‹ Antonin Moine, 1796-1849Chapitre 6 sur 14 · SuWj · texte numérisé non relu

SuWj

Il est aisé de voir que les huit premières sont liées deux à deux par des similitudes de sujets : ce sont des « pendants » otïerts aux tablettes des cheminées et des meubles bourgeois.

Que dire de ces œuvres que nous ne connaissons plus et qui paraissent aujourd'hui introuvables? Alors, on était séduit. LAniste, en 1838, signalant les imitateurs d'Antonin Moine, disait (1) :

Les magasins de MM. Susse frères s'enrichissent chaque jour de statuettes nouvelles. Nous avons admiré celles des généraux Bonaparte et Kléber. de Don Quichotte et de ^Sancho, du Sonneur d'oliphant et beaucoup d'autres dues au célèbre talent d'Antonin Moine...

Paul Mantz constate le succès de la Dame au faucon et du Sonneur d'oliphant :

(1) L'Artiste, '2°' série, tome I", page 76.

il ajoute que cette dernière fut gravée par Delaplante (l). Il dit encore (jue le Sullij réussit moins bien.

Il y a eu sur ce Sully au moins deux histoires. La Biographie Didot parle d'une (( statue » recueillie « au musée du Luxem- « bourg ». C'est une erreur. Moine n'a jamais été représenté dans ce musée.

D'autre part, L'Artiste (3) raconte :

La Chambre des pairs a^ait, dans le temps, commandé à M. Antonin Moine deux vasques pour la décoration intérieure du Palais du Luxembourg. Ou a reconnu que ce genre d'ornementation serait d'un effet assez nul, et on a décidé qu'une statue serait demandée à 3L Moine en échange de ces deux vasques: c'est celle de Laustére SuUy qui a été désignée au ciseau de cet artiste.

Cette commande fut, en effet, exécutée.

La statue est au palais du Luxembourg; j'en parlerai plus loin. Mais il est sûr aussi qu'il y a eu une statuette que j'ai vue (3). Par son sujet, par la grave interprétation qu'en a faite Antonin Moine,

(1) Gravure publiée dans L'Artiste, 2"* série, tome page 114.

(2) L'Artiste, 3°" série, tome II, page 253.

(3) Chez J.-A. de la Tour-Varan.

«(S ANTOMN MOINE

cette statuette ne peut avoir été — comme les autres — destinée au grand public : elle a été simplement la maquette de la commande pour la Chambre des Pairs, peut-être la formule visible de l'appel à la commande de l'Etat qui, en ce moment, faisait tailler dans le marbre, pour Paris et pour Versailles, des foules de statues de ministres, d'hommes de gu^re et de rois. Ce qui permet la supposition d'un appel de commande, c'est qu'on a connu à Antonin Moine d'autres tentatives de ce genre. Ernest Chesneau cite (1) des

Esquisses pour des bas-reliefs de rare de l'Etoile

qui, ajoute-t-il, ne furent point acceptées. Bien d'autres petites œuvres, admirées aussi, resteront désormais perdues et oubliées, comme cette

Tête d'enfant

dont parle aussi Chesneau (^), après avoir désigné la Chute du cavalier comme le chef-d'œuvre du maitre :

(1) Peintres et statuaires romantiques, p. 86.

(2) Ibid, page 87.

Si ce n'était un fragment, je placerais à la même hauteur une adorable tête d'enfant, boufti, les yeux clos, les lèvres ent réouvertes. Les chairs sont modelées d'une main naïve et cependant savante ; elles ont la fermeté et la souplesse, lonction et le poli des beaux corps d'enfant. Cette petite tète éveille l'idée de certaines terres cuites incomparables de nos collections d'antiques au Louvre.

C'est probablement ce morceau, — qu'il appelle Un masque cVenfant mort, — que M. Paul Huet fils a bien voulu me signaler parmi les œuvres de Moine connues de lui.

Que ces petites œuvres, médaillons et statuettes, aient obtenu un grand succès, c'est une certitude. Janin ne rappelait qu'un souvenir quand il écrivait dans U Artiste, Qn 1840(1):

On a longtemps comparé, avec raison, Antonin Moine et ses charmants caprices, si remplis de grâce et de fantaisie, aux plus habiles ciseleurs florentins et à leurs chefs-d'œuvre de quelques pouces.

Antonin Moine ne parut pas au Salon de 1834.

(I) L'Artiste, 2"°" série, tome V, page 270.

Le refus au Salon de 1835, que je rapporterai quelques lignes plus loin, peut porter à croire qu'il ne voulut point offrir au jury (l'Institut) l'occasion de manifester son ressentiment contre le groupe qui venait d'accabler l'Académie des Beaux- Arts et les académiciens de ses plus violentes phillipiques. Il serait téméraire d'affirmer.

Cependant, les amis l'avaient en quelque sorte appelé à ce Salon où ils attendaient de lui quelque œuvre dont ils puissent chanter louange. LAi-tiste, dans l'hiver de 1833 (l), avait écrit, en parlant du vase de Sèvres :

Attendons M. Moine au Salon prochain. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que si ce jeune et brillant artiste s'abandonne avec plus de réser\'e à l'entrain qui l'emporte, s'il se détie de sa facilité, s'il se livre à des études plus fortes et plus sévères, une gloire solide et durable lui est promise. Aujourd'hui, plus délicat de sentiment que d'exécution, plus coloré que modelé, plus naïf que savant, il a les dons qui ne s'acquièrent point, il lui manque ceux qui s'acciuièrent; il lui reste à faire pour la nature autant qu'elle a fait jjour lui.

Ce Salon de 1834 fut l'un des plus glorieux pour l'art français puisque Decamps

(l) L'Artiste, l'*^ série, tome VI, p. 289.

ANTONIX MOINE 91

y avait la Bataille des Cimbres, Delacroix les Femmes d'Alger^ et Ingres le Saint- Symphorien qui lui valut tant d'amertumes (1). Mais, Th. Rousseau avait été refusé; mais Aug. Préault avait été refusé avec son groupe si émouvant Les Parias, Moine et Barye n'avaient rien présenté.

Et quand il fut bien acquis que les deux chefs de la nouvelle Ecole de sculpture n'étaient pas là, il y eut d'abord du désappointement et delà gêne. On ne s'expliquait pas cette absence, au premier coup d'œil sur le Salon, U Artiste n'hésite pas à écrire, parlant de la sculpture française (^2) :

Les deux hommes sur lesquels elle devait le plus compter pour lui faire faire un pas en avant, Antonin Moine et Barye, n'ont même rien expo^.

Ce sont les deux artistes qui donnèrent, sans doute, l'explication très simple et très concluante : le vide de leur atelier les tue; ils n'ont rien à faire ; l'Administration les ignore et veut les ignorer. Comment poursuivre et soutenir le bon combat si le pain manque?

(1) Sur cette exposition, voir le curieux livre du frère de Decamps, Le Musée, revue du Salon de 1834 (Paris, in-4', fig.)

(1) V Artiste, i"^^ série, tome VII, page 64.

L'Artiste partit en guerre. Son Salon n'est pas signé et il est aujourd'hui difficile d'attribuer; mais il est certain que Vauteur connaiissait bien les hommes et les situations. Hardiment, il dressa l'acte d'accusation contre la Direction des Beaux-Arts.

Il insiste d'abord sur l'insignifiance de la sculpture au Salon, sur la faiblesse des œuvres exposées qu'il qualifie « ouvrages « sans portée, dénués de toute originalité ». Puis, il poursuit: (1)

... Le regret que nous exprimious loi'^ de l'ouverture du Salon se représente ici à notre esprit. Pourquoi les deux hommes qui se sont faits le plus remarquer parmi tous nos sculpteurs contemporains par une originalité distinctive de sentiment, par une étude vifie, intelligente et toute individuelle de la forme ; pourquoi Antonin Moine et Barye onl-ils fait défaut à rappel de cette année ? Le premier s'est tout à fait abstenu de paraître ; Barye, pour tout ouvrage nouveau, n'a exposé qu'un seul petit groupe d'animaux. Le découragement sest-il donc emparé des deux artistes et leur a-t-il fait jeter Tébauchoir loin d'eux ? Ils ne seraient pas excusables de n'avoir pu défendre leur cœur contre un tel sentiment. Sans doute, il faut une volonté bien forte, il faut porter un amour bien religieux à son art ix)ur résister aux dégoûts que leur prodigue cette Direction des Beaux- Arts qui n'a su que leurrer Barye et Moine par de

1) L'Artiste, 1" série, tome VII, page 121,

fallacieuses promesses, leur faisant espérer quelques minimes travaux qu'elle ne veut même pas leur accorder pour Thonneur de sa parole. Car il n'en est pas du sculpteur comme du peintre : celui-ci peut devoir au goût de quelques amateurs des encouragemens pour sa carrière, un placement pour ses tableaux, alors que le gouvernement le dédaigùe et le néglige. Decamps n'a Jamais exécuté aucun ouvrage pour le compte de l'Etat, et cependant pas un de ses tableaux n'est resté dans son atelier.

