvel arrivé, son irritation était au comble ; il s'emporta, il cria , frappa du pied. Tout fut inutile. On laissa à sa fougue le temps de tomber , et quand il fut resté une heure avec cet ilote républicain, avec ce chacal à face humaine, la porte s'ouvrit; mais ce ne fut pas Maximilien qui se montra , ce fut Hébert , Hébert le journaliste , Hébert le père Duchêne : — Ah ! c'est toi qui fais tout ce train? Je vous ai crus ici une douzaine de J... f..... à battre la savate ! et s'approchant d'Antoine , il ajouta à voix basse : — Il vous prie de l'excuser, monsieur, et sera libre bientôt de vous recevoir ; il est retenu par un travail important. Nous avons ce soir grande séance aux Jacobins. Et, lui frappant familièrement sur l'épaule , changeant tout-
à-coup de ton et de langage, il reprit en élevant la voix et désignant le sans-culotte qui se tenait là : — Patiente un peu, citoyen;
voilà un bon b qui te tiendra compagnie.
N'est-il pas \Tai, Publicola? La brute fit entendre un bourdonnement en guise de rire approbatif; Hébert rentra, et, encore attardé dans son espoir, Antoine se replia sur lui-même pour chercher desadoucissemens, des consolations , et il se dit, et tâcha de se persuader que l'arrestation n'ayant eu lieu que bien avant dans la nuit précédente, quelques heures de plus ou de moins ne pouvaient empêcher la réussite de sa démarche. Il patienta donc du mieux qu'il put , écoutant même, pour se distraire, tous les airs nationaux siffles par son compagnon à la carmagnole.
Enfin la porte s'ouvrit de nouveau , et cette fois ce fut Maximilien qui parut et lui
194 ANTOmE.
fit signe d'entrer : — Je suis à toi , lui dit-il en fermant soigneusement la double porte ; mais laisse-moi d'abord en finir avec Hébert ; ce ne sera pas long.
— Comment ! répliqua vivement Antoine, est-ce encore pour attendre que tu me fais entrer ? y a-t-il donc chez toi double antichambre ? C'est faire par trop l'aristocrate , à ton tour! Et, emporté par le dépit, il se servit d'une expression grossière, quoique fort en usage alors , pour lui dire qu'il se moquait de lui !
— Ali ! monsieur, lui dit Hébert du ton d'un homme de la meilleure compagnie et dont l'oreille se trouverait blessée par une semblable locution : — voilà un mot dont on peut faire usage devant des sabots, un mot appartenant à une langue populacière , que nous écrivons assez couramment, nous, le père
UAE AUTRE IVRESSE. t^
Duchêne, mais que nous ne parlons pas entre honnêtes gens !
Ils s'intitulaient honnêtes gens ! Grâce à ce malheureux mot , il s'entama une discussion quasi-littéraire sur les diflerens genres de langage dont on devait se servir, soit à la tribune, soit dans le monde de l'intimité, ou dans les journaux démocratiques. ]\Iaximihen s'en mêla, pérora sur quelques formes grammaticales, suffisantes, selon lui , pour faire reconnaître, malgré tous les déguisemens possibles, un ci-devant noble, un ecclésiastique, un fournisseur, un militaire, etc.; et Antoine, venu pour foudroyer un infâme, pour arracher une proie au geôlier, peut-être au bourreau, après avoir reçu une légère admonition, toute de savoir-vivre, du citoyen Hébert, dit le père Duchêne, fut contraint d'assister à une conférence oiseuse sur le vocabulaire ! — Finis*
sons-en de tout ce bavardage, dit-il enfin. Je me suis présenté ici avant midi pour te parler, et vois l'heure qu'il est !
Maximilien leva les yeux vers une petite pendule de cuivre doré, placée sur le secrétaire de merisier devant lequel il se tenait. La pendule marquait alors une heure et demie, et, depuis ce moment, il ne cessa de la consulter de l'œil , de minute en minute , quel que soit le sujet qui semblât l'occuper exclusivement.
— ïu as donc à m'entretenir de choses sérieuses ?
— Très-sérieuses, répondit Antoine, et je suis pressé.
— Eh bien , mon vieux camarade Ludovici Magni, je te promets, par l'abbé Proyart et la py thonisse Lépicier, que, s'il est en mon pouvoir de te satisfaire, je le ferai.
— J'y compte.
La fille Duplay entra pour remettre des lettres au dictateur en espoir ; illes lut, et en communiqua quelques-unes à Hébert, fit un mot de réponse pour d'autres ; puis , après une courte consultation avec ce dernier, au sujet de la séance du soir aux Jacobins, il le congédia , non sans avoir de nouveau interrogé la pendule.
Ils étaient seuls enfin ! Sur-le-champ Antoine aborda la question. — Où est, en ce moment, la famille Sainte-Amarante?
Maxiinilien parut se troubler légèrement ; mais, se remettant bientôt : — Tu sais
donc? Écoute, Antoine; il y a, certes,
dans leur arrestation, quelque chose qui révolte, et ne crois pas que je m'y sois décidé sans un sentiment pénible ; mais ces gens-là en avaient trop entendu; je devais avant tout m'assurer de leur discrétion.
398 ANTOLNE.
— Ainsi, ils sont au secret ?
Il ne répondit pas, regarda encore l'aiguille du cadran, et poursuivit : -- Si mes projets, si mon avenir, si ma vie enfin n'intéressaient que moi, je l'eusse risquée, sans hésitation, plutôt que de toucher à cette famille par laquelle je venais d'être si bien accueilli ; mais je suis autre chose qu'un homme, je suis un moyen; un moyen, comprends-tu bien la valeur de ce mot? Mes jours sont dévoués à l'exécution du grand acte révolutionnaire. Si les paroles échappées hier à mon entraînement sont dévoilées, mon existence est compromise, et avec elle celle de laPiépublique ; car je suis nécessaire à l'achèvement de l'œuvre ! Voilà les motifs qui seuls m'ont fait agir ; il est ici question de la France, du sort de trente millions d'hommes ! Pouvais-je hésiter? Tu dois m'approuver toi-même, si tu es encore patriote!
Antoine essaya de parler; mais son interlocuteur lui coupa sans cesse la parole , pour développer toujours cette même thèse de son importance politique; et quand il eut longuement élaboré , épuisé la matière , il lui dit d'un air de condescendance : — Maintenant, parle ; que puis-je faire pour toi ?
■— Rendi-e la liberté à la famille Sainte- Amarante, s'écrie Antoine j te confier à leur bonne foi, dont je me fais le garant! C'est pour justifier un ami, et parce qu'il m'a cru le tien , que le père est venu me trouver ; c'est moi qui t'ai pressé, conjuré d'accepter leur invitation, qui t'ai accompagné chez eux. Tout s'est fait au nom de l'amitié qu'ils ont pour Verdier et de celle qu'ils me connaissent pour toi ; c'est donc notre vieille affection que j'invoque aujourd'hui, Maximilien; c'est comme compatriote, comme condisciple, surtout comme ami, comme frère,
300 ANTOIKE.
que je te somme de tenir la promesse!
— Ma promesse ?
— Ne viens-tu pas à l'instant de l'engager de satisfaire à la demande que je le ferais ?
— Oui ; et si la chose est en mon pouvoir, de nouveau j'en prends l'engagement, dit-il, l'œil encore fixé sur l'aiguille.
— Eh bien I il est en ton pouvoir de les sauver !
— Il est Irop tard! répondit le bourreau, car on les exécute en ce moment ! et il poussa un long soupir, non de pitié , non de remords, mais de soulagement.
Deux heures venaient de sonner à la petite pendule de cuivre.
Antoine se leva en poussant un cri do hiène ; et, brisant avec rage sa chaise sur le carreau : — Quoi ! cet homme si hospitalier,
L3E AUTRE IVRESSE. 30i
si inoffeiîsii", si dévoué au saint culte de l'amitié ! cette mère si tendre! quoi ! cette jeune fille si douce, ce jeune homme si candide, et qui n'ont pu même comprendre les paroles, tu les as assassinés !
— Je t'ai fait connaître mes raisons, lui répondit-il avec une sorte de calme sinistre. Penses-tu donc que les murs mêmes d'un cachot, quelle que soit leur épaisseur , suffisent à engloutir un tel secret? Au surplus, ce n'est pas moi qui les ai frappés, c'est la loi ! Ils étaient Girondins.
— Girondins ! . . . quelle horrible dérision ! mais tu me trompes, tu as menti ! Ils ne sont pas morts ! tu n'as pas pu les tuer si vite ; il faut au moins le temps d'instruire, d'interroger, de juger! Puis, le fils n'est encore qu'un enfant ! la loi n'a pu l'atteindre' ! Oui,
1 Le jeune Sainte-Amarante avait quinze ans lorsqu'il périt sur l'échafaudl
avoue-le, tu as seulement voulu te soustraire à mes prières, à mon importunilé , te dégager de ta parole? C'est cela, n'est-ce pas? Tant mieux ! tant mieux !
— Lis ce que m'écrit à l'instant le procureur de la commune, Cliaumette, dit Maxiniilien en lui passant, toute ouverte, une des lettres qu'il venait de recevoir : « Les Sainte- » Amarante viennent à l'instant d'être con- » damnés à la peine de mort, pour avoir * conspiré contre l'indivisibilité de la répu- » blique. A deux heures précises, on saura » au juste si leur sang est de la même cou- » leur que leur nom. »
— Ce Chaumette ! toujours de grossières plaisanteries ! murmura Robespierre d'un air de dédain.
