CHEVALIER DE L'ORDRE DE SAINT OLAF, ETC
Ces pages cherchent à retracer en quelques traits Timage d'un défunt ami qui vous devait tant, à vous, Monsieur, qui avez entouré tous ses efforts de tant de sympathie comme professeur, protecteur et ami.
Permettez-moi donc de vous dédier ce petit ouvrage comme un souvenir de Rosing et en même temps comme l'expression générale de la
gratitude que mes compatriotes et moi, nous éprouvons pour vous, pour M. le Directeur et pour vos collègues, en nous rappelant nos belles journées de Tharand.
Veuillez agréer les assurances de la haute considération, avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
Monsieur le Conseiller.
votre très-humble et très-obéissant serviteur,
P. €br. ÂsbJërnseB.
AYAITT-PEOPOS.
.Cette esquisse biographique a été d'abord écrite pour être placée à la tête de la 4® année, 1868, de Tannuaire de Tagriculture norvégienne, édité depuis 1865 par Rosing, et rédigé depuis sa mort, 1867, par Tauteur. La traduction française de cette biographie, faite par les soins de l'auteur de concert avec la famille du défunt, est notamment destinée à être distribuée aux ^ amis, aux protecteurs et aux collègues étrangers de Rosing. Nous y joignons deux lettres de notre ami commun, l'Américain M. Frank H. Storer, professeur de chimie à Boston, sa ville natale. L'auteur a reçu ces lettres après l'envoi de la biographie de Rosing* et il ne les publie ici que comme un des témoignages si nombreux et si unanimes de l'idée que s'étaient formée de Rosing tous ceux qui l'ont bien connu et qui ont su apprécier à fond ses précieuses qualités. C'est là un fait qui ressortira encore plus clairement et
pins complètement du choix de la correspondance de Eosing, qne sa veuve s'occupe en ce moment de faire publier.
Bans le Storthing de Norvège le mérite de Rosing a été également reconnu: des membres considérés et éclairés de notre assemblée nationale viennent de payer le tribut de leurs hommages (i) à ses efforts si énergiques, à sa capacité et à ses services rendus à la patrie.
Christiania, Février 1869.
(1) Voyei le JOUBNAL BU STOnTHIKO. Débats du Storthing, rédigés par J. H. Gappelen etC. Linthoe, candidats en droit, année 1869, n^ 62, page 400 etc.
Anton Rosing est né le 14 Août 1827 à Fredrikstad en Norvège, où le père, Christen Wilhelm Rosing, ancien capitaine de navire, était propriétaire d'une fabrique établie par lui-même et exploitée au moyen de machines brevetées, de son invention, pour la fabrication des clous, épingles, agrafes, hameçons etc. — Sa mère était Margary Vibe Scheel.
Déjà à Técole Rosing éprouva un vif attrait pour Pétude de la nature, et, en proportion de son âge, il se sentit animé d'un ardent désir de s'occuper et de se rendre utile. — „ L'instruction du peuple, dit-il plus tard lui-même, était la grande pensée de ma vie. Même avant que mon intelligence n'en saisit l'utilité et la nécessité pour le peuple, pendant que, écolier paresseux, je m'opposais de fait à l'instruction publique, une force intérieure me poussait irrésistiblement à travailler à sa propagation. Moi, qui réduisais mon ambition à obtenir des notes médiocres, qui li'abhorrais rien au monde comme mes leçons, je pouvais, sans sacrifice aucun de ma part, renoncer à des heures entières de mes loisirs pour faire le professeur."
„Pendant que mes frères et mes camarades se livraient à leurs jeux, combien de soirées n'ai-je pas passées à inculquer à „OIa Fredrik", un des petits ouvriers de la fabrique, les connaissances que moi-même j'avais à peine acquises. Et certes, ce n'était pas là un jeu; nous prîmes tous les deux la cbose au sérieux et j'éprouvfii beaucoup plus de chagrin de ne pouvoir faire comprendre à Ole Fredrik que la terre tourne autour du soleil que de recevoir de mauvaises notes et des coups parce que je ne connaissais pas à fond les guerres puniques. '*
Tout en se livrant ainsi avec beaucoup d'ardeur à l'art de l'enseignement, il n'en partageait pas moins de tout son coeur les jeux et les occupations ordinaires des enfants, et il s'intéressait en même temps vivement à toutes'^spèces de petits tours chimiques et physiques, auxquels il fallait nécessairement initier tous les camarades. M. Lars Broch, actuellement lieutenant- colonel de l'état-major général et chef de division des travaux topographiques, arriva à cette époque à Fredrikstad et s'associa à Bosing pour toutes ces expériences et surtout pour les essais lithographiques qu'il commença alors sous la direction de son oncle, M. Scheel, caissier des douanes, et dont il nous reste encore des échantillons, n semblerait assez naturel que toutes ces petites occupations artistiques et scientifiques eussent pu nuire à ses progrès à l'école: Bosing n'en marcha pas moins de pair avec ses camarades, et s'il s'applique^ à lui-même l'épithète de ^paresseux gamin^, nous devons nous rappeler qu'avec sa facilité de conception il lui fallait moins
de temps qu'à la plupart des enfants pour apprendre ses leçons. A la maison on n'eut jamais besoin de lui rappeler ses „devoirs".
Il se peut néanmoins „que Rosing ne fût pas devenu un „bon écolier", s'il avait continué à fréquenter l'école de Fredrikstad, car on n'y enseignait aucune des sciences naturelles."
En 1842, M.Broch dit adieu à Fredrikstad, à l'école et aux humanités, pour entrer à l'école militaire, „ parce que son professeur, quoiqu'il fût son meilleur élève en latin, le jugea plus propre à devenir un vaurien d'officier qu'un ministre luthérien."
Dès lors la patience de Rosing fut aussi à bout.' Après sa première communion en 1843, sa mère dut consentir à laisser partir son „Hans Anton" pour Copenhague, où il devait entrer comme élève à l'école polytechnique. Il fut assez heureux pour trouver dans un autre oncle, M. Anton Wilhelm Scheel, jurisconsulte et homme d'état célèbre, professeur, plus tard auditeur général et ministre de la justice, un ami et guide paternel, qui l'entoura de ses soins personnels dans les grandes aussi bien que dans les petites chose*s, et qui l'introduisit dans la famille de plusieurs de ses amis. Aussi Rosing s'adressa-t-il plus tard à lui avec une confiance filiale dans tous les événements importants de sa vie, et, dans l'adversité comme dans la joie, il reçut souvent de son „ Oncle Anton" une assistance efficace.
Lorsqu'il raconte à sa mère dans ses récits de Copenhague „ qu'il a vu ce qu'il y a de remarquable" et
d'amusant en aussi peu de temps que possible, il s'arrête
longuement à la joie que lai ont procurée les maîtres et les chefs-d'oeuvre de la scène danoise, à l'admiration et au ravissement qu'il a éprouvés de voir Thorvaldsen et ôhlenschlâger, et il termine sa lettre en demandant la permission d'acheter les sagas royales de Snorre. £t, lorsque plus tard il surgit de temps en temps dans ses lettres un désir insolite, c'est toujours pour demander des objets semblables: les poèmes d'Ohlenschlâger, une petite collection de minéraux, etc. Il accompagne souvent ces demandes de propositions de compensation drolatiques, en offrant, par exemple, en échange les grandes quantités de gâteaux, de boudins, de petits cadeaux etc., qui lui seraient tombées en partage à noël et qu'il regrette doublement dans l'impossibilité où il se trouve d'aller en prendre sa part à Fredrikstad au sein de sa famille.
Dans le commencement il se jeta avec tant d'ardeur sur les disciplines préliminaires qu'il devait apprendre par des leçons particulières, qu'ayant terminé ces études six mois avant qu'on ne s'y attendît, il fut admis à l'école polytechnique. Il était moins heureux en mathématiques, ou il ne faisait pas de progrès. Dans la suite, le plan de ses études ne fut sans doute pas des mieux arrêtés m l'exécution des plus régulières, mais il est probable qu'il a racheté ces défauts par la facilité avec laquelle il s'appropriait tout ce qu'il étudiait avec intérêt.
Il dit lui-même que „ l'irrégularité .qu'il mit pendant un an ou deux dans ses études polyhistoriques et polytechniques ne paraissait pas faite pour acquérir des connaissances solides". Par la vivacité de sa conception,
ces études servirent cependant à former son jugement naturel, à éclaircir ses idées et à développer l'indépendance de son esprit. Ajoutez à cela son activité naturelle, la modestie et en même temps l'assurance de ses manières, et il n'est pas difficile de se rendre compte de l'ascendant qu'il prit souvent sur des camarades bien supérieurs en connaissances.
