‹ Antonin Moine, 1796-1849Chapitre 14 sur 14 · Jeune femme de ia Restauration · texte numérisé non relu

Jeune femme de ia Restauration

Médaillon ovale, haut.0"105, long. 0"08.5. Basrelief.

Buste et tète de protil. — Tète nue. — Savante coifTure. — Collerette en fraise.

Non signé. — Au verso, plomb : P. F.

IK L'aigle impérial, ailes éployées, dans une couronne de lauriers.

Fond rectangulaire en largeur, haut. 0'075,

long. 0' 105. Bas-relief.

Beau mouvement d'envolée.

Non siarné.

Article de L'Artiste. 183"2 (I)

Antonin Moine n'appartient pas au dixneuvième siècle : ses goûts et ses études, ses rêves et ses prédilections, son caractère modeste et retiré, son amour constant et irrésistible pour les délicatesses les plus élégantes, pour les majestueux ornements, font presque tache au milieu de nos études ordinaires. C'est au seizième siècle, à la cour de Louis XII ou de François 1er qu'il devait naître et vivre; car, entre tous les âges de l'histoire de l'art, il n'a choisi ni la Grèce de Périclès et de Phidias, ni la Rome des Trajan et des Antonins, ni les hardies créations de cet autre Phidias de Marseille, de Pierre Puget, il a choisi la France de Jean Goujon, du rénovateur de la sculpture française, de celui que nous pouvons sans crainte opposer à Ghiberti, à Michel-

(I) 1" série, tome IV, page J97.

Ange, à qui nous devons les cariatides du vieux Louvre, l'hôtel Carnavalet, la fontaine des Innocents et la Diane.

Comme tant d'autres artistes éminents, il n'a pas trouvé d'abord et du premier coup la voie où il voulait marcher glorieusement, où chacun de ses pas devait se compter par un nouveau triomphe; lui qui devait nous rendre les ingénieuses broderies, les inventions gracieuses de la Renaissance, il a voulu s'essayer à la peinture de l'Empire. En exécution des paroles si pleines et si brèves dû Nocum orfjrnium, il s'est résigné aux études les plus arides et les plus ingrates avant de se conduire à sa guise dans le champ de l'art. Le chancelier d'Elisabeth avait dit opportet discenîem credere, il a suivi à la lettre le précepte du philosophe anglais : avant de déserter sans retour les enseignements de ses maîtres, il a voulu mener à bout l'obéissance et l'imitation. Avant de créer pour lui-méine et par luimême des procédés personnels contraires en tout point aux doctrines contemporaines, il a fait de la docilité, le plus impérieux, le premier de ses devoirs, et il a bien fait : il a fait comme tous les grands maîtres et il s'en est bien trouvé. Car le

jour OÙ il S'est dit : je ne les suivrai plus, qu'ils me suivent à leur tour s'ils peuvent, il n'y avait plus dans sa pensée de place pour le doute et l'hésitation. Fatigué d'études stériles et douloureuses, il s'est réfugié dans sa volonté comme dans un asile, mais pour n'en plus sortir et pour y vivre désormais à Tabri des traditions de l'Ecole, des aveugles routines.

Cependant, même après avoir quitté pour toujours la peinture de David et de Regnault, il ne s'est pas mis à la sculpture sans plus tarder. Non, il avait encore une épreuve à subir, épreuve obscure comme la première, mais profitable et définitive. Avant de s'en prendre à Benvenuto, de lui demander conseil et de se confier à lui, il a vécu familièrement avec les naïves compositions de Gonstable et de Stanfield. Avant de s'initier à la sculpture française du seizième siècle, qui procédait en ligne directe delà belle et grande sculpture de la quatre-vingt-septième olympiade, il a étudié l'Ecole anglaise qui remonte aux Vénitiens par les Flamands. Il s'est inspiré de Lawrence et de Wilkie, de Joshua Reynolds et de Turner pour mieux comprendre Rubens, Van Dyck, Rembrandt et Ruysdaël.

^iït ANTONIN MOINE

De cette surte, il a passé par deux réactions avant crarriver à sa manière, à celle qu'il ne devait plus quitter, qui devait faire le travail et le bonheur de toute sa vie. La peinture héroïque de l'Empire, il n'en voulait pas; il sentait qu'elle ne devait pas durer. Le paysage officiel de MM. Bertin, Bidauld et Watelet, il n'en voulait pas non plus; il comprenait que cette trinité officiellement nulle ne laisserait pas trace dans l'histoire. Seule, dans l'Europe entière, l'Angleterre se rattachait à l'Ecole flamande. Il a vu que l'Angleterre avait raison.

Mais il était écrit que son talent ne devait pas se. borner au paysage. Nous avons vu de lui des compositions dans ce genre, simples et touchantes, remarquables par la beauté des tons,r]iarmonie et la combinaison des lignes, faites avec rien, comme disent les peintres pour exprimer l'absence de prétention et surtout la facilité du travail. Si Antonin Moine n'avait été réservé pour la rénovation de la sculpture, en poursuivant ses études de la nature extérieure, nul doute qu'il ne fut devenu un paysagiste éminent.

Mais il ne devait pas rester paysagiste. La sympathie publique n'a pas encouragé.

comme elle le devait, sa persévérance et son courage. Il s'est recueilli longtemps avant d'abandonner cette seconde voie ; puis, après avoir mûrement médité, il a pensé que la sculpture le sauverait et lui donnerait asile dans ce siècle d'indifférence, de couplets, d'industrie, d'ambitions tumultueuses et vulgaires.

Il a cru et l'événement ne l'a pas démenti, il a cru qu'il y avait place aujourd'hui pour une sculpture nouvelle, inattendue, parente, il est vrai, de l'art du seizième siècle, familière et naïve dans sa vérité, mais capable d'accepter et de réaliser les besoins de son temps; applicable à toutes les pensées, à tous les accidents de la vie moderne ; assez chaste, assez élevée pour ne pas déroger à la dignité de sa sainte origine, assez pure et assez sévère pour rappeler ses premières années consacrées aux figures des dieux et des héros, mais assez simple cependant pour se soumettre aux réalités humaines. Les dieux et les héros ne sont plus ; il ne reste plus à l'art que l'homme idéalisé par la méditation. Il faut donc que la sculpture divine chez les Grecs, héroïque chez les Romains, se fasse humaine chez nous et pour nous.

!2i4 ANTON IN MOINE

Cette pensée si simple que l'Histoire révèle et démontre, si méconnue des statuaires qui s'entêtent dans le passé qu'ils n'ont pas étudié, des critiques aux yeux desquels l'Histoire n'est qu'une lettre morte, Antonin Moine l'a comprise; et c'est là, selon moi, tout le secret de sa vie à venir, l'explication de son talent, de ses œuvres et de ses promesses.

H est d'avis et je ne le contredirai pas ([ue l'art nouveau qu'il a embrassé depuis deux ans seulement, mais auquel il s'était préparé de longue main par de consciencieuses études, peut et doit s'associer au renouvellement de toutes les formes de la fantaisie, qu'il doit se nationaliser comme la peinture, la poésie et comme Tarchitecture, si nous en avions une. Quand Delacroix met sur la toile nos poudreuses barricades, quand Auguste Barbier invente pour les Thersites et les Séjans de la France des iambes vengeresses et flétrissantes, pourquoi le mar])re et le l)ronze seraient-ils impuissants et muets?

Personne n'a contesté la grâce et la vérité du buste de jeune femme envoyé au Salon dernier par Antonin Moine; tout le monde a loué le modelé des lèvres, la légèreté des cheveux, le sourire des veux

ANTONIN MOINE ^4o

et rélégance incomparable des ornements et des étoffes. Le grand médaillon qui ressemble si inespérément à la Joconde a montré ce que peut la sculpture étudiée sur nature. Les Deux Lutins ont frappé les connaisseui's par l'énergie et la vivacité des détails. Dans son cheval qui trébuche, tout en blâmant la brièveté de Parrièretrain, on reconnaît les traces de la manière de Géricault. Les petits médaillons qui ont mystifié des yeux clairvoyants se confondent avec les ouvrages florentins du même genre : c'est à s'y méprendre.

Cette année, nous l'espérons, les applaudissements et la popularité ne manqueront pas au jeune artiste. Il enverra au Salon plusieurs ouvrages capitaux : un groupe ronde l)Osse dans le genre de ses Lutins, une figure d'archange et un buste de la reine. Nous ne voulons rien préjuger et nous éviterons avec soin de vanter outre mesure des ceuvres inédites. Mais, pour ne parler que du buste de la reine, dont plusieurs personnes ont déjà vu le modèle, nous déclarons franchement que, depuis les délicieux portraits du musée d'Angouléme qui nous ont conservé les traits des dames de la cour de Henri H, de Henri IH, de Cliarles IX, nous n'avons

iiV* AN TON IN MOINE

pas vu un ])uste comparaljle à celui-ci par la finesse, le naturel, l'élégance et la souplesse. Ce sera pour les femmes de France un grand étonnement que le buste de la reine fidèlement, représentée dans le costume qu'on lui connaît, parée comme une riche bourgeoise, simplement coifïée d'un chapeau de gros de Xaples moiré, avec du marabout, des brides en blonde, un nœud sous la passe, une écbarpe de gaze sur le cou. une chaîne d'or à larges anneaux jetée sur sa robe. Nous attendons avec confiance que le public rectifie nos éloges.