Antoine était exaspéré ; la lettre tremblait dans sa main ; il la froissa avec fureur, la
UNE AUTRE IVRESSE. an
chiffonna, la mit en boule, et, la lui jetant à la face : — Ton correspondant est digne de toi! Ainsi, ils sont morts? Ainsi, parce que tu t'étais soûlé de leur vin, il t'a fallu te soûler de leur sang ! Mon Dieu ! pour cacher les résultats de son ivrognerie, le sang de toute une famille ! du sang plus qu'il n'en faudrait pour assouvir un tigre ! Es-tu repu maintenant ? Mais non ! le mien manque à ta soif; car moi aussi, j'ai ton secret. Tue-moi donc, tue-moi !
Aux cris qu'il poussait, la Carmagnole entr 'ouvrit la double porte : — Est-ce que vous vous battez là-dedans ?
Maximilien lui fit signe de se retirer, et, se rapprochant d'Antoine, cherchant à presser la main que celui-ci lui refusait : — Tu as pris soin toi-même de me justifier, lui dit-il; j'ai donc encore dans le cœur quelque sentiment humain? Tu viens de m 'insulter, de
m'outrager, d'un mot tu peux me perdre, et.... tu vivras! oui, tu vivras; car j'ai confiance en toi ; tu es mon ami, mon seul ami !
— Péthion aussi était ton ami, ton grand ami, et tu l'as fait guillotiner !
— Oh !... murmura Robespierre, les ongles sur les dents, et en lui jetant un regard de côté, regard sinistre, où la colère commençait à s'allumer sourdement , — la position n'est pas la même; Péthion était un autre homme que toi ! Il était un moyen aussi, lui ! un ressort qu'il a fallu briser ; une longue amitié d'enfance ne m'attachait pas à lui !... Mais va-t'en, va-t'en ! ma patience est à bout !
— Adieu , lui dit Antoine, toujours dominé par un sentiment exalté d'indignation. — Jusqu'à présent je me suis efforcé de ne voir en toi qu'un homme cruel seulement dans des intentions d'avenir national; mais puis-
qu'il le faut des têtes dans ton intérêt personnel, pour garder ton pouvoir, pour sauver ta peau ! tu n'es plus à mes yeux qu'un assassin, un lâche ! et je te méprise I Adieu !
Robespierre resta muet ; mais il bondit de rage , le menaça du poing , et son regard fulgurant sembla échanger un terrible adieu contre le sien.
Une fois dehors , à peine Antoine eut-il respiré l'air libre et frais, sa fureur se calma et la peur le prit. Il venait de compromettre sa sûreté, celle de sa famille, peut-être, inutilement et sans but, puisque les Sainte- Amarante avaient cessé d'exister. La réaction s'opérant dans ses idées, Maximilien, malgré ses rrinies , ne lui parut dépourvu ni de grandeur ni de générosité. Ne l'avaitil point épargné, quand un meurtre de plus pou%ait effacer complètement le danger qu'il
redoutait? S'il lavait osé, il serait retourné sur ses pas lui crier grâce et merci ! mais la honte le retint.
Quand il rentra chez lui , au désordre de ses traits , à l'agitation de ses mouvemens , sa femme devina une partie de la vérité. Sans en révéler la cause, il lui avoua ses terreurs ; sa tête était menacée ! Il venait de lutter contre le tout-puissant Robespierre. Le lien qui les avait unis était à jamais rompu , rompu violemment. Ce fiit un coup de foudre pour la pauvre femme. Elle se rappela ses anciennes prévisions, et, pâlissant de plus en plus à mesure qu'Antoine se laissait aUer à lui raconter les emportemens de leur dernier adieu, tremblante pour lui, pour son fds , quand il eut cessé de parler, elle tomba froide et inanimée sur le parquet. Un seul cri lui échappa : — Fuis , fuis ! cache-toi ! Où est Victor?
On la mit au lit. Une fièvre ardente se déclara. Dans ses brûlantes insomnies, dans ses hallucinations fiévreuses, la même pensée la poursuivait , les mêmes mots s'échappaient de sa bouche. — Cache-toi ! va-t'en ! va-t'en ! Ce mot, c'était aussi le dernier adieu de Bobespierre à Antoine ; il lui rappelait ses périls ; mais pouvait-il abandonner sa femme en cet état? Il ne le voulut pas. Cependant il y allait de sa vie.
A toute heure , au moindre bruit, quand une porte s'ouvrait , se fermait , quand des pas se frisaient entendre dans l'escalier, quand une voix interpellait le portier de la maison , la vue d'un étranger, une rumeur dans la rue , tout était pour lui comme le prélude d'un arrêt de mort. Les tortures qu'il endura alors furent grandes ; mais le médecin avait déclaré la malade incapable d'être transportée , et il resta près de sa
femme, de sa femme mouranle du danger qu'il courait , et que tuaient coup sur coup ses terreurs incessantes. Il la veilla , la soigna avec son fils, jour et nuit,; car Victor ne quitta pas sa mère , et ce fut à grand'peine que celle-ci obtint d'eux, quand la fatigue les eut accablés , que l'un essaierait de prendre quelque repos durant la veille de l'autre.
La fièvre avait disparu; mais depuis trois jours une morne stupeur plombait le visage de la malade. Un soir , son fi:'ont , ses joues se colorèrent soudainement , et le sourire fit s'entr'ouvrir ses lèvres : — Tu te sens mieux? lui dit Antoine, alors seul à son chevet.
— Une pensée consolante me vient , lui répondit-elle ; je sens que bientôt tu n'auras plus à songer qu'à toi. Dieu en soit béni!
Elle désirait un confesseur, mais sans l'es-
pérer : car elle le voulait non assermenté, et tous ceux de cette classe étaient proscrits ou sous la menace de la loi. Comment en découvrir un ? Victor s'en chargea. Il écrivit; le prêtre vint. Une heure après, madame Antoine était morte.
L'AMODR D'UN PÈRE.
Ce prêtre qui vient de recevoir le dernier soupir de la bonne et sainte créature , c'est un de ces nobles confesseurs de la foi dont les vertus et le dévouement éclatent surtout dans les temps de persécution. Atteint par la loi conventionnelle ordonnant le supplice de tout ecclésiastique convaincu d'être émi-
gré OU sujet à la déportation ' , il n'a pas cessé de remplir avec audace son humble ministère. Se cachant, non par peur, mais par devoir ; non dans son intérêt propre , mais dans l'intérêt de ceux dont la conscience alarmée ne réclame de secours que du sacerdoce vaincu et proscrit; reculant devant le martyre sans y renoncer, c'est un de ces hommes, naguère obscurs et oubliés quand l'Ëgiise était triomphante , une de ces vertus ambitieuses seulement de périls à affronler , et qui , semblables à ces astres lointains perdus dans l'immensité, ne se montrent que sous un ciel sombre.
C'est ce même prêtre qui, quelque temps auparavant , poursuivi , traqué , pénétra par les toits dans la mansarde occupée par les deux amans, et apparut, un instant trop lard, aux yeux de Victor et de Sophie , dans une soirée si mémorable pour eux.
» Loi du 18 mars 1793.
L'AMOUR DXN PÈRE. 313
Blessé au pied en tombant du haut du châssis à tabatière sur quelques pots de rosiers restés dans le cabinet , il avait été contraint d'accepter un asile chez la jeune ouvrière. Un matelas tiré de sa couche déjà bien modeste et jeté dans le cabinet avait fait les frais pour Sophie. La blessure du prêtre , sa situation , son état , son âge , légitimaient suffisamment les soins et l'hospitalité de la jeune fille. Il les reçut d'abord malgré lui cependant ; car, si sa présence sanctifiait la mansarde , elle pouvait y attirer un désastre. Mais Sophie ferma obstinément l'oreille quand il lui parla de dangers pour elle , et , loin de voir un péril dans sa présence , elle y vit, au contraire, une sûreté pour l'avenir.
Depuis ce jour, ses entrevues avec Victor avaient eu un témoin. Le proscrit vécut là, près du couple amoureux, à l'insu de tout
UÊt ANTOINE.
le monde , même de madame Vergniaux , ne bougeant guère de sa retraite et se tenant muet et renfermé sitôt que madame Giraud, ou l'un de ses enfans, venait frapper à la porte de la voisine. Il entretenait ses jeunes amis, les édifiait par sa parole, et ceuxci, tout en l'entourant d'attentions et de prévenances filiales , lui racontaient naïvement leurs amours, jusqu'au jour de son arrivée, exclusivement ; et le vieillard souriait à leurs rêves de bonheur, aux projets de leur mariage, qu'ils espéraient, disaient-ils, voir bénir par lui dès que le calme serait revenu.
Les choses s'étaient passées ainsi quand le nom de Robespierre vint si rudement se jeter entre mademoiselle de Montlevrault et le fils d'Antoine.
A peine convalescent , la nuit avancée , plus d'une fois l'hôte de Sophie , se dégui-
L'AMOUR D'U» PÈRE. 3d&
sant de son mieux, chacun dormant dans la maison , était sorti , pour aller porter des consolations et des secours spirituels aux souffrans et aux affligés. Au lit de mort de sa mère , Victor s'en souvint ; il éciivit à Sophie et la chargea de transmettre sa prière à leur ami commun.
Depuis le jour de leur sépai-ation , c'était la première fois que celle-ci entendait parler de lui. ]\Ialgré tous ses semblans d'orgueilleuse fermeté , combien de larmes avait-elle versées en songeant à l'absent ! Ne le voyant pas revenir, elle commençait à se croire oubliée quand cette lettre, dont elle reconnut l'écriture, lui arriva.