On prétend que c'est à lui qu'on doit la première idée de la création de la Société polytechnique de Copenhague, idée qu'il réalisa avec quelques camarades plus âgés que lui. Il a vraisemblablement coopéré à la fondation d'autres sociétés et il fut constamment membre de plusieurs. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a fait des leçons publiques, non seulement dans cette société polytechnique, mais aussi dans les sociétés des artisans, des industriels, et même dans celle des épiciers. Ce fut toutefois dans la société polytechnique que Bosing trouva le vrai champ de son ardent désir d'agir et de rendre service. Il ne fut certes pas le moins ardent dans la discussion des statuts de la société, qu'il ne pouvait d'ailleurs jamais rendre assez concis et assez énergiques. Il fit des leçons publiques (la première en 1846) et des discours de fête; quoique le plus jeune, il était membre perpétuel de la direction de la société; la charge de président lui appartenait de droit dans toutes les fêtes et solennités, dont il donne souvent dans ses lettres les descriptions les plus divertissantes.
Au milieu de toutes ces occupations, il trouva les agréments de la société et de la vie de famille dans la maison de Madame Grove, où il demeurait, et dans les
cercles dont son oncle et quelques camarades lui ouvrirent rentrée. Avec des professeurs et des ingénieurs il faisait souvent des excursions pour se livrer à l'étude des sciences naturelles et technologiques. Lorsque parfois il voulut se donner une fête, il allait au spectacle voir jouer Holberg, le Molière du Nord. Il va sans dire qu'il ne négligeait jamais les fêtes du 17 Mai (anniversaire de la constitution norvégienne) et les autres petits banquets politiques. Il ne laissait jamais passer un événement politique de quelque portée sans le mentionner ou le discuter dans ses lettres à sa famille, et à Fredrikstad une „ lettre de Hans Anton" était presque comme un article de journal pour la moitié de la ville.
Comme les points culminants de cette époque de sa vie, il faut citer: la fête anniversaire de la fondation de la société polytechnique en 1847, où Rosing porta un toast à ôrsted; le congrès des naturalistes avec toutes ses célébrités et ses débats si intéressants; son introduction, par un de ses camarades, dans la famille de feu le sculpteur Freund, où l'on voyait tous les jours ïhorvaldsen, Abildgaard, Hôyen, Orla Lehmann et plusieurs autres des hommes éminents de cette époque; enfin une visite chez Orsted, où cet „ excellent oncle Anton** lui servit encore d'introducteur. Survint alors la fameuse année de 1848 avec ses événements extraordinaires. „Ce fut alors seulement, dit-il lui-même^ que se réveilla entièrement en moi la conscience de moi-même et que je pus me rendre clairement compte de ma responsabilité envers la société, sentiments qui ne s'effacèrent plus jamais en moi."
Les lettres fréquentes qu'il écrivait à cette époque à sa famille témoignent, sous le double rapport du style et du contenu, d'une maturité, peu ordinaire pour un jeune homme de vingt ans. La vivacité et le fond de son style font voir combien l'enchaînement des événements se présente clairement à son esprit et avec combien d'intérêt il en poursuit le développement. Il ne se contenta pourtant pas d'écrire ces lettres à sa famille sur les événements politiques qui le remuèrent si profondément; il semble aussi avoir pris part, de vive voix et avec la plume, aux discussions publiques. Nous savons au moins que plusieurs petits articles du „Skillingsblad" (Journal à un sou) sont sortis de sa plume. On raconte même à ce sujet une petite anecdote. Le même jour qu'un de ces articles avait paru dans le journal, il rencontra le célèbre journaliste danois M. Goldschmidt, à qui il demanda son opinion sur la question. „Lisez le „Skillingsblad" d'aujourd'hui, lui répondit celui-ci, il y a là un article qui exprime parfaitement ma façon de penser."
Rosing ne put éviter d'attirer sur lui l'attention de la police; M. Scheel fut même prié par le préfet de police Brœstrup de recommander à son jeune neveu un peu plus de prudence.
A côté de ces nombreuses occupations accessoires, dont il exprime souvent ses regrets dans ses lettres à sa mère, il s'appliqua depuis quelque temps avec toute son énergie aux études de la chimie, et il passa vers la fin de 1849 son examen dans cette science à l'école polytechnique.
De quelque manière d'ailleurs que Rosing ait poursuivi d'abord ses études, la maturité précoce de son esprit et la clarté logique de son style se révèlent déjà de très bonne heure et donnent une preuve frappante de cette intensité de toutes ses facultés, de ce développement de son jugement, enfin, de cette perfection de la forme qu'il attribue plus tard lui-même, dans ses ouvrages et dans ses rapports, à l'étude des sciences naturelles. Mais il en tira aussi pour son existence même un autre avantage que le développement de son intelligence. Tout en admettant que, parmi les naturalistes en général, la vérité ne compte peut-être pas de champions plus nombreux ou plus grands que parmi les autres savants, il faut reconnaître que la vérité est avant toute chose le principe essentiel et le grand but de l'étude de la nature. Pour lui au moins, la recherche de la vérité était le commencement et la fin. Pour lui, les apparences trompeuses ou le dernier mot n'étaient rien, la vérité tout, dans l'intérêt de la cause même et de ses études, pour elle-même, enfin, comme moyen d'éclaircissement; aussi dans plus d'une occasion il en prouva la puissance.
n ne faut pas oublier non plus la grande influence qu'exerçaient sur son éducation les amis et les cercles qu'il fréquentait à Copenhague, cette co-existence de débats et de discussions avec des camarades plus âgés et plus mûrs que lui, et, avant tout, les événements politiques de l'époque, auxquels il prit part et auxquels il se mêla, on peut le dire, avec toute l'énergie de son âme.
Ce furent les idées de 1848: la liberté légale du peuple, les droits de l'ouvrier et du pauvre et leur par-
ticipation aux bienfaits de la société et de la civilisation, qui se présentèrent à lui comme la grande fin des efforts de Tépoque.
„ L'Oncle Anton^ lui donne, dans une lettre à sa soeur, l'honorable témoignage qu'il retournera auprès d'elle comme un jeune homme honnête, instruit et bien élevé, qu'elle pourra accueillir avec joie et satisfaction. M. Scheel ajoute qu'il éprouvera lui-même de vifs regrets de le voir partir, tellement il s'est habitué à le voir de temps en temps et surtout le dimanche.
Son ancien ami, M. le lieutenant-colonel Broch, s'exprime sur son compte en termes aussi flatteurs: „L'esprit de Bosing était parvenu à une grande maturité à Copenhague, et, de retour dans son pays, il exprimait son opinion comme un homme qui est en droit de la dire. Encore bien portant, gai, animé, enfin, toujours d'excellente humeur, prévenant et obligeant envers tout le monde, il fut aimé et fêté partout. C'est à cette époque que Bosing parvint à fonder la société polytechnique de Christiania. Les journaux ont eu tort de dire qu'il „ contribua à la fonder": il en fut le seul fondateur. C'est là encore qu'il fit voir toute son ardeur. Il força, pour ainsi dire, des hommes de mérite à faire partie de la société et c'est lui qui, par sa persévérance, lui conserva l'existence pendant les premières crises de son enfance."
De 1850 à 1855 Bosing résida à Christiania. Il éprouva, pour les agitations des ouvriers en 1851, de fortes sympathies, bien qu'il en désapprouvât les procédés et les moyens. Quelque claires et exemptes de préjugés que parussent généralement à ses camarades les idées
de Rosing, il ne rencontra pas dans cette question beancoup de sympathie chez ses amis. D'un autre côté, il paraît assez probable que, pendant les voyages que Rosing fit plus tard, ces idées, appuyées de ses qualités sympathiques, aient exercé une puissante force d'attraction sur un grand nombre des personnes qui s'attachèrent h lui à l'étranger.
Depuis 1851 il fut employé à l'usine de gaz comme ingénieur ou „ patron". 11 continua en même temps ses études de chimie et, au commencement, il donna même des leçons dans cette science. Il s'occupait d'ailleurs, comme autrefois, de bien des choses et écrivait, par exemple, des articles sur la chimie, la technologie, l'industrie, l'instruction publique, l'agriculture, les droits de l'homme et sur beaucoup de questions du jour et d'autres, dans la revue polytechnique, le journal illustré, l'almanach populaire de Mailing, le courrier de Christiania et vraisemblabement aussi dans d'autres publications, mais avant tout dans le journal du soir. C'est là aussi qu'il fit publier plus tard sous différentes marques la plupart de ses observations sur ce qui se passait dans le pays et à l'étranger. 11 n'oublia pas non plus ses leçons publiques; car c'était dans ces leçons aussi bien que dans les discussions orales, qu'il trouva un de ses nombreux moyens de faire naître et d'entretenir les sympathies pour la société polytechnique. Plusieurs hommes capables et distingués d'un âge mûr furent frappés de la lucidité peu ordinaire des leçons de Rosing, de la clarté de sa conception, de la finesse de son argumentation et de la justesse de ses conclusions. A partir de
cette époque, ces hommes, qui prédisaient déjà en enxmêmes un avenir brillant à Rosing, et cela non seulement dans sa science spéciale, entourèrent toujours de leurs sympathies ses efforts et son existence.