Si l'ouvrier ne traiiit pas l'artiste, si le caprice des fourneaux ne contrarie pas sa première pensée, le double bas-relief qu'il a fait pour un vase de Sèvres doit assurer solidement sa réputation parmi les artistes et les curieux ne résisteront pas à l'entraînement.

Ce qui manque à Antonin Moine, le temps et le courage achèveront de le développer. Il perdra, par la pratique, la mollesse qu'il a conservée. Il lui arrive encore trop souvent de prendre son ébauclioir pour un pinceau. Parfois la glaise dans ses doigts perd en solidité ce qu'elle gagne en accent. Préoccupé de la chair, il

néglige la charpente. Mai> il le sait et se fait à lui-même de sérieux reproches; il écoute le cri de sa conscience; il se corrigera, je n'en doute pas.

Si ces lignes pouvaient contribuer à hâter parmi nous le goût d'une sculpture naïve, humaine d'abord, puis élevée selon la pensée du statuaire; si elles persuadaient aux amis du luxe et de l'élégance qu'Antonin Moine est destiné à régénérer la forme de nos meubles, de notre bijouterie, en même temps qu'il doit rendre au marJjre la grâce et la vérité, jamais nous n'aurions eu pour la presse et pour notre plume une aussi réelle reconnaissance.

(Non signé.)

Article de Tii. Gautier. 1837 (1)

Dans la sculpture, depuis 1830, nous avons vu le gouvernement distinguer particulièrement deux jeunes artistes dont le talent fait concevoir les plus justes espérances. Antonin Moine et Barye se recommandent à Tattention publique par des qualités éminentes, mais bien distinctes les unes des autres. Le premier exprime, d'une façon merveilleuse et exquise, tout ce qu'il y a de grâce, de noblesse, de pureté, de mouvement dans son art; le second est recommandable par l'esprit et la finesse qui animent ses œuvres, par l'adresse déployée dans leur exécution.

Nous analyserons ])ientôt les productions de M. Barye. Pour aujourd'iiui.

(1) La C/tarle ,h- 18^,0, 2 lévrier 1837.

nous ne nous occuperons que de M. Moine.

Ce n'est pas sans intention que nous avons nommé M. Antonin Moine le premier, car il possède des qualités qui lui assurent une supériorité incontestable sur les sculpteurs de la nouvelle école. Pour être un artiste remarquable, il ne suffît pas de comprendre et de traduire avec esprit et correction une face de Part (hi trait ; il faut, pour former un artiste remarquable, complet, sentir vivement, exprimer avec verve et facilité l'art du trait sous toutes ses faces. Celui qui maniera la brosse et le ciseau avec une égale facilité, celui «jui saura asseoir une statue, fouiller le marbre et le cœur de chair, ciseler le bronze, jeter sur la toile des groupes liarm<>nieux et colorés; celui qui. s'élançant loin des sentiers battus, puisera en lui-même son inspiration et, sans le secours d'une intelligence étrangère, rendra d'une façon chaude et nette le sujet qu'il désirait traiter, celui-là, dis-je, sera un artiste remarquable; celui-là, dis-je, sera un artiste complet.

Antonin Moine possède toutes les qualités que nous venons d'énoncer, et c'est pour ce motif que nous n'hésitons pas à

ANTOMN MOINE :2ol

le citer comme un des premiers artistes de notre temps. Le public ne connaît guère que ses œuvres de sculpture, et cependant ses travaux en peinture, ses pastels, ses dessins révèlent dans leur auteur un des élèves les plus distingués qui soient sortis de l'atelier de Gros.

Moine est doué d'une telle facilité de composition et d'exécution qu'il dessinerait également un tableau, une décoration monumentale, ou qu'il pétrirait un groupe, cisèlerait un objet de parure.

Cette souplesse dans l'esprit et dans la main lui assigne une place à part et une distinction qu'il est bien rare d'accorder de nos jours à un artiste. Les hardies et heureuses modifications que Géricault et Delacroix ont apportées dans la peinture, Moine les a introduites dans la sculpture. Ils ont. les uns et les autres, tourné le dos à l'école de David pour entrer dans une école où le vrai, sous toutes ses formes, dans toutes les conditions de temps et de lieu, est le seul but vers lequel l'artiste doit diriger tous ses efïorts et tous ses travaux. Quoique les occasions où Moine aurait pu déployer toutes les ressources de son talent aient été jusqu'à ce jour assez rares pour lui. il

:>.r2 AN TON IN MOINE

n'en a pas moins produit une série d'ouvrages aussi nombreuse que variée.

Les Lutins^ exécutés en marbre pour le ministère de l'Intérieur, forment un basrelief d'un effet neuf et charmant. L'originalité, l'esprit, la malice, la grâce que révèle le marbre ont suffi pour assurer à son auteur, de prime abord, une réputation distinguée. Le Lutin ou (iviffon est conçu et exécuté dans le même genre.

Dans ses médaillons, ses petites têtes d'hommes et de femmes, dans La Malibran, le Bonaparte, le Don (Quichotte, les Consoles^ les Cavaliers pour le surtout de M-'le duc d'Orléans, on retrouve toujours dans la forme la même grâce, le même esprit, la même élégance que dans les œuvres précédentes. Suivant nous, depuis Jean Goujon, on n'a pas exécuté, en France, de bas-relief compaïuible à celui que Moine a modelé pour le Vase de Sèvres. Distribution des groupes, entente de la lumière et de la perspective, sage ordonnance dans toutes les parties du bas-relief, simplicité dans la pose des acteurs, correction et naïveté dans Texécution. telles sont les parties saillantes de cette composition. Le Buste de fa Reine, pour le ministère de •l'Intérieur, rappelle.

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par la vérité de la physionomie et de la pose, les bustes de la Renaissance.

On remarquait à la dernière Exposition les deux figures pour un des J3énitiers de la Madeleine; les deux figures, P Eglise et la Foi, forment une composition hors ligne. Ces statues ont été exposées aux critiques les plus absurdes, mais elles ont mérité les éloges et l'admiration de toutes les personnes qui s'occupent de l'art d'une manière sérieuse et qui en ont fait l'objet d'une étude particulière. On a blâmé le style de ces figures. On voulait de la sculpture catholique dans le goût de celle qui décore nos vieilles cathédrales. Mais on oubliait, en parlant de la sorte, que ces statues devaient être placées dans un temple grec, dont on faisait une église, et c'est principalement pour ne pas avoir oublié qu'il travaillait à la décoration du temple de Thésée que nous louons M.. Moine du style dont il s'est servi dans cette composition. •

En cette circonstance, la draperie antique a été reproduite d'une façon surprenante. Puis, que de noblesse, de sainteté et de tristesse dans cette figure de l'Eglise! La légère ride qui sillonne son front nous indique ses regrets, car c'est

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l'Eglise militante; beaucoup de ses enfants se sont échappés de ses bras et elle attend, dans une douloureuse résignation, le retour des ingrats qui l'ont al)andonnée.

Les yeux élevés vers le ciel, la ])()iiche entr'ouverte, ht Foi semble oublier cette terre, dont elle dédaigne les joies et les plaisirs, pour s'élever dans les régions infinies vers lesquelles la poussent ses immenses désirs d'amour et d'éternité.

UAtifje du jugement dentier, pour produire l'efifet que l'artiste s'est proposé de lui faire exprimer, était mal placé à l'Exposition. Il faudrait le voir couronnant une chaire ou un buffet d'orgues et alors on pourrait juger du mouvement et de la vigueur empreints dans toutes les parties de cette figure.

Certes, l'artiste qui, dans l'espace de six années, a produit tant d'œuvres diverses et • aussi remarquables, mérite d'être noblement encouragé. Le gouvernement l'a appelé à lui ; c'est aux ministres à dignement occuper les journées d'un tel homme.

Antonin Moine est un des artistes dont notre siècle doit le plus s'enorgueillir; un

ANTOMN MOINE ^bo

bel avenir r?o prépare pour lui ; eu s'arrétant devant un tel choix, les ministres honorent l'artiste, honorent le pays et s'honorent eux-mêmes.

Théophile Gautier.

ANTOMN MOINE ^O /

Article d'Aimé Royet. 1849 (1

On ne songe point assez qu'on fait une chose sérieuse quand, le matin, à l'heure de loisir, on ouvre, avec une distraction, souvent punie, le journal accoutumé.

C'est pourtant, quelquefois, un terrible imprévu qui en sort. Prenez garde : sans même tourner la page, vous allez apprendre peut-être la chute d'un trône, peut-être la mort d'un ami !

Ne parlons point des trônes : c'est peu par le temps qui court; mais la mort d'un ami, cela nous touche encore; les novateurs n'y peuvent rien changer et ce vieuxcœur humain s'obstine en ses affections. Il faut bien tenir à quelque chose !

J'ai lu ce matin dans une feuille :

M. Anton i/i Moine, peititre-sculpteur, est mort hier à Paris.

Pas un mot de plus,

(1) Avenir républicain de Saiat-Etienne (25 mars 1849).