Hélas! Victor ne lui parlait pas d'amour ; mais le peu de mots contenus dans la lettre ne lui allèrent pas moins vivement au cœur ! Revenu de sa triste et pé-
nible mission, le prêtre lui apprit qu'à l'heure où il parlait, Victor sans doute n'avait plus de mère, et mademoiselle de Montlevrault sentit se fondre tout-à-fait les dernières rigueurs de son orgueil aristocratique et de ses répugnances anti- républicaines. Non seulement elle appela de ses vœux les plus ardens le retour de Victor près d'elle , mais , après l'avoir attendu vainement , et avec les élans d'une impatience douloureuse , elle alla, à son tour, tremblante, confuse, évitant le regard des voisins et les questions moqueuses des passans , le guetter aux environs de sa demeure , dans la rue de Tournon .
Après plusieurs inutiles tentatives de ce genre , étonnée de ne le point voir paraître , inquiète sur lui , se reprochant avec amertume sa conduite à l'égard de Victor, elle résolut de pénétrer dans sa maison et de s'informer de ses nouvelles auprès du concierge.
Deux individus se tenaient sur le seuil de la porte cochère comme elle se disposait à le franchir ; c'étaient une grosse femme de bonne mine, dont la figure ouverte et l'œil en l'air semblaient peu s'accommoder des larmes , quoiqu'elle fût entièrement vêtue de noir et qu'elle eût en réalité la douleur au fond de l'ame; puis un jeune gars, à l'air étonné et contrit , qui l'écoutait avec l'apparence de la plus grande soumission. Chacun d'eux tenait un paquet sous son bras.
A l'aspect de cette femme en deuil , Sophie s'arrêta :
— Voyons , grand imbécile , disait Madeleine, car c'était elle, ne vas-tu pas te plaindre de notre maître dans le moment où , grâce à ce cher brave homme , tu te trouves plus riche que tu ne mérites? Le prix de la vente résultant de tout ce qui lui appartenait en meubles et en linge dans cette
maison, ainsi qu'à la défunte... Dieu ait son ame l qu'il en fasse un de ses anges dans le ciel comme elle l'était déjà sur la terre !
— Oh ! oui , interrompit Géry , c'était là un cœur de femme !
Sophie écoutait.
— Eh bien! reprit Madeleine, tout a été partagé entre nous, entre nous deux, comme si nous avions été quasi leurs parens ! De quoi te plains-tu ?
— Écoutez, Madeleine, dit Géry, je ne me plains pas du procédé de M. Antoine sous le rapport de ce qu'il nous laisse , bien au contraire; mais partir, nous quitter comme ça, sans nous avertir, sans nous dire où il va, pour qu'on puisse l'aller remercier, ce qui est bien le moins, je ne trouve pas cela juste.
— Tu seras toujours bête , Géry. Allons,
adieu, mon garçon; je retourne au pays, et toi?
— Moi? pas si bête, quoique vous en disiez. Je guigne une bonne place où il n'y a pas grand' chose à faire et gros à gagner, et c'est la Nation qui me l'offre. Oui, quarante sous par jour, quarante sous en argent à tous les braves garçons sans ouvrage , à la condition seulement d'aller dans les assemblées patriotiques ou aux tribunes de la Convention. C'est là un bon métier! Et si je puis devenir juré , juré du tribunal révolutionnaire , comme le père Duplay , le menuisier, que M. de Robespierre a fait placer ! dix-huit francs quotidiennement*! dix-huit francs, ni plus , ni moins ! et rien à faire , rien à dire ! un accoisement complet, quoi! Vous riez, Madeleine ; vous remuez l'épaule ; mais estce que Je ne le connais pas aussi, M. de
* Loi du 5 septembre 1793.
Robespierre? c'est moi qui lui ouvrais la porte quand il venait chez nous, et qui lui vergettais son habit quand il en sortait, et...
— Adieu , Géry , adieu , mon garçon , dit Madeleine en lui tournant le dos et en s eloignant; je dirai au pays que lu deviens fou!
Tandis que Géry redescendait la rue de Tournon , Madeleine se dirigea vers la rue de Vaugirard. Alors Sophie, l'accostant, lui demanda, sans autre préambule, comment se portait et où se trouvait en ce moment M. Victor Antoine.
— Oui-dà , ma belle-fiUe , si vous le savez vous-même, vous m'obligerez de me le dire, répliqua la bonne Flamande. Depuis la mort de la défunte , sur le tombeau de laquelle je vais de ce pas dire ma prière avanl de partir pour notre province , le père et le
fils n'ont pas reparu , et personne ne sait ce qu'ils ont pu devenir , puisque^moi-même , Madeleine Badolier, je l'ignore.
Sophie resta muette , interdite , et Madeleine continua sa roule.
Rien ne devait désormais rebuter la noble fille dans sa poursuite. 11 ne s'agit plus, dans sa pensée , d'un sentiment dont on doit rougir et se cacher ! ce n'est point une maîtresse courant après son amant, mais une bonne ame dévouée , qui sait qu'en elle seule réside la consolation dont un malheureux a besoin pour se reposer d'une grande douleur. Cependant quel moyen lui reste-t-il à mettre en œmTe afin de retrouver Victor ? Heurté par ses mépris , s'il s'obstine à ne point reparaître chez elle , où rira-tH3lIe chercher ? Ce moyen , son cœur vient de lentrevoir. ^Madeleine le lui a révélé ! Ma-
dame Antoine est enterrée au cimetière de Vaugirard ; c^st là que Sophie se rend, et c'est là qu'un matin Victor la retrouva, agenouillée sur une tombe.
Ils en avaient long à se conter ! Que de choses à s'apprendre! que de cruel reproches à se faire ! Mais tout s'expHqua avec des larmes, et ils s'entendirent. Sophie lui demanda seulement , et avec intérêt , des nouvelles de son père , et où il demeurait maintenant. Victor resta quelque temps sans répondre , puis : — Mon père se cache , lui dit-il ; la fatale amitié de Robespierre s'est changée en haine ; c'est vous révéler les périls qu'il court.
Après une prière faite en commun sur la terre fraîchement remuée , ils se séparèrent avec promesse de se revoir bientôt dans la mansarde. Victor prolongea la rue de Vau-
girard, côtoya celle de Tournon, et, poussant im soupir, jeta un douloureux regard sur une maison vers laquelle ses pas ne se dirigeaient plus. Il gagna une des rues humides et froides du quartier latin, dont la tristesse avait plu à son père ; car elle ne s'harmonisait que trop bien avec ses propres pensées.
Depuis le dernier adieu de Maximilien , depuis la mort de sa femme , une humeur noire, un mépris haineux des hommes avait dominé tout-à-coup Antoine. Ce qu'il avait encore au cœur de tendresse et de passion, tout fut pour un seul être, pour son fils, pour lui seul! Il déversa sur Victor les divers genres d'affection qu'il avait eus pour tous, pour sa mère, pour sa femme, pour ses amis ; mais, ainsi que tous les entraînemens d'Antoine , cet amour de père , poussé à l'excès , ne tarda pas à devenir, comme les autres amours, égoïste et tyrannique.
Quittan t son logement de la rue de Toiirnon , se faisant aussi humble , aussi inaperçu que possil^le, il avait été demeurer à un quatrième étage de la rue des Mathurins-Saint- Jacques. Là, Victor, irrité du dédain de Sophie, ne songeant plus qu'à sa douleur récente , sembla d'abord ne vouloir d'autres consolations que les caresses de son père, d'autre amitié que la sienne, d'autres plaisirs que les récits qu'il lui faisait de la défunte. Ils vivaient comme deux compagnons, comme deux frères ; souffrant , mais ensemble ; pleurant , mais dans les bras l'un de l'autre. Que cela semblait bon à Antoine !
Par le conseil même de son père , le jeune homme dut reprendre ses études. 11 ne retourna pas chez son notaire, cependant; c'eût été révéler trop facilement leur retraite. Il suivit des cours particuliers de droit, près d'un vieux professeur auquel il se présenta
L'AMOUR D'UN PËRË. 325
SOUS un faux nom. Dans les premiers temps, les leçons furent de peu de durée ; mais elles se prolongèrent ensuite. Sous prétexte de nouvelles études et de répétitions du Digeste, Victor passait une partie de la soirée chez son vieux légiste. Antoine le possédait dans la matinée et aux heures des repas ; le reste du temps il lui échappait presque toujours.
Pour ahréger son absence , Antoine , se travestissant comme pour un rendez-vous mystérieux , vu le péril dont il se croyait toujours menacé, en vint à faire ce que Victor avait fait pour Sophie et Sophie pour Victor ; tous les amours se ressemblent ! il allait , la nuit touillante, rasantles murs, le chapeau sur les yeux , attendre son fils , le guetter à la sortie de ses cours ; et il revenait seul en se disant : — Il aura échappé à ma vue , sans doute ! mais à la maison je vais le retrouver ! A la maison , il était seul encore, et il attendait .
Un autre père eût fermé les yeux , eût patienté peut-être, en songeant que ce jeune homme entrait dans l'âge des passions , et , tout en cherchant à modérer cette sève active de la vingtième année , il se fût bien gardé de vouloir la comprimer entièrement, dans la crainte d'une explosion ; mais lui , il ne savait ni plier ni se contraindre ; mais lui , je vous l'ai dit , il avait pour son fils une tendresse lyrannique, et prétendait être aimé privativement à toute autre créature. Jugez si l'orage s'amassa dans sa tête quand il comprit que ce fils , franchissant le cercle d'amour dont il essayait de l'environner, se créait une existence à lui , en dehors de la sienne !
