‹ Antoinette Sabrier. L'enfant chérieChapitre 5 sur 111 · SCÈNE V ANTOINETTE, DOREUIL · texte numérisé non relu

SCÈNE V ANTOINETTE, DOREUIL

DOREUIL

Vous me cherchiez.

ANTOINETTE, très agitée.

Oui.

DOREUIL

Qu'avez-vous? Vous paraissez très émue.

.J'ai...Ahl mon pauvre ami ! Quelle vie! Quel métier ! Tenez ! si je n'étais pas en ce moment en représentation, si je ne me devais pas à tous ces gens qui nous détestent, Germain et moi, je me sauverais dans ma chambre et j'y sangloterais.

DOREUIL

Mais que vous est-il arrivé ? Parlez vite, je vous en prie.

Oh ! rien ! .Je suis ridiculement nerveuse, aujourd'hui, voilà tout. .J'avais besoin de voir un ami. .Je me sens déjà mieux.

24 ANTOINETTE SARRIER

DOREUIL

Dites-moi la vérité tout de même.

A quoi bon ?... Puisque c est fini.

DOREUIL

Je vous en prie. Pour me tranquilliser.

Vous êtes jaloux ?

Moi... jaloux de vous., je voudrais bien. Cela prouverait que vous m'en avez donné le droit.

Et si je vous en avais donné le droit, où serions-nous maintenant? Vous savez bien, mon vieil ami, que je n'aurais pas continué à vivre avec Germain et que j'aurais fait ma vie avec vous. Où serions-nous, dites, et surtout où en serions-nous? Vous me détesteriez peut-être, et moi... Heureusement, si j'ai beaucoup d'amitié pour vous, je ne vous ai jamais assez aimé pour commettre une pareille folie. Oh! oui, heureusement.

DOREUIL

Voilà un « heureusement » qui résume tout le malheur de ma vie.

Vous osez dire cela quand nous sommes les amis que nous sommes.

DOREUIL

Ce n'est pas la même chose.

Ac.ii; i'hi:mii:i{ 25

AN roiNi; TTI-:

Non, mais c'est plus sur.

DOREUIL

Sans doute, c'est quelque chose, la sécurité ; ça n'est pas beaucoup.

Ne dites pas de mal de notre amitié. Vous seriez un ingrat, (/est encore ce que nous aurons eu de meilleur dans notre vie tous les deux.

DOREUIL

C'est vrai, mais on peut savourer la douceur de l'automne et regretter de n'avoir pas connu la splendeur de l'été. Mon été a été pluvieux.

Et le mien ? — Au moins, vous, vous ne vivez pas avec un être qui vous aime — oh I d'un amour spécial, d'un amour qui n'a pas de temps à perdre et ne fait pas de phrases, d'un amour solide et dru, établi comme une affaire — mais qui vous aime tout de même et trop, puisque c'est plus qu'on ne voudrait. Je changerais mon sort contre le vôtre, allez.

DOREUIL

Et vous auriez raison. Le mien est enviable. Je vous aime depuis toujours et je vous aimerai toujours.

Doreuil !

DOREUIL

Ma seule consolation est \de vous le dire. Laissez-lamoi.

Si Ton nous entendait!

2() AISTOINETTi: SABRIEK

Votre réputation n'aurait rien à y perdre. Il faut en prendre votre parti. Pour les trois quarts de cesgens-là, il n'y a pas à y revenir, vous êtes ma maîtresse.

ANTOINETTE, riant.

Ah ! bien. Et pour le dernier quart?

DOREUIL

Je suis votre amant.

ANTOINETTE, riant.

C'est parfait. Il ne nous reste plus...

DOREUIL

Qu'à leur donner raison.

Comment donc? mais tout de suite, si le cœur vous en dit. Allons, je me sauve... vous voyez, je suis gaie, maintenant, grâce à vous... Ah 1 je vous aime bien, mon cher Doreuil.

DOREUIL

Oui... oui. . . Ne nous attendrissons pas. (ii la retient.) Un instant. Pourquoi triste tout à l'heure? Vous ne me l'avez toujours pas dit. Allons, pas de cachoteries ! Je vous en prie ?

Non, cela mest pénible.

DOREUIL

Comme vous voudrez. Mais votre silence me laissera dans une inquiétude.

ACTI-: PHEMIEIl '21

Ail !... Kli bien, voilà... je venais (l'être... je venais d'avoir une conversation avec .laniagne...

DOREUIL

Encore !

Une conversation-flirt, si l'on peut appeler cela du flirt. Jamagne est un homme que la délicatesse n étrangle pas. Il venait d'être très net.

DOREUIL

Le goujat !

Oh ! j'ai été très adroite et je me suis contenue. Mais j'ai eu du mal. C'est qu'il n'y va pas par quatre chemins ;il sait parler atïaires... en outre, il est pressé, il fixe des dates... Enfin, jai encore gagné la partie aujourd'hui ; j'ai su me défendre sans être obligée de faire un éclat. J'y ai eu du mérite, allez, mon vieux Doreuil.

DOREUIL

Mais que vous a-t-il dit ? Précisez.

A quoi bon ? Jamagne m'aime... Il me fait cet honneur ! j'en sens tout le prix. Une femme n'est-elle pas toujours flattée qu'un homme la désire, même grossièrement, et veuille l'avoir par tous les moyens? Jamagne tient ou croit tenir — ce qui revient au même — notre situation entre ses mains.

DOREUIL, à mi-voix, rageusement.

Entre ses pattes.

Naturellement, il en abuse. C'est trop humain pour que je lui en veuille, et s'il n'y avait pas les assauts à subir où vraiment le dégoût m'étoufïe... mais je n'aurais que de l'indulgence pour lui.

DOREUIL

La brute !

Pas de grands mots ! C'est un homme comme presque tous les autres ! il ne sait pas ! on ne lui a pas appris ! il est grossier comme son instinct. Quant à vous, vous n'abuserez pas de mes confidences. Ne laissez pas voir à Jamagne que vous savez quelque chose, et surtout que Germain ne se doute de rien ! Il serait capable de faire des bêtises... et il est à une heure de sa vie où il n'en a pas le droit... où je n'ai pas le droit de lui en laisser faire. C'est promis, n'est-ce pas ! Je ne veux par qu'il gâche en un coup de colère dix ans de patience et d'efforts parce qu'il a plu à un maquignon de trouver sa femme à son goût et de le lui dire sans élégance.

(Elle se retourne et aperçoit Jamagne à dix pas derrière elle.) Ah .

DOREUIL

Quoi donc?

Ne vous retournez pas... c'est lui... je vous en supplie, n'ayons pas l'air de l'avoir vu.

DOREUIL, entre ses dents-

Ah ! si je pouvais lui dire ma façon de penser et surtout la lui faire sentir ! (ii serre les poings.)

ANTOINETTE, à mi-voix.

Vous tenez à me faire regretter ma franchise.

ACTK pi{i:.\iii:it ^î)

DOUEUIL, idem.

Pardon, c'est plus fort que moi.

ANTOINKTTE, idem.

Ne bougez pas. Il vient par ici... l*arlez-moi, simplemeut. Nous causons. Vous ne voulez pas?

DOREUIL

Je ne peux pas.

ANTOINETTE, avec un soupir de soulagement.

Ah! il s'en va.

DOREUIL

J'aime mieux cela. Je n'aurais pas été sûr de me contenir. Vous ne pouvez pas savoir à quel point il me dégoûte.

ANTOINETTE, très simplement.

Mais si ! — Remontez avec moi, voulez-vous ?... Ah ! Marcelle !

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