^oS ANTON! N MOINE

Cette parole brève.- sèche pour tout lo monde, douloureuse pour moi. triste pour nous tous ici, peut suffire, à la rigueur, uu public distrait. Comment arrêter longtemps au lit de mort d'un artiste l'attention d'une société menacée qui pourrait répondre comme le Cacique :

« Et moi, suis-je sur un lit de roses ? »

Mais cela ne nous suffit point à nous autres. Le journal ne dit pas même que ce peintre- sculpteur était de Saint - Etienne 6^// Fo/'e: .' Ainsi donc, parlons-en tout à notre aise, entre nous, famille stéphanoise; recueillons nos souvenirs attristés et racontons cette pauvre vie d'un artiste qui eut le talent, qui obtint la célébrité, qui n'atteignit jamais le bonheur. J'ai côtoyé, dès la source, cette existence troublée. Il m'appartient d'en parler. Je vous dirai ce que j'en sais, en toute sincérité, avec cette certitude des lointains souvenirs de jeunesse qui reluisent encore dans l'âge mùr.

Au collège, Antonin Moine faisait peu de thèmes et beaucoup de bonshommes.

Mon pupitre, voisin du sien, en avait qui me charmaient; mais le maître d'études les admirait un peu moins, le barbare; il en faisait de terribles razzias. Heureu-

AN TON! N MOI m: ^59

sèment que la craie, la pointe du canif aidant, souvent même la plume qui venait pour ce fait d'écrire un licnsiun, le dommage était bientôt réparé et les bonshoinrncs reprenaient possession de leur domaine. Je n'assurerais même pas qu'il ne se glissât point parmi eux quelque outrageux portrait du malheureux inoit:

l'enfance est sans pitié. Puis, le soir, à la salle d'étude, à la lueur des chandelles de suif, c'étaient des silhouettes suspectes, grotesques, des ombres chinoises qui grandissaient, s'amoindrissaient par une gradation savante et échangeaient un dialogue vif et animé. Dans tout cela, ce n'était pas l'écolier studieux, j'en veux bien convenir; mais c'était l'artiste qui commençait à poindre. Enfin, il sortit bientôt de l'école de dessin du collège avec le nom du Poussin, qu'on lui avait donné : raillerie ou présage.

Et il alla à Paris, où il cacha longtemps sa vie laborieuse, dessinant, peignant, modelant, cherchant enfin, par tous les chemins de l'art, son talent indécis alors, comme son caractère le fut toujours.

Je ne dirai rien de ses longs travcaix. de ses préliminaires d'atelier; toutes ces jeunesses d'artistes sont à peu près jetées

dans le même rude moule. Je vous montrais l'autre jour, dans ce journal (numéro du 7 janvier), la mansarde de Montagny, un autre élu de la famille stéphanoise, famille divisée, hélas! mais point oublieuse de ses enfants qui lui font honneur. Je vous ai tout dit à l'égard de celuici ; je vous ai raconté ses travaux obstinés, ses honorables misères; vous avez même appris de <iuel bois il ne se chautïait pas! Je vous épargnerai aujourd'hui les redites; je ne vous ferai point passer par les mêmes épreuves, par les mêmes labeurs, les mêmes privations, sorte de chemin de la crolv qu'ont suivi tant de jeunes artistes, en l'arrosant de leurs sueurs, en succombant sous le fardeau de l'art.

Antonin Moine grandissait dans l'ombre et le silence, mais il grandissait enfin; il allait bientôt se faire jour et revendiquer liautcment la place qui lui était due dans le monde artistique. Son nom fut honorablement révélé dans divers recueils portant signatures qui ne sont pas sans autorité : LWrtiste et Susse avaient montré, dans sa primeur, ce talent qui a pnsséi comme tant d'autres, par cette publication et cette boutique, en attendant une consécration plus haute.

ANTOMN MOINE '21)1

Moine, dans ses premiers travaux, se complaisait surtout aux fantaisies de l'art, aux arabesques capricieuses, aux créations fantastiques, aux reflets et aux traditions du moyen-âge. Jean Goujon.

Pierre Bontemps et autres vieux tailleurs de pierres, ont été l'adoration et l'enseignement de toute sa vie. Sa nature et ses lectures favorites lui avaient donné cette impulsion. C'est de Xotre-Dame-de-Paris que sort ce Drar/on monté d'un diable armé d'un trident, se rendant sans doute, à tire d'aile infernale, à quelque ronde du Sabbat ou à quelque invocation de sorcière, œuvre de ténèbres à c<jup sur.

Cette production originale fut remarquée. Le plâtre en a été souvent et longtemps reproduit. Bientôt suivirent en foule divers travaux dont je voudrais ])ien parler, et particulièrement une statuette de Scmcho Pança et un vase magnifique gardé précieusement à la manufacture de Sèvres; mais il faut m'interdire tous ces menus propos, où je me plairais pourtant, pour arriver enfin à des œuvres plus graves, plus étudiées, plus liautes, qui ont inscrit, en marbre et en ])ronze, le nom d'x\ntonin M<>inc sur divpr'^ nu .nu mon U de Paris,

•2()2 ANTON! N M<jlNE

En ce temps-là — sous ce règne tant calonnnié et si prospère du roi Louis- Philippe — il se l)àtissait des églises, il se faisait des fontaines monumentales, la barrière de l'Etoile élevait son arc triomphal à nos gloires militaires; le quai d'(.)rsay achevait son édifice pour loger ce Conseil d'Etat qu'on tâche aujourd'hui de mettre à la porte de son palais; l'Hùtel de Ville prenait les proportions les plus imposantes et les plus gracieuses; enfin, les artistes, peintres, sculpteurs, architectes trouvaient de nobles travaux à exécuter ou à diriger dans ces vastes créations. Il fallut un bénitier à la Madeleine, des statues à l'Hùtel de Ville, des Tritons aux fontaines de cette place dite de la Concorde, où rugissent toutes les discordes populaires; et à tout cela (moins les discordes) Antonin Moine met résolument sa main d'artiste.

Le bénitier de la Madeleine a été loué... et critiqué, bon signe! Si la louange dore, la ci'itique consacre souvent à son insu. Je ne veux dissimuler, ni IdAmer le reproche de gracilité qu'on a pu adresser à juste titre n l'oaivre, non à l'artiste. On a ignoré ou oublié que le plan, le premier modèle, a été déplorablement modifié par

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ordre supérieur; je le sais et je dois le dire, moi qui ai vu le travail primitif, moi qui ai entendu les plaintes amères de l'artiste soulïrant dans sa création outragée. Ce que j'affirme ici, du reste, se trouve attesté par le dessin de l'idée première publié, je crois, dans le temps, par le journal LArtiî^te et très certainement, en tous cas, par le Mafja^in pittoresque. On a pu juger ainsi la libre pensée du statuaire et donnera la critique de justes limites et une adresse plus exacte.

Moine a eu plus < 'e liberté artistique, et on s'en aperçoit dans ses Tritons des fontaines de la place de la Concorde. Ils ont le torca faciès qui convient à des personnages de la cour de Neptune; et à leur courbure dorsale, à l'ampleur de leur poitrine, on juge de la puissance du jet d'eau qu'ils dégagent à la face des Néréides qui le leur rendent bien. C'est ainsi qu'on procède entre divinités marines bien faites.

J'aurais à parler de plusieurs autres travaux importants, mais le temps me presse, l'espace me manque et j'ai à apprécier ce talent multiforme sous un autre point de vue. Il me faut bien aussi n^'^erver un pou de place, enfin, à rimnime

"Ihi ANTOMN MOINE

que j'ai connu dès l'enfance, l)làmé souvent, aimé toujours.

Mais, toutefois, je ne puis passer sous silence une cheminée très habilement sculptée et fouillée par lui, laquelle est dans un des salons de l'ancienne Chambre des députés. Justice fut rendue à cette œuvre au point de vue de Tart, mais on fit des objections sur certaines formes féminines un peu trop vigoureusement accusées.

Ainsi pensèrent, du moins, les corrompus de la veille et c'est ce que pourront apprécier les incorruptibles du lendemain, autant toutefois que l'élection prochaine les appellera à pénétrer dans les salons intérieurs de l'ancienne Chambre préparés pour la Chambre à venir.

Mais le talent déjà si varié d'Antonin Moine n'avait pas encore dit son dernier mot. Il s'avisa un jour de faire au pastel, depuis longtemps négligé, les plus charmants portraits, les plus frais paysages du monde. De tous côtés lui vinrent des êtres à reproduire, et des plus célèbres et des plus gracieuses ! Il travaillait pour la politique, il travaillait pour la finance. Plusieurs portraits sortis de son atelier représentaient diverses personnes de In famille Mole et de la famille RothschiM.

Les équipages stationnaient à sa porte tandis que les maîtres posaient. Sans manquer à la ressemblance, il tempérait la vérité outrageuse. Les femmes étaient contentes... Heureux peintres! Ce fut un succès, ce fut une vogue. Comme le goût des derniers règnes de la vieille monarchie était revenu à la mode dans les décorations et les ameublements somptueux, on voulait avoir de lui, dans ces charmants cadres de forme ovale, adhérents à la boiserie des boudoirs parfumés, quelquesunes de ces coquettes compositions à la Watteau où le dessin n'était pas trop sévère, ni la morale non plus. Les amours revenaient en foule. Le charmant artiste obéissait à la douce impulsion. Il fardait, il poudrait, 11 enrubannait ses personnages. Pas de tailleuse dans Paris qui posât avec plus de grâce que lui les dentelles et les fleurs à une robe à la Pompadour. Pas de fine taille dont il ne sût rendre l'heureuse cambrure !