Déjà plusieurs explications avaient eu lieu entre eux. Le jeune homme s'en tirait avec des négations , des faux-fuyans. Antoine ne le poussait-il pas dans cette route fatale par
ses emportemens ? EnGn un jour (ce qui ne pouvait manquer d'arriver!), Victor fait toutà-coup volte-face devant sa colère; ce qu'il a du sang de son père dans les veines se réveille en lui , et , se croisant les bras, l'œil allumé : — Serai-je donc toujours un enfant, que je ne puisse disposer d'un seul de mes instans à mon gré ? lui dit-il. Eh bien, oui , l'heure dont vous me demandez compte, je ne l'ai point consacrée à mes études , mais à mes plaisirs ! oii est le mal ?
— Tes plaisii's ! tes plaisirs ! ïu ne songes déjà plus qu'à te distraire, à t'amuser ! et tu oublies dans les plaisirs ta mère, morte d'hier, et ton père , que l'échafaud menace !
La fougue de Victor tomba aussitôt, et, se jetant éperdu dans les bras d'Antoine : — Non, mon père, reprit-il, plein de trouble et d'attendi'issement ; non, les plaisirs que je
goûte loin de vous ne sont pas ceux dont vous semblez m'accuser : ce sont des émotions plus nobles, plus pures. Je vous quitte, mais c'est pour parler de vous ; je n'oublie point ma pauvre mère ; je la pleure, je la pleure... à deux!
— A deux ! s'écria Antoine soudainement alarmé. — Quel est donc cet autre, placé là, en tiers, entre nous ?
— Ail ! répondit l'amant de Sophie en baissant les yeux ; si je n'avais pas craint
vos reproches, vos gronderies, depuis
long-temps je vous aurais tout avoué, comme j'avais tout avoué à ma mère.
Un double sentiment d'amertume oppressa Antoine. — Il a donc existé une confidence entre sa mère et lui, dont je n'ai pas eu ma part ! Il a donc aimé sa mère plus qu'il ne m'aimait ! pensa-t-il ; et maintenant
c'est un autre lien qui le préoccupe ! — Il s'agit sans doute d'une femme ? lui dit-il en adoucissant l'expression de ses traits et de sa voix.
— Non d'une femme, répliqua Victor en souriant à demi , mais d'une jeune fille que j'aime et qui m'aime.
Parlant ainsi, il tenait toujours son père embrassé ; mais il lui perçait le cœur. Il semblait à celui-ci que chacun de ces mots, chacune de ces syllabes, relâchât, divisât ce lien d'amour qui l'enchaînait à Victor, ce lien qu'il croyait unique. Victor pouvait donc aimer, vivre, s'abandonner à des projets de bonheur loin de son père, et sans qu'il fût pour quelque chose dans ce bonheur !
Une jalousie terrible le prit contre cette fille, qu'il ne pouvait juger, qu'il n'avait jamais vue! et le jeune amoureux , à son air
rêveur, le croyant attentionné à ses récits, entreprenait avec ardeur l'éloge de sa maîtresse , quand , s 'arrachant de ses bras et l'interrompant rudement : — Quel est le nom de cette coquine et oùdemeure-t-elle? s'écria
Victor le regarda, interdit; les larmes lui vinrent aux yeux : — Ce n'est point une coquine, répondit-il, suffoqué; c'est une bonne et honnête fille, qui soutient sa mère !
— Oui , avec les produits de son libertinage!
— Ah! mon père ! que vous êtes injuste envers elle! vous seriez forcé de lui rendre j ustice si vous la connaissiez !
-r- Eh bien ! fais-la-moi donc connaître , lui cria-t-il avec une violence bien peu faite pour l'encourager à un aveu... que fait-elle? où demeurc-t-elle ?
— Vous ne le saurez-pas ! dit Victor en éclatant; et il courut se renfermer dans sa chambre.
Quelques instans après, Antoine le vit partir, silencieux , la figure abattue. Alors, il s'abandonna tout entier à ses transports de colère ; mais une idée sinistre le glaça soudainement : — Oii est-il allé ? Cette sortie si prompte, après notre querelle !... Le désespoir l'aurait-il poussé à quelque résolution extrême?... Il entra dans la chambre de son fils avec un horrible battement de cœur, y cherchant et craignant d'y rencontrer une lettre à son adresse, quelque trace qui lui annonçât un départ, une fuite... pis encore ! mais les meubles de Victor, ses papiers, ses Uvres, tout était en ordre, et pas un mot n'avait été écrit pour son père. Antoine respira; néanmoins il l'attendit ce jour-là avec une inquiétude poignante. Victor ne rentra pas dîner.
Bourrelé à la fois de rage , de tendresse et de regrets : — Il me paiera le mal qu'il me fait ! je le courberai ! je le châtierai ! car il est mon fils ! j'ai mes droits de père ! Il va revenir... peut-être! je le chasserai! Il est en âge de travailler pour vivre ! qu'il travaille ! qu'il se fasse soldat ! de plus fieis que lui le sont aujourd'hui ! qu'il aille à la frontière ! moi, je le renie ! je ne veux plus le voir ! Et, à chaque instant, malgré lui, ses regards le cherchaient, son oreille épiait le bruit de ses pas, et quand il l'aperçut dans la cour, quand il le vit tourner l'escalier, qu'il l'entendit toucher à la serrure, un délire de joie l'assaillit : — Mon fils ! mon Victor ! murmura-t-il d'une voix étouffée et en se pressant les mains sur la bouche, sur les yeux. Ce mouvement si tendre, si paternel, ne fut qu'un éclair.
Si, du palier, Victor avait pu plonger
ses regards à travers la porte qui les séparait en cet instant, il aurait lu sur les traits d'Antoine combien il lui était cher ! Ses souffi-ances, son idolâtrie, tout y était gravé; et quand il entra, il ne trouva plus sur la figure de celui-ci que les signes visibles de la froideur et du mécontentement. Un tour de clef avait suffi pour changer non seulement le masque, mais le cœur ! tant chez Antoine les sensations affectueuses avaient peine à rester en dehors. Son inquiétude s'était dissipée , et avec elle ses faiblesses de père !
L'abord fut froid , étudié de part et d'autre ; aucun des deux ne voulut faire les avances. Ah ! ils étaient bien le père et le fils!
Durant la soirée, pas un mot d'échangé. Le lendemain , même froideur , même silence! Ëtait-ce donc là vivre? surtout quand on n'a plus qu'un seul être au monde, qu'on
n'espère plus que dans une joie! que la consolation ne peut nous venir que d'un seul côté ! Voir son fils là, devant soi, et ne pouvoir lui sourire ! ne pouvoir lui parler ! sa dignité de père méconnue , son obstination plus encore, le lui défendaient. C'était un supplice pire que celui de Tantale ! Ce supplice devint tel que, Victor présent, Antoine souhaitait son départ ; oui , il aspirait à sa solitude si vide, si désolée, et quand Victor n'était plus là, il gémissait de ne plus le voir! Il l'aimait tant ! Alors, ses colères se tournaient contre cette fille, la première cause de leur désaccord. Que la haine lui venait facilement au cœur pour elle ! Il s'irritait de ne point la connaître : car une haine sans objet ne pouvait lui suffire, et il lui semblait que, s'il avait su son nom, son état, ses mœurs, sa vie, quelle qu'elle fût, il se serait senti soulagé, en appuyant son aversion sur quelque chose de positif. Mais comment ar-
river maintenant à la découverte de cette femme, sinon par des moyens également odieux ? Il fallait donc épier son fils, ou le faire épier ? Ce fut à cette dernière idée qu'il s'arrêta.
Une vieille femme le servait depuis son installation dans la rue des Matliurins ; encore son service se bornait-il aux soins du ménage , et, le dîner préparé, elle retournait chez elle, car Antoine craignait de l'avoir pour espion; et c'est à ce rôle qu'il allait l'employer cependant!
Cette femme, qui se piquait de civisme et tutoyait son maître, pour ne pas se compromettre aux yeux de sa section, disaitelle, était, comme toutes les vieilles ménagères, alerte, curieuse, bavarde, mais dévouée au fond. Moyennant récompense , elle consentit à suivre Victor, ou à le faire suivre par une commère, et à rendre
bon compte de la maison fréquentée par lui. Deux jours après, Antoine sut que la fille en question était une jeune ouvrière, assez jolie, venue de province et demeurant seule à Paris, rue du Four-Saint-Germain, dans une maison sans portier et d'assez mauvaise apparence. On la nommait Sophie, et elle occupait, sous les toits, un logement où elle ne recevait guère que Victor et un vieux citoyen, qui pourvoyait à ses besoins. Ce sont les propres expressions de la ménagère. Ce vieillard, sans doute marié, avait été surpris par le garçon épicier, au moment où il sortait en cachette de chez la jeune fille, presque au petit jour. Donc, il y avait passé la nuit.
Ces détails, tout grossiers et honteux qu'ils étaient, soulagèrent Antoine. Victor ne pouvait être sérieusement épris d'une telle fille ! ce n'était chez lui qu'une viva-
cité de sens, un caprice sans importance et sans durée. Il s'en réjouit; il lui sut gré de son inconduite et de son a\ilissement.
Cependant leur position réciproque restait toujours la même au logis. Antoine ne pouvait l'instruire de ses découvertes, surtout de la manière dont elles avaient été faites, et plus la cause de leurs querelles s'amoindrissait à ses yeux, plus la rigueur que lui tenait Victor lui semblait inexcusable. Il passa encore trois jours ainsi, sans recevoir une de ses caresses; et il en avait tant besoin! Le dépit, le chagrin le minaient. Ce n'était plus à elle qu'il en voulait, mais à lui. Il ne s'attaquait plus à l'amour de Victor pour cette fiUe , mais à son indifférence pour son père.
Victor comprit enfin une si grande douleur, et il en eut pitié.
