ACTE PHEMIER
La tendre amitié que je porte à Doreuil et à sa sœur m'y autorise. Je ne serais pas éloignée de penser qu'Hélène, à son insu d'ailleurs, j'en suis convaincue, a pour vous un sentiment plus profond que vous ne croyez.
RENÉ
Vous parlez sérieusement, madame ?
Très sérieusement. Observez-la, vous verrez !
RENÉ
Ce serait dommage.
Pourquoi?
RENÉ
Parce que... parce que je serais désolé de lui être la cause d'un chagrin, même léger... J'ai pour elle une vive amitié, mais je la vois toujours la petite fille d'autrefois et je ne la verrai jamais autrement. Hélène est une charmante gamine; elle sera toujours pour moi une gamine, jamais une femme.
Alors, croyez-moi, soyez prudent. Vous m'excusez de me permettre de vous donner un conseil de cette nature.
RENÉ
Je vous en suis très* reconnaissant. Au fond, on devrait toujours être très prudent avec les jeunes filles- On ne sait jamais ce qu'elles s'imaginent. Elles ont tant d'imagination ! Et puis, ce sont des êtres si bizarres, et un homme qui a un peu vécu est si loin d'elles !
Personne ne peut deviner dans une jeune fille la femme qu'elle pourra être,... tandis que, dans un jeune homme, il y a déjà tout entier Thomme qu'il sera.
RENÉ
C'est la raison pour laquelle tant de ménages sont malheureux.
Hélas I oui. On va toujours un peu à l'aventure.
RENÉ
Et l'aventure ne réussit pas toujours.
ANTOINETTE Presque jamais. (Un léger silence.)
RENÉ
Si Doreuil était sage, il marierait bientôt Hélène. Notre ami est un ami incomparable; ce n'est peut-être pas le modèle des tuteurs.
Je crains que non. Mais ce n'est pas une raison pour donner Hélène au premier venu. Le remède pourrait être pire que le mal. Si ma supposition est fondée, Hélène éconduira tous les jeunes gens qu'on lui présentera, et ni vous ni moi ne pourrons l'en blâmer.
RENÉ
Si votre supposition est fondée ! J'espère toujours qu'elle ne l'est pas.
Tenez ! de temps à autre, jetez un coup d'oeil à droite. Vous verrez le regard qu'Hélène lance de notre côté.
ACTi-: i'i!i;.Mii;i! ijl>
Elle est jalouse, iiiconscieinrnent. VA\q m'en veut de vous garder si longtemps. Nous Tinquiétons.
RENÉ, examinant Hélène à la dérobée.
Par exemple!
Prenez garde ! Elle va s'apercevoir que vous la surveillez. Avez-vous remarqué ?
RENÉ
Oui.
Eh bien ?
RENÉ
Ce n'est peut-être que de la curiosité.
ANTOINETTE, gravement.
Allez ! Je m'y connais. C'est de la curiosité qui soutïre.
RENÉ, la regardant avec émotion.
Vous avez peut-être raison.
.J'ai raison. — Pourquoi souriez-vous?
RENÉ
Un souvenir I Tout à l'heure, à cette même place, Hélène m'a interrogé, questionné... à votre sujet.
ANTOINETTE, surprise.
A mon sujet?
RENÉ
Oui. Elle tenait beaucoup à savoir l'impression que vous aviez laite sur moi.
Vous voyez ! Elle redoutait qu'elle ne fût bonne ! Pauvre petite ! Comme si je pouvais lutteravec ses vingt ans!
RENÉ, vivement.
Ne dites pas cela !
ANTOINETTE, très simplement.
Pourquoi ? Je le pense.
RENÉ
Je suis certain que vous le pensez, mais je suis certain aussi que vous avez tort de le penser.
Non. Je connais ma vie. Je sais quel est mon pouvoir de séduction. Ne protestez pas par politesse, vous ne me convaincriez pas.
RENÉ, plus ému.
Ce n'était pas seulement par politesse que je protestais. (Un silence.)
ANTOINETTE, un peu gênée.
Et si je vous demandais ce que vous avez répondu à Hélène, vous nhésiteriez pas à me dire la vérité ?
RENÉ
Je vous la dirais en toute franchise et en toute confusion.
ANTOINETTE, un peu gênée.
Ah ! il paraît que limpression n'était pas à mon avantage. (Un silence.;
RENÉ
C'est trop dire. L'impression n'était pas, voilà tout. Je vous avais aperçue un instant; cela ne m'avait pas
ACTi: PREMIEH 01
sufli, je l'avoue infj^énunieiii, pour vous apprécier... je n'ai jamais su deviuer.
Et maintenant?
RENÉ, piesciuc 6 liii-mOme.
Maintenant? Je sais pourquoi je ne voulais pas venir ici aujourd'hui.
ANTOINETTE, avec émotion.
Ah ! fUn temps.) (Presque douloureusement.) Il ne faut paS
chercher à me plaire.
RENÉ
Pourquoi ?
Je vous en prie.
RENÉ
Pardonnez-moi. Jai sans doute été maladroit.
ANTOINETTE, vivement.
Non. C'est moi qui ne suis pas heureuse. Ce n'est pas cela que je voulais dire... c'est. . . je ne sais plus ce que je voulais dire... Je pense qu'il ne faut pas inquiéter Hélène davantage. Revenons, voulez-vous?
RENÉ
Un moment encore. . . Vous savez quelle a été ma vie jusqu'à ce jour. Je suis très seul aujourd'hui... Je vous assure que vous seriez généreuse en me permettant d'espérer que votre amitié...
Oh ! mon amitié!...
RENÉ
J'en ai besoin comme d'un secours.
t):2 ANTOlîVETTE SABRIER
Je crois que je vous la donnerai... Et maintenant, il faut que je vous renvoie... On revient.
RENÉ
Merci.
Ne me remerciez pas. J'ai peut-être autant besoin de votre amitié que vous de la mienne.
RENÉ, à mi-voix .
Malgré Doreuil?
ANTOINETTE, plus bas encore.
Malgré.
A ce moment, Jamagne passe avec deux femmes. AntoineUe le voit l'évite et se joint à un autre groupe.