Cependant d'autres mains artistiques vinrent à lui disputer le pastel. Le goût se modifia. La vogue s'attiéd^. L'élégant landau ne s'arrêtait guère plu\à la porte solitaire de l'artiste. Il s'ennuya et tourna au spleen, le mal de toute sa vie.

Il en étnit là. triste, maladif, amaigri, morose, se plaignant de Dieu et des hommes, quand survint ce coup de main qui jeta bas la monarchie par surprise.

Il comprit alors que l'art s'en allait. Les couleurs se séchaient sur toutes les palettes. Le pauvre artiste perdit ses meilleures pratiques. La révolution avait brûlé le château de M. Rr)thschild. M. Mole. M. le comte Mole songeait à se faire républicain du surlendemain et ne songeait plus aux portraits de famille.

Plus on parlait de droit au travail, plus le travail manquait au droit contesté.

Alors, il ne fît que languir, plus triste et plus malade, jusqu'au jour où, sans résistance, il se laissa coucher par la mnrt dans sa tombe prématurée.

Tandis qu'il en est temps encore, jetons, avant que l'oubli ne survienne, un dernier coup d'œil attristé sur cette organisation privilégiée et malheureuse. C'était un esprit bien doué et mal fait. Il était de ceux que /a mélancolie wanina comme siens, selon le mot du poète anglais : Ami melancholfj marh'\l lu' m for lier oim. Avec un caractère bon et sensible, il ne recevait ni ne donnait le bonheur. C'était un vase pur où In liqnour tournait cependant. En

l'abordant, malgré son cordial accueil, on le trouvait peu satisfait, on découvrait en lui un fond de souffrance permanente. En le quittant, on le laissait plaintif. Sa carrière bornée fut une longue et douloureuse élégie ou, pour emprunter une imagQ à son art, un tableau assombri où les nécessités de l'existence n'apparaissent que trop à l'arrière plan.

Qu'a-t-il donc manqué à cette organisation si distinguée à tant d'égards? Il lui a manqué la juste appréciation des hommes, la science ordinaire de la vie, moins de révolte et plus de soumission d'esprit, la fidélité au travail commencé, l'ordre et la mesure en toutes choses, tout cet ensemble, enfin, de qualités saines qui mènent à bien l'existence. Quand on arrive au port, ce n'est pas seulement à la voile, c'est aussi au lest qu'on doit l'heureuse traversée.

Antonin Moine laisse une femme, une veuve jeune encore qui Teût rendu lieureux... s'il eût pu l'être.

Il laisse un fils adolescent dans un collège de Paris. Je ne sais quelles seront ses tendances, mais je doute que sa mère le dirige du côté de l'art.

Il laiss<' aussi un frère aîné. Aimé

Moine. <iui entra d'abord dans les Gardes cVhonneur et puis dans les ordres religieux. Il apprendra la mort d'Antonin au fond de quelque vieux cloître et il aura une prière et une larme pour ce frère qu'il a à peine revu depuis l'adolescence.

Il laisse enfin un ancien compagnon d'enfance qui s'attendrit en écrivant ces choses.

Aimé RoYET.

Article de J. Jaxin. 1849 (1

Antoniii Moine est mort la semaine passée; pourquoi ne dirions-nous pas de quelle mort il s'est frappé lui-même? D'où nous viendrait ce ménagement pour les infortunes, pour l'accablement, pour les misères et pour la ruine irréparable qui, depuis la Révolution de février, ont frappé sans relàcUe. sans pitié, sans respect, la poésie et les poètes, les artistes et les beaux-arts, et de quel droit irions-nous couvrir d'un voile cet abîme sans fond dans lequel nous ont précipités les Vandales? Hélas! rien n'est plus vrai, Antonin Moine s'est tué de ses mains; il s'est tué au plus beau moment de sa popularité et de son talent; il s'est tué de douleur et de désespoir, d'inquiétude ; il s'est tué, père de famille et chrétien ! il s'est tué parce qu'il ne pouvaii pas vivre

(1) Journal des D{bals. '2 avril 184'J.

ainsi plus longtemps sans travail, sans espérance, sans avenir, sans faire, lui aussi, un peu de bruit dans cette société perdue et éperdue qui n'a plus un seul moment d'attention pour l'<puvre de l'artiste, pour le chant du poète, pour le récit de l'écrivain î Encore une fois, Antonin Moine s'est précipité dans le suicide en protestant, par son désespoir et par sa lente agonie, contre les magnifiques programmes des révolutionnaires et des révolutions !

Mon Dieu, je sais bien ce qu'on va dire: Qu'est-ce que ça fait, un artiste de plus ou de moins? Nous avons bien à nous amuser de ces bagatelles, et jie voilà-t-il pas un beau passe-temps, nous occuper de cet insensé qui se tue parce que le pain lui manque avec la gloire! Les artistes, fi donc ! A quoi est-ce bon ? Les poètes, à quoi cela sert-il? Tout le Musée du Louvre, que voulez-vous qu'on en fasse? La toile gâtée par Titien et par Rul)ens n'est pas bonne même à faire des chemises pour nos srddats ! Le Louvre, un liôpital ! Le Palais-Royal, un club! Versailles, un Panthéon pourR<:»bespierre! Fontainebleau, un grenier! A quoi bon ces jardins et ces eaux jaillissantes? ces

vieux arlM^es qui ne produisent que de TumlDre. ces frais gazons qui ne donnent (iue du repos, à quoi bon? Coupons ces arbres, fauchons ce gazon, faisons du plâtre avec ces statues du parc: Vénus et l'Amour, Flore et Zéphire! Nous sommes des gens positifs, nous autres, les révolutionnaires ! Nous savons calculer et compter! Eh! quoi, citoyens, vous portez encore des hajjits de drap d'Elbeuf, comme si la blouse et la carmagnole n'étaient pas le vêtement gaulois par excellence !

Eh ! quoi, vous entretenez à grand frais des ouvriers à part pour représenter d'une main savante, avec des fils de laine artistement colorés, les chefs-d'œuvre de la peinture! Chassez-moi ces ouvriers inutiles ! Quant au petit talent de faire d'un morceau de glaise un vase d'or, tout chargé d'ornements les plus exquis, argile devenue un chef-d'œuvre, vous n'êtes que des aristocrates, vous dis-je» tout comme la fabrique de Sèvres n'est qu'un mensonge! Eh! quoi,, des vases fragiles, quand vous pourriez fabriquer des pots en terre cuite ! Quoi ! des élégances, des tasses, des soucoupes, de frêles guirlandes, quand nous nous con-

"Il 2 ANTOxNlN MOINE

tenterions d'un joli produit en terre de pipe! Malheureux! vous dilapidez la fortune de cette nation !

Nous n'inventons rien, les faits parlent; non seulement les faits, mais encore les orateurs! La démagogie, de sa main violente, a frappé ces grâces, ces élégances, ce charme et ces fleurs de la vie civilisée, ces études du goût, ces formes, ces parfums, ces rêves ÎTant que nous ne serons pas revenus à Tart du sauvage : des flèches et des arcs, des piques et des cassetêtes, tout au plus une coquille sur laquelle le poète en guenilles aura tendu un boyau mal desséché pour chanter ses amours tatoués, nos Spartiates ne seront pas contents! A plus forte raison, ne vous avisez pas de leur dire que les poètes meurent de faim, que les artistes au désespoir se font sauter la cervelle! Périssent ces inspirés plutôt que la grande formule ! Si la propriété c'est le vol. que direz-vous donc du génie? Le génie, eh ! c'est l'u'uvre de Dieu quand il se trompe, quand il est dans ses jours dB folie et de malédiction ! Le génie, eh! qui donc à le droit d'avoir du génie sous le règne de l'égalité? Et puis, qu'est-ce que cela, écrire des poèmes qui font rêver les peu-

ANTONIN MOINE TlS

pies à la gloire d'autrefois ; mettre au monde des héros imaginaires qui paraissent plus grands à mesure que les hommes sont plus petits; trouver dans son àme des chansons que l'émeute ne saurait chanter, sur sa palette des tableaux que la révolte ne saurait voir sans grincement, dans son cœur des accens de passion intime du genre humain? Qu'avons-nous à faire de ces niaiseries? Il nous faut des clubs, des Marseillaises, des images rouges, des hurlemens, des cris, des discours, des turbulences, des menaces, des tapages, des invasions, des terreurs. Cet Antonin Moine, qui est-il et que nous veut-il ?