En 1855 Rosing sollicita une subvention sur le fond» voté pour les frais de voyage à l'étranger des savanta et des artistes, pour étudier la chimie agricole et se préparer à accepter la chaire de cette science à Técole d'agriculture supérieure qu'on allait créer à Aas. Quoiqu'il fut impossible de contester la supériorité de Rosing sur ses compétiteurs, son plan faillit échouer. Les autorités supérieures jugèrent cependant plus sainement la question, et Rosing reçut 2,800 francs sur les 5,000 qu'il avait demandés. Au mois de Septembre il se rendit par Copenhague à Tharand en Saxe.
Là il étudia sous la direction spéciale du célèbre chimiste agricole, M. le Professeur Stôckhardt. Il trouva aus«i dans l'aide du laboratoire, M. le D' Hellriegel, et dans l'Américain M. Frank H. Storer et dans d'autres savants, des amis érudits, avec lesquels il conservait plus tard des relations suivies. Outre les études chimiques, auxquelles il s'appliqua avec tant de persévérance qu'on disait de lui qu'il ouvrait le matin et fermait le soir la porte du laboratoire, il suivait aussi les cours des principales branches de l'agronomie. U fit en même temps des excursions dans les environs de Tharand et des voyages fréquents en Saxe pour étudier les industries et les fabriques et s'initier aux procédés pratiques de l'agriculture, études qu'il poursuivait et élargissait pendant tout le reste de son séjour à l'étranger. Plusieurs
de ces voyages furent pour Rosing d'autant plus instructifs et agréables qu'il les faisait avec M. Stôckhardt, son professeur, partout si fêté, dont la gaîté joviale et cordiale prenait encore plus d'essor que d'habitude lorsqu'en voyagé il se rencontrait ou se trouvait en compagnie avec d'anciens amis et connaissances (et qui ne le connaissait pas?).
Si Bosing travaillait avec une ardeur qui ne se démentait jamais, il n'en savoura pas moins à grands traits ^existence animée et les agréments des voyages et des excursions pédestres, une fois qu'il était sorti pour secouer la poussière et les vapeurs du laboratoire. Nous étions souvent ensemble pendant les petites excursions auxquelles il prenait part avec nous autres étudiants de l'école forestière et nous fîmes avec lui le voyage de Prague et de Vienne. — Mais, nous allons voir ce qu'il dit lui-même de ce besoin qu'il éprouvait parfois de respirer le grand air et de contempler la nature, par une lettre écrite dans ce lieu charmant où nous avons passé 6 mois en camarades.
„ Je me fais d'avance une véritable fête de ces petites promenades de récréation; car, lorsqu'on passe sans relâche ses journées à distiller, dissoudre et décomposer, on éprouve un véritable besoin de s'enfuir de cette atmosphère de laboratoire et d'aspirer un peu, dans la nature du bon Dieu, les parfums des bois et des prés.
Je ne serais cependant pas juste envers Tharand en disant qu'on n'y respire pas l'air des bois et des prés. Je n'ai qu'à ouvrir ma fenêtre pour que l'odeur du bois pénètre dans ma chambre, et lorsque je fais ma
promenade de tous les jonrs, de chez moi à Tacadémie, ou de l'académie à l'embarcadère da chemin de fer où je dine, je .sens à chaque pas mes poumons s'enfler de l'air du printemps saturé de l'odeur des feuilles et des fleurs. Et, certes, j'ai vu s'épanouir ici un printemps sans pareil. Les côtes rapides de notre petite vallée présentent toutes les variations de verdure, depuis la nuance si fine et si aérienne du bouleau jusqu'à la couleur sombre et mélancolique du pin; au milieu de la teinte prédominante du hêtre, il surgit çà et là des pommiers fleuris, pour rompre, par leur joyeuse apparition, la monotonie du paysage. Contemplez cette délicieuse magnificence du printemps, parcourez quelques-uns de ces nombreux et beaux sentiers, reposez-vous un moment auprès d'un de ces sites enchanteurs, et vous n'aurez pas de peine à comprendre qu'Auguste le Fort aimait mieux perdre une province entière que ce petit point de Tharand! Et lorsqu'on aime la nature et le bois et le printemps et les fleurs, comme je le fais, il n'est pas difficile de concevoir pourquoi je ne puis retenir un soupir intérieur chaque fois que, sur le perron de l'académie, je dois me séparer pendant de longues heures de toute cette magnificence, et pourquoi? pour étudier au milieu des retortes et des alambics le printemps sous la forme d'une infinité de feuilles et de boutons. Mais hélas! plus je distille et plus je décompose, plus la matière printanière disparaît pour ne me laisser que des „ cellules".
Il n'en ^distillait et décomposait" pas moins et on voit par une de ses lettres de cette époque avec quel
plaisir et avec quelle persévérance il se livrait à ses études. „Je suis très bien ici, dit-il, et je suis très heureux d'avoir pu suivre mon goût et ma vocation. Tous les jours j'embrasse mes études avec plus d'intérêt, et je n'échangerais mon avenir contre n'importe quelle autre position; j'espère aussi pouvoir remplir avec honneur ma place dans le monde et devenir un homme utile. Lorsque je vois combien un chimiste agricole peut contribuer à la prospérité d'un pays (la Saxe pourrait-elle se passer de Stôckhardt?), j'espère aussi réussir à rendre quelques services à l'agriculture en Norvège." — Son célèbre professeur partagea cette opinion: dans un témoignage envoyé en Norvège il a exprimé la conviction que Rosing, par ses dons naturels et ses études, contribuerait aux progrès de la chimie agricole dans son application pratique.
Comme nous l'avons indiqué plus haut, Rosing prit part en Septembre 1856 avec M. Stôckhardt et plusieurs autres professeurs de l'académie au „18® congrès forestier et agricole général de l'Allemagne à Prague" et puis, avec M. Storer, M. Moyon, d'autres savants et l'auteur de cette brochure, au „36® congrès des naturalistes allemands à Vienne".
A une époque plus avancée de l'automne, Rosing quitta Tharand et arriva, après avoir fait en chemin beaucoup de détours, une quinzaine de jours après à Paris, où il resta pendant dix-huit mois. Le plan de son voyage avait été tracé sous la direction de M. Stôckhardt, qui l'avait muni des meilleures recommandations pour ses collègues et ses amis. Le 12 Décembre Rosing écrit
de Paris à sa mère: „J'ai changé la vie champêtre du petit Tharand pour l'existence agitée de Timmense Paris. Voilà an contraste, vous pouvez m'en croire! Passer une année dans une toute petite ville allemande, à peine grande comme votre Fredrikstad, on l'on mène l'existence calme et monotone de l'étudiant, où l'on connaît toutes les figures et où, en revanche, on est connu de tout le monde; puis se trouver transporté tout-à-coup au centre de „la capitale du monde", ville gigantesque qui a plus d'habitants que la Norvège tout entière, au milieu de cette vie remuante, fébrile, bruyante et agitée, où l'on se trouve dépaysé, où personne ne vous connaît ni ne se soucie de vous."
Rosing employa le temps qui s'écoula avant qu'il trouvât une place dans un des laboratoires où il désirait travailler, à suivre les cours de plusieurs naturalistes de Paris, les premiers de France et du monde, sur les différentes branches de la chimie, sur la géologie et sur d'autres sciences naturelles. A côté de ces connaissances qu'il acquit par intérêt seul pour la science, il semble aussi avoir étudié l'art où les Français ont passé maîtres, l'art de faire des cours. Rosing apporta de la part de M. Bunsen à Heid^lberg plusieurs nouveaux objets de chimie à M. Dumas, le savant si célèbre dans le monde scientifique, „le plus grand peut-être des chimistes vivants, y compris M. Liebig". Cette circonstance heureuse, appuyée de la recommandation officielle du Ministère de l'Intérieur, lui valut le meilleur accueil et une invitation permanente aux soirées de samedi de M. Dumas, où il se promit de faire de bonnes et utiles connaissances.
^M. Dumas n'est pas seulement chimiste, il est en même temps «ne des notabilités de la France, ancien ministre, membre dn conseil d'état et sénateur; sa maison est une des plus recherchées de Paris: on rencontre dans ses soirées toutes les illustrations de la science et de l'aristocratie."