... Mais où est l'homme assez riche et en même temps assez ami de l'art sérieux pour faire arriver à grands frais d'Italie ou des Pyrénées le marbre que le statuaire attend pour donner la forme et la vie à sa pensée, quand l'Etat le lui refuse? Voilà pourtant à quoi en sont réduits ces deux artistes tout pleins d'avenir, Barye et Moine, à attendre qu'il plaise à un commis, après tant de travaux prodigués à ces sculpteurs, qu'un siège à l'Institut recommande seul à la bienveillance du gouvernement, de songer à eux, hommes modestes et sans intrigue, qui n'ont d'autre titre pour demander du marbre qu'un talent réel et incontesté, rien que cela. Vous ne devez pas, cependant, Moine et Barye, vous laisser abattre par cette aveugle injustice qui veut vous fermer la carrière où vous ne demandez qu'à marcher. Appelez de ce honteux déni de Justice au public lui-même. Le marbre vous est refusé, mais le plaire vous reste, et c'est assez pour mettre en évidence, aux yeux de la foule, la force de votre pensée et la naïveté profonde de votre exécution. L'opinion publique viendra alors à votre aide pour forcer les hommes qui dispensent les grands travaux à vous appeler, vous aussi, à illustrer nos palais et nos monumens.

Nous attendons donc au prochain Salon, Moine et Barye, avec quelque composition de grande dimension et où tous les aspects de leurs différens mérites se mettent en lumière pour les yeux les moins clairvoyaus. Moine fera bien de renoncer à ses sujets fantastiques dans lesquels il a, jusqu'à présent, paru porté à s'exercer de préférence. Ces sujets étaient bons i^our montrer la flexibilité variée de son imagination et de son talent d'exécution, mais c'est hors de cette nature de convention seulement que le génie du sculpteur peut trouver un emploi véritablement utile et glorieux. Barye...

Je ne continue pas à citer l'article qui n'intéresse plus que les œuvres de Barye.

La protestation ne manquait, certes, ni de bonnes raisons, ni d'énergie; elle manqua simplement d'effet : les commandes ne vinrent pas mieux. Un peu plus tard, en avril (1834). Z'A/'^/.sre intervenait encore (I). Revenant sur les causes de la supériorité si apparente des expositions de peinture, il disait :

Espérons cependant qu'à défaut des encouragements et des travaux du gouvernement, Barye et Moine trouveront ailleurs, pour leurs belles facultés d'artistes, un emploi digne d'elles; et, dés lors, il deviendra évident pour tous, que les noms de Moine et de Barye méritent d'être placés à côté de nos plus beaux noms de peintre.

(1) L'Artiste, l'« série, tome VU, p. 162.

Mais, entre le monde officiel et l'opinion, les divergences des vues allaient s'accentuant. VAvtisTe donnait une assez bonne estampe du groupe exclus de Préault.

C'est par un éclat de rire unanime que les artistes accueillirent la décision du jury pour la première médaille de Decamps :

ne pouvant la refuser à l'admiration générale, il la donnait dans le groupe du (( paysage et marine », se refusant à qualifier peinture d'histoire la tumultueuse et dramatique Bataille des Cimhres, qui manque à la gloire du Louvre ! Ces manifestations blessaient au cœur l'Académie et la Direction des Beaux-Arts.

En revanche, dans la liste des sculpteurs appelés pour Versailles, ni Moine, ni Barye n'étaient nommés (I). Vers la fin de 1834, on donna, cependant, à Antonin Moine, les bénitiers de la Madeleine.

La situation d'Antonin Moine devenait difficile: on a des témoignages. Elle

(!) L'Artiste, l^" série, tome VII, p. 181.

96 ANTOMN MOINE

présentait d'ailleurs ce contraste qu'elle touchait presque à la gloire et à la misère. Je puis bien dire à la gloire puisqu'on lisait dans les journaux des choses comme celles-ci :

Quelle cité qui porte à la fois dans son sein des hommes comme Chateaubriand, Ballanche, Lamartine, Béranger, Victor Hugo, Alfreo de Vigny, Sainte-Beuve ; pour la peinture, Ingres, Delaroche, Delacroix, Cognet, Gharlet, Decamps ; pour la sculpture, Barye, Etex, Moine : jjour la musique, Rossini, Meyerl>eer, Bellini...! (1)

Moine fut. en efïet, mêlé assez tôt au grand monde des lettres et des arts. On le voit dans les relations d'Alexandre Dumas. Il figure dans la fête que ce maitre de l'imagination et des folies donna, en mars IH33, et pour laquelle les artistes romantiques couvrirent les murs de ses salons, les lambris et les plafonds de fresques, de tableaux, de dessins, de basreliefs, etc. Dans le monde joyeusement travesti de cette fête, entre ce Dante qui est Delacroix, ce Fujnro qui est Rossini, ce Louis XI qui est Alfred Johannot, il me semble voir la physionomie « fatale » de ce mélancolique A'ntonin Moine prome-

(I) L' Artiste, ['" série, torne VI, p. 1«7.

ANTONIiN MOINE 07

liant l'ennui de Charles IX. Par sa verve exubérante, sa gaîté, et surtout son bon cœur, cet Alexandre Dumas entraînait tout dans rinsouciante de sa vie, dans la joyeuse aventure de son passage entre les beautés de ce monde terrestre. Comme tous ses contemporains de quelque distinction, Antonin Moine fut, je ne dis pas entraîné, mais vivement sollicité tout au moins, à courir dans le sillage de Tastre échevelé. Il est bien de cette époque le petit billet sans ds te des papiers d'Antonin Moine (I):

Mon cher paresseux,

Xous sommes chez nous,

Vous verrons-nous ?

A vous.

Alex. D.

Si vous veniez, ce soir, à la loge, voici un laissezpasser.

Laisse z-passer pour la loge de M Ida.

Al. Damas.

Puis, l'adresse sans n(.)in :

Pvue Lafayelte, n° 3.

Ida était de la Porte-Saint-Martin.

(Ij Dans les papiers acquis par la Bibliolliéque de Sainl- Efienne.

Î.KS ANTOMN MOINE

Ou voit bien aussi Antuiiiii Moine figuier dans une association d'artistes et de lettrés qui se proposaient de créer, a Paris, un « clul) »: projet lancé en 1834 et à moitié réalisé en 1830. L'association espérait tout d'abord un inrimeuble édifié par de jeunes architectes, sur les théories de la nouvelle Ecole avec « pour ornement (( intérieur, les peintures de Delacroix, de " Decainps, de lioqueplan, les sculptures «de Moine et de Barye (1)». Peu après, elle renonçait à l'immeuble et suggérait au roi qu'il avait la pensée d'offrir le Palais-Royal (-2). La suggestion n'ayant donné aucun résultat, on se résigna à faire moins bien et on fit circuler, en 1836, des listes de souscription où Antonin Moine s'inscrivit avec deux de ses compatriotes, Jules Janin et le vieil André Galle (3), qui avait bien ses soixante-quinze ans. Cette même année, le « club des (( artistes » fut inauguré, et on y exposa des peintures de Delacroix, de Gigoux, de Paul Huet; de la sculpture de Barye, de Barre, etc. : je ne vois Antonin Moine ni

(1) L'Ai'lisle, 1" série, tome VIII, i^ge IHJ.

(2) Ibid, lr« séiie, tome VIlI, p. 2-27. (.ij Ibid, I^e série, tome XI, p. 237.

parmi les exposants, ni parmi les inaugurants (!).

Mais combien on risquerait de se tromper si on jugeait la vie de l'artiste sur cette apparence de participation à la vie mondaine ! La vérité, c'est Gigoux qui la rapporte dans ses Causeries sur les artistes de mon temps (2) :

Tous les aiiistos admiraient ses ouvrages, ses médaillons surtout, mais ni les commandes ni l'argent ne venaient.

Anlonin Moine avait une femme aimable et jolie, qu'il adorait ; il rêvait pour elle le bien-être ; il travaillait sans trêve et, pourtant, pour rien. Ses plus ravissantes fantaisies ne trouvaient pas d'amateurs, malgré la poésie originale qu'il y mettait, malgré le charme de la vie, malgré une morbidesse incomparable.

Il n'avait pas seulement sa femme qu"il adorait, l'artiste pauvre, il avait aussi son fils Paul qui grandissait et dont il aurait bien voulu préparer la destinée !

(( 11 travaillait sans trêve et pour rien ! » Voilà le mot de l'énigme douloureuse.

Cette gêne — j'allais dire misère — fut dignement supportée. Gigoux raconte une

(I) L'Arlislc, l'« série, tome XII, p. 301,

(•2) Voir à la fin de ce livre la citation complète.

Xy^^^^'^

petite histoire qui montre cette situation pénible. Faisant l'éloge de Barre — le sculpteur du buste officiel et des sous de Napoléon III, qui, au Salon de 1834, avait aussi un cadre de médaillons — il raconte :

Un jour qii'Anlonin Moine lui faisait son médaillon, il nous fut impossible de le décider à s'asseoir à table pour déjeuner avec nous. Il avait apporté un œuf dur avec un morceau de pain, ce qui lui suffit. Le lendemain, comme je lui demandais en particulier la cause de son refus entêté, il me répondit : « Plus souvent que je serais venu partager le " déjeuner de notre ami quand déjà mon médaillon « ne lui rapporte pas un sou il) ».

Accepter, pour soi, en vue de quelque tache idéale, la vie dure et faite de privations, c'est le signe d'une noblesse native, d'une haute aptitude morale; mais quel homme de cœur consentirait à faire porter cette misère sur les faibles, qui sont les siens, pour lesquels il donnerait le meilleur de sa chair? C'est là qu'a été le souci constant qui tourmenta Antonin Moine, empêcha la complète éclosion de son talent et brisa sa vie.