Leur dîner était servi ; ils s'étaient mis à table comme à l'ordinaire ; mais Antoine , après quelques vains essais, repoussant son assiette, s'était croisé les bras, assailli par son éternelle pensée. — Qu'avez-vous donc, mon père? lui dit enfin Victor d'une voix émue et tremblante.
— Moi? Rien.
— Vous ne mangez pas !
— Je n'ai pas faim.
Le colloque entre eux s'arrêta là. Toujours armé contre son repos, vous le voyez, Antoine faisait peu de chose pour le ramener à lui. Afin de se donner une contenance, il s'accouda sur sa chaise , la tête appuyée dans une de ses mains, tandis que l'autre reposait sur la table ; et feignant de dormir, il resta bientôt immobile. Mais il avait doucement entr'ouvert ses doigts, et il pouvait
s'enivrer à son aise du bonheur de voir, de contempler cet enfant, auquel il venait à peine de daigner répondre. Victor tint d'abord ses regards baissés et continua de dîner ; mais bientôt Antoine le vit arrêter sur lui un œil inquiet ; il vit l'émotion se répandre graduellement sur sa physionomie si mobile et si belle! Les couleurs venaient en abondance aux joues du jeune homme ; ses paupières s'humectaient, ses soupirs étouffés gonflaient sa poitrine; enfin, Victor se leva doucement , et, le croyant tout-à-fait endormi sans doute, avec mille précautions, il se pencha vers la main étendue sur la table, et l'heureux père y sentit tomber, presque en même temps, une larme et un baiser ! 11 lui ouvrit ses bras; Victor s'y jeta, et tous deux confondirent leurs cœurs dans une longue étreinte.
Le passé fut oublié , on n'en parla plus ;
puis, quelques semaines de bonheur s'écoulèrent. Victor quittait son père plus rarement, ou du moins ses absences étaient moins longues. Il lui avait rendu ses caresses du matin et du soir ; il le consultait, lui parlait, lui souriait. Misérable ! misérable ! ne pouvais-tu donc te contenter de cette dose de félicité? la part n'était-elle pas assez belle ? non ! il voulait la confiance de son fils ; il la voulait entière, celte confiance qu'il devait «ncore heurter, briser, rendre impossible !
Un jour, comme Victor rentrait après une assez longue sortie , Antoine revint de luimême sur ce sujet qui déjà leur avait tant coûté de tourmens : t- Et tes amours ? lui dit-il , d'un ton qui voulait être indulgent et familier, — durent-ils toujours ?
— Toujours.
— Voyons , puisque ta mère était ta con-
fidenle , ne puis-je la remplacer près de toi ? Avant tout , ne suis-je pas ton ami , et a-t-on des secrets pour son ami ?
— Ah ! mon père ! que vous me faites de bien en me parlant ainsi ! dit Victor , lui pressant la main avec effusion. — J'hésitais , je craignais. . . mais vous m'encouragez. Cependant , tôt ou tard je vous aurais tout dit. Oui , Sophie , je l'aime plus que jamais ; et si vous saviez...
— J'en sais peut-être plus que tu ne crois, interrompit Antoine.
— Voub!
— Oui, moi; en tendons -nous, et tu verras que mon rigorisme sait encore excuser des folies de jeune homme ; mais , cette fois, tu me dois la vérité sur l'objet de ta passion. Tu m'avais parlé d'une mère qu'elle soutient, et elle vit seule, m'a-t-on dit.
— Sans doute ; sa mère , une grande dame, autrefois riche , titrée , habite la province.
— Et la fille est ouvrière à Paris !
— La Révolution les a dépouillées de tout, et les a laissées sans ressomxes, répondit Victor.
— Gela l'empêchait-il de veiller sur sa fille?
— La pauvre dame est devenue folle!
oui , mon père , folle ! Sophie ne voulait pas l'abandonner ; mais il l'a bien fallu, pour la nourrir, pour payer sa pension. C'est alors qu'elle vint à Paris dans l'espoir de recouvrer quelques créances dues à sa famille , et elle travaille de ses mains , elle , élevée dans l'opulence et dans le luxe !
— Quels contes t'a-t-on faits, etoii veut-on
L'AMOUR D'UN PÈRE. Sft8
te mener ? dit Antoine avec un geste d'incrédulité j ta Sophie est une fille entretenue, et rien autre chose! Et comme Victor restait devant lui , muet , ébahi ; — Oui , entretenue ! reprit-il avec sa ^violence accoutumée ; elle partage ses faveurs entre toi et un vieux grisou , qui , plus d'une fois , a passé la nuit chez elle ! Ne le savais-tu pas? Qu'elle agisse ainsi par am^our filial et pour payer la pension de sa mère , à la bonne heure ! mais qu'elle ne cherche pas à te duper, en jouant à tes yeux un rôle dont elle est indigne !
Victor se redressa , sa figure devint pourpre : — Ah ! mon père ! comme on vous a trompé , abusé sur son compte ! Ce vieillard , oui , sans doute , elle l'a recueilli , logé , et c'est là pour elle un titre de plus à mon estime , à mon admiration ! Ah ! si je pouvais vous dire!... Mais ce secret n'est
pas le mien ! qu'il vous suffise de savoir, pour . la justification de Sophie, que c'est avec bonheur, avec orgueil que je deviendrais son mari!
— Toi ! . . . une éhontée , sans mœurs !
— Vous vous trompez , mon père ; elle est honnête.
— Honnête ! eh bien , jure-moi donc , jure-moi par ta mère que cette Sophie n'est pas ta maîtresse ! qu'elle ne t'a pas cédé!
Victor resta d'abord interdit; puis il reprit en baissant la voix : — Si elle m'a cédé, c'est que... sa raison l'avait abandonnée; c'est qu'elle m'aime ; c'est qu'elle a eu confiance en mes paroles ; c'est qu'elle sait bien que je l'épouserai !
— Malheureux ! s'écria Antoine , oubliestu que tu as un père ? as-tu jamais cru me voir consentir à une telle union ?
— Et cependant jamais nulle autre ne sera ma femme , j'en ai fait le serment , je le tiendrai ; je le dois !
— C'est là qu'elle voudrait t'amener, je n'en doute pas ! c'est là que tendent ses ruses ; mais il n'en sera rien ! moi aussi, j'en fais le serment! Pauvre imbécile de provincial , qui va croire aux amours vierges et aux vertus des g risettes de Paris ! qui , si on le laissait faire , jetterait ainsi son cœur et sa fortune à une mendiante , à une catin !
— C'est une noble et honorable demoiselle , dit Victor en se découvrant ; et , froissant avec emportement son chapeau entre ses mains, il ajouta, la tête haute et l'œil fixe : — Ceux qui l'ont traitée de mendiante et de catin en ont menti !
Antoine s'élança vers lui, le bras levé :
— Ne me touchez pas ! dit Victor, sans
bouger de place ; si vous me frappez, vous n'êtes plus mon père !
— Non ! je ne le suis plus ! lui cria Antoine hors de lui ; je te renie, scélérat ! je te chasse ! ce qui te revient de ta mère, tu l'auras ! rien de plus ! Bientôt , tu pourras manger ta fortune avec ta coquine ; maintenant, qu'elle te nourrisse ! va vivre avec elle ! Sors d'ici !
Victor rentra un instant dans sa chambre, rassembla quelques papiers, quelques lettres, d'elle sans doute ; il repassa ensuite devant sou père, la figure marbrée, la poitrine haletante : — Adieu ! lui dit-il.
— Adieu ! lui répondit celui-ci ; et comme il mettait la main sur la porte : — Souviens-toi bien que tu n'as pas le droit de rouvrir cette porte, sinon quand tu reviendras me demander pardon à genoux; à genoux ! entends-tu?
Victor sortit. Antoine était seul au monde.
Dans le petit appartement occupé par l'épicier, et qui faisait suite à son arrièreboutique', donnant sur la rue des Canettes , madame Yergniaux se tenait assise entre Victor et Sophie; tous trois,les mains croisées, les bras détendus , le regard incertain, pai^aissaient fort embarrassés de leur contenance.
C'est qu'en effet il est question d'un grand secret que, la première, madame Vergniaux a deviné , quoiqu'elle y soit beaucoup moins intéressée que les deux autres. Elle s'en est déjà expliqué avec la jeune fille, et les aveux de Sophie n'ont que trop bien confirmé ses soupçons. Il s'agit aujourd'hui d'en instruire Victor, et la jeune femme , timide et modeste comme elle est , ne sait par où commencer l'entretien ; de là naît l'embarras. Mademoiselle deMontlevrault eût bien voulu ne point assister à cette révélation, mais son amie ayant déclaré ne pas se sentir assez de hardiesse pour traiter d'un pareil sujet dans un tête-à-tête , il a bien fallu qu'elle arrivât à la conférence , et , tremblante , émue , le cœur palpitant, la figure contractée, elle attend, silencieuse, avec anxiété, la première parole, que madame Vregniaux semble elle-même ne pouvoir articuler. Victor les regarde toutes deux avec étonnement, avec une secrète ter-
reur , ne devinant pas à quoi peut aboutir cette espèce de solennité muette.
Dès le premier mot , il comprit tout , cependant. Se levant avec transport , pressant Sophie entre ses bras : — Ah ! tu ne peux donc plus être à un autre qu'à moi ! s'écriat-il ; je suis ton époux ! oui , ton époux ! et ton père, existât-il encore, n'oserait luimême me refuser ce titre !
— Taisez-vous , Victor , taisez-vous ! dit Sophie en lui posant sa main sur la bouche , et se jetant ensuite sur le sein de madame Vergniaux, pour y cacher sa rougeur : — Ne voyez-vous donc pas que je suis déshonorée, que le nom que je porte est flétri ! Ah ! maintenant, puisse ma mère ne jamais recouvrer la raison ! elle mourrait de ma honte !