Au bout de quelque temps il fut admis comme seul élève au laboratoire de M. Dumas. Il y donna de nouvelles preuves de son ardeur et de sa persévérance, et il vit bientôt ses efforts couronnés de succès lorsque M. Dumas trouva ses recherches dignes d'être présentées à l'académie des sciences, qui les fit insérer dans ses „ comptes-rendus". Plus tard, trois autres recueils de recherches qu'il fit en collaboration d'un autre chimiste, M. Schischkoff, officier d'artillerie russe, furent également présentés à l'académie et publiés dans ses comptes-rendus (tomes 45 et 46). Quoi<iue M. Boussingault, chimiste agricole non moins célèbre, ne reçût pas d'élèves, „je fus cependant admis, dit-il, à son laboratoire pour prendre connaissance des travaux qui s'y exécutaient et pour aider à préparer les expériences des leçons". Il fait en termes vifs et chaleureux le portrait de M. Boussingault, en qui „depuis long temps j'admire, dit-il, le grand savant, le vrai créateur et fondateur de la chimie agricole; c'est un homme qu'on aime toujours davantage chaque fois qu'on le voit; son existence si agitée lui offre une source inépuisable de récits dont il tire le sujet tantôt de l'armée dn valeureux Bolivar tantôt dn célèbre drame de la révolution de Février. Jouissant de la considération générale à cause de l'indépendance
de son caractère, il est un de ces rares notables qui ont dédaigné de chercher un abri sous quelque pli du manteau de la grâce impériale; il n'a pas oublié qu'en 1848 il était membre de l'assemblée constituante de la république, et il est fier d'avoir été le meilleur ami du noble Arago."
Voilà précisément l'homme qu'il fallait à Rosing. n semble d'ailleurs que, de son côté, il n'ait pas trouvé moins de grâce aux yeux du célèbre chimiste et républicain: il fut bientôt l'hôte habituel et aimé, non seulement des grandes soirées de M°^® Boussingault, mais aussi de son cercle intime. Rosing dépeint ces réunions comme des modèles de gaité franche et cordiale. „11 est permis d'ôter son chapeau; on s'assoit et on cause au coin du feu avec la maîtresse de la maison si vive et si aimable; on se réunit en „ groupes familiers^ autour de ses charmantes filles et des jeunes dames assises autour d'une grande table et occupées de leurs broderies et d'autres semblants d'ouvrages, et il faut dire qu'on n'a pas besoin de se mettre l'esprit à la torture pour entretenir la conversation avec les jeunes Parisiennes."
En Septembre 1857 Rosing secoua de nouveau les vapeurs du laboratoire pendant un voyage qu'il fit dans la France méridionale. Ses impressions de cette époque forment une des parties les plus intéressantes de toute sa correspondance. H y a un sentiment intime dans sa conception, une vivacité dans ses descriptions, une clarté dans son style, qui retracent vivement aux yeux et à l'esprit des lecteurs les scènes, les événements
et les objets les pins variés; mais, au milieu de ces tableaux bariolés, on entend toujours résonner comme un écho étouffé de ce ton fondamental et profond qui faisait, pour ainsi dire, vibrer toute l'existence de Rosing depuis la maturité de sa conscience jusqu'à sa dernière heure: ses plaintes incessantes des privations et des misères des ouvriers, du partage injuste des droits et des bénéfices entre le capital mort et le capital vivant.
Nous en voyons la meilleure preuve dans une lettre écrite à Avignon, que je n'hésite pas à citer sans aucune omission, d'autant plus qu'elle donne la meilleure idée de son style si riche en sentiments intimes.
„Au centre de l'antique résidence des papes, au sein de la ville de Làure et de Pétrarque, bien loin, bien loin, au milieu de ces „ régions méridionales étincelantes de soleil et de couleurs", se trouve aujourd'hui votre fils! Cette distance assez grande qui nous séparait déjà, s'est bien agrandie, mais, quoique plus rapproché de l'Afrique que de ma ville natale, mes pensées trouvent cependant le chemin des contrées éloignées du Nord, et, rentré fatigué de ma promenade d'aujourd'hui au milieu des ruines du temps des Romains et des papes, je me délasserai ce soir en causant avec vous autres là-b^s.
„Lorsqu'enfin, le mois dernier, j'eus achevé mon second ouvrage, qui vient d'être présenté à l'Académie des sciences, j'étais si las et si épuisé d'avoir respiré, jour après jour, mois après mois, l'atmosphère du laboratoire, que, sans même attendre pour corriger l'épreuve de mon traité, je fourrai quelques chemises et quelques bas dans mon sac de nuit, je mis mon chapeau de
voyage et je pris le train du chemin de fer pour Lyon. Je restai pendant huit jours dans cette ville, et j'ai lieu d'être satisfait du séjour que j'y ai fait; car grâce à l'excellente recommandation que M. Dumas m'avait donnée, je fus assez heureux pour voir un très grand nombre de fabriques, d'établissements et de laboratoires de chimie, et, dans le nombre, plusieurs très remarquables qu'on ne trouve que rarement l'occasion de visiter. Si vous vous y connaissiez, je vous dépeindrais la fameuse fabrique de phosphore de Coiquet, la plus grande du monde, qui fabrique 7000 kilogrammes de phosphore par mois et dévore environ 1 million de kilogrammes d'os par jour. — Lyon est une vraie ville de fabrique, une ville de fabrique à part, où tous les efforts industriels se concentrent sur les soieries. Là, des milliers de pauvres ouvriers se tuent à procurer aux belles oisives de Paris, de Londres, et peut-être de Predrikstad, un de leurs moyens de séduction; c'est là que le génie de Jaquard composa ce métier merveilleux, machine la plus ingénieuse, peut-être, qui ait été inventée jusqu'à présent, qui entrelace les fils de soie pour en former les fleurs et les dessins les plus magnifiques. Tout ce qu'on peilt dessiner et peindre sur le papier ou sur la toile, le métier à la Jaquard le transporte sur la soie: les lignes les plus tortueuses, les nuances les plus délicates, les arabesques les plus fantastiques, tout se reproduit au moyen de cet étonnant instrument. Tout un quartier de Lyon, le faubourg de la Croix-Rousse, n'est presque habité que par des tisserands. Ce n'est pas un faubourg
morne et obscur, comme on en trouve d'ordinaire dans les
villes de fabrique; il faut le grand jour pour se débrouiller au milieu de ces millions de fils de toutes les nuances» tendus ou suspendus sur le métier de Jaquard. C'est une ville claire et propre à larges rues et à hautes et belles maisons. Il me passait par la tète des idéea bien singulières en parcourant ce foyer du travail et de l'industrie, on le bruit monotone des métiers n'est guère interrompu par d'autres sons: lorsque, dans mon admiration, je m'appuyai contre ces machines qui produisent, comme par enchantement, les images les plus délicieuses que puisse jamais rêver la fantaisie de l'artiste» je ne pouvais m'empêcher de songer à ceux qui sont pour ainsi dire l'âme de ce mécanisme, qui, de main d'artiste, dirigent ce labyrinthe de fils et font mouvoir alternativement ce régiment de navettes (quelquefois 40 à 50 pour les dessins à couleurs variées). Les voilà inclinés sur le métier, ces hommes et ces femmes, depuis la pointe du jour jusqu'à la nuit profonde; c'est là qu'ils font leurs rêves de jeunesse, brillants et beaux comme les fleurs de leur tissu; c'est là qu'ils exhalent le dernier soupir sur les déceptions de l'existence 1 Lorsque les yeux usés ne peuvent plus distinguer les nuances, lorsque la main tremblante ne peut plus diriger la navette, celui qui a revêtu de soie et de pourpre les reines et les princesses, est toujours couvert de haillons et de guenilles! Une existence s'est usée; toute la force physique et morale, toute la dextérité et l'intelligence qu'un homme peut développer depuis le berceau jusqu'à la tombe, ont été dépensées; les richesses se sont augmentées et des valeurs ont été créées; mais
TOUS les chercheriez en vain dans cette pauvre chambre dont le modeste mobilier tout entier suffirait à peine à payer un seul des milliers de mètres de cette belle étoffe qui est sortie de ces métiers ! Est-ce là la justice de ce monde de faire donner à ces ouvriers le meilleur de leur sang pour créer des richesses sans qu'ils en retirent d'autre avantage que le pain parcimonieux de chaque jour? Le capital mort, qui a acheté et vendu tout ce travail et toute cette activité, s'est multiplié, mais le capital vivant, l'ouvrier, en a-t-il aussi reçu les intérêts qui lui revenaient de droit? Beaucoup n'hésiteront pas à répondre affirmativement. „Oui, oui^, s'écrient-ils en lançant l'anathème contre ceux qui osent ne pas partager leur opinion. Us ont beau faire, ils ne m'empêcheront pas de répondre: „Non, mille fois non!^
Voilà à peu près les pensées qui m'occupaient pendant ma visite aux tisserands de la Croix-Rousse; sans doute elles n'étaient pas nouvelles pour moi, mais là elles se présentèrent à mon esprit avec plus de force. Et ce ne sera pas la dernière fois qu'elle m'occuperont, car la raison et le sentiment me disent qu'il doit exister un moyen de faire arriver ce que j'appelle le règne de la justice. Il doit y avoir une organisation industrielle équitablement lucrative pour le capital et pour l'homme : je l'entrevois, et aussi vrai que Dieu m'accorde encore quelques jours d'existence, je débrouillerai mes rêves et je les réaliserai."
