‹ Antoinette Sabrier. L'enfant chérieChapitre 75 sur 111 · SCÈNE III Les mêmes, ÉMILIENNE · texte numérisé non relu

SCÈNE III Les mêmes, ÉMILIENNE

émilienne Qu'est-ce que vous complotez là tous les quatre?

PIERRE

Nous parlions de papa.

ÉMILIENNE, gaiement.

A la bonne heure ! Et qu'est-ce que vous disiez?

PIERRE

Je leur apprenais la vérité.

ÉMILIENNE

Oh ! mon Dieu ! dirait-on pas ? Je miraagine qu'elle n'a rien de bien terrible, ta vérité.

PIERRE

De terrible, c'est possible, mais d'inquiétant, c'est autre chose, parfaitement, dinquiétant, surtout pour l'avenir.

ÉMILIENNE

Laisse donc l'avenir tranquille. On a bien déjà assez à faire avec le présent. Et puis, personne ne peut le deviner, l'avenir.

PIERRE

Non, mais avec un peu de perspicacité, on peut

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essayer de le prévoir, — et il y a des cas où l'on doit essayer. Celui de papa, par exemple...

ÉMILIENNE

Tu trouves que papa se dérange, qu'il nest pas sérieux. Pour sûr, il ne l'est pas autant que toi, heureusement d'ailleurs !

JENNY

Pierre craint avec juste raison que votre père... un jour...

ÉMILIENNE, ironique.

Ne fasse des dettes ?

JEANNE

Non, il nest pas question de cela. Papa ne dépense même pas ses revenus.

PIERRE

Et quand même il dépenserait ses revenus, plus que ses revenus! Est-ce que tu t'imagines que cela serait de nature à nous inquiéter? Tu sais bien que tout ce que nous avons serait à la disposition de papa, s'il en avait besoin.

ÉMILIENNE

Alors, qu'est-ce qu'on peut craindre? Je ne vois pas. Papa s'amuse ! Mon Dieu 1 le grand crime ! 11 n'a déjà pas eu la vie si gaie !

JEANNE

S'il ne faisait que s'amuser, nous ne dirions rien.

ÉMILIENNE

Vous êtes gentils!

JENNY

Non. C'est beaucoup plus grave; il a une liaison.

ACTi: DKIXIKME 205

i':mii.ii:n'm:

\'oyez-vous !

puiuni:

Ne raille pas. Il est Tamaiit dune femme qu'il aime beaucoup.

ÉMILIENNE

Mais tant mieux!

PIERRE

Tu ne veux pas comprendre. Cette femme, il en est éperdument épris.

ÉMILIENNE, saisie.

Allons donc!

PIERRE

Ah! tu vois ! tu ne blagues plus! Et tu as raison. Je te raconterai en détail ce que je sais; nous craignons... toutes les folies. S'il avait la tête tournée, par exemple, au point...

EMILIENNE, riant nerveusement.

De l'épouser?

PIERRE, avec autorité.

Tu ne crois pas si bien dire; il y a pensé... il y pense.

ÉMILIENNE, vivement.

Ce n'est pas vrai! (Se reprenant.) Eh bien, mon Dieu, après tout, c'est son droit. Papa est libre. Il est d'âge à savoir ce qui lui convient. Cela ne nous regarde pas. Il n'a pas à nous demander notre consentement.

PIERRE

Pardon ! il peut se ruiner si ça lui fait plaisir; cela le regarde seul. Mais il n'a pas le droit, sans nous consulter, d'introduire dans la famille une étrangère,

surtout... enfin, je m'entends. S'il se produisait un scandale, est-ce que nous n'en serions pas tous atteints et de la façon la plus grave? Seulement, toi, dès qu'il est question de papa, même s'il a tort, tu lui donnes raison. Ce n'est pas pour rien que tu as toujours été son enfant chérie, sa chouchoute.

