AM O N JE LL A
naître Annunziata. J’obtins de la visiter dans la prison ; mais un événement imprévu avait tout bouleversé dans le couvent.
L’Abruzzienne, accompagnée par les deux jumeaux et conduite par le curé de Santa- Agatha, était arrivée avec l’aurore au couvent, pour apporter à la pauvre captive la preuve de son innocence et la joie de sa maternité.
J’entrai dans la cellule d’ Annunziata au même moment où le curé de Santa-Agatha lui annonçait la découverte et la présence immédiate des enfants.
— Où sont-ils? où sont-ils? criait-elle comme une insensée en s’élançant contre le guichet de son cachot.
L’Abruzzienne parut en les portant tous
les deux, un sur chaque bras. Annunziata
ANTONIKLLA.
se précipita à la grille en ouvrant les bras
et mordit les barreaux qui la séparaient de ces anges. Puis, les voyant si gros, si blancs, si roses, elle resta comme asphyxiée de joie et d’admiration devant eux.
— Oh! s’écria-t-elle, bénie soit la pensée d’Antoniella ; en les perdant, elle les a sauvés!
On ouvrit le guichet, elle les reçut et se roula sur le plancher comme une tigresse à qui l’on vient de rendre ses petits, les baisant, les palpant, les mordant, puis
baisant ses morsures et les lavant avec ses
larmes. Les pauvres petits, reconnaissant leur mère, lui passaient les bras autour du cou, pleuraient et riaient tour à tour.
L’Abruzzienne, témoin de ces frénésies de la nature, heureuse et jalouse à la fois de
ces tendresses, fondait en pleurs de son côté ; elle enviait même, au prix de tant d’angoisses, le bonheur d’être mère. Son mari les regardait d’un air triste; tous les témoins, le curé et moi, nous étions muets d’attendrissement ; les sœurs pleuraient de honte d’avoir soupçonné d’un crime la mère capable d’avoir tout supporté jusqu’à la mort pour donner de la nourriture à ces innocents.
— Oh ! pardonne-nous, sainte victime, disaient-elles, nous n’étions pas dignes de comprendre tant de vertu.
Pendant que ce groupe de la mère et des enfants se roulait sur le plancher à nos pieds et qu’on n’entendait que les sanglots et leurs soupirs qui s’éteignaient dans leur anéantissement, le curé de Santa-Agatha, les sœurs et moi, nous causions tout bas de ce qu’il y avait à faire pour instruire la justice, délivrer la mère innocente, Antoniella, et libérer par la grâce du roi le jeune homme aux galères de Messine, à qui l’amour avait révélé l’innocence.
— Achevez votre bonne œuvre, dis-je enfin au bon curé; consolez Annunziata ;
ramenez l’Abruzzienne ce soir à Santa- Agatha; revenez demain me prendre à la villa de Cicéron, et accompagnez-moi à Naples, où vous viendrez certifier au ministre et au roi ce que nous voyons et leur fournir l’occasion de faire triompher cette mère, Antoniella, Lorenzo, le jeune frère d’Antoniella, tant d’amour et tant d’innocence! C’est Dieu qui a tout fait, c’est à lui de tout finir.
■ — Je le veux bien, dit le curé; partons.
Et nous partîmes. Mais nous laissâmes l’Abruzzienne coucher pêle-mêle, cette nuit de bonheur, avec Annunziata et les enfants.
— Oh! Antoniella, où es-tu? disait Annunziata; tu manques seule à cette félicité!
cxxxin
Le lendemain, le curé de Santa-Agatha vint me prendre à la villa de Cicéron.
— Remercions Dieu, madame, dit-il à ma compagne de voyage à moitié rétablie, il vous attendait pour commencer ce miracle, priez pour qu’il s’achève.
Elle pria.
Le postillon nous emporta au galop de ses chevaux vers Naples.
— Je viens avec le curé de Santa- \
Agatha, dis-je au ministre de la marine, vous aider dans une bonne œiîvre que vous désirez sûrement accomplir envers un jeune
marin qui a commis un acte d’indiscipline pour sa faute et un acte d’héroïsme pour sa justification. C’est ce brave Lorenzo, qui a enlevé une femme à l’échafaud et qui a reconquis un brigantin de Maroc à main armée, pour se ramener lui-même, dans son cachot flottant, à ses juges et à son supplice.
Nous lui racontâmes alors la découverte des jumeaux bien portants à Santa- Agatha, et. l’évidence de l’innocence ainsi prouvée des pauvres captives et de leur libération.
Le ministre, qui me connaissait, fut ému et heureux jusqu’aux larmes. Ï1 fallut obtenir d’abord la révision du procès mystérieux, et ensuite la grâce du roi pour les trois condamnés. La révision fut facile d’au-
tant plus que les enfants avaient été vus par le président du tribunal.
Le roi bon et la reine compatissante furent heureux d’accorder une faveur qui ne coûtait rien à la justice. On ordonna au magistrat de Santa-Agatha de délivrer Annunziaty et de l’envoyer à Naples avec Antoniella pour entériner la grâce. Antoniella, Lorenzo rétabli dans son grade, les jumeaux, l’Abruzzienne, son mari, comparurent à un jour assigné devant les juges.
Nous vîmes une seconde fois la rencontre d’ Antoniella et d’Annunziata avec leurs soidisant victimes; le public entier fut inondé de larmes d’attendrissement. Antoniella reçut les bénédictions d’Annunziata ; elle obtint la permission d’aller voir Santa- Agatha avec l’Abruzzienne qui avait donné
A TOM ELLA
une seconde mère à ses jumeaux. Lorenzo épousa enfin Antoniella; il alla avec elle
reprendre ses grades auprès de son général
à Messine. Le frère d’Antoniella, délivré par elle, fut renvoyé à Tunis auprès de son père, et la pauvre Annunziata, pardonnée, reçut en pleurant de tendresse rcstime des mères et le glorieux pardon de son héroïsme.
Ainsi Dieu ne permit pas que la folie de la nature reçût la punition du crime. Je quittai Naples avec un souvenir qui me rendit ce charmant pays aussi doux au cœur que délicieux au regard.