Après avoir levé les yeux vers Victor, touchée de l'effet que ses paroles venaient de
SSO ANTOINE.
produire sur lui , elle lui tendit la main . et redressant noblement la tête : — «N'interprétez pas à mal les mots échappés à ma douleur en songeant à ma mère, mon ami. Je ne me sens pas avilie parce que je vous ai appartenu; Dieu siat que notre faute ne vient pas de nous ! mais les hommes , comment me jugeront-ils? Puis , avec un sourire calme , elle ajouta : — Oui , je suis votre femme ; j'ignore dans combien de temps je pourrai me glorifier de ce titre , mais je ne peux plus porter un autre nom que le vôtre , et je m'en sens heureuse aussi. Ecoutez-moi pourtant : Nous sommes encore trop jeunes tous deux pour disposer de notre sort. Votre père vous a repoussé de sa maison à cause de moi , sans doute , quoique vous en ayez dit ; moins que jamais il ne consentira à ce mariage. Moi, jusqu'à ce jour, que j'appelle de tous mes désirs , je ne veux point afficher ma honte aux yeux du monde ! Ma-
dame VergniauX , ma bienfaitrice , s'est engagée à m aider à la cacher. Je compte sur son amitié , sur son dévouement , sur sa discrétion ! J'ai besoin aussi de compter sur la vôtre! Jurez-moi donc , Victor, que, quoiqu'il arrive , vous ne révélerez jamais ce secret, qui m'appartient encore plus qu'à vous. Jurez-le-moi par votre mère ; c'est au nom de la mienne que je vous le demande.
Victor le jura.
Un mois s'écoula tout entier, durant lequel leur niutuel amour sembla s'augmenter encore de toutes les traverses qu'il leur fallut subir ensemble. La disette régnait alors dans Paris ; Sophie était sans ouvrage , et les rentrées d'argent devenaient de plus en plus rares et difficiles. Malgré le dévouement et la générosité de madame Vergniaux , que
de fois le besoin se fit sentir à eux ! Ils manquaient souvent de pain, et le peu qu'ils obtenaient pour leur nourriture, ne devaientils pas le partager encore avec l'hôte mystérieux de la mansarde ?
Victor, logé dans une petite maison garnie des environs, après avoir épuisé les faibles ressources résultant de la vente de sa montre et de quelques bijoux restés en sa possession, cherchait en vain un emploi dont le modique revenu pût adoucir pour eux la rigueur du temps.
De courber la tête devant les exigences de son père , son orgueil obstiné s'y refusait.
Cependant , quoique plus que jamais il vécût près de Sophie, quoique le lien qui les enchaînait l'un à l'autre lui semblât de jour en jour plus doux et plus saint, il ne retrouvait point en lui ce bonheur si pur
qu'il avait connu naguère. — Le souvenir de sa mère se réveillait-il plus poignant quand son autre appui naturel lui manquait? Son cœur saignait toujours de cette plaie, si lente à se cicatriser, mais ses ennuis étaient d'une autre nature. — La gêne dans laquelle ils se trouvaient énervait-elle son courage? A son âge , on ne croit pas à la durée de la misère ; on croit à la durée de l'amour, et l'un console si fticilement de l'autre ! Mais , avec le souvenir des derniers adieux de son père , ce qui jetait le plus de trouble dans son ame , c'était l'incessante tristesse de Sophie.
Depuis quelque temps , malgré ses efforts pour sourire et pour se donner l'apparence du calme , elle éprouvait un découragement complet. Sa faute , quelque involontaire qu'elle eût été , pesait sur elle ; son innocence avait des remords. Songeant à sa
blanche couronne flétrie , elle ne se croyait plus sous la protection des anges , et son imagination frappée rêvait tous les malheurs. Elle ne voyait dans l'avenir que honte et désastres ! d'affreux pressentimens la préoccupaient , et quand , pour les chasser, appelant à son secours ses instincts les plus doux, elle parlait de son amour à celui qu'elle aimait tant , son regard , en exprimant la tendresse , se mouillait tout-à-coup, et des pleurs tombaient sur sa joue qui souriait encore. Oh ! ces cruels pressentimens dataient de loin pour elle! ils s'étaient déjà révélés dans le serment exigé de Victor, serment que Sophie lui faisait renouveler chaque jour.
Le digne vieillard, logé près d'elle et par elle, se croyant, à tort, l'unique cause de ses inquiétudes, avait, à plusieurs reprises , voulu porter ailleurs le péril qu'il
traînait à sa suite ; Sophie l'avait retenu par ses prières , et le proscrit était resté son hôte. INÏais si elle se plaisait avec tant d'insouciance à braver le danger, Victor devait le craindre pour elle. Il trouva pour le prêtre un asile non moins siir que la mansarde ; dès le lendemain , il devait l'y conduire.
Cette nuit même, Sophie venait de s'endormir au milieu de ses pensées pénibles. Son sommeil s'enchaînait à la veille sans les interrompre , car un songe les continuait pour elle ; seulement la réalité semblait succéder à la prévision ; les nuages de son esprit prenaient une forme sous ses yeux ; ses pensées devenaient des fantômes. Elle était mère d'un fils, d'un fils ressemblant à Victor. Etonnée de ce nouvel amour, si fort, si entier, ton t-à -coup développé en elle, oubliant ce qu'elle avait tant redouté, ne songeant
plus ni à la honte, ni aux opinions du monde, dans l'impérieux élan de sa maternité, elle aurait voulu proclamer à la face de tous ce qui maintenant faisait la joie et l'espoir de sa vie ! Mais son rêve prenait soudainement un autre caractère : un bruit terrible éclatait près d'elle : c'était sa famille toute entière ameutée contre son bonheur. On voulait lui arracher son enfant. Elle l'entourait de ses bras, le couvrait de son amour, le cachait dans son sein, dans son cœur. On la poursuivait ; on marchait en tumulte dans son escalier; elle se barricadait. Avec des cris redoublés on frappait à sa porte , en menaçant de l'enfoncer : ah ! qu'elle se gardait bien d'ouvrir ! Elle cherchait une issue pour fuir avec son fardeau, son trésor, son bonheur. Cette issue, elle venait de la trouver, quand sa mère se présente à sa vue et lui barre le passage.
De saisissement, Sophie s'éveille ; le songe
s'évanouit, tout disparaît, enfant et mère; mais les cris se font toujours entendre , on frappe à la porte, comme dans son rêve; des trépignemens, des juremens forcenés ébranlent la mansarde, et elle n'est pas encore sortie de cet état mixte, de cet engourdissement qui n'est ni la veille ni le sommeil, qu'une voix , dominant toutes les autres , crie : — Pour la dernière fois, ouvrez, au nom de la loi ! C'était une visite domiciliaire.
On surprit le prêtre chez Sophie. Celui-ci, pour ne pas entraîner dans sa perte cette noble fille qui l'avait si courageusement abrité, essaya , au prix d'un mensonge , de prouver qu'elle ne connaissait ni sa quahté de prêtre, ni son arrêt de proscription.
— A quel litre, monsieur, vous aurais-je donc reçu ici? interrompit Sophie, avec un soulèvement de pudeur blessée. Et elle ne
s'occupa plus qu'à se dérober, autant que possible, aux regards hardis des hommes qui l'entouraient.
On les emmena tous deux.
Comme elle quittait sa mansarde au milieu de ce hideux cortège, une autre femme y arrivait, pâle, échevelée, frissonnante :
-- Madame Vergiiiaux ma mère! lui
cria Sophie.
— Je vous le jure! répondit la jeune femme.
On ne leur laissa pas le temps d'en dire davantage ; mais ces deux nobles cœurs s'étaient compris.
Pourquoi prolongerais-je inutilement ces scènes de désolation, si communes alors? Le prêtre ne fut même pas mis en jugement ;
on constata son identité ; cela suffît. Quant à mademoiselle de Montle\Tault , elle parut devant un tribunal pour la forme ; elle fut accusée et condamnée, voilà tout. Comme l'avait si bien dit Coutlion, l'innocence n'a pas besoin de défenseur !
Croirait-on qu'au nombre des griefs articulés contre elle fut celui d'avoir conspiré avec le vieillard découvert dans la mansarde ? Les pièces de conviction étaient les deux pelotes , ouvrage de sa mère, et sur lesquelles les initiales des noms de mademoiselle de Montlevrault se trouvaient peintes sous une broderie à jour. Fouquier-Tinville eut soin d'en intervertir l'ordre naturel pour y trouver un rébus à guillotine.
— S. M. L. R. — Cela signifie évidemment , dit-il : Sa Majesté Le Roi. Donc elle conspirait !
Sophie sourit sans daigner répondre.
Dans la même séance on jugeait également la vieille maréchale de Mouchy, octogénaire, et de même accusée de conspiration.
— Mais la ci-devant est tout-à-fait sourde depuis quinze ans ! objecta un juré à dix-huit fi'ancs par jour.
— Eh bien ! admettez qu'elle a conspiré sourdement , répondit Fouquier - Tinville. Époque monstrueuse !
Au moment oiî l'arrêt de mademoiselle de Montlevrault fut prononcé, un cri horrible, un cri déchirant, inarticulé, retentit dans la salle. Tous les regards se tournèrent un instant vers l'endroit d'oii il était parti, et l'on vit un individu , aux formes herculéennes, emportant un jeune homme, qui se débattait convulsivement dans ses bras.