La Direction des Beaux-Arts, pour

(i) J. Gigoux. Causeries sur les artistes de »7on temps, p. 242.

ANTON IN MOINi: 101

n'avoir pas été absolument impitoyable, fit si peu qu'on ne saurait estimer le peu qu'elle a fait.

Et cependant les attestations sur le talent de Moine ne lui manquèrent pas, sans compter la médaille que lui donna l'Institut. Nul doute qu'en ces temps, l'opinion générale n'ait fondé de grandes espérances sur Antonin Moine. Cinquante ans après, Gigoux, — arrivé, lui, à la plus haute notoriété artistique — recueillant ses souvenirs, écrit :

Parmi les vaillantes gens et les autres grancU artistes que je connus, les noms d'Antonin Moine et de Barye me viennent à la mémoire.

Barye faisait le plus grand cas d'Antonin Moine qu'il aimait beaucoup...

David dAngers, qui aimait tant la vie dans l'art et qui en parlait si bien, admirait sans réserve les moindres choses dAntonin Moine.

Préault, qui passait pour un fin connaisseur, mettait toujours à côté l'un de l'autre les noms dAntonin Moine et de Barye...

La Direction des Beaux-Arts n'écouta que l'Académie irritée. On dirait que c'est d'Antonin Moine qu'il est question dans les deux alinéas suivants d'un article de V Artiste CiQ\\i\n 1834(1):

(l) V Artiste, l^e série, tome VIII, p. 'JO.

Vu de nos plus jeunes sculpteurs dont ilivers ouvrages ont révélé le talent plein de verve se présentait dernièrement au ministère, pour faire inscrire son nom sur la liste des artistes qui croient avoir des droits à exécuter des travaux pour le compte de l'Etat : « Monsieur, étes-vous allé à « Rome? » lui demande le commis chargé de la feuille des bénéfices. Sur la réponse négative de l'artiste, (jui avait peine A comprendre la raison de cette demande: « Alors, Monsieur, pour ne vous rien ■ cacher, ajouta le commis, vous ne devez guère •' espérer de travaux du gouvernement ».

Du reste, il faut en convenir, ce procédé a le mérite de la franchise, et les artistes qui ne sont point allés à Home lui doivent d'être suffisamment avertis. Le gouvernement n'a point de travaux à leur donner. Peu importe qu'ils s'appellent Delacroix ou Delaroche, Decamps, Roqueplan, Deveria, Tony ou Alfred Johannot, Champmartin, Moine, Barye, Paul Huet, Cabat, Rousseau, Ghenavard, Brune ou SchœfTer, pauvres gens qui ont bien su honorer leur pays, ainsi qu'eux-mêmes par leurs ouvrages, mais qui ne sont pas allés à Rome.

Devait-il désespérer d'obtenir quelque travail de sculpture (I)?

Et, alors, il fallut bien se mettre en quête d'un moyen de gagner bonnêtement sa

(1) C'est proliablement en vue de rechercher des comman'les qu'on voit Antonin Mqine participer à des expositions de province, comme celle de Gand, en juill^-t 183Ô où, pour avoi- exposé je ne sais quoi, il fut u'ratifi»' d'une rno<laille d'argent, alors que Dantan, pour

ANTOMN MOIN F. 103

vif?; un moyen qui fut encore de l'art par quelque côté, qui permît d'utiliser des aptitudes artistiques. Naturellement, une entreprise d'enseignement devait venir à la pensée. Déjà, en 1833. Tony Johannot. — qui ne devenait pas riche, lui aussi, avec toutes ses vignettes et ses tableaux — avait ouvert un atelier où « dames et « demoiselles » pouvaient venir — moyennant finances — s'initier aux mystères de la mine de plomb, de l'aquarelle, de la sépia, etc., etc. L'Artiste lui insérait des réclames, publiait son adresse. ïl réussissait, sans doute, puisque Antonin Moine, un ami. eut le désir de l'imiter, de tenter (le faire pour la sculpture ce que Tony venait de faire pour la peinture.

L'Artiste, à la fin de juin 183i (l), inséra, hélas ! la réclame suivante :

Atelier de sculpture cV Antonin Moine.

La sculpture attend encore qu'on fasse pour elle ce qui a déjà été fait pour la peinture, c'est-à-dire

lin envoi plus important, sans dovite, avait une médaille dor. [C Artiste, l""» série, tome X, page 37). Mais ces fanfreluclies de médailles attribuées par des Comités locaux étaient bien le seul résuit it de ces expositions.

'1) L'Artifile, l'-e série, tome VII, pa»e 286 et p. 21>2.

qu'on en rende letude et rintelligence faciles et attrayantes pour les gens du monde. Nous applaudissons donc à la résolution que Aient de prendre notre Jeune et habile statuaire, Ahtonin Moine, d'ouvrir un atelier où les gens du monde et les dames même pourront, aussi bien que les jeunes artistes, recevoir des leçons de sculpture.

L'art, tel que Moine veut renseigner dans son atelier, sera bien moins un art grandiose et monumental qu'un art élégant qui s'appliquera à nos besoins de luxe. Tous ceux qui aiment et cultivent les arts conceATont qu'on doit trouver autant de charme à pouvoir modeler soi-même la pendule, les vases et tous les autres ornemens dont on décore ses appartemens, qu'à suspendre aux murs de son salon l'aquarelle ou le tableau dont on est l'auteur. L'atelier de Moine doit aussi avoir une heureuse influence sur notre industrie de luxe parisienne, sur notre fabrication de bronzes, de meubles, etc.

Ce n'est pas à dire que l'enseignement de l'art sérieux et élevé du statuaire sera entièrement négligé par le professeur ; au contraire, les élèves qui réclameront cet enseignement le trouveront auprès de lui dégagé des préjugés et des fausses traditions qui le dénaturent entre les mains des . hommes de l'Institut ; Moine possède un talent assez ïlexible et assez étendu pour pouvoir donner à la fois le précepte et l'exemple de ces différentes faces de son art.

Et quelques pages plus loin :

L'alelier de sculpture do M. Anloiiin Moine est pi-ovisoirement <un<'rt rue Lafayell<», n' 1.

AN TON IN MOINE lOo

Pauvre artiste ! Tout ébloui des regards de la Muse, le voilà jeté dans renseignement du modelage d'art industriel à l'usage des petites vanités des deux sexes ! Après avoir rêvé de kt Joconde, le voilà faisant des projets de pendules, de vases, de meubles, en collaboration avec des élèves qui exécuteront assez mal ses indications pour qu'ils puissent se dire de son école !

Et pouvait-il prévoir encore cette humiliation posthume que, dans cette héroïque résolution de père de famille, ses biographes verraient le développement naturel de son aptitude artistique? Que Paul Mantz, lui attribuant « des pendules et « des chandeliers de bronze », accablerait sa mémoire de cette cruelle ironie : « Là, u je l'aftirme, aurait été son talent et sa « gloire »? Que les Biographies universelles, sur le témoignage de Paul Mantz, le diraient « plus ornemaniste que sta- (( tuaire >> et, non sans une nuance de dédain, mettraient aussi à son actif « un « grand nombre de sujets de pendules et u de flambeaux » (I).

Il est cependant sûr qu'il sortit de là

(I) Biofjraphies de Michaud et de Didot (Hoëfer).

lOfî ANTONIN MOINR

des modèles d'art industriel qui, par la notoriété de l'artiste ou pai- la valeur artistique du produit, furent distingués et recherchés. Mais. L'Artiste, dans une Reçue des arts itidastriels, constate, en 1838, que, « depuis longtemps », Moine n'avait rien donné de ce genre (1).

Nous voulons nous occuper aujourd'hui des petits meubles de bronze dont les modèles les jtlus gracieux sont dus, le plus souvent, à MM. Moine et Fratin. Mais, depuis longtemps, aucune œuvre nouvelle n'est sortie de leui^ ateliers. On nous assure que M. Moine prépare quelques sujets qui continueront la réputation que ce genre lui a failo, à côté de la gloire de ses o-rands travaux...

Antonin Moine tenta timidement l'accès du Salon do 183o : il lui fut interdit.

Contre toute vraisemblance, on lui refusa un petit bronze qu'il appelait

Le Srjlphe.

L'Artiste dit que ce bronze n'était (jue la traduction d'un plâtre exposé déjà en 1S33

'I) L'Ai'tisfn, 5'"* série, tome I", page 153.

ANTOMN MO IN F. 107

t'I (jai ne peut être que la Scène du Sabhrit. On ne voit que par à peu près comment le latin tourmentant le dragon répond à l'appellation nouvelle et constitue — toujours au dire de U Artiste — un (( délicieux souvenir du voyage du « sylphe ». Quoi qu'il en soit, la traduction en métal d'une maquette déjà exposée n'était pas proscrite par le règlement (I). Au Salon de 1834, Barye avait fait recevoir les bronzes de ses maquettes de l'année précédente (-2).

Le SylpJie fut- il refusé comme trop faible? Le jury fut-il simplement impatienté par cette récidive de sculpture fantastique qui lui faisait examiner des formes de l'autre monde? Fit il expier à Moine — pour sa part — l'apreté des railleries du livre de Laviron et Galbacio?