De retour de ce voyage Rosing continua ses travaux chimiques à Paris, où il avait fait la connaissance d'un grand nombre de savants de tous les âges et où il
était dans les meilleurs termes ,avec plusieurs célèbres ^naturalistes.
Nous pouvons citer entre autres: M. Despretz, le physicien, M. Turixeron, l'inventeur de la tourbine, M. Balard, qui a découvert le brome, M. S*® Claire Deville^ qui a décrit l'aluminium en grand, etc., sans parler de tous ses collègues en chimie.
De la préface de la revue de la Société chimique de Paris par M. Gh. Barreswil et de plusieurs lettres adressées à Rosing par M. le Professeur Lieben de Palerme et par d'autres amis, il ressort qu'il était aussi un des principaux promoteurs de la création de cette société, dont il fut pendant quelque temps le président» n eut aussi upe grande part à la fondation de ses revues (i) et de leur continuation, le „Bulletin de la Société chimique de Paris ^, qui devaient publier toutes les analyses faites en France et à l'Etranger, n a aussi fourni des articles, mais M. Barresvil et M. Wurtz lui écrivirent à plusieurs reprises pour lui en demander instamment de nouveaux; ils lui disaient même que s'il voulait leur envoyer n'importe quel ouvrage de sa main, il serait publié immédiatement, même avant les propres travaux de l'éditeur. B semble aussi que, pendant ses voyages en Belgique et en Angleterre, Rosing ait eu la mission de trouver des collaborateurs et des correspondants pour la société. Son ancien ami de Tharand,
(1) 10 Bépertoire de Chimie pnre et appliquée. Compte rendu des applications de la Chimie en France et à TEtranger. Par Ghr. Barreswil. 20 Bapport etc. Compte rendu des progrès de la Chimie pure. Par Ad. Wurts. (Paris 1858 etc.) 30 Bulletin de la Société chimique de Paris. (Paris 1868 etc.)
M. Frank H. Storer (de Boston), mécontent de la rédaction de ces revues, forma le plan d'une autre grande revue, qu'il désirait publier avec l'assistance de Rosing. Mais, à cette époque, Bosing était déjà malade. La société chimique n'en prit pas moins son essor, et la revue qui existait toujours et qui existe encore, a publié une série de 20 à 30 volumes in 8^. La position que Rosing occupait dans cette société et dans ses écrits, témoigne hautement du crédit dont il jouissait auprès de ses savants amis de Paris. Il résulte aussi de leur correspondance et de leurs entretiens avec Rosing même ou avec des connaissances et amis, que, mieux que la plupart du monde, ils avaient appris à le connaître à fond pendant leurs relations journalières, leurs recherches et leurs efforts communs. Ils ne l'apprécièrent pas seulement à cause de ses connaissances universelles, de son habileté dans la science, de ses talents dans la société; ils ant vu en lui, non seulement le futur grand chimiste agricole et écrivain agronomique, mais aussi un homme qui devait rendre de grands services à sa patrie par son grand talent d'organisateur et de directeur du travail. M. Boussingault et un des premiers agronomes de France, M. Eugène Tisserand, inspecteur général des domaines de l'empereur, ont surtout fait ressortir ce talent de Rosing. M. Dumas dit de lui que, pendant son séjour à Paris et pendant les expériences qu'il a faites dans son laboratoire, il a fait preuve du plus grand zèle et de la connaissance la plus intime des méthodes d'analyse les plus subtiles de la chimie, et il termine son témoignage par ces mots:
„I1 est appelé à faire honneur à la science et à sa patrie par ses talents, et à être aimé ponr son charmant caractère/
C'est avec ces recommandations sorties de la conviction de ces hommes éminents et avec cette antre recommandation qu'il devait à sa personne et aux inclinations si diverses qui remplissaient son âme, que Rosing quitta Paris au mois de Juin 1858 pour se rendre en Angleterre • et en Ecosse. Là aussi il fut entouré de prévenances; on s'empressa de l'initier dans toutes les questions agricoles, en même temps qu'il fut l'objet d'une affection et d'une bienveillance exceptionnelles. Aussi en eut-il plus besoin que personne. Il fit d'abord plusieurs excursions dans le Nord de la France et en Belgique, d'où il envoya à Paris un tableau de l'agriculture de ce pays, que les lettres de ses amis mentionnent comme un chef-d'oeuvre.
D'après le plan de voyage approuvé par le Ministère de l'Intérieur, il devait d'abord étudier toutes les branches de la chimie sous la direction des savants les plus habiles, et ensuite chercher à acquérir la connaissance de l'agriculture pratique, si indispensable au chimiste agricole, par des voyages et des séjours prolongés dans les pays où l'agriculture était arrivée à une grande perfection.
Au moyen d'une somme de 1,800 francs, qui lui fut accordée par la Société pour la prospérité de la Norvège, à l'aide de ses ressources personnelles et d'une nouvelle subvention de l'Ëtat de 6,700 francs, Rosing se vit en état de réaliser ce plan. De Londres,
où il ne passa que peu de temps, il visita le comté de Chester, le pays de Galles, Manchester, la Hante-Ecosse et Edimbourg. Le principal but de ses voyages et de ses étndes fat d'étudier les expositions d'animaux, les congrès agricoles, les exploitations rurales les plus diverses, les laboratoires de chimie et les établissements d'essai, mais il n'oublia ni la nature, ni les monuments de l'antiquité, ni les fabriques, ni les écoles primaires, ni enfin la situation du travail et de ses anciens amis les ouvriers. Dans quelques-uns de ces voyages il avait pour compagnon son ancien camarade de Copenhague, l'ingénieur M. Th. Segelcke, qui voyageait aux frais de l'Etat.
n s'était proposé de passer à Edimbourg l'hiver de 1858 à 1859 pour y travailler à tête reposée et faire quelques excursions à différentes exploitations rurales; puis il devait rentrer chez lui au mois de Mai 1859. Dans ses annotations de la Grande-Bretagne, nous trouvons aussi des descriptions complètes de 30 exploitations et fermes plus ou moins importantes, sans compter une foule de notes sur l'instruction publique, les fabriques, etc. Mais le séjour d'Edimbourg lui déplut; il disait lui-même, et son compatriote, M. le médecin Yalentin Heyerdahl, le confirme, qu'il était mal disposé, irritable et inhabile au travail, et ce ne fut qu'avec des efforts incroyables que lui, pour qui d'ordinaire le travail était un jeu, rédigea ses „ Observations sur l'organisation d'une école d'agriculture supérieure^, qu'il envoya le 2 Novembre 1858 au Ministère de l'Intérieur. Dans une lettre qu'il écrivit à M. le Professeur Th. Kjerulf, on entrevoit, à côté de cette disposition d'esprit, comme un pressentiment de toute
cette misère qui l'attendait et une aspiration incessanwe vers Taccomplissement de cette tâche qu'il ne devait jamais commencer, on qne plutôt il ne devait pas commencer comme il se le figurait alors.
„Oui, tu peux m'en croire, mon cher ami, j'aspire à commencer enfin cette tâche qui sera l'occupation de ma vie. C'est une pensée affreuse qu'on soit déjà à la moitié d'une existence ordinaire, qu'on n'ait rien fait encore dans ce monde, qu'on n'ait pas fourni un fétu pour l'oeuvre de l'avenir et du progrès; et s'il „ survient quelque chose ^, comme on dit, on est là, ou plutôt on n'est plus là, et on ne laisse rien, pas une pierre, pas un bout de bois pour marquer la place qu'on occupait un jour! Oufl cela est affreux à penser; mais la tristesse du séjour se communique à l'esprit, et parfois l'envie me prend de m'en aller sans délai et sans détour à Aas et de presser M. l'architechte Holtf^rmann de faire dresser au moins la chaire pour que nous puissions commencer enfin/^
C'est ainsi qu'il aspirait au but de ses désirs, qu'il avait si fidèlement travaillé à atteindre. Or, il avait eu le rare bonheur de poursuivre progressivement et pour ainsi dire sans interruption le but que déjà, dans son enfance, il s'était posé: celui de l'ingénieur et du naturaliste. Ses talents et des circonstances heureuses l'avaient poussé pendant toute sa vie, et, même pendant son apprentissage, il avait eu le bonheur encore plus rare de voir son nom attaché aux sociétés polytechniques de Copenhague et de Christiania et à la société chimique de Paris, dont M. Dumas fut, après Rosing, le
troisième président avec MM. Pasteur et Cahour comme vice-présidents.