Cela, Antonin Moine, c'était, en effet, de son vivant, un artiste sérieux, laborieux, convaincu. 11 était né à Saint- Etienne, sur les bords du ci-devant, Lignon qui s'appelle aujourd'hui le Fnreiis, dans la ville des enclumes, sous l'ardente et laborieuse fumée, au bruit des vaillants marteaux qui ne se taisent ni le jour ni la nuit, dans ces petits coins de verdure qui servent de manteau royal à la houille, au trésor de cette terre de la pauvreté et du travail! Et dans ces bruits, dans ces gémissements de la vapeur qui

is

travaille comme un homme, dans ce tumulte incessant du feu et du fer, ce jeune humme était devenu tout simplement un disciple inconnu des plus ingénieux et des plus charmants artistes de la Renaissance. Enfant, il avait pressenti et deviné la patience et le travail des ciseleurs : l'ornement, la irràce. le fini, l'œuvre plus précieuse que la matière, l'éclat nouveau ajouté à l'or et à l'argent; d'un lingot, il faisait un chef-d'œuvre; de l'argile obéissante, il faisait un vase d'Etrurie. une nymphe athénienne, un des dieux de Florence. Ne l'en défiez pas, il va tenter de reproduire le bouclier décrit par Homère, immortel airain sur lequel les heures et les saisons, les beautés et les gloires, la beauté cette fleur de la forme, la gloire cette fleur de l'honneur, se reproduisent dans une immense ronde qui renferme la terre et le ciel î

Peu à peu. cependant, il fallut se rendre compte des difficultés de cet art de la fantaisie et du caprice! 11 fallut en venir aux choses sérieuses, aux luttes ardentes; il fallut demander aux maitres, à Girodet, à Gros (mort celui-là aussi de désespoir, mais quel désespoir injuste au milieu de cette infortune et de cette

ANTOXIX MOINE ^/o

renommée!), par quels sentiers ils étaient arrivés à surmonter l'obstacle. Dans cette passe difficile. Antonin Moine fît preuve d'une grande résolution et d'un grand courage. Comme il avait entendu dire que Michel-Ange avait tendu un piège à ses juges — le petit Faune trouvé dans la campagne de Rome que Michel-Ange ht passer pour une statue antique — le jeune sculpteur tenta la même fortune ; il montra, lui aussi, à ses juges émerveillés, une tète de Joe onde !

Elle ne venait pas d'Athènes, non ; elle ne venait pas de Rome; mais, à coup sûr, la terre seule des Médicis avait servi de tombeau à cette jeune ressuscitée ! L'Académie des Beaux-Arts (si nous osons encore parler de l'Académie des Beaux- Arts) se prit à admirer ce naarlne contemporain de Giotto. M. Ingres lui-même, ce merveilleux artiste, s'écria que si ce n'était pas une œuvre du seizième siècle, peu s'en fallait; et, enfin, le jeune sculpteur fut reconnu et salué, d'une voix unanime, au nomljre des artistes parisiens.

Tant que nous vivrons, nous nous rappellerons, avec la reconnaissance des cœurs honnêtes et l'enthousiasme des jeunes souvenirs, sous quels auspices

276 ANTOMN MOINE

favoral)les aux Beaux-Arts la Révolution de juillet a été proclamée! Oh! la belle heure pour quiconque tenait une plume, une brosse, un burin, un ébauchoir! Oh ! le moment solennel, pour les beaux esprits, ce moment de juillet qui faisait toml)er les barrières en nous laissant les spectateurs, qui ôtait les entraves en nous laissant la royauté, qui l)risait les liens en respectant tous les droits et tous les devoirs ! 1830 donna le signal à toutes les intelligences d'élite, à toutes les ambitions honnêtes, celles qui veulent vivre de leur calme travail et non pas des agitations misérables de la rue épouvantée!

Pas de clu])S. mais des écoles! Pas de carrefours, mais les honneurs du Louvre! Pas de liurlemens. mais les études attentives et curieuses des meilleurs esprits de la l>ourgeoisie appelés à leur tour à aimer les belles toiles, à juger les chefsd'œuvre, à encourager les beaux vers !

Chose étrange et charmante ! Dès les premières vingt-quatre heures de juillet 1830, soudain les plus grande talens de cette nation se révèlent dans leur éclat, dans leui' vivacité, dans leur poésie! Les premiers arrivés à la gloire, ceux qui s'étaient déjà fait pressentir, se révèlent

ANTONIN MOINE ^1 i /

et se développent en projets magnifiques, au théâtre, dans le monde, dans le poëme; l'étoile de M. Vietoi' Hugo ])rille de son plus vif éclat dans ce ciel empourpré de tous les feux du jour! L'histoire marche et, à ses cotés, le roman; le roman, ce caudataire de l'histoire, pendant que les écrivains dont les preuves étaient faites, pour qui la lutte littéraire n'avait plus de charme, M. Thiers et M. Mignet, et M. Villemain, cette fête de la parole académique. et M. Cousin, son illustre confrère, et M. Guizot, dans sa vaste sphère et les autres de la même école, prenaient fièrement leur place à la tête de cette nation obéissante! Journée de gloire, d'éclat et d'orgueil! Et comptez les grands artistes que ces journées ont produits ! Comptez les noms qui surgissent tout d'un coup comme surgissent dans un feu d'artifice ces étoiles hautaines qui éclatent dans le bleu du ciel ! Mais ces noms-là, vous les savez tous ! Par où commencer et par qui? M. Ingres, maître enfin de la gloire qu'il avait rêvée, M. Ingres, roi de Rome, roi de Paris î Incontestable et triomphante royauté! Ary Schetïer, ce rêveur qui donnait la forme et la vie aux créations de Goethe, le poète! Paul Delaroclie. l'auteur

de tnnt (le drames toucliniits (Hi tei-ribles qui attiraient toutes les sympathies d'une foule avide d'enthousiasme et d'émotion ; Léopold Robert, l'infortuné dont M. Feuillet de Couches vient d'écrire l'histoire avec tant de piété et tant de larmes ! Ceux-là marchaient les premiers, un peu en avant, par le droit de leur naissance autant que de leur mérite; venait ensuite la foule des disciples, qui allaient être des maîtres à leur tour: Cheiiavard, qui est mort si vite ; Barye. l'homme aux lions, échappé à son maître l'orfèvre, et s'abandonnant à ses premiers ruiiissemens ; Champmartin et ses plus lieaux portraits: M. le duc de Fit: James et \P"' de Mirbel ! Mais quelle est cette flamme qui éclate? D'où vient ce ciel^ d'Orient? Comment s'appelle ce nouveau poète de la couleur : il s'appelle Decamps! et, les autres, les amis des beaux paysaixes. des terres heureuses entre les fleurs et le soleil, les chercheurs de nouveaux mondes parmi le thym et la rosée: Louis Caliat, Jules Dupré. Maréchal de Metz, et vous aussi. Marilhat, mort à la peine! J'en oublie et j'en passe! Mais il me semble que je les vois tous, enthousiastes, rêveurs, charmés, heureux de vivi'c L'I de se ti'nuver épris à ce point

delà nnturo. <lu soleil, de la beauté. deVespé'.'ance. Oh! le jjeau temps! Oh! le ])eau temps !

Parmi eeux-là. parmi ces jeunes gens, à côté des plus patiens et des plus actifs, à côté de Camille Roqueplan, à côté de soa ami et conseiller. Alfred Johannot, que nous avons perdu si jeune, à cô,é de Tony Johannot. à travers le rayonnement que projette dans sa voie ardente Eugène Delacroix, se faisait renaarquer par la grâce et par la délica.esse de ses œuvres, l'artiste excellent qii s'est tué il y a huit jours! Animé et poussé par cette Renaissance. Antonin M)ine, digne enfant de ces excellens tailleurs de pierre du seizième siècle auxquels ncus devons le tombeau de Louis XII et le Camp du drap d'or, exécutait chaque joirdes œuvres d'une délicatesse infinie: taitôt des Lutins et les Djins empruntés ai^ Orientales, le vrai poème de cette péi'iode jeune et passionnée; tantôt le cheval de Mazeppo, emprunté à lord B^ron, dont les Mémoires venaient de paraître au milieu de l'admiration pour les passages restés intacts et des maléd étions pour les pages mutilées par le tant anglais! Plus ({ue personne, et tout

autant que Louis Boulanger lui-même, Antonin Moine vivait avec les poètes, ses contemporains et ses frères. On lisait, en ce temps-là. tous les beaux vers. On se tuait aux nouveaux drames. Antoiin Moine prenait sa part de l'inspiration poétique, se trouvait à toutes ces grandes batailles! Rappelez-vous d'Antonin Moiae le Sonneur tV Oliphant ; il l'a emprunté à notre moyen-âge ressuscité. Sa Dame cMtclaine est l'enfant gracieux d'une ballace. Arrivent ensuite les héros du nouvecu poème, les images touchantes et terrible^, les faibles et les forts, les ombres qai s'abritent à l'ombre de Notre-Dame-ds- Paris, dans le chœur et au sommet des hautes tours : Esmerakla, PhœbuSj Qi/afimodo, toute cette armée sortie du fn-ntst de la pensée de M. Victor Hugo, et soudain les peintres, les poètes, les sculpteurs, les musiciens, la danse elle-mêiie de répondre à cet immense appel! Anton n Moine y répondit un des premiers. Ilconprenait vite et bien! Il avait peu étudi?, mais aussi quelle activité quand il voulait savoir! Un mot. un geste, un récit, suffsaient à son inspiration. J'ai sous les yeux son Esmerakla et son PliœbiiL Qu'elle est charmante ! qu'il est superbe'

ANTON IN MOINE ^ "^Hl

Il 0 fait aussi Don Quichotte et Su ne ho. A l'exemple de Decamps lui-même, Charlet a inspiré à Anton in Moine son Vieur Grognard. C'est une chanson de Charlet et de Bérenger, ce vieux grognard !