ÉMILIENNE

Pierre, pas de mots blessants, je t'en prie. J'aime papa, c'est vrai, et il m aime et nous avons raison de nous aimer. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je détesterais papa que je n'en trouverais pas moins monstrueux de Tempêcher de vivre à sa guise et d'être heureux comme il lui plaît. Tu parles de scandale possible, mais il n'y a pas de scandale plus grand que celui qui consiste à faire violence à un être et à lui briser le cœur, fût-ce au nom des principes les plus respectables, fût-ce au nom de cet honneur familial dont tu t'es institué le gardien! Quels que soient tes projets, ne compte pas sur moi. Je ne m'y prêterai pas.

Un silence.

PIERRE, éclatant de rire.

Et allez donc! Ah 1 tu es bien toujours la même soupe au lait, ma pauvre petite Émilienne. Dona Quichotte ! De grands emballements sans objet, et des charges à fond de train contre des moulins à vent qui ne tournent même pas. Qui te parle de faire violence à papa? Tiens I tu es stupide.

GROSSMULLER

Mais il ne s'agit pas de cela.

JEANNE

Ali contraire, il s'agit d'être utile à papa.

JENNY

De le défendre contre lui-même.

ACTK DKUXIKMK -01

JEANNE

De le i;uérir loul doucement d'un amour qui comnieuce à devenir dangereux, à lui faire perdre la tète.

PIERRE

Kulin, le vois-tu venant ici nous rendre visite avec une dame à son bras, une dame dont il serait toqué, qu'il nous préférerait, qui serait désormais sa confidente, sa vraie confidente, sa seule amie, et à qui il donnerait le plus intime, le plus secret de son cœur? Le vois- tu ?

ÉMILIENNE

Non. Je ne le supporterais pas, d'ailleurs. Ça me ferait trop de peine.

PIERRE

Eh bien, alors, ne temporte pas et écoute-moi posément. Ce que je voulais vous proposer, ce n'était ni bien méchant, ni bien terrible, et je ne m'attendais pas, pour si peu de chose, à déchaîner de tels orages. Lidée mest venue de tenter une expérience qui, suivie de succès, aurait tout ramené dans Tordre, sans heurt, sans cassure. Au fond, papa n'est peut-être pas aussi attaché à cette femme qu'il se l'imagine. S'il cessait de la voir pendant quelque temps, peut-être s'apercevrait-il qu'elle lui est moins indispensable qu'il ne le croit. Alors j'ai pensé que si vous lui offriez, par exemple, d'aller avec vous en Alsace et d'y passer quelques semaines, en insistant bien, il se laisserait peut être convaincre... ce serait toujours un premier pas de fait. On verrait ensuite.

JEANNE

Il n'y a là rien de terrible, en effet. D'abord, nous serions ravis, Léopold et moi, d'avoir papa un peu à nous, pendant quelque temps.

grossmuller

Ravis. Ton père est le compagnon de rêve. On pécherait, on chasserait, on battrait les bois de compagnie. Ce serait charmant.

JEANNE

Cela le dépayserait, Farracherait à des habitudes qui ne sont peut-être que des habitudes...

GROSSMULLER

Ah ! les habitudes!

JEANNE

Lui laisserait tout le temps de réfléchir, de se consulter... Tu ne trouves pas cette idée à la fois ingénieuse et raisonnable, Émilienne?

é;milienne

Si ! Je trouve cette idée excellente, mais je connais papa. Il refusera.

PIERRE

Qu'est-ce qu'on risque d'essayer? Et puis, en s'y prenant bien... Tiens! Si toi, par exemple, tu l'entreprenais, gentiment, persuasivement, comme tu sais le faire quand tu veux. Et regarde, si tu réussissais, tu serais sûre de n'avoir rien perdu de son affection, de sa tendresse. Tu serais sûre de l'avoir toujours autant à toi. Ce serait là un succès significatif.

C'est vrai. Mais, si j'échoue...

PIERRE

Si tu échoues, ma petite Émilienne, alors nous aviserons. Mais, si tu veux bien ten donner la peine, je suis certain...

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