An commencement de 1859 il fat atteint de la maladie maligne, dont ces dispositions d'esprit que nous avons déjà mentionnées farent le précurseur, et dont les suites le retinrent, pendant presque tout le reste de son existence, sur son lit de douleur. Elle se déclara par un abcès ou furoncle, qui se présente fréquemment, dit-on, pendant ou après une épizootie et qu'on attribue fréquemment à un excès de travail intellectuel et physique. Il dut sans doute .son salut, considéré comme un vrai miracle, aux excellents soins qu'on lui prodiguait dans la maison de M°^® Mackenzie: une mère n'aurait pu se vouer à ses devoirs maternels avec plus de sollicitude qu'elle le fit. Sa maladie fit naître en lui des pensées sérieuses et profondes, et sa noble garde-malade en profita pour imprimer une direction définitive à toutes ses idées futures sur l'existence. Ses amis et ses connaissances parmi les savants et les agriculteurs, et même des gens qu'il n'avait rencontrés qu'une seule fois, lui donnèrent pendant sa longue maladie des preuves d'intérêt et de sympathie peu communes. Fendant sa longue convalescence et son rétablissement si lent, Rosing put se livrer, au milieu d'un calme profond, à la contemplation des événements du passé et à la méditation des efforts infatigables de son apprentissage, ce qui donna plus de maturité à son jugement et à ses études. A la même époque il fut assez heureux pour voir tous les jours des amis comme M. le Professeur de chimie Wilsson, M. le Professeur Simpson, M.
le Professeur d'astronomie Piazzi Smyth, MM. les Docteurs Duncan et Begbie, le vieux M. Stevenson, éditeur de „The North Brittish Agriculturist*^, un ecclésiastique catholique, M. Oordon, etc. Le dernier était un homme d'une instruction et d'une érudition rares, que Rosing aimait beaucoup.
Enfin, il parvint à quitter un peu son lit: son corps avait cependant perdu sa vigueur et ce ne fut qu'au commencement de 1861 qu'il rentra en Norvège et qu'il put se charger de la chaire de professeur de chimie agricole à l'école supérieure d'Aas. Fendant l'automne de la même année il commença ses leçons; mais, enchaîné pour jamais à son lit de souffrance par des rechutes réitérées de son ancienne maladie, il ne put jamais monter dans cette chaire tant regrettée pour faire ses cours en face de ses élèves, n se vit contraint de céder cette partie de ses fonctions à un aide payé par lui, qui fut également chargé, sous la direction de Rosing, de faire les expériences.
Bien qu'il ne fût pas, par ses leçons, en communication directe avec ses élèves, il sut cependant vivement provoquer et entretenir leur intérêt pour la science, et c'était tout naturel, car Rosing eut avec chacun d'entre eux des relations bien autrement animées. Même au milieu de ses souffrances, sa chambre était rarement ou jamais la retraite silencieuse du malade; c'était, au contraire, un cabinet de travail rempli d'animation: les aides et les élèves entraient et sortaient sans cesse. Les premiers s'entretenaient avec lui des expériences et de leurs résultats; ils demandèrent ses conseils et
reçurent ses réponses aux doutes qu'ils lui soumirent, ou il les obligea eux-mêmes à en trouver la solution par des séries de questions qu'il leur posa. Il corrigea les devoirs de chacun des élèves; il leur distribua le& analyses, les mit en ordre et les corrigea, et il exerça à cet égard, afin de s'en rendre compte lui-même et pour éclairer les autres, un contrôle si simple et si clair qu'il ne lui fallait qu'un moment pour dire avec la plus grande exactitude quels travaux chacun des élèves avait exécutés et comment il s'en était tiré. Ce furjsnt sans doute ces relations intimes qui contribuèrent essentielle* ment à créer entre lui et ses élèves un attachement si profond que, plus tard, beaucoup d'entre eux s'adres* sèrent avec confiance à leur ancien professeur, même pour des affaires importantes bien éloignées du ressort de la chimie.
Outre les occupations d'un intérêt spécial pour l'école et l'enseignement, il fut continuellement absorbé par une foule de recherches sur l'application de la chimie à l'agriculture et à l'industrie, par exemple: sur la valeur des divers engrais, des plantes fourragères, des terres, des algues marines, etc. Il est aussi à espérer que ses analyses et ses descriptions du biscuit de farine de poisson et du lait séché seront d'une grande portée pratique. Ces produits ont déjà été honorés de 4 médailles à plusieurs expositions.
Les résultats de ces travaux et de ces recherches ont été publiés dans les comptes rendus de l'école supérieure, dans les journaux ou autrement, et il y a longtemps déjà que l'auteur de ces lignes était convenu
avec M. le libraire Gappelen de publier une édition complète des recherches et des travaux de chimie agricole et d'intérêt universel exécutés à Aas sous la direction de Rosing.
Aussi, grâce à ses travaux et aux progrès de notre époque, les agriculteurs et les fabricants intelligents du pays commencèrent à comprendre que la chimie agricole est le vrai fondement de l'agriculture et^ avant peu, l'intérêt pour les recherches de chimie agricole s'accrut tellement que les chimistes attachés à l'école supérieure d'Aas étaient loin de suffire aux nombreuses demandes qui lui furent adressées à ce sujet. Sur la proposition de Rosing, la Société pour la prospérité de la Norvège lui accorda, en 1863, 1,150 francs, et la Société des sciences de Throndhjem, en 1864, 570 francs par an pour contribuer à payer le traitement de deux aides, et en 1865 le Storthing vota une somme de 1700 francs pour un aide permanent, que jusqu'alors il avait dû payer lui-même. Ce fut là une amélioration assez considérable dans la position économique de ce pauvre malade alité, et dont il eut grandement besoin; mais, il n'y attacha pas moins de prix comme un vote de confiance d'une portée d'autant plus grande qu'il était appuyé par les recommandations unanimes, chaleureuses et flatteuses de M. le Directeur Dahl, du comité de surveillance de l'école et de M. le Ministre de l'Intérieur.
Pendant les deux premières années de son séjour
à Aas, Rosing n'était presque entouré que d'étrangers; en 1863 sa mère et sa soeur cadette vinrent s'installer
auprès de lai et répandirent dans son intérieur les charmes de la vie de famille et ce contentement qui jusqu'alors lui avait fait défaut.
Aussi c'était toujours cette mère bien-aimée avec laquelle, pendant 25 ans, il n'avait cessé d'échanger des lettres qui prouvent si bien l'intimité de leurs sentiments. Depuis le moment où il arriva enfant à Copenhague jusqu'à ce qu'elle prit domicile à Aas, il lui avait fidèlement retracé les événements et les espérances de sa Tie, mais il avait toujours eu soin de jeter un voile sur ses déceptions et ses sujets de chagrin. Cette correspondance fournit des données intéressantes pour l'histoire du développement et des progrès de Rosing, en renfermant en même temps toute une galerie de tableaux de la nature et de l'existence des pays où il vivait et où il luttait.
Lorsqu'un jour il paraîtra un choix de ces lettres et de sa correspondance générale, ainsi que de ses meilleurs ouvrages disséminés dans des journaux et des revues, cette collection sera pour lui un monument qui conservera le souvenir de son nom. Ayant embrassé le grand but de l'humanité avec une chaleureuse énergie, il a su donner à tout ce qui est sorti de sa plume l'empreinte de la richesse de ses pensées et de la profondeur de son sentiment. Son style se distingue par une lucidité rare, et beaucoup de ses lettres et de ses ouvrages sont des morceaux originaux fondus d'un seul jet, dont plusieurs peuvent hardiment se comparer aux meilleures productions de notre littérature dans ce genre.
En 1865 Rosing fat uni par les liens sacrés du mariage à sa cousine, M*"* Hedevig Sophie Rosing, dont la parenté d'esprit et d'inclinations avec lai était frappante. Cette union apporta à Rosing un bonheur aussi grand qu'inattendu, d'autant plus grand que le décès de sa mère, lequel, après un long état de faiblesse, survint au printemps de l'année suivante, laissa un grand vide autour de lui.
„Qne mes regrets seraient bien plus cuisants, dit-il à cette époque dans une lettre à un ami, si la Providence ne me l'avait pas donnée, elle, qui partage à présent mon chagrin, tous mes chagrins comme toutes mes joies avec moi! Les hommes pourront s'étonner lorsqu'il arrivera quelque chose aujourd'hui qui n'est arrivé ni hier ni avant-hier, et qui n'arrivera peut-être pas demain; mais ils ne jetteront pas la pierre à celui qui accepte les dons envoyés par Notre Seigneur; car ils ne connaissent pas les voies du Seigneur, et ils ne connaissent pas les coeurs."
Dans le journal du peuple norvégien (1867, n^ 17), son ami, M. Théodore Kjerulf, nous a donné de Rosing une peinture pleine d'âme. ËUe est tellement d'accord avec nos sentiments, que dans la suite nous en avons cité plusieurs passages.