Cette dernière supposition est très admissible.

En effet, si Gigoux fon-a la porte avec la Mort de Léonard de Vinci (son chef-

(1) Les règlements ont toujours interdit une seconle exposition d^s ouvrages déjà reçus; mais le dessin, It gravure, rexéculion en marbre ou en métal d'un ouvrage déjà exposé n'ont jamais été proscrits.

(•2) L'Artiste, l^^" série, tome VII, p. (Ji,

(l'œuvre, peut-être), Galbacio se vit refuser des dessins d'architecture et Laviron un tableau (I). Il y a donc quelques misons de croire que le jury voulut punir Le Salon de 18-i-i. Il est vrai que le jury avait très impartialement frappé les novateurs : il avait refusé Paul Huet, refusé quatre figures à Aug. Préault, refusé à Maindron un groupe de Baigneurs , où une jolie fille porte une robe de l83o, refusé Tony Johannot. etc., eta.

Les protestations ne manquèrent pas, naturellement : les unes véliémentes, les autres dédaigneuses. Galbacio exposa ses dessins et prit le public à témoin (2). Laviron qui publiait en ce moment dans L'Artiste son étude sur Léonard de Vinci ne se dérangea pas, mais le journal publia, de son tableau refusé, une belle lithographie (3) qui montre un paysage très dessiné, très lumineux, ensoleillé, dans une donnée très réaliste : l'étendue des champs, les chemins, les cultures, des massifs de peupliers, un grand moulin à vent, et. au premier plan, le peintre et

(1) L'Arl\8[c, 1" série, tome IX, p. 67. (•>) Ibid., l^e série, torne IX, p 141. (3) \h\d.y i^* série, tome IX. p. 07.

ses amis autour de sa toile; facture à part, c'est déjà du Courliet par la négation des arrangements conventionnels et la franchise de l'efïet.

Le refus du jury pouvait être dur à Antonin Moine, préjudiciable à son entreprise d'enseignement. Ses amis le vengèrent avec entrain. Ala première nouvelle, le rédacteur du Sillon de UArtiste aiguisa sa plume des grands jours (1) ;

... Et savez-vous ce qu'a fait le jury d'exposition, celte année? L'an passé, ce même immobile et sempiternel jury avait rejeté, de son plein droit et de sa pleine autorité, un tableau d'Eugène Delacroix ; Eugène Delacroix, cet homme de tant d'esprit, ce grand coloriste... Eh bien! cette année... c'est sur le plus populaire, le plus aimé et le plus ingénieux de nos jeunes artistes, Tony Johannot,le digne frère d'Alfred Johannot! Oui, ils ont fermé la porte à un tableau de Tony! Oui, ils ont refusé le Don Quichotte de Tony...

L'injustice faite à Tony .Johannot n'est pas la seule injustice du jury de peinture. On se demande ce qu'avait fait au jury de peinture ce jeune homme de tant de talent, Antonin Moine? Moine a envoyé au jury un charmant petit bronze, délicieux souvenir du voyage du Sylphe. Rien n'est léger et Joli et gracieux comme la composition d'Antonin Moine. Le jury a traité le Sylphe de Moine, comme il a traité le Bon Quichotte de Tony. On lui a fermé la porte

Cl) L Artiste, 1" série, tome IX. b. 06-

de la sculi>ture et ainsi on a déclaré qu'Autouin Moine, cette jeune gloire qui est en progrès, est tout à fait au-dessous de M. Banchery, de M. Dubois, de M. Faroclion. Heureusement, le jury d'exposition ne prévaudra pas contre Autonin Moine, pas plus qu'il ne prévaudra contre f^ugène Delacroix. Voilà où en est le jury avec ses belles exclusions; une exclusion du jury est presque un brevet de talent !

Puis, quelques semaines plus tard, ayant à s'ocruper de la sculpture, au Salon, le rédacteur de L'Artiste reprend (i) :

... Mais jugeons le jury à ses œuvres de cette année. L^ premier nom qui se présente en tête de ces exclusions est celui d'Antonin Moine. Ses juges ont eu pour lui une distinction toute particulière, et, ne voulant pas que leur jugement gardât quelque apparence d'équité et de raison, ils ont refusé simplement le bronze d'un petit groupe dont ils avaient accepté le plâtre, il y a deux ans. Mais aussi faut-il dire, pour expliquer la différence de ces deux traitements que, c^tte année, les sculpteurs étaient en majorité dans le jury, lors de la présentation de l'ouvrage de M. Moine, et c'est à eux qu'aitpartieut l'honneur d'avoir réparé la faute que leurs confrères avaient commise eu le laissant passer la première fois. Du reste, le mauvais vouloir des juges n'aura point porté dommage à l'artiste. Son ouvrage déjà connu ne risque pas d'être oublié de ceux qui l'ont vu, il y a deux ans, et tout ce que l'auteur a perdu à c^lte exclusion c'est que son nom ne figure pas sur le livret de cette année. L'Académie, il est vrai, attache de l'importance à cette

{\) UArlistc, jf» série, loine IX, p^ge 170.

omission parce qu elle espère qu'en ne trouvant pas sous ses yeux les noms des sculpteurs nouveaux, le public ne songera pas à leur talent. Mais, assurément, ce calcul bien inutile n otera à Moine rien de l'honneur qu'il se prépare par ces beaux bénitiers pour la Madeleine.

Je regrette bien de ne pas savoir le nom de l'ami qui défendit Moine avec tant de conviction. Je mettrais volontiers le nom de Gustave Planche, mais quelle preuve?

C'est vers ce temps qu'il faut, je pense, placer les travaux faits pour les Rothschild, dans l'hôtel de la rue Laffitte. Ces travaux mentionnés çà et là sont formellement indiqués dans la lettre suivante qui, malheureusement, n'a point de date(l) :

Cher ami,

Je n'ai pu parler aussi longtemps de vous dans La Mode que Je l'aurais voulu au sujet de l'hôtel Rothschild.

Je m'en dédommagerai bientôt.

K. de Beauvoir.

(l) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- I-'.t'cniie.

L'article de Roger de Beauvoir dans La Mode (I) est de la fin de 1836 (-2). Il est intitulé L'hôtel Rothschild ; il est empli d'un sentiment d'anti-sémitisme qu'on jugerait de notre jour et qui permet de soupçonner l'impartialité delà critique.

Je ne vois rien là qui intéresse Antonin Moine. Le billet est une mystification : comment l'écrivain peut-il regretter de n'avoir pas parlé assez puisqu'il ne dit rien? Le nom de Moine n'est cité qu'incidemment, sans même aucune attribution de travail. Il est dit, d'un oratoire familial, que c'est « un lieu que le gracieux ciseau « d'Antonin Moine n'a pas visité, un lieu (( sans statuettes, sans missels, sans bé- « nitiers..., etc. » Un peu avant, on croirait qu'il est question d'Antonin Moine : « les « médailles incrustées et les figurines de « plusieurs portes ont échappé par bonce heur à ce vandalisme judaïque; quelques (( cheminées de meilleur goût vengeront « aussi ces artistes de leur condescen-

(i) La Mode, revue du monde i'iéganl. fondée en 1829, par Emile de Girardin.

(2i Tome 20, page 340. — Je n'ai vu dans la coUoclion de La Mode jusque» 18i8, aucun auîre article de Roger de Beauvoir sur le même sujet.

(( dance obligée aux idées de M. Rotlis- <f child »; mais, aucun doute, ces artistes sont Feugères et Clakmann.

Je ne sais rien de plus sur ce point.

Pour le Salon de 1836, Antonin Moine avait préparé un envoi magnifique dont il attendait, sans doute, beaucoup : deux grandes statues pour l'un des bénitiers de la Madeleine, VEglise et la Foi; une autre statue qu'on peut supposer destinée aussi à l'un de ces bénitiers, V Ange du jugement, et, enfin, un marbre et des petits bronzes dans sa manière romantique.

Parmi ces derniers, le Don Quichotte et le Sanc/io (I). Le paladin des chimériques vaillances était, en ce temps, fort à la mode.

(1) Deux citations de L'Artiste quon peut lire un peu plus bas témoignent d'abord qu'on a refusé à Antonin Moine « plusieurs bronzes », ensuite qu'il préparait pour le Salon « un petit groupe dont le sujet est emprunté à un « livre fameux qui a plusieurs fois inspiré Decarnps ». De ces attestations, je crois être autorisé à conclure qu'il s'agit du Don Q<àchoUc et du Sancho, relevés dans l'œuvre d'Antonin Moine.

I 1 i ANTOMN MOINI::

C'est le temps où Louis Viardot publiait sa traduction avec 800 vignettes de Tony Johannot (1836); où Decamps, Louis Boulanger, Tony Johannot avait montré aux Salons des SancJw. Le grand roman des Espagnes passionnait les romantiques de France.

Nous sommes informés (1) que le marbre refusé était la commande faite par le Ministre du bas-relief les Le tins en cofjaf/e. C'est bien certainement avec intention que Moine présenta ce marbre qui. accepté, aurait prouvé que le jury venait à récipiscencc et qui. refusé, aggravait singulièrement l'injustice, la rendait éclatante. En effet, en 183o, le jury avait déjà refusé un bronze dont il avait reçu la maquette en 183o; mais, cette fois, en 183(3, il refusait un marbre dont il avait récompensé la maquette, en 1831, par une seconde médaille. C'est le So/o/i de Gustave Planche qui nous l'apprend :

Ces Messieurs devraieni, au moins, lâcher de ne pas souffleter eux-mêmes les décisions qu'ils prononcent. Car, en IS.31 commeen 183(5, le jury se composait exclusivement de la fjualrième classe de l'inslilul.