Sur la place de la Concorde, au lieu même où fut égorgé le roi-martyr, ce roi et cette reine dont nous avons fait un mélodrame de démence, sous cette nappe d'eau qui peut couler ainsi jusqu'à la fin du monde sans que jamais soit lavé le sang répandu sur ce sol régicide, vous pouvez voir encore le Triton et la Naïade d'Antonin Moine. Ce Triton et cette Naïade furent ses premiers essais dans la statuaire monumentale, car nous comptons parmi les bijoux les plus précieux les deux bénitiers de l'église de la Madeleine.

L'Italie toute entière respire dans ces deux marbres d'une élégance exquise, d'une imagination accomplie. En ce tempslà, le gouvernement exécutait les plus grands travaux; il achevait l'Arc-de- Triomphe, il complétait la Colonne, il doublait l'Hôtel de Ville et le palais du Luxembourg! L'activité était partout, partout l'architecture et les grands arts qu'elle entraîne avec elle! Quelle activité, quelle

ardeur, (juels travaux pour chacun et pour tous dans cet immense labeur! Bien plus, et comme si le tyran qui régnait alors, et dont la France s'est délivrée, Dieu merci! eût trouvé que tant de pierres et tant de marbres, tant de toiles et tant de bronze, tant de bois et de fer ouvragé ne suffisaient pas à amolir cette nation d'esclaves, le Domitien de l^<-30. cet avare, s'imaginait de restaurer le palais de Versailles que \19'4 avait mis à l'encan; il voulut remettre en honneur — qui le croirai! ? — la majesté même de Louis XIV ; il tenta de retrr»uver le grand siècle enfoui dans ces ruines, que Bonaparte lui-même, malgré toute sa gloire, n'avait pas osé toucher de sa main victorieuse, tant il avait peur de ne rencontrer que néant et poussière dans ce palais, dans ce temple où Louis XIV avait élevé son trône et dressé ses autels!

oui. véritablement, nous sommes des ingrats d'avoir oublié si vite tant de bienfaits, tant de magnificences royales, t^nt d'argent dépensé à vivifier le passé, comme si désormais le passé ne pouvait pas crouler! Ce palais de Versailles, ce n'est plus rien ! de vieilles toiles, de vieux marjjres ; le vieux Vernet qui a gagné

à lui seul toutes les batailles de l'Algérie, depuis la prise d'Alger jusqu'à la Smala, cette prétendue viptoire d'un jeune prince qui tombe — lui centième — sur une armée de Bédouins et de flatteurs ; non, ce n'est plus rien ce palais de Versailles... aujourd'hui... c'est tout au plus un Gapharnaûm déparé par la statue de Jeanne d'Arc, et honoré heureusement par les hideux visages coiffés de rouge que Fhistoire avait proscrits de toutes les réunions honnêtes, et qui sont entrés par fraude dans ce temple élevé par un roi, à ses frais, à routes les gloires de la France !

Mais de notre temps, dans les ténèbres où nous vivons, aveugles et ignares que nous étions, le musée de Versailles c'était l'occupation indéfinie des architectes et des maçons, des manœuvres et des sculpteurs, des peintres et des historiens ! Le musée de Versailles a sauvé l'art de la gravure qui se mourait, qui est mort ou peu s'en faut î Ce Roi avare, ce Roi sans entrailles, ce Roi qui dévorait l'argent, qui exécrait le talent, qui vivait comme un hourgeois! il avait cependant trouvé cette idée du musée de Versailles, il y a travaillé jusqu'à son dernier jour;

:2s i ANTOMN MOINK

et, maintenant, il faut vendre ses forêts, ses maisons, le reste de son palais, le patrimoine de sa famille, la dot de ses enfants, l'apanage des petits-fils pour payer Versailles, un instant ressuscité!

Je sais très bien que dans les temps heureux les artistes se plaignent et murmurent, les poètes font des satires, les écrivains dénigrent, les peuples menacent; personne n'est content et chacun demande à voir devant soi le ciel entr'ouvert. C'est bien! laissons passer les colères inoffensives, laissons venir les heures mauvaises; alors, quand les esprits qui se plaignaient se trouveront en présence de ce qui s'appelle la misère, l'oubli, le dénigrement, Tabandon; quand ils sauront, enfin, ce que c'est que la négation de toutes les frivolités chères aux grands rois et aux peuples qui se respectent, se contemplent et s'admirent dans l'œuvre patiente de leurs artistes; quand ils verront qu'on les dénie et qu'on les néglige pour s'occuper des plus horribles utopies, pour écouter des fous furieux; quand il ne sera plus question, dans cette France, des beaux-arts, du beau langage et de la politesse, que des plus sinistres paroles, des plus sauvages redressemens, des

ANTONIN MOINE 28o

plus cruelles menaces qui aient jamais pesé sur la tête des enfants de la Muse, alors le souvenir et la comparaison du temps passé s'éveillant dans ces âmes mobiles, leur rendra si amer le désenchantement présent, il leur fera paraître si funeste cet abandon et cette misère, que ridée et l'ambition d'une mort soudaine, d'une mort cruelle, viendra peu à peu à ces déshérités de leur gloire et de leur pain de chaque jour ! C'était le grand mérite, sous les Empereurs de Rome, quand on était un grand seigneur, de se tuer librement pour échapper aux ordres de Néron ou de Tibère.

Eh bien ! comprenez-vous que les grands seigneurs de Tintelligence. une fois tombés dans cette impasse, n'aient plus d'autre ressource que dans la mort volontaire?

En efïet, arrivé à ce point de douleur où l'on est forcé de s'avouer à soi-même que toute espérance est perdue, qu'il faut renoncer à iaire retentir honnêtement, glorieusement son nom dans le monde, qu'après avoir rêvé la gloire et le repos, sinon la fortune, il faut se résigner à vivre pauvre et à mourir inconnu, que faire alors? que devenir? Attendre encore!

Mais plus on attend et plus s'en va la jeu-

:28<i ANTON IN MOINE

nesse. et le génie avec la jeunesse.

Espérer! Et quoi donc espérer, quand on ne veut pas se livrer à des vœux téméraires et commettre le crime des espérances coupables ? Appeler à son aide! Ah! oui, c'est très bien dit, appeler à son aide ! et c'est ici que j'attendais les moralistes et les censeurs !

Pour un artiste comme Antonin Moine, qui a tenté toutes les fortunes de son art. qui a passé sans peine et non pas sans gloire de la sculpture à la peinture, du marbre au pastel, cette précieuse poussière aimée du soleil, qui est allé de Paris à Londres, demandant à l'Angleterre (l'Angleterre a été cette fois peu hospitalière) des portraits à faire ou des bustes; pour un homme nerveux, malade, inquiet, douloureux comme celui-là, habitué si longtemps à la louange, aii succès, à la faveur, connu, aimé, honoré de toute cette sr)ciété d'hier que la Révolution a emportée plus vite encore (|ue le soleil n'enlève sa fraîche couleur au pastel ; dans ce profond clénûment, dans ce grand abandon, qui donc voulez-vous que cet infortuné ait invoqué? A qui tendre sa main aujourd'hui, quand on a un peu d'orgueil dans l'âme et de fierté

dans le cœur? Quelle puissance invoquer et «juelle force? A quelle majesté pouvonsnous crier du fond de l'abime: Seianeuv, Seujneur, saure^-tious^ nous jtérissoiis^ On ne peut plus crier cela à personne, car il n'y a plus personne aujourd'hui qui puisse se dire : Je serai demain une puissance! Est-ce qu'on invoque des autorités d'une heure; est-ce qu'on implore des forces passagères? Est-ce qu'on sadresse aux éclairs comme à des guides en pleine tempête quand toutes les étoiles ont disparu dans ce ciel? Plus d'étoile, plus d'Orient et plus de Nord ! Partout le nuage et partout la menace pour les artistes! Au contraire, dans les temps heureux et calmes, sous le règne du tyran, comptez donc que d'appels un artiste tel qu'Antonin Moine eût pu faire avant de porter sur lui-même ses mains parricides ; c<»mptez donc que de sympathies puissantes, actives, royales, eût rencontrées ce pauvre homme dont à peine on a dit, en passant, qu'il était mort ! Certes, que de fortunes et combien de puissances seraient venues à son aide! On eût dit à * M. le duc d'Orléans, qui les connaissait et qui les aimait tous, ces artistes, qu'il traitait comme des frères : — Antonin