^Rosing avait la conviction que les connaissances sont pour tous le pain de fexistence, que chaque pensée se fait comprendre par un besoin intime," que l'instruction est la base de tout acheminement vers le bienêtre moral et physique, que le travail est un acte commun, de sorte que, sans esprit de conciliation, nous
n'arrivons à rien, ,,car an seul homme ne construit pas, mais beaucoup d'hommes réunis construisent l'édifice qui doit rester debout". C'est à cette idée qu'est due la création de ces sociétés, et c'est sur cette base qu'il composait ses annuaires d'agriculture, qui comptent parmi les meilleurs essais de style populaire pour l'agriculteur de notre pays. „Par ces ouvrages le style de Rosing servira longtemps encore de modèle à ceux qui voudront s'exprimer facilement et clairement sur des matières de science naturelle."
S'il avait „la conscience nette et claire de la richesse de ses connaissances, la joie des vérités qu'il y avait trouvées, était aussi tellement puissante dans son âme qu'elle le poussait toujours à puiser dans son trésor, à se communiquer," et même à se jeter dans les luttes des journaux pour rendre témoignage de la puissance de la vérité.
Depuis 1863 j'allais régulièrement quelquefois tous les ans à Aas pour voir Rosing-, il était sans doute, comme il l'écrit lui-même, „ cloué au lit", mais il faisait rarement ou jamais sur moi l'effet d'un „paralytique dont le corps se mourait lentement" ; souvent même on ne se rappelait pas, ou plutôt on oubliait qu'on avait devant soi un pauvre malade. Sa voix était faible sans doute, mais lorsqu'il s'animait, il parlait toujours avec une sympathie animée de tout ce qui se passait; souvent ses récits attrayants vous retenaient auprès de lui. Les étrangers qui arrivaient à Aas ne s'arrêtèrent pas long-
temps dans les autres appartements, mais se réunirent bientôt autour de la couche de Rosing. „Tel qu'il était là, m'écrit M'"® Rosing, il possédait cependant aa suprême degré le singulier don d'arracher le cercle qui l'entourait aux petites trivialités de la yie de tous lesjours: c'était lui qui remplissait notre maison de joie, de sérénité et de paix, et tout cela précisément par cet esprit sérieux qui se révèle dans le morceau que vous avez choisi pour la dernière page de sa biographie.^ En restant auprès de lui on ne pensait pas davantage à la misère du malade impuissant. Tout ce dont il avait besoin: papiers, journaux, lettres, revues, etc. étaient toujours là à portée de sa main, et dans sa chambre tout était aussi beau et souriant que comfortable et pratique. Dans une grande glace accrochée au mur il pouvait embrasser du regard, non seulement toute sa. chambre, mais aussi une grande partie du jardin et du grand chemin de Drôbak avec son monde et so<l mouvement. Son amour pour la nature ne se démentait jamais; ne pouvant plus en jouir au grand air, il se la fit apporter en miniature: des plantes nombreuses l'entouraient de leur riche végétation et ajoutaient avec une abondance de fleurs fraîches les agréments du parfum, des couleurs et des richesses des formes au comfort de l'appartement; des petits oiseaux de toute espèce chantaient, gazouillaient, sifflaient, se réjouissaient et se débattaient, chacun à sa manière, dans une grande cage placée sur une table; il éprouvait une grande joie à écouter leurs chants variés et à étudier leurs particularités et leurs charmantes drôleries. Des photogra-
phies, des dessins et des ouvrages illustrés, étalés sur une table, offraient une autre source de joie et d'entretien.
Souvent ses souffrances étaient grandes, mais jamais elles ne lui inspiraient le dégoût de la vie; il trouvait aussi qu'il avait encore trop de choses à accomplir pour se familiariser avec l'idée de la mort, mais il ne ferma pas les yeux devant l'incertitude de son existence. Il écrivit un jour à un ami qui devait partir pour Paris: „I1 faut que je te voie et que je te parle d'abord; car, quoique comparativement assez bien depuis quelque temps, je pourrais être parti pour le grand voyage avant ton retour."
Si les forces physiques manquaient à Rosing, sa volonté était forte et son empire sur le corps grand. Il trouvait son meilleur remède dans l'occupation et surtout dans la conscience de travailler au service de la science et de l'humanité. Tout espoir de guérison s'évanouissait peu à peu, mais il ne s'en sentait pas moins heureux, dans la société de sa femme, par ses occupations journalières et ses livres et entouré de ses aides, de ses élèves et d'un petit cercle d'amis chéris.
Pendant l'hiver 1866—1867 il était absorbé par son annuaire d'agriculture et par la rédaction d'une série complètement nouvelle de cours d'analyse et de chimie organique. Il fit des travaux de M. Debray la base de ce dernier ouvrage, exécuté d'ailleurs librement et avec indépendance. Au milieu de tous les maux et de toutes les souffrances: gravelle, sciatique, érysipèle, ophthalmie etc., dont il souffrait cet hiver, ces travaux ont sans doute amené un excès de fatigue qui a fini
par épuiser les faibles ressources de son corps. Dans la dernière semaine du mois de Mars il lui fallut renoncer au travail.
Un de ces hommes qui, dès la fondation de la Société polytechnique, avait su apprécier les qualités de Rosing, M. le D' Ëgeberg, passa les derniers jours auprès du lit du malade et consola par sa présence ses derniers moments. Le 29 Mars une mort douce et calme l'enleva à ses souffrances.
„Rosing puisa sa force dans sa ferme croyance aux efforts communs, et, pendant son existence si courte, trop courte à nos faibles yeux humains, cette force lui permit de faire beaucoup", beaucoup plus que la plupart des hommes n'eussent pu faire dans les mêmes conditions. Le jugement général a hautement reconnu „que, par ses connaissances acquises, par son travail, par l'infatigabilité de son esprit, par sa persévérance jamais ralentissante et par son ardeur incomparable, non seulement il remplissait pleinement ses fonctions, mais il. savait réellement rester à la hauteur de ce poste important et sauvegarder en même temps l'honneur et les intérêts de l'institution à laquelle il était attaché. Ce jugement s'accorde aussi parfaitement avec le témoignage des hommes qui, par leur position et par leur expérience, furent plus que personne à même de contrôler les travaux de Bosing et de l'école. Or, ils ont témoigné, que non seulement il exerçait sur l'institution la principale influence sous le rapport de la science, mais qu'il embrassait en même temps l'ensemble de ses travaux avec intelligence, connaissance de cause et chaleur.
Or, ce fut là an de ses attributs que ^partout ou il a voué son goût et son âme à une entreprise, il en a tongours été le vrai moteur, le mouvement perpétuel de son mécanisme.^
Ses élèves aussi ont porté sur lui ce jugement unanime, que leurs intérêts et ceux de l'institution lui étaient toujours à coeur; dans toutes les questions de cette nature il ne céda jamais un pouce de sa conviction, mais il la défendit envers et contre tous avec toute la force de son argumentation.
S'il n'a pas fait bien davantage, s'il n'a pas atteint ce grand avenir que tant de ses amis, et surtout ceux de France, lui prédirent dans ses jours de santé, il est tout naturel d'en attribuer la cause à l'affaiblissement par la maladie de ses forces physiques, qui ne prêtèrent plus à son esprit ce soutien dont il ne pouvait se passer entièrement. Avec sa vigueur et sa santé, tel qu'il était avant cette fatale maladie, il n'est pas douteux que Rosing n'eût été beaucoup plus loin, non seulement dans sa science spéciale, mais aussi dans l'oeuvre du citoyen en général.
Comme nous connaissons Rosing à présent, cette longue période d'apprentissage et de préparation ressemble à un élan vers une destinée dont il n'a atteint que le commencement.
Le dernier ouvrage auquel Rosing travaillait, semble aussi témoigner de cet élan.
Je ne me rappelle pas bien si ce fut au printemps de 1864 ou de 1865 que, pendant une visite que je
lui fis à Aas, il me dit quelques mots du plan d'une revue d'intérêt général avec un peu d'assaisonnement de science naturelle pratique, qu'il avait l'intention de publier pour le peuple. Comme, dans le temps, j'avais eu une idée semblable et que j'avais même recueilli, pour sa réalisation, des éléments assez nombreux, il me proposa de publier cette revue en collaboration. Je fus forcé de répondre par un refus, d'abord parce que je prévoyais que mes études et mes recherches sur la question de la tourbe, réclameraient la plus grande partie de mon temps-, ensuite, parce que je désirais employer mes loisirs, si j'en avais, à préparer l'édition de mes recueils de poésies populaires, qui se reposaient depuis de longues années. Rosing renonça à cette idée et reprit ses anciens pourparlers avec „la Société pour les progrès de l'instruction publique". H était question de le charger de la rédaction d'une section pour les sciences naturelles dans l'Ami du peuple. Mais ces pourparlers n'aboutirent à rien, et en 1866 Rosing revint avec plus d'énergie que jamais à l'idée de sa propre revue. Dès sa jeunesse la réalisation de ce projet avait été son rêve favori, la moitié de son existence en avait été la préparation; maintenant il voulut publier sa revue tout seul, n me recommanda vivement de ne jamais perdre de vue des petits articles et d'y penser partout: „aux heures de repos ou d'attente pendant mes yoyages; une légende, un conte, une image de la nature ou de la vie du peuple, mais toujours en style clair, succinct, facile à comprendre." Nous citerons un extrait d'une lettre du 5 Février à un de ses autres amis,
qui indique plus spécialement le but de la revue; mais on s'en rendra encore mieux compte par le commentaire de sa femme, que le lecteur trouvera plus loin.