(t) Voir le Salo7i de 18.30, dans les Eludes sur l'Ecole française, de Gti-fivp PlMiiche.

Comment le marbre serait-il inférieur au jilàlre? Le dilemme est pressant et implacable. Ou le jury se trompait grossièrement en 1S31 ^ou il est, en 183(?, singulièrement injuste.

Mais le jury, qui n'avait pas de raisons à donner, s'il n'osa pas refuser les grandes études faites pour un monument de l'Etat, refusa impitoyablement les poétiques fantaisies du sculpteur réprouvé.

L'Artiste, à l'ouverture du Salon (I), protestait déjà :

Oli! messieurs du jury, vos coups tombent mal, ou plutôt ils tombent bien, car ils attestent votre inqualitlable partialité.

Elle seule, Messieurs, peut expliquer votre refus d'un paysage de JMarilhat..., d'un paysage de Rousseau..., de plusieurs bronzes d'Antonin Moine dont vous n'avez pas eu honte de refuser, l'année dernière, cette charmante production le Lutin.

Au Salon de 1836, on trouve donc d'Antonin Moine (-20, rue de Chabrol) :

Ucmrjc du jugement dernier, statue plâtre ;

^l) L'Artiste, l'"e série, tome XI. page &2.

Deux ftijures en plâtre faisant partie d'un bénitier destiné à l'église de la Madeleine: l'une représentant l'Eglise et l'autre la Foi,

Je n'ai sur l'Ange du Jugement aucun autre renseignement que les appréciations de Gustave Planche et de Th. Gautier.

Planche donne cette appréciation dans son Salon de 1836 en un verbiage aussi précieux que vide :

L'Ange dit jugement dernier de M. Antouin Moine a le malheur de paraître singulier, et nous sommes forcés de reconnaître que les lignes de cette figure ne s'expliquent pas d elles-mêmes. Mais, après le premier étonnement, l'œil se promène avec bonheur sur les diverses parties de cette hardie statue. Le torse et les membres sont modelés avec souplesse, avec naïveté ; les muscles de la poitrine et ceux de la jambe droite sont indiqués avec une ■vérité bien rare et rappellent la nature avec une liltéralité surprenante. La léte a toute la valeur qu'elle pouvait légitimement prétendre. Employé qu'il est à réveiller les morts, l'Ange du jugement dernier n'a pas d'autre expression •possible que l'action ; et, sous ce point de vue, la tète est bien ce qu'elle devait être. Que manque-t-il donc à celte figure ? Est-ce la divinité comme le répèlent à l'envi les connaisseurs littéraires? Les anges doivent-ils respirer sans muscles? Doivent-ils s'élancer et prendre leur vol sans point d'appui? Xe peuvent-ils.

sans se dégrader, étendre ou fléchir leurs muscles ? A mon avis, aucune de ces graves questions n'est du ressort de la sculpture; il n'appartient qu'aux théologiens de les résoudre. Mais la figure de M. Moine, bien que très fine et très vraie, bien que modelée avec une remarquable délicatesse, offre plutôt les lignes d'un bas-relief que celles d'une statue. Le mouvement est vrai, quoiqu'il étonne au premier aspect ; mais les détails de ce mouvement n'offrent pas en eux-mêmes un ensemble complet et satisfaisant. La figure est bonne mais parait épisodique. Etait-il possible, dans une statue, d'éviter cet inconvénient ? Y as ait-il moyen de donner à l'Ange du jugement dernier un mouvement qui, sans cesser d'être vrai, satisfit l'œil et la pensée et n'eût pas l'air de se rattacher à des parties absentes"' Je le crois. Mais ma conviction ne trouble en rien le mérite réel de la composition de M. Moine. Son ange, tel qu'il est, demeurera comme un beau morceau d'étude.

Th. Gautier, clans l'article de (a C/iarte de 1830, fait simplement cette observation d'artiste qui contraste singulièrement avec la phraséologie de Planche :

L'Ange du jugement dernier, pour produire l'effet que l'artiste s'est proposé de lui faire exprimer, était mal placé à l'Exposition. 11 faudrait le voir couronnant une chaire ou un buffet d'orgues, et alors on pourrait juger du mouvement et de la vigueur empreints dans toutes les imrties de cette figure.

Je ne vois pas ce qu'est devenue cette maquette ni à quoi elle était destinée, ni

lis ANTOMN MOINE

si elle a jamais servi à quelque chose. Ce travail semble perdu.

Les deux figures du bénitier ont eu le même sort: inutiles et perdues. Chesneau les a vainement cherchées il y a bien longtemps déjà :

U m'a été dit que les plâtres de la composition primitive étaient placés sous le porche d'une église de la rue Saint-Dominique. Je les ai cherchés en vain (1).

Je vais dire l'histoire de cette commande des bénitiers.

C'est l'architecte Huvé qui termina, on le sait, le temple de la Gloire, dessiné par Vignon. et devenu, sous Charles X, l'église de la Madeleine, livrée au culte en 1840. L'édifice comportait beaucoup de statuaire. On en donna à tout le monde:

Barye eut une Sainte-Clotilde, Rude un Baptême du Christ, Pradier un Mariage de la Vierye, etc., etc. Antonin Moine eut pour sa part les bénitiers vers la grande porte d'entrée (fin 1834).

La part était mince. Les amis n'apprirent pas la nouvelle sans peine et témoignèrent leur déception par d'amères

(1) Peintres et statuaires romani iques, p. 88.

paroles. Dès octobre I83i, dans un article sur le mouvement de l'art en France, L'Artiste disait (I):

Et la seulpliire, quelle place tiendra-t-elle au Salon?... Nous sommes réduits à de fort tristes conjectures sur le rôle qui se prépare à TExposition pour cet art méconnu. Nous voudrions le voir s'imposant à l'admiration delà foule...

... Mais comment l'espérer quand les occcasions manquent aux hommes qui pourraient opérer cette révolution?

On a donné à Moine, pour prix de trois ans d'attente, deux bénitiers à composer. Le Ministre a dû être bien honteux en offrant ce minca travail à un homme de ce talent, tandis que tant de travaux si importans ont été donnés par lui à des sculpteurs moins que médiocres. Enfin, Moine a accepté cette tâche qu'on lui faisait si modeste, sauf à la relever par ces marques que le talent laisse à ce qu'il touche. Un au moins de ces deux bénitiers sera exposé au Lou^ re et l'on verra alors comment l'artiste a su se tirer avec habileté du piège que le Minisire croj'ait lui tendre en le mettant dans la nécessité de conformer sa composition au prétendu caractère antique de cette églisf^ de la Madeleine qu'elle doit orner.

Et, plus tard (mars 1835), L'Artiste reprenait ("2) ce sujet difficile des commandes officielles. A la suite de cruelles railleries

(1) L'Artiste, l""* série, tome VII [, p. 210.

(2) Ibid.. 1" s^rie. tome IX. p. 133.

sur la souplesse des quémandeurs et la sottise des fonctionnaires qui jugent du mérite sur la délicatesse de la flatterie, il ajoutait :

11 y a des artistes de talent qui sont heureux et tiers d'obtenir, dans cette bagarre, un bénitier à sculpter; Moine, par exemple, qui a- fait de ces bénitiers deux beaux ouvrages.

Antonin Moine avait, en effet, élargi le cadre et donné à sa commande une singulière amplitude. Il avait dessiné deux grandes compositions symétriques destinées à être adossées à un pilier et ainsi disposées : une vasque en coquille accrochée à un piédestal et soutenue par deux enfants nus; de chaque côté de la vasque, s'y appuyant, une grande figure; et, enfin, donnant la hauteur, sur le piédestal, en arrière de la vasque, une figure d'ange aux ailes éployées. L'Artiste {\) et, après lui, le Magasin pittoresque (-2) donnèrent des dessins decette disposition quicomportait, pour les deux bénitiers, quatre grandes figures de sept pieds de haut, quatre

(1) L'Artiste. Ire série, tome XI, page 122.

(2) Tome IV, pnp^e 120.

ANTOMN MOINE 1:21

petites figures d'enfants et deux moyennes figures d'anges : dix au total.

Ce projet fut poussé loin puisque Moine envoya au Salon les maquettes des deux grandes statues de l'un des bénitiers : VEglise et la Foi. Que l'Architecte Huvé, s'il n'avait pas dessiné les grandes lignes du projet, les ait au moins approuvées, c'est dans l'ordre des choses. Quelle raison de croire que le sculpteur ait exécuté et mené à bout deux maquettes aussi importantes sans s'être assuré de l'approbation de l'architecte qui, d'un trait de plume, pouvait refuser tout et tout disposer antrement?

On fit à ces maquettes un grand succès. On les avait, d'avance, appelées et applaudies.

Déjà fin août 1834, LAiiiste, espérant la prochaine exposition, au Salon de 1835, des panneaux des portes de la Madeleine, ajoutait (1) :

... et, en même temps, l'un des deux modèles de béiiiliers dont rexécution est contlée à Antoniii Moine.