Ce jeune homme, c'est Victor. Il est venu assister à cette séance ; il y est venu, attendant, dès la pointe du jour, à la porte du tribunal pour y trouver place; ne conservant guère d'autre espoir que celui de mourir avec Sophie, de la suivre jusqu'à l'échafaud, et de n'être séparé d'elle que par le bourreau. Pour la réussite de ce projet, son plan était simple et de facile exécution. Quand la sentence de Sophie fut prononcée, il se leva au milieu des assistans, et le cri de : Vive le Roi ! allait s'échapper de sa poitrine, lorsque Vergniaux, assis derrière lui, et qui avait deviné son dessein, lui comprimant tout-à-coup la bouche, l'enleva palpitant, délirant, poussant ce cri rauque et confus dont un instant le public du tribunal révolutionnaire avait paru plus ému que de toutes les condamnations qu'il venait d'entendre.
Tandis que le brave patriote de la section
de Mutius-Scévola signalait ainsi son naturel charitable et dévoué, madame Vergniaux se disposait aussi à agir de son côté.
Et pendant ce temps de si rudes épreuves pour son fils, que faisait, qu'avait fait Antoine ? Vous allez l'apprendi^e.
Dès que Victor , chassé par lui , l'eut quitté , Antoine , jouant sa \ie , abandonna la retraite où , depuis la mort de sa femme, il se tenait caché. Il alla devant lui, partout, en pleine rue ; il visita ses anciennes connaissances , les partisans mêmes du tribun , ses confidens les plus intimes. Hélas ! il le comprit alors , il s'était long-temps caché pour rien , et Robespierre avait été généreux.
N'entendant plus parler de Victor, dans son isolement, dans son désespoir, les idées les plus sombres, les besoins les plus horribles lui vinrent au cœur. Cette fille qu'il dé-
testait, il était parfois violenté d'un affreux désir d'aller la poignarder. Une seule crainte le retenait : la haine de son fils ! Victor la prétendait issue de noble race; et quoique Antoine eût d'abord refusé de croire à cette noblesse d'origine pour une misérable ouvrière, il sentait fermenter de nouveau contre toute la caste son vieux levain révolutionnaire. Cette politique de sang, qu'il n'avait d'abord approuvée que forcément, plus par peur que par conviction, il l'adopta, il la comprit ! c'était matière à émotions, et il en voulait !
Il retourna dans les clubs, y applaudit aux projets les plus atroces , aux discours les plus incendiaires. Arrivé tard dans la lice , quand déjà le public de Grève, blasé par la fréquence et la longueur du spectacle, commençait à se rassasier, et s'endormait aux exécutions , il voulut aussi , lui , à son
tour, s'enivrer de ces excès de la force ; il voulut visiter les cachots de la Conciercjerie, descendre dans cet enfer de la vertu, y insulter aux souffrances, y entendre cette harmonie de sanglots et de murmures, se trouver sur le passage des condamnés, battre des mains à l'échafaud, approcher ses lèvres delà coupe sanglante, et prendre enfin sa part de ces joies épouvantables !
Au milieu de ce délire de cannibale , une idée se fit jour dans son esprit; idée de meurtre, qui grandit d'instant en instant, et s'empara bientôt impérieusement de toutes ses volontés ! Il pouvait cacher sa vengeance sous la grande vengeance populaire , frapper avec le glaive de la loi , et , se tenant à l'écart, savourer en paix son œuvre de mort, sans en porter la responsabilité aux yeux des hommes !
Ce vieillard que Sophie reçoit chez elle à
la dérobée, se dit-il, qu'elle héberge la nuit... ce n'est pas un galant , prétend Victor. Cette hospitalité, vile en apparence seulement, relève encore sa maîtresse dans son estime ! C'est donc un homme qu'elle cache ! Un émigré , sans doute ! Eh bien , malheur à Sophie ! Elle a enfreint la loi de la nation , que la nation la frappe ! Son crime est ignoré. Mais un dénonciateur se présentera.
Ce dénonciateur, ce fut lui !
Oui , la cause première de l'arrestation , de la condamnation de Sophie, c'est Antoine, Antoine , '^i long-temps doué des meilleurs instincts de la nature !
Oui , dans cette grande lutte révolutionnaire qui semble menacer les têtes les plus hautes comme les plus hautes fortunes, dans ce combat à mort de tous les intérêts les uns contre les autres, il s'attaque à un seul ad-
versaire; cet adversaire, c'est une jeune fille, pauvre et sans appui; cette jeune fille, elle est le seul espoir d'une mère malade et d'un vieillard proscrit. Que lui importe, à lui Pelle lui a Tolé son fils ! N'est-ce pas là le seul moyen de le reconquérir ! Quand Victor aura pleuré sa maîtresse , il sera bien forcé de revenir à son père ! A son père, qu'il ne pourra soupçonner de rien ; car sa délation , il l'a faite à l'ombre, il ne l'a pas signée !
Le jour du jugement de mademoiselle de Montlevrault, il était chez lui, toujours seul, livré aux luttes désordonnées de ses haines et de sa conscience, lorsqu'on fiv^ppe à sa porte. Il ouvre; c'était Maximilien. Antoine resta stupéfait.
— As-tu donc cru qu'on ne te trouverait point ici? Depuis long-temps je connais ta nouvelle demeure ; mais rien ne me pressait
de l'y faille visite. Aujourd'hui , je viens te rendre compte du résultat de ta dénonciation au comité de sûreté générale.
— Ma dénonciation!... dit Antoine tout troublé.
— Ne nie pas! interrompit l'autre; j'ai reconnu ton écriture , et je sais tes motifs.
Antoine baissa la tête et garda le silence.
— Antoine , reprit Maximilien en se croisant les bras, et se tenant debout devant lui dans une attitude dédaigneuse : — Sophie et le pauvre prêtre ont été marqués aujourd'hui pour l'échafaud.
— Comment ! le prêtre ! s'écria Antoine.
— Ne le savais-tu point? c'est un prêtre que tu as tué ! Un prêtre ! entends- tu?. . . Quant à la jeune fille, j'ai une mauvaise nouvelle à te donner.
368 ANTOIKE.
Antoine le regarda avec étonnement. Une dérision amère éclatait dans les yeux de Maximilien : — Oui, poursuivit-il, mauvaise nouvelle pour toi : de ce côté, tu as manqué ton coup ; elle n'a point été guillotinée ! C'est fâcheux, n'est-ce pas? car il est possible qu'elle en réchappe , malgré sa condamnation.
Atterré, confondu, Antoine restait toujours immobile et muet sous son regard sarcastique •■, il lui semblait être abusé par un songe. Condamnée et sauvée ! Il ne pouvait comprendre.
Robespierre fit quelque temps attendre l'explication, puis il ajouta : ;- Après la condamnation de cette jeune fille, une femme, la femme d'un brave patriote nommé Vergniaux, est venue me trouver au comité de salut pubHc, et a déclaré , sur son honneur.
que mademoiselle de Mont-levrault est enceinte. Elle a nommé ton fils, et j'ai ordonné qu'on suspendît l'exécution de l'arrêt ; car la loi ne peut frapper l'enfant avec la mère. Quelques mois lui restent donc à vivre , et dans quelques mois sait-on ce qui arrivera ? Je te plains ; pour ton début , c'était bien commencer ! un prêtre , une jeune fille , un enfant !
Antoine était tombé bien bas, puisque celui dont la poignante ironie venait ainsi le rappeler au sentiment de la morale et de l'humanité, c'était Robespierre ! — Ton fils estil ici? lui dit-il ensuite.
— Non.
— Eh bien! crois-moi, Antoine, quand lu le verras, hâte-toi de l'instruire de ce que je viens det'apprencbe. Dis-lui que sa maîtresse existe encore; car il était au tribunal , il a
entendu la sentence ; il ignore le reste. Voilà ce que j'avais à lui dire ; car c'est pour lui que je suis venu. Quant à toi, écoute. J'ai porté le deuil dans bien des familles , c'est vrai -, mais, quoi que tu en aies dit, ce ne fut jamais par un sentiment personnel ni par esprit de haine et de vengeance. Sur cette brèche oiije me tiens encore, j'ai combattu au grand jour, moi ! exposant ma tête en faisant tomber celle des autres ! Antoine , tu es des nôtres maintenant ; seulement, tu t'es servi du couteau de la guillotine pour tes affaires de femille. Tu es un homme de sang aussi, et si tu n'en as pas versé de quoi soûler un tigre, c'est qu'il n'en faut pas tant pour un homme que pour un peuple ! Tu n'en voulais boire qu'àtasoif !... OuijCarcen'estqueta soif que tu as consultée, et, sans prendre souci de l'intérêt national, tu n'as cherché qu'à t'affranchir d'un obstacle , d'une gêne ! Et tu t'es caché pour fi apper ! convoitant le prix du
combat sans en vouloir courir les périls ! Ah ! cette fois , je puis te renvoyer l'insulte , et avec plus de raisons que tu n'en avais à m'opposer, à mon tour, je te déclare un lâche, un assassin, et je te méprise î Adieu !
Antoine ne répondit point un mot ; il n'avait point un mot à répondre !
Accablé, anéanti, il resta sur la chaise oii il était tombé. Ce qu'il venait d'ouïr, ce qu'il venait d'apprendre, bouleversait ses esprits! — H est donc vrai ! c'est un prêtre que j'ai tué ! O ma mère ! était-ce là ce qui devait résulter du fruit de tes leçons? J'ai à jamais chargé mon ame du poids de la malédiction de Dieu , et mon but n'est pas atteint!
Il resta long-temps ensuite dans une espèce de torpeur. Quand il revint à lui, quand il commença à rallier ses idées en désordre,
il était encore là, abattu, pantelant, sur sa chaise, dans la même position où l'avait laissé le départ de Maximilien. Son malheur allait encore s'accroître, non seulement de ses remords, mais d'un nouveau désastre, du dernier !