„Cher ami, figure-toi ce que je médite: publier une petite revue populaire (16 à 18 feuilles par an) pour le petit peuple, Touvrier, le fermier corvéable, le petit fabricant, les pêcheurs et les matelots. C'a été mon rêve pendant 10 à 15 ans, et je crois que c'est précisément mon fait. Ma revue embrassera tous les intérêts de l'homme du peuple; elle cherchera à le stimuler et à lui inspirer le goût des progrès spontanés sous le triple rapport de l'instruction, du bien-être et de la moralité. Rien que des petits morceaux, car il n'y a que cela qu'on lit, et un langage simple et bien lucide. H est clair que, sans assistance, cela n'ira pas; je crois cependant que, le premier pas fait, il se trouvera certainement des hommes qui me prêteront un coup de main; car sans doute cette tâche est bonne et utile. Les sciences naturelles n'y auront pas la prépondérance; la situation et les questions sociales y occuperont la première place, n faudra d'abord travailler pour les associations, les caisses de secours et les bibliothèques des ouvriers, puis songer un peu aux lectures intéressantes et divertissantes. J'ai pensé que tu pourrais me donner de temps en temps quelques petites esquisses de la vie du peuple (dans le genre du Vieillard dans la forêt aux mâts), toi qui, pendant tes excursions, ne manques certes pas de jeter un coup d'oeil dans les cabanes. Mais je pourrai aussi me servir d'autres petites compositions, savantes ou divertissantes, mais, avant tout.
simples et lucides. La première livraison en Mars ou en Avril."
„La revue, écrit M°^® Rosing, devrait être intéressante, animée et en même temps instructive et explicative. Elle ne contiendrait aucun des petits événements du jour, comme incendies, naufrages etc., dont tous les journaux fourmillent; elle ne s'occuperait pas non plus de politique, si ce n'est qu'un grand événement pût servir à instruire et à éveiller des sympathies, par exemple: un peuple luttant pour son indépendance. La mission principale de la revue serait de traiter des sujets propres à jeter de la lumière sur la tâche journalière de l'homme et de la femme, de leur faire connattre et apprécier les avantages et les agréments d'un ménage Men réglé; elle leur donnerait des avis pour introduire des adoucissements dans la position de l'ouvrier, des avis pour gagner leur vie, des conseils utiles pour la honne ménagère, des histoires récréatives pour les enfants. Elle renfermerait heaucoup de renseignements utiles sur les associations pour l'achat des vivres à hon marché, non des considérations et des explications arides, mais des faits, des historiettes, des récits qui inspireraient infaillihlement aux ouvriers le goût de l'imitation. Elle parlerait heaucoup de l'école, non en tirant des considérations morales de son utilité, mais en donnant des exemples propres à engager la mère à y envoyer ses enfants, et à inspirer aux enfants l'envie d'y aller. H ne faudrait jamais perdre de vue les choses indispensables aux vrais intérêts du travailleur: l'assiduité, la propreté, Tordre, en lui rappelant le proverbe
anglais „Cleaiiline6s is next to Holyness^, ce qui vent dire que la piété trouve difficilement l'entrée d'un coeur qui ne renferme encore aucun sentiment élevé. Enfin, les sujets religieux ne seraient pas exclus de la revue. Mais, d'abord et avant tout, il faudrait exposer dans un style animé et attrayant la vie de ces hommes qui, sortis du peuple, sont parvenus par leur persévérance et leur habileté à devenir des citoyens utiles à leur patrie, des savants, les premiers du pays ou les bienfaiteurs de l'humanité. Aussi Benjamin Franklin serait-il à la tête pour témoigner de l'esprit qui devrait pénétrer l'ouvrage tout entier. Tout serait clair et concis, car la revue serait pour l'ouvrier, à qui il ne reste que peu de temps pour la lecture. Quand il voit devant lui une longue harangue, il la met de côté, et c'est précisément ce qu'il ne faudrait pas faire de notre revue. Elle devrait être saisie avec avidité, lue avec facilité; elle devrait ranimer l'esprit, montrer à l'ouvrier jusqu'où il peut arriver en mettant dans la balance la persévérance, l'intelligence et le vouloir. Aussi cette revue s'appellerait-elle „rOuvrier**: elle ne serait pas seulement pour l'ouvrier, elle accomplirait elle-même une tâche fertile en bons résultats."
„Yoilà, Monsieur, une faible ombre du tableau qu'Anton dans ses moments de bonheur me traçait en couleurs si vives. Cette idée s'est emparée de moi tout entière, et je voudrais que Dieu m'accordât la grâce de contribuer un jour à sa mise en oeuvre. Il n'y a que moi qui aie connu le nom; Anton lui-même en était si content qu'il le cachait soigneusement jus-
qu'an jour de la première publication. Je serais fâchée que quelqu'un s'emparât de ce nom et s'en servît sans réaliser l'idée de mon mari. Yous voyez que la grande idée du projet de cet ouvrage est: un sentiment d'amour 6t de charité profond pour celui qui porte toutes les fatigues et toutes les misères de ce monde sans entrevoir de but, et le désir ardent d'alléger son fardeau et d'élever ses pensées en les arrachant à la vanité des choses de ce monde."
Nous retrouvons ce même esprit et cette même pensée dans le morceau déjà mentionné, destiné à servir 4'introduction à un ouvrage sur l'alimentation des plantes.
Il devait faire partie de l'annuaire d'agriculture de 1867; mais les forces venant à lui manquer, cette tâche lui fut trop lourde : il fallut s'arrêter au commencement et remplacer cet ouvrage par un autre.
Pour terminer ce tableau de la vie de Bosing, je ne puis m'empêcher d'ajouter, comme un des derniers morceaux sortis de sa plume, cette petite introduction, qui donne une si belle image des efforts et des tendances de toute son existence.
SE L'ALIMElîTATIOir SES PLMTES.
^Dans la suite des années les charretées se succèdent sans relâche dans la grange de Tagriculteur. Il appelle cela le produit de sa sueur et de son travail, et certes il a déposé dans chaque brin, dans chaque épi une partie des forces de sa vie et de sa pensée. Toutes ses fatigues ne sont pourtant rien à côté du travail qui lui a été préparé. Lorsque la semence est déposée dans les sillons du sol et que les hôtes indiscrets ont été écartés du champ, la tâche de l'homme est achevée pour céder la place à celle de la nature. La semence germe et verdit: la racine s'enfonce dans le sol et la plante s'élève en construisant ses colonnes et ses voûtes, travail lent, invisible et imperceptible pour celui qui ne cesse de regarder; mais l'oeuvre se poursuit sans relâche et sûrement, et porte un témoignage éternel du grand plan qui embrasse à la fois l'ensemble et les moindres parties.
„Mais comment se fait-il que cet édifice s'élève de la sorte? Où sont les matériaux de construction, où sont les outils, et quelles sont les forces invisibles qui commandent et dirigent cette oeuvre jusqu'à son achèvement?
„Toi, qui traces les sillons, qui sèmes et qui récoltes, non seulement les fruits de ta propre sueur, mais aussi ceux de ce travail immense que la nature exécute pour toi et de toute cette bénédiction de Dieu que tu reçois gratuitement, n'as-tu pas quelquefois réfléchi à ces m3»3tères et ne t'es-tn pas demandé à toi-même quelle puissance occulte fait pousser tes moissons?
„0r, aussi vrai qu'il a été déposé dans l'âme humaine des désirs ardents, des besoins, et la faculté simultanée de s'élever, comme la plante, vers les régions de la lumière, aussi vrai il y a été déposé des aspirations vers l'inconnu et le don simultané de pénétrer et d'approfondir les ténèbres et de chercher à connaître le jeu des forces occultes, de même que la racine des plantes s'enfonce dans le sol pour y chercher sa nourriture. Mais, aussi vrai que la substance nourricière que la racine rencontre sur ses sombres sentiers, fait toujours grandir la plante, aussi vrai chaque grain de vérité que l'esprit humain recueille dans les profondeurs, profitera à ses aspirations vers la lumière.
rEAlîK I. STORSE,
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