Fin décembre l83o, escomptant déjà le

(l) L'Artiste, [^^ série, tome VIII, page 80.

Salon prochain. L'ArtiRtr. ])ien informé. cette fois, disait (I) :

Il est à peu près oerlain qu'Aiilonin Moine enverra au Louvre le modèle de son bénitier pour la Madeleine et qu'il y joindra un petit groupe dont le sujet est emprunté à un livre fameux qui a plusieurs fois inspiré Decamps.

Et au premier compte rendu, à l'aspect général du Salon (;2) :

La sculpture, supérieure a celle de Tannée dernière; le plus beau succès est dû au Bénitier d'Antonin Moine, au Lion de Barye, au Tigre de Fratin...

Et, enfin, dans l'examen des œuvres des sculpteurs, le rédacteur de LWriiste jugeait ainsi \'?,\ :

... Le jury a cependant élé obligé de recevoir ces deux magnifiques figures dWntonin Moine, destinées au bénitier de l'église de la Madeleine. L'Eglise ei 1 1 Foi, l'une portant une tiare symbole de la papauté, l'autre méditant sur X^Credo. sont placées à droite et à gauche du bénitier et le soutiennent. Quelle noblesse et quelle grandeur ])leinede simplicité dans la i>ose ! Quelle ampleur dans ces vétemens qui

(1j L'Artiste, \" série, tome X, page '21)5. (2) Ibid., Ire série, tome XI, page 64. (.']) Ibid . 1« séiie, tome XI, page 122,

ANTOMN MOINE 1:23

voilent les formes des deux stalues sans les charger et les alourdir ! Les deux têtes sont d'une expression religieuse, calme et élevée. Nous parlions de la religion comme source inspiratrice des grandes œuvres, voici un modèle de sculpture monumentale, de celle qui joint à une balle pensée une exécution hardie et originale. Nous regrettons beaucoup que M. Antonin Moine nait pas eu le temps d'exposer son groupe complet, tel que nous le donnons dans notre numéro de ce jour. La Religion placée entre l'Eglise et la Foi, et les dominant, achève l'harmonie de cette belle composition, sert à adoucir ce qu'il pourrait y avoir d'exagéré dans les formes des deux grandes statues. Croirait-on qu'après avoir commandé ce travail, M. Thiers hésite, sous je ne sais quel prétexte, à le faire exécuter en marbre ! Au milieu de cette architecturo grecque et païenne de l'église catholique de la Madeleine, le groupe d'Antonin Moine servirait au moins à montrer à Messieurs de l'Institut qu'il est possible de créer de l'art chrétien, qu'il n'est permis qu'à eux seuls de se trainer stérilement dans la perpétuelle imitation d'un art sublime, mais étranger à notre religion, à notre histoire, à nos mœurs, à notre ciel et à notrj climat.

Dans son Ange du jugement dernier, Antonin Moine nous a montré une œuvre remarquable par l'élan et l'énergie de la ligure.

Il serai't inutile de relever l'erreur de rédaction qui indi(iuedans la composition une troisième statue symbolique lu Reli- (jioti, si cette erreur ne nous transmettait, très probablement, le sujet de l'une des statues du second bénitier. La rectification

était d'ailleurs toute faite par le dessin donné dans le même numéro de L'Artiste où la figure du couronnement est un ange portant l'encensoir (l).

Le plus bel éloge de l'œuvie de Moine, le plus savamment motivé est celui de Gustave Planche dans son Salon de iH36, publié je ne sais où. mais réimprimé dans les Etudes sur Vécole française (2).

... Ainsi conçu, le ]>énitierde M. Moine nous parait une grande et belle chose. Les deux tigures latérales que nous avons au Louvre s'expliquent bien et sont naturellement motivées. Quant à présent, nous ne pouvons parler que du mérite individuel de ces figures. ( )r, la seule draperie suffirait à fonder la gloire d'un statuaire. .Jamais, depuis la Renaissance, l'ébauchoir d'un artiste français n'a trouvé de plis d'une égale souplesse, d'une égale majesté. Après le coton mouillé que nous voyons chaque jour, c'est une consolation d'apercevoir enfin cette draperie ondoyante et tine qui rappelle, parsagrâceet sa délicatesse, les Parques sculptées au tympan du Parlhénon. M. .Moine n'a pas copié les fragmens du temple grec, mais, en étudiant r<ruvre du sculpteur français, la pensée se reporte involontairement vers l'œuvre de Phidias. La tête de VEiilise est d'un earaclère grave et représente bien la volonté impérieuse de la cour pontificale. La tête

(1) Ce dessin, assez faible, accuserait, s'il était fidèle, un défaut de proportion dans l'une et l'autre des grandes figures : l'ampleur des hanches jusqu'à l'exagération.

(•2) Paris, M. Lévy, 1855, in-l8. j., 2 vol.

de la Fol. doul latlitude exprime Textaxe, n'est peutêtre pas irréprochable dans la partie supérieure. Le front n'est pas assez riche. Les lignes de ces figures sont heureusement inventées...

A ces appréciations, il faut ajouter la louange de Th. Gautier dans un article dont il sera question quelques lignes plus loin :

Les deux rigures l'Eglise et hi Fol forment une composition hors ligne.

Ces statues ont été exposées aux critiques les plus absurdes; mais elles ont mérité les éloges et l'admiration de toutes les personnes qui s'occupent de l'art d'une manière sérieuse et qui en font l'objet d'une étude particulière.

Mais cette commande des bénitiers devait être pour Antonin Moine une déception cruelle. L'Artiste disait dans le Salofi cité plus haut : « Croirait-on « qu'après avoir commandé ce travail, « M. Thiers hésite, sous je ne sais quel « prétexte, à le faire exécuter en marbre'.^ » Un peu après le Salon, dans un article sur la Madeleine, LArtiste disait encore (1):

Les bénitiers de M. Moine — si le bon sens ministériel va jusqu'à les faire exécuter — seront, sans

(1) VArlihte, {"■ SLTJo, tome XI, p. 3()G.

iÛij ANTOMN MOINE

contredil, co qu'il y aura Je plus )33au en fait de sculpture.

Gustave Planche, prévenu de la décision ministérielle, s'éleva contre elle avec hauteur (Salon de ISSGj:

Est-il vrai, comme on le dil, que M. Thiers qui avait demandé à M. Moiae les modèles de deux bénitiers pour la Madeleine n'ait pas consenti à lexécution de ces deux modèles? Est-il vrai que, par un incroyable caprice, il ait proscrit ce qu'il avait d abord admiré? S'il ne s'agissait pas de M. Thiers, une pareille conduite nous semblerait un conte fait à plaisir. Mais nous sommes habitués, depuis longtemps, aux boutades de M. Thiers. Nous savons avec quel goût, avec quelle sagacité il protège les arts ; nous n'ignorons pas qu'il se plait surtout à tenir en réserve des promesses innombrables. Il est donc tout simple qu'après avoir demandé à M. Moine deux bénitiers pour la Madeleine, il considère les modèles comme non avenus; c'est le moyen d'être généreux deux fois. Sur quel favori M. Thiers avait-il jeté les yeux avant de quitter le ministère? A qui avait-il promis les deux bénitiers de la Madeleine? A quelle gloire inconnue sacrifiait-il les douze mille francs déboursés par l'Etat pour les deux modèles de M. Moine? En acceptant la présidence du Conseil, a-t*il laissé ses instructions à M. Montalivet pour rachévement de la Madeleine? Le nouveau Ministre tiendra-t-il compte de ces instructions, ou bien ira-t-il chercher, parmi ses camarades de collège, un sculpteur qui remplace M. Moine? 11 est fâcheux d'avoir à ix).ser de telles questions, mais le bon sen^> parle plus haut que notre volonté et il est utile de

ANTONIN MOIM-: ri i

signaler publiquement les scandaleux caprices de M. Thiers. Le modèle exposé au Louvre prescrit à M. Montalivet une conduite bien claire: la faute de 'SI. Thiers est facile à réparer. Que M. Moine termine son second modèle ; mais qu'il n'en reste pas là, qu'il demande au marbre l'expression dernière de sa pensée.

La décision prêtée par G. Planche à M. Thiers était malheureusement bien irrévocable: les bénitiers de Moine furent officiellement condamnés et le travail du sculpteur perdu. Est-il besoin de dire qu'Antonin Moine souffrit de cette décision. Aimé Royet apporte ici un témoignage bien personnel :

Le plan, le premier modèle a été déplorablement moditié par ordre supérieur; je le sais et je dois le dire, moi qui ai vu le travail primitif, moi qui ai entendu les plaintes amères de l'artiste souffrant dans sa création outragée...

On exécuta un projet beaucoup plus simple : une vasque circulaire portée sur un court pilier octogonal avec, au milieu de la vasque, élevée sur un socle qui émerge de l'eau bénite, une statue d'ange ailé (I mètre ^0). Deux lettres du bureau de l'architecte Huvé (1) établissent que ce

(1) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne.

n'est qu'en septembre 1837 qu'Antonin Moine eut les dessins définitifs.

Tels quels, ces bénitiers font encore grand honneur au sculpteur et à larchitecte, bien qu'ils répondent assez mal au caractère antique du magnifique intérieur de la Madeleine. C'est un peu comme un meuble du château de Gaillon dans un palais des Flaviens; mais que le meuble soit beau et digne du palais, c'est l'important.