Ses idées éclaircies, il put nettement sonder l'abîme sans issue dans lequel il s'était enfermé. Un cri d'angoisse sortit, malgré lui , de ses entrailles, comme s'il venait inopinément de prendre connaissance de sa position , comme s'il venait de sentir l'empreinte ineffaçable du fer chaud, et que son crime se fût imprimé brûlant sur son front! Il se levait, marchait à grands pas dans sa chambre, gémissant , se débattant sous les secousses de sa conscience; et cependant, au sein même de ses remords, un regret contrastant s'élevait en lui : c'était de n'avoir pu réussir complètement, de n'avoir à
se reprocher qu'une mort ! de s'être à jamais déshonoré à ses propres yeux, et sans résultat! d'avoir mis les pieds dans cette arène sanglante, de s'y être maculé, et sans atteindre le but! Maximilien avait eu raison quand il lui avait dit : — Tu es des nôtres maintenant ! Oui , si son forfait eût été plus grand , plus complet , il lui eût moins pesé! Il aurait eu du moins une consolation , la vengeance !
Se rappelant ensuite que cette malheureuse fdle portait en elle du sang de son sang , la pitié revenait à son tour lui battre au cœur. — Elle en réchappera, se disait-il; il l'épousera ; il le doit; oui, il le doit! Ne me l'a-t-il pas déclaré lui-même ? et je ne l'ai pas compris ! Je n'ai pas compris dans ses emportemens d'amour les premiers élans de sa paternité ! Aveugle que j'étais! Dans notre obstination mutuelle , c'étaient deux pères ,
deux pères forcenés, qui luttaient alors l'un contre l'autre! J'ai été vaincu; tant mieux! lis peuvent encore être heureux... heureux ensemble! Mais me faudra-t-il donc vivre vis-à-vis d'elle ? Comment oserai-je la regarder?... Je ne le pourrai jamais ! Elle l'emporte ! Victor n'est plus à moi; il est à elle !
En proie à toutes ces fluctuations de haine, de remords, de désespoir, pour chasser de sa tête ce martellement douloureux, horrible , dont il était obsédé , il venait de l'appuyer contre les froides ferrures de sa fenêtre, espérant y trouver un soulagement , quand il vit son fils, oui, son fds lui-même , traverser la cour.
Cette fois, à sa vue, il ne ressentit point un de ces élancemens de tendresse qui l'avaient assailli naguère. Son retour lui avait trop coûté ! Le souvenir du pauvre prêtre se
plaçait entre eux ! D'ailleurs , dans quelles dispositions Victor revenait-il à lui? — S'il a rencontré Maximilien, s'il sait tout, c'est la guerre qu'il m'apporte , c'est le reproche à la bouche qu'il va m'aborder! Quels moyens de défense opposerai-je? Le mensonge? Oui, je nierai, je prendrai Dieu à témoin de mon innocence ! Je serai faux, vil, parjure ! mais enfin je ne veux pas que mon fils me maudisse !
Tandis que ces pensées rapides se croisent dans son cerveau et le déchirent, comme si chacune d'elles était un dard, Victor entre, l'air abattu, le front baissé. Après avoir fait quelques pas , il tombe sur ses genoux devant Antoine, et croisant ses mains d'un air suppliant : — Pardon , pardon , mon père ! s'écrie-t-il.
Antoine aurait voulu alors l'attirer dans ses bras, le serrer sur son cœur, le baigner
de ses larmes ; mais les démons réunis de l'orgueil, de la jalousie, de la peur, le retinrent. Il craignit qu'il ne lût son crime dans l'excès de sa tendresse, et il se disait à luimême : — Le voilà ! il revient fparce qu'il la croit morte ! parce que , ses ressources épuisées, il n'a plus que moi pom' soutien. Ce n'est point le regret de m'a voir offensé , de m'avoir abandonné , qui le ramène ; c'est l'isolement, c'est la misère, sans doute ! Bientôt il saura qu'elle vit encore ; toutes ses pensées d'amour ne seront plus que pour elle!
Après l'avoir considéré un instant d'un œil sec, dans sa posture humble : — Je ne crois point à votre soumission, lui dit-il d'un air irrité. Vous avez le cœur ingrat , vous l'aurez toujours. Votre conduite envers moi fut cruelle ; vous m'avez fui , en m'arracha nt ma dernière espérance ! Cependant que vous
avais-je fait? Je vous avais trop aimé ! Relevez-vous !
— Je ne me relèverai point, lui répondit Victor d'une voix faible et tremblante, que vous ne m'ayez pardonné !
— Vous pardonner ! pensez - vous donc d'un mot me faire oublier mes droits méconnus, bravés par vous? Parce que je vous ai dit : Vous ne mettrez les pieds ici qu'après y avoir fait amende honorable, les genoux en terre, vous croyez qu'il suffira de la comédie d'un instant pour me désarmer!
C'est avec le temps seulement que vous pourrez reconquérir cette affection si vive que je ressentais pour vous et que vous avez repoussée.
— Avec le temps ! interrompt son fils d'une voix désolée ; mais je ne puis attendi^e ! Au
nom du ciel, au nom de ma mère, par pitié, grâce! pardon!
— Êtes-vous donc si impatient de me quitter encore ? réplique Antoine, sans deviner le sens de ses paroles. — Soyez tranquille, vous aurez bientôt tout le loisir, sans doute, de revoir votre maîtresse, de lepouser ! Je consens à tout !
Victor pousse un sanglot déchirant, porte ses deux mains à sa figure, et ses larmes se font jour à travers ses doigts; puis il vacille sur ses genoux, et, en cherchant, pour se soutenir, un point d'appui sur le plancher, il découvre tout -à- coup son visage empreint d'une pâleur livide.
Un horrible soupçon traverse l'esprit d'Antoine. Il se précipite vers lui, le relève, le place sur un fauteuil. Victor croise de nouveau les mains, essayant de tourner vers
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son père 'son regard implorant ; mais ses yeux s'agitent convulsivement dans leur orbite sans pouvoir s'arrêter.
— Malheureux ! qu'as-tu fait ? Mais elle vit ! elle vit ! te dis-je.
— Non ! elle est morte ! et moi, je n'ai pas voulu lui survivre... je me suis empoisonné. Pardon, mon père!
Terrassé par ce dernier coup de foudre, délirant, éperdu, à son tour, Antoine tombe à genoux devant lui : — Pardon, mon Victor, mon fils bien aimé, pardon ! Et, balbutiant à travers ses cris : Au secours ! grâce ! pitié ! il étreignait les pieds de son fils contre sa poitrine , il arrosait ses mains de ses larmes. Soudain, ses mains, il les sent se refroidir; son corps se raidit, sa tête se renverse, ses yeux se ferment. Il le crut mort ! — Misérable ! s'écria-t-il dans un transport
frénétique, c'est Dieu qui me châtie ! Infâme dénonciateur ! voilà mon ouvrage ! En voulant perdre 'cette fille, ce n'est pas seulement un prêtre que j'ai assassiné, c'est mon fils !
Dans ce moment, les mains qu'il tenait lui échappèrent ; Victor releva la tête, se redressa sur les appuis du fauteuil , et fixant sur son père un regard épouvantable : — C'est donc vous ! . . . lui dit-il ; quoi ! c'est vous qui avez tué Sophie? et le prêtre ! ce prêtre ! ce saint homme qui risqua sa vie pour donner à ma mère les dernières consolations ! qui reçut son dernier soupir ! Ah !.. .
Ses bras se détendirent ; il reprit sur le siège sa position première; seulement son regard demeura fixé sur celui de son père ; ses lèvres s'agitaient comme s'il eût encore voulu parler; et lui, lui, Antoine, frappé de
Stupeur, frissonnant, immobile, assis sur ses talons, en proie à une horrible fascination , il ne pouvait détourner ses yeux des yeux de son fils; il voulait parler , il voulait nier son crime , l'atténuer du moins , en lui révélant tout-à-fait le sort de Sophie ; mais n'était-ce pas ajouter à sa souffrance? Victor mourait pour la rejoindre! Fallait-il donc lui dire que sa mort le séparait d'elle ? Antoine sentait sa raison se perdre; les mots ne venaient plus à sa bouche ; il ne pouvait que murmurer confusément des sons inarticulés. Enfin, la voix lui revint : — Grâce, pardon! mon fils... Me pardonnes -tu?
Victor ne répondit point , sinon par un failile mouvement de recul imprimé à son fauteuil, comme pour essayer de s'éloigner de lui.
Poussant des cris désordonnés, convulsifs, râlant la douleur et le remords, Antoine se
prosterna devant lui, suppliant, misérable , en détresse; il couvrit ses pieds de baisers et de larmes ; et quand il releva son front , aussi pâle que celui de son fils, quand il implora sa pitié , les mains jointes et la poitrine haletante , même silence, même regard! — Victor! cest l'excès de ma tendresse pour toi qui me fit coupable ! Dis que tu ne me maudis point ! Si tu ne peux parler, ah ! du moins un signe , un dernier signe d'affection... d'indulgence ! Dis-moi : — Mon père ! Déplisse un instant ton front, apaise ton regard! Prions Dieu ensemble, Victor !
Pas une parole, pas un geste !
Antoine pressa ses mains dans ses mains, il posa ses lèvres contre les lèvres du mourant.
Rien ne lui répondit !
C'est ainsi que Victor mourut, avec son
même regard impitoyable ; et quand il fut mort, son œil éteint resta ouvert encore sur son père , comme s'il eût craint par un seul mouvement de sa paupière de lui faire croire au pardon !