Moine demande du travail à Votre Altesse !... — Antonin Moine en aurait eu le même jour. On l'eût dit à la princesse Marie, la sœur de toutes ces âmes en peine de l'idéal; on l'eût dit à la Reine, notre Reine, cette Sainte, disait le feu Pape, qui n'a jamais refusé sa protection et ses bontés aux infortunes cachées dont ellb s'était réservé le monopole; on l'eût dit à Madame Adélaïde, à M. le duc de Nemours, si envieux et si avide de belles choses; on l'eût dit enfin à Madame la duchesse d'Orléans, au nom de son fils; et au roi donc! on leur eût dit, et il se fût trouvé autour d'eux d'honnêtes gens pour le leur dire: Un des plus ingénieux artistes de ce temps-ci se meurt, non pas de pauvreté encore, mais de peine et d'abandon ; il s'inquiète, il se lamente, il a peur, il a froid, il lui faut une espérance, il lui faut un regard ami, un encouragement paternel; il faut qu'il se sente aimé, protégé, encouragé, sauvé, sinon ses amis en désespèrent, sa femme ellemême, ce touchant modèle de la plus noble piété conjugale, ce dévouement sans bornes de tous les jours, de toutes les nuits, de toutes les heures, sa femme ne répond plus d'Antonin Moine; on eût

dit cela autour du trône, aux conseillers de la couronne, des hommes sortis du peuple pour la plupart, qui savaient entendre certaines paroles, deviner certaines peines profondément cachées dans Fambition, dans l'orgueil, dans la mélancolie des artistes; aussitôt l'artiste souffrant, notre artiste malade, notre compagnon, notre frère, l'artiste qui sera quelque jour, pour sa ville natale, un sujet de gloire et d'orgueil, eût rencontré, à l'ombre bienveillante du trône, aide, sympathie, pitié, consolation, respect! Lorsque mourut notre camarade Pétrus Perlet, un digne élève de M. Ingres, je me rappelle que je lui portais sur son lit de mort, soit pour Versailles, avec l'aide de M. de Cailleux, soit pour l'hôtel de ville, avec M. le comte de Rambuteau et M. Varcollier, soit pour le ministère de l'Intérieur, grâce à M. le directeur des Beaux-Arts et à M. le Ministre de l'Intérieur, pour 30.000 francs de travaux! Un éclair de joie brilla soudain dans ce regard éteint; à l'aspect de ces biens inespérés, notre ami se sentit revivre un instant. Ces diverses commandes ne quittèrent pas son lit de mort. Il les relisait à chaque instant; il calculait combien d'années il lui fallait pour ac-

complir ce long travail ; il rêvait qu"il avait la croix d'honneur, et qu'en fin de compte, il pourrait acheter un petit domaine sur les bords du Rhône, notre fleuve bien aimé! C'est ainsi que, grâce à ces fictions que personne n'eût démenties, cet humble artiste est mort, doucement, le sourire sur les lèvres avec le nom de sa mère et l'espérance dans le cœur ! Antonin Moine, quelques jours avant le dernier jour de sa condamnation, avait vu tomber ses amis; autour de lui. tout était ruine et misère; ses meilleui^s confrères désespéraient de leur fortune; ses protecteurs étaient dans l'exil; le dernier et le plus dévoué de tous, notre compatriote, M.Lanyer,ne pouvaii plus rien pour personne; même il venait de perdre, par une inimitié sans égale, sa place au Conseil d'Etat, un titre acheté par tant d'années de zèle et de travail! Si bien qu'Antonin Moine, durant cette longue année de désenchantement et d'abandon, n'avait entendu, en fait d'espérance, que ce programme grotesque entre tous les programmes de Février: On va rouvrir le Panthéon de peinture à dix francs par jour! Quand ils eurent crié ces dix francs par jour, nos Mécènes provisoires se croisèrent les

bras comme eût pu faire Léon X ou Laurent le magnifique. Dix francs par jour pour badigeonner le Panthéon ! Dix francs par jour ! Et encore dans ce Panthéon qui devait tout sauver, rien n'est venu que l'émeute, et nos artistes ne les ont pas même touchés un seul jour ces fameux dix francs par jour !

Vous voyez bien que si ce malheureux a oublié un instant ce qu'il devait à sa femme, à sa famille, à ses amis, ce qu'il se devait à lui-même, ce qu'il devait à la sculpture et à la peinture, ses deux sœurs, personne n'a le -droit de crier au fond de ce tombeau ouvert violemment avant l'heure : Antonin Moine, qu'as-tu fait de l'âme que Dieu t'avait donnée pour la dépenser en belles œuvres?... Pleuronsle sans l'accuser! Il a succombé sous le désespoir sans bornes; et puisque sa femme qui l'entourait de ses bras, puisque son fils, prosterné à ses pieds, n'ont pas pu, par tant de prières, tant de supplications et tant de larmes, venir à bout de cette volonté féroce et fiévreuse de mourir; puisque tout lui convenait pour la mort, le toit de sa maison, le couteau, le poignard, le pistolet, enfin; puisqu'il est allé dans l'abîme en priant Dieu, en

demandant pardon à ceux qu'il aimait, en pleurant, le malheureux! Couvrons d'un crêpe funèbre cette agonie horrible! N'accusons pas cet infortuné parce qu'il a désespéré d'une vie qui pouvait être belle encore. H était à bout de ses forces, de son courage, de sa résignation, et il ne savait pas que de larmes cruelles il ferait répandre à sa femme, et à son enfant !

Antonin Moine était né quelques années avant le commencement de ce siècle. Il avait été un instant soldat, et souvent il nous racontait comment il avait eu l'honneur de combattre à la bataille de ^^'aterloo; son fils, son unique enfant, est en ce moment un élève distingué de l'Ecole polytechnique. Le fils sera digne de porter un nom qui vivra entouré de la faveur et l'estime publiques. — Cet artiste laborieux laisse pour toute fortune, dans son double atelier, plusieurs beaux et bons tableaux et de très beaux marbres. Les amateurs rechercheront aussi avec empressement une foule d'esquisses, d'ébauches, de rêves, qui n'attendaient plus, pour vivre tout à fait, que la dernière volonté de l'artiste. Antonin Moine était de ces créateurs tout d'une pièce dont parle André Ghénier :

... De mes écrits en foule, Je prépare longtemps et la forme et le moule, Puis, sur tous à la fois, Je fais couler l'airain. Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain î

Hélas ! ni le poète ni le sculpteur ne devaient avoir de lendemain !

Article de Paul Mantz. 1849 (l)

Tous les vaillants artistes qui, fameux ou inconnus, ont combattu pour l'art moderne, disparaissent l'un après l'autre et s'effacent de la scène même avant d'avoir terminé leur rôle. Moine Antonin qui vient de mourir si brusquement, avait eu son jour de gloire.

Peintre aux premières années du mouvement de rénovation qui éclata vers 1830, il chercha longtemps à se faire une manière et l'on se rappelle avoir vu de lui des paysages qui n'étaient pas sans quelque parenté avec ceux de l'Ecole anglaise. Un art plus précis — la sculpture — le tenta bientôt. Irrité, lassé de cette continuelle raideur des formes que les élèves de Gartellier et de Dupaiy donnaient à leurs figures, Antonin Moine entra avec Préault, Jehan Duseigneur et

(I) L'Artiste, S"»» série, tome UI, page 13.

Maindron dans le complot organisé contre la tradition académique. Tout le monde était capitaine, tout le monde était soldat dans ce groupe qui voulait ramener dans l'art sculptural cette chose excellente que l'Empire avait si longtemps exilée et qui s'appelle la vie. LArtiste, dans sa première fièvre d'espérance, était le Moniteur officiel des hardiesses romantiques.

Moine fut l'un de ses enfants gâtés (2). C'est qu'en effet, il eut un mérite : il alla rechercher, dans le seizième siècle trop oublié, la délicatesse du travail, le mouvement, l'élégance. Mais il manquait d'étude, si bien qu'alors même qu'il faisait des figures humaines, il restait plutôt ornemaniste que statuaire.. Une certaine puissance dramatique animait pourtant ses bas-reliefs. Il exposa, en 1831, les Lutins en voyage et la Chute d'un cavalier qui fut très vantée par un critique délicat, M. V. Schœlcher. C'est au Salon de 4833 que Moine envoya sa Scène du Sabbat, son buste de la^ reine, œuvre qu'on a beaucoup louée, et ses deux bas-reliefs destinés à servir d'ornement à un vase

(2) Voyez une Notice insérée au tome IV, page 197, accompagnée d'un portrait de Moine par Gigoux.

de Sèvres qu'Aimé Chenavard avait dessiné; ils représentaient Henri II et Diane de Poitiers dans l'atelier de Jean Goujon et Léonard de Vinci peignant la Joconde : ces fines études de costumes, ces pastiches amusants passaient alors pour très audacieux; sculpter des figures habillées, quoi de plus impertinent, je vous le demande? Aussi, Antonin Moine devint l'une des victimes du jury qui, en I800, lui refusa un important travail. Le Sylphe.

L'année suivante, Moine exposa avec VAnge du jugement dernier deux statues de plâtre qui représentaient l'Eglise et la Foi et qui devaient décorer le bénitier de la Madeleine. L'Artiste en a donné une lithographie. Ces figures ne sont pas celles qui ont été depuis exécutées en marbre. Moine dût sculpter deux bénitiers au lieu d'un et encore il a moins consulté son originalité que ses souvenirs de la Renaissance.

Mais la sculpture religieuse ne convenait point à Antonin Moine qui revient à l'ornement. Il fut l'un des premiers à faire des statuettes. Sa Dame au faucon, son Sonneur d'Oliphant (que Delaplante a gravé) ont obtenu un succès de gentillesse et d'élégance. Sa petite figure de Sulbj a

moins bien réussi. Moine a modelé également, des pendules et des chandeliers de bronze. Là, je l'affirme, auraient été son talent et sa gloire s'il s'était livré tout entier à cet art trop dédaigné.

Antonin Moine, qui avait commencé par la peinture, ne Ta jamais tout à fait abandonnée. Dans ces dernières années, il s'était particulièrementattaché au pastel, et, dans ce genre séduisant, il a fait plus d'un portrait célèbre. Celui de Madame Janin qu'il exposa en 1843, avec ceux du fils de M. Mathieu de la Redorte et de Mademoiselle Piscatory.fut très applaudi.

Il restera, avec le portrait de Madame A. M. (1845). comme un remarquable spécimen de cette manière distinguée et coquette que les femmes clu monde ont trop aimée. Antonin Moine était là, sans le savoir, sur une pente dangereuse. Pendant que la plupart des peintres modernes s'efforçaient de rendre au pastel toute sa vigueur. Moine lui laissait son inconsistance originelle et sa mollesse. La couleur brillante à l'excès dans ses portraits perdait un peu de son harmonie. J'ai vu cependant de lui des têtes d'une coloration sobre, d'un dessin ferme et d'un savant modelé... Au moment de sa

mort, Moine achevait une grande figure pour l'une des niches du portail de Saint- Gervais.

Antonin Moine, dont le talent paraissait encore si jeune, avait cinquante- deux ans.

Paul Mantz.

Coupé dans le Livre d'E. Ghesneau.

Cette revue rétrospective resterait tout à fait incomplète si je ne donnais quelques notes sur un sculpteur déjà bien oublié et qui ne méritait peut-être pas que le silence se fit si vite autour de sa mémoire: je veux parler d'Antonin Moine.

Moine était sorti de l'atelier de Gros, et, sous la direction du maître, il étudiait, dessinait, peignait, sans avoir de parti arrêté sur les moyens d'application qu'il adopterait. Cédant un jour à une fantaisie qui n'était que le pressant appel d^ sa vocation, il prit de la terre et modela deux grandes médailles. Ces œuvres furent une révélation pour lui-même et pour ses condisciples qui l'engagèrent vivement à aborder la sculpture et à pousser ses études en ce sens.

(i) Peintres et statuaires romantiques, 1880, iii-18 j. page 85.

C'est alors qu'il exécuta cette série de six médaillons bien connue des artistes : cavaliers et pages en pourpoint, dames élégantes et charmantes, le corsage ouvert, le col nu. encadré dans ces petites collerettes droites, dans ces fraises en toile d'argent, où se trahit le goût de la Renaissance. Antonin Moine avait, au plus haut point, le sentiment de cet art délicat et somptueux. Le charme de ces productions exquises, fines, légères, leur valut un tel succès dans le monde des artistes, une telle admiration, qu'on put les montrer à quelques amateurs comme datant réellement du seizième siècle. Mademoiselle de Fauveau et David (d'Angers) s'y laissèrent piper. Aujourd'hui, la Renaissance nous est devenue trop familière pour qu'il soit possible de s'y méprendre un instant, mais ce charme dont nous parlons n'en subsiste pas moins, et les médaillons de Moine rappellent, sans trop de désavantage, ces élégantes cires (un art perdu) dont la collection Sauvageot, au Louvre^ possède d'admirables spécimens.

L'œuvre réel d'Antonin Moine est peu nombreux, et l'on ne peut guère citer qui soit de nature à caractériser son talent

que ces médailles et médaillons, un petit bas-relief représentant un Cavalier antique dont le cheval s'abat, des Lutins en voyage, une statuette de la Malibran, un buste de la reine Marie-Amélie, un projet de bénitier pour l'église de la Madeleine, des esquisses qui ne furent point acceptées pour des bas-reliefs de la barrière de l'Etoile, une figure ù:Ange du jugement dernier. Il a modelé également un vase pour la manufacture de Sèvres, une cheminée pour le Palais-Bourbon, une statue de Sully pour la Chambre des pairs et la figure de saint Protais pour le portail de l'église Saint-Gervais et Saint-Protais, située derrière l'Hôtel de Ville.

Je ne connais point tous les morceaux que je viens d'énumérer, mais de ceux que j'ai vus, je considère le C'^raZi^/*(7/z/i^z^e comme son chef-d'œuvre. Le mouvement est très beau, le modelé nerveux, souple et précis, touché par accents tous justes qui donnent à cette cjeuvre la vie supérieure des créations de l'art. Si ce n'était un fragment, je placerais à la même hauteur une adorable tète d'enfant, bouffi, les yeux clos, les lèvres entr'ouvertes. Les chairs sont modelées d'une main naïve et cependant savante, elles ont la fermeté et la sou-

plesse, l'onction et le poli des beaux corps d'enfant. Cette petite tête éveille l'idée de certaines terres cuites incomparables de nos collections d'antiques au Louvre.

Ce que l'on peut reprocher en général à la sculpture d'Antonin Moine., c'est une certaine mollesse dont son Cavalier, seul, me parait exempt. C'était chez lui, d'ailleurs, un signe de nature. Moine avait dans le caractère, dans l'attitude, l'indolence câline assez fréquente chez les Lyonnais (il était de Lyon ou dés environs). Il ne savait point réagir contre de profonds abattements intérieurs, contre ces heures de spleen auxquelles il était sujet dès sa jeunesse. De grands chagrins comme homme et comme artiste le conduisirent lentement au suicide et, un dimanche de l'année 1849, en entrant chez lui, on ne trouva plus que son cadavre. Il s'était brûlé la cervelle. Il était à peine âgé de quarante-cinq ans.

Son tempérament n'avait point de ressort contre les amertumes de la vie, qui ne lui furent point ménagées.

En 1836, le jury de l'Exposition refusait un de ses marbres, les Lutins dont le modèle, exposé au Salon de 1831, avait été acheté par le ministère de l'Intérieur et

AXTONIN MOINE 305

commandé en marbre à l'artiste... Le bénitier de la Madeleine causa également à Antonin Moine une des grandes douleurs de son existence. L'œuvre faite, achevée, présentée à l'architecte Huvé, fut refusée par celui-ci, dit-on, et on lui imposa de telles corrections, on lui traça un programme et, pour ainsi dire, un contour de lignes si étroit, que le morceau définitif n'est pas considéré par ses contemporains comme étant de lui (I)...

Cependant, quoiqu'il fît de la sculpture son exercice habituel, Antonin Moine se. souvenait des leçons de Gros et n'avait pas renoncé à la peinture. Il exposa même assez fréquemment des pastels et des aquarelles. En 18^4, il envoyait au Salon un portrait de femme de grandeur naturelle, jusqu'au genou, exécuté au pastel...

(Je n'ai retranché dans la coupure et remplacé pjar des points que des citations de Gustave Planche et de Thoré que j'ai moimême données plus haut).

(1) Il m'a été dit que les plâtres de la composition primitive étaient placés sous le porche d'une église de la rue Saint-Dominique. Je les ai cherchés en vain. De même, je suis allé chez les principaux mouleurs de Paris pour y retrouver des méjaiîies de Moine. Tous connaissent son nom et ses œuvres, parlant de celles-ci par tradition comme de fort belles choses; mais ils n'en ont point.

Coupé dans le Livre de Gigoux. 1885 (I)

Parmi les vaillantes gens et les autres grands artistes que je connus toujours à la même époque, les noms d'Antonin Moine et de Barye me viennent à la mémoire.

Barye faisait le plus grand cas d'Antonin Moine qu'il aimait beaucoup. Quant à ce dernier, c'était un être nerveux, frêle, timoré, qui fut bien malheureux. Après avoir dessiné de nombreuses lithographies restées inconnues, il se jeta dans la sculpture. Tous les artistes admiraient ses ouvrages, ses médaillons surtout; mais ni les commandes, ni l'argent ne venaient. Antonin Moine avait une femme aimable et jolie qu'il adorait; il rêvait pour elle le bien-être; il travaillait sans trêve et, pourtant, pour rien. Ses plus ravissantes fantaisies ne trouvaient pas d'amateurs, malgré la poésie originale qu'il y mettait, malgré le charme de la vie, malgré une inorbidesse incomparable. Et notez' que

(1) Jean Gigoux. Causeries sur les artistes de mo7i temps. Paris, Galmann Lévy, 1885, in-18 j., page 58.

ce n'est pas seulement mon opinion personnelle; David d'Angers, qui aimait tant la vie dans l'art et qui en parlait si bien, admirait sans réserve les moindres choses d'Antonin Moine.

Pareillement, Préault, qui passait pour un fin connaisseur, mettait toujours à côté Tun de l'autre les noms d'Antonin Moine et de Barye.

Il paraît qu'Antonin Moine avait pris ce caractère craintif et sombre à la suite du suicide d'un de ses compatriotes de Saint- Etienne, l'architecte Gabbaccio. Ce Gabbaccio avait bien la conversation la plus intéressante et la plus variée du monde, saufqu'il concluait toujours parla négation de toute chose. Pour lui, l'admiration et l'amour étaient des duperies. Méfions-nous de ces esprits malsains. Mes sympathies sont pourceuxquiviennentàvous les deux mains ouvertes comme mon ami Corot.

Bref, par un triste matin de découragement, Gabbaccio se coupa la gorge. L'impression qu'en ressentit Antonin Moine fut ineffaçable et, lui aussi, un jour que la misère devenait de plus en plus noire à la maison, il se brûla la cervelle.

La Chambre vota une pension à sa veuve, et son fils est entré depuis à l'Ecole polytechnique.

TABLE DES MATIERES

Pages

Les notices sur AntoEin Moine; les

papiers 1

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