Quui qu'en aient dit les amis de Moine, mécontents de l'échec du premier projet, la disposition générale et la décoration de ces bénitiers semblent avoir été si bien voulues dans un même sentiment artistique qu'on serait bien tenté d'attribuer l'une et Vautre à Antonin Moine lui-même. Les petits piliers de support sont décorés de bas-reliefs faits de fort jolies figures sur quatre de leurs côtés, et, sur les quatre autres, d'ornements en grêles et délicats rinceaux du XV!»»®.

Les deux statues — celle de droite tient l'encensoir et l'autre la navette à encens — sont d'une originalité séduisante. Qu'au premier aspect on ne voie là qu'une variation sur le thème le plus connu de l'iconographie catholique du moyen-âge, c'est inévitable; mais la variation est d'un

charme tel qu'elle fait bien vite oublier ce que la donnée a de conventionnel.

Le moyen-âge nous a légué nombre de figures de ces adolescents efféminés, vêtus de virginales robes, ailés comme des oiseaux du ciel, occupés à l'exécution des éternelles suite d'orchestre du paradis; les italiens nous les ont aussi assez montrés, ces célestes messagers de l'Annunziata; mais, nulle part, on n'a vu les figures d'Antonin Moine. Si, par le symbolisme, elles ressemblent aux modèles anciens; par l'élégance, par la grâce de l'attitude, la beauté des visages, la forme exquise des extrémités, la recherche des arrangements, si joliment maniérés ça et là, elles éveillent — mais sans qu'on puisse préciser — on ne sait quels beaux souvenirs d'art. Est-ce du Ghirlandajo ou de l'un de ses contemporains, est-ce de Jean Goujon qu'est venue cette inspiration qui unit tant d'onction et de mysticisme à un tel sentiment d'aristocratique distinction? Avant même la mise en place de ces bénitiers, en décembre 1841, l'ami Laviron en publiait un enthousiaste éloge dans L'Artiste {\) :

(1) L'Artiste, 2"' série, tome VII, page 3il.

Ces deux florures sont de ces ouvrages de prédilection dans lesquels M. Moine sait faire passer toute l'exquise poésie de son âme; ce sont des formes célestes, des formes rêvées et pourtant exactement étudiées sur la nature, cherchées dans un monde idéal et ijourtant essentiellement vraies. Peut-être Fange qui porte la navette n'est-il pas tout à fait aussi irréprochable que celui qui tient l'encens : c'est là un doute scrupuleux que nous soulevons et qui s'éclaircira de lui-même du moment où ces îlgures seront en place.

Puis, vers novembre 18i2. L'artiste revenant sur les travaux d'art de la Madeleine reprenait cet éloge et lui opposait, par contraste, la faiblesse de la dgnnée architecturale (1) :

... La matière a été mieux choisie pour les bénitiers de M. Moine ; l'exécution en est d'une perfection étonnante; ces deux petites figures d'anges sont d'une grâce, d'une élégance, d'une suavité inouïes. Le sculpteur a su rendre avec un rare bonheur jusqu'à la morbidesse et au velouté des jeunes carnations, et, dans les draperies comme dans les chairs, le travail s'efface complètement pour ne laisser voir que la précieuse délicatesse des formes, l'ondoyante mobilité de la vie. Les petits bas-reliefs ne le cèdent guère aux figures de ronde bosse, et l'ensemble des bénitiers serait irréprochable si la disposition générale répondait au mérite de la sculpture proprement dite ; mais la masse est grêle, les moulures sont communes et le rapport des parties les unes avec les

(I) L'Artiste, 3'"« série, tome II, page 196.

autres n'est pas des plus heureux. D'uu autre côté, leur dimension n'est pas en rapport avec celle du monument : ces bénitiers sont perdus dans l'immense vaisseau de l'église, et pourtant on a trouvé le moyen de les disposer de telle façon qu'ils en obstruent l'entrée et encombrent un espace qu'on aurait dû laisser à la circulation. Il est juste cependant de reconnaître qu'il n'y a rien en tout ceci qu'on puisse reprocher à M. Moine. 11 a été contraint d'exécuter ses bénitiers d'après des dessins dont il ne lui a pas été possible de modifier ni l'échelle, ni les proportions, et, certes, il lui a fallu du courage pour risquer de compromettre sa réputation en prêtant le concours de son talent à l'exécution d'une pareille œuvre. Heureusement, nous n'avons pas oublié qu'il avait protesté d'avance contre les bénitiers isolés ; personne n'a encore perdu le souvenir des admirables figures qu'il avait composées pour accompagner des bénitiers adossés aux piliers et qui ont été si justement appréciées, il y a plusieurs années déjà, à l'Exposition du Louvre. Mais les compositions de M. Moine avaient le malheur d'être parfaitement convenables; par conséquent, il n'était guère possible d'en espérer l'exécution...

A la suite de l'Exposition de 1836, les amis d'Antonin Moine attendaient avec curiosité la distribution des récompenses. Le jury ne serait-il pas forcé de recon-

i32 ANTON IN MOINE

naître le mérite de l'œuvre? Comment s'y prendrait-il pour éviter de donner à un travail, si important après tout, la distinction légitimement due?

Le jury s'y prit de cette façon qu'il n'accorda rien à Antonin Moine, qu'il ne donna aucune publicité à ses décisions et que les récompenses furent données — on l'a imprimé — « de la main à la main, « comme un pourboire » et les médaillés « invités à garder le secret ».

L'Artiste publia à ce sujet un article extrêmement acrimonieux (1) :

Le Moniteur a gardé le silence comme si un régiment français avait été battu par cinquante Arabes dAbd-el-Kader \

C'est là un épisode de cette guerre — qui eut des victimes — que se faisaient la nouvelle et l'ancienne Ecole. Les jeunes réclamant à grands cris « le gouverne- « ment de l'art par les artistes », l'élection

(1) L'Artiste, l"^* série, tome XI, page 2ô7. — La nouvelle manière de distribuer les récompenses dura quelque temps. G. Planche, dans son Salon de 1838, dit : « Il nous reste « à demander si les récompenses seront distribuées, cette « année, comme aux derniers Salons, à huis-clos; si les « artistes honorés d'une médaille dor ou d'argent seront « invité* à garder le secret ».

du jury ; les « arrivés » alléguant la grandeur, l'antiquité de leurs privilèges, et, par conséquence, la légitimité de leur tutelle sur l'art. Les choses en étaient à ce point qu'en mai iS'So, L'Aj^tiste écrivait (1):

L'Académie et le gouvernement se sont déclarés au grand jour nos ennemis, ennemis de tout ce qui est jeune, de ce qui croit à l'art, à ses saintes conceptions ; de tout ce qui a de l'avenir ; de tout ce qui peut compter sur son pinceau et sur son ciseau.

L'envoi au Salon de 1831 avait été chaudement applaudi par le grand article de U Artiste, l'envoi de 1833 avait motivé l'éloge très enthousiaste du livre écrit par les amis, celui de 1836 fut l'occasion d'un éloge plus enthousiaste encore, signé, celui-là, du nom de Th. Gautier.

Cet éloge parut sous la forme d'un article publié le 2 février 1837 dans un journal politique La Charte de 18S0. En 1880, le maître, mort depuis 1872, on intercala cet' article dans un livre posthume

flj L'Artiste, l""* série, toipe IX, page 2*22.

fait de pièces et de morceaux, Eaux-fortes et fusains (1).

Je n'en veux citer ici que quelques lignes :

Antonin Moine et Barye se recommandent à l'attention publique par des qualités éminentes, mais bien distinctes les unes des autres. Le premier exprime, d'une façon merveilleuse et exquise, tout ce qu'il y a de grâce, de noblesse, de pureté, de mouvement dans son art;...

Ce n'est pas sans intention que nous avons nommé M. Antonin Moine le premier, car il possède des qualités qui lui assurent une supériorité incontestable sur les sculpteurs de la nouvelle Ecole. Pour être un artiste remarquable, il ne suffit pas de comprendre et de traduire avec esprit et correction, une face de l'art du trait; il faut, pour former un artiste remarquable, complet, sentir vivement, exprimer avec verve et facilité l'art du trait sous toutes ses faces. Celui qui maniera la brosse et le ciseau avec une égale facilité, celui qui saura asseoir une statue, fouiller le marbre et le cœur de chair, ciseler le bronze, jeter sur la toile des groupes harmonieux et colorés; celui qui, s'élançant loin des sentiers battus, puisera en lui-même son inspiration et, sans le secours d'une intelligence étrangère rendra, d'une façon chaude et nette, le sujet qu'il désirait traiter; celui-là, dis-je, sera un artiste remarqual)le, celui-là, dis-je, sera un artiste complet.

Antonin Moine possède toutes les qualités que

(1) Paris, Charpentier, 188<».

ANTON IN MOINE 13o

nous venons d'énoncer, et c'est pour ce motif que nous n'hésitons pas à le citer comme un des premiers artistes de notre temps. Le public ne connaît guère que ses œuvres de sculpture, et cependant ses travaux en peinture, ses pastels, ses dessins révèlent dans leur auteur un des élèves les plus distingués qui soient sortis de l'atelier de Gros. •

Moine est doué d'une telle facilité de composition et d'exécution qu'il dessinerait également un tableau, une décoration monumentale, ou qu'il pétrirait un groupe, cisèlerait un objet de parure. Cette souplesse dans l'esprit et dans la main lui assigne une place à part et une distinction qu'il est bien rare d'accorder de nos jours à un artiste. Les hardies et heureuses modifications que Géricault et Delacroix ont apportées dans la peinture, Moine les a introduites dans la sculpture...

Antonin Moine est un des artistes dont notre siècle doit le plus s'enorgueillir ; un bel avenir se prépare pour lui...

Ah ! les douceurs de l'encens de la gloire !

Il faut retenir de cet article l'attestation d'œuvres de peinture, de pastels. On a trop cru qu'Antonin Moine avait été d'abord peintre, puis sculpteur, puis peintre à nouveau. L'attestation de Gautier, datée de 1837, tend à démontrer que l'artiste fut toujours et simultanément peintre et sculpteur.

11 fauten retenir mieux encore l'intention

qui l'a dicté. La conclusion remercie des travaux accordés à Antonin Moine et sollicite de nouvelles commandes : c'est, au fond, un appel de travail.

Dans l'article de Th. Gautier, on trouve citée, dans un éloge assez général, une œuvre ainsi désignée :

(( Les Cavaliers pour le surtout de M?" le « duc d'Orléans. »

C'est probablement la même œuvre qui est désignée par M. André Michel sous ce titre Cavaliers et Pages en pourpoint ([).

Moine fut, en efïet, associé au travail de ce surtout.

Le duc d'Orléans et son frère d'Aumale étaient, on le sait, des romantiques, liés d'amitié avec les artistes et les poètes, quelques-uns, leurs camarades de collège. Le duc d'Orléans achetait volontiers des tableaux refusés au Salon, des Marilhat, des Rousseau de prix fort élevés plus

(1) Gazelle des Beaux- Arts, 3"-' période, tome II, page 299.

tard. C'est lui qui acheta — le Luxembourg ne voulant pas de ce chef-d'œuvre -- La bataille des Cimbr^es, de Decamps. Il achetait aussi des Barye et s'intéressait aux travaux d'art décoratif d'Aimé Chenavard.

Il eut, un jour de l'année 1834, la pensée de commander, pour sa table, un surtout dont Chenavard ferait la composition, dans lequel il y aurait des chasses," des animaux modelés par Barye, et qui devait être exécuté par la maison Mention et Wagner. Ce surtout, porté sur un plateau fait d'une mosaïque de malachite, de lapis-lazuli, etc., de vingt et un pieds de long et de cinq de large (7,00 x l.6o), ne devait pas comporter moins de quinze groupes principaux, ce La presque totalité « des pièces en or ou en argent, à cire « perdue (1) ».I1 s'agissait, on le voit, d'une grande ceuvre. digne, disait L Artiste, de soutenir la comparaison avec les chefsd'œuvre des orfèvres florentins (-2).

En août 1834, U Artiste annonça qu'Antonin Moine venait d'être adjoint aux

(1) L'Artiste, 1"« série, tome VIT, pages 12 et 250.

(2) Ibid.. ire série, tome VIII, page 20.

artistes désignés tout d'abord (t). Mais, peu après, il publia la rectification suivante (-2) :

... C'est seulement l'exécution de certaines parties des sculptures dans ce gran/i travail qui a été conËée au beau talent de ce jeune artiste.

Je n'ai aucun autre renseignement sur la collaboration d'Antonin Moine à l'œuvre du surtout.

A ce moment, la ville de Paris associa Anton in Moine aux travaux de la place de la Concorde.

C'est en 1836 que fut érigé l'obélisque, offert par Méhémet-Ali à Charles X, et que tut exécutée la décoration de la place et des Champs-Elysées, statues, fontaines, etc., sous la direction de l'architecte Hittorff, qui venait d'étonner les Académies avec ses documents siciliens sur la polychromie des monuments antiques.

Les deux fontaines, de plan Uexagonal,

(1) L'Artiste, 1" série, tome VIII, page 29.

(2) Ibid., 1" série, tome VIII, page (38.

présentent entre le bassin et la première vasque un luxe de statues peu ordinaire: une douzaine par chaque fontaine, six adossées au pilier central, les six autres au bord du bassin. Les conceptions adininistratives — généralement à rencontre des plus simples indications artistiques — aboutirent, cette fois, à d'invraisemblables résultats. Les maquettes furent confiées à de nombreux sculpteurs: les six figures du bassin (les mêmes dans les deux fontaines) furent données à trois artistes chargés de modeler chacun un Triton et une Néréide tenant un poisson d'où l'eau jaillit. Antonin Moine fut l'un des trois. Les deux autres furent Elshoecht, de Dunkerque. fils d'un sculpteur de proues, et Meiiieux. un Parisien qui venait de modeler, pour Cuvier, des sujets paléontologiques au Jardin des Plantes.

Dans de telles conditions, il est clair que l'artiste est réduit au rôle d'exécutant: c'est l'architecte qui donne tout, la mesure, la proportion, et jusqu'à l'attitude des figures qui doivent, sortant de trois ateliers, concourir à un effet unique.

Cette sorte de statuaire « au gabarit » devait nécessairement donner des résul-

tats ridicules. Ils le sont moins qu'on pourrait croire tant l'exécution intelligente a racheté la piteuse ordonnance. Cependant, les six figures adossées aux piliers, sans mouvement, sans caractère, témoignent assez, par leur lamentable banalité, du peu de sens artistique de celui qui les imagina : abritées sous leur vasque débordante comme sous un parapluie, elles ont la physionomie nulle et l'allure contrainte des gens que l'averse environne, et, jusqu'au comique, l'air d'être ennuyées à l'excès de leur malheureuse situation. Les autres statues, celles des bords du bassin sont beaucoup mieux. Les trois couples des trois sculpteurs ont un air de famille suffisant : les trois artistes semblent avoir modelé comme chanteraient trois violoncellistes à l'unisson, sous le bâton du chef d'orchestre. Cependant, les manières personnelles se décèlent visiblement.

Ce Triton un peu plus faune, plus camard, avec sa barbe courte, et en verve plus que les autres; cette Néréide dont le masque accuse quelque parenté avec les ondoyantes figures de la fontaine des Innocents; c'est bien là l'œuvre d'Antonin Moine et on ne risque pas de se tromper en les lui attribuant.

C'est vers la fin de 1839 que les bronzes des fontaines furent mis en place (1).

Gustave Planche, au sujet de ces commandes, blâmait vertement, dans son Salon de 1838, les administrateurs municipaux.

La ville de Paris qui dispose depuis l'abolition des jeux d'un revenu de trente sept millions semble prendre à tâche de mettre les sculpteurs sur la même ligne que les maçons et les charpentiers. Elle demande pour l'Hôtel-de-Ville quatre-vingts statues à mille écus pièce, et pour les fontaines de la place de la Concorde, trois Naïades et trois Tritons à quinze cents francs pièce : encore a-t-elle soin de tirer double épreuve de chaque modèle, afin de réaliser une économie claire de neuf mille francs... Il n'est pas surprenant que les sculpteurs oublient l'art pour le métier. Pour lutter contre l'ignorance et l'avarice du Conseil municipal, il faudrait qu'ils fussent soutenus par l'espérance de voir, un jour, les travaux de sculpture distribués a-\ec intelligence et payés selon leur valeur.

Au commencement de 1839, U Artiste, dans un article sur la u Sculpture en 1838 », proclamait le grand mérite de l'une des figures d'Antonin Moine, la Néréide (^2).

(1) Voir la publication officielle : Inventaire des richesses artistiques de la France.

[2) U Artiste, 2">e série, tome II, page 9.'.

Il reste à installer, au milieu de la place, la fontaine (1) dont les décorations ont été partagées entre une foule d'artistes. Cette construction monumentale sera composée d'élémens fort hétérogènes. Les Tritons et les Néréides qui lancent Teau dans le bassin inférieur ont été modelés par MM. Antonin Moine, Carie Elslioecht et Parfait Merlieux... La Néréide de M. Antonin Moine est un chef-d'œuvre de tournure et de souplesse. L'originalité, la beauté, le caprice, la grâce, toutes ces qualités que M. Moine sait imijrimer à la sculpture, il les a réunies dans sa Xéréide. Si le modèle eu plâtre peut être exposé au Salon, il excitera, sans doute, une admiration enthousiaste...

La statue qui nous parait devoir obtenir le suffrage des juges les plus difticiles et qui partagera le triomphe du Salon avec la Néréide de M. Moine, c'est la Yelléda de M. de Chateaubriand par M. Maindroa.

Le modèle de la Néréide ne parut pas au Salon de 1839. Non envoyé ou refu§é?

Fondues, les figures d'Antonin Moine parurent à une Exposition des produits de l'Industrie pendant Tété de 1839, et, chose curieuse à noter, c'est J. Janin qui, dans L'Artiste (-2), en conteste la valeur.

Si nous avions le temps, comme nous dirions à M. Antonin Moine que ses statues des fontes de Tusey,

(t) L'Artiste ne savait pas que les mérnes modèles devaient être tirés en deux exemplaires, pour deux fontaines sui- la rnérne place.

(2) L'Artiste, 2^* série, lome III, page 102.

si bien fondues, toutes grandes qu'elles sont, manquent cependant de force et de grandeur! M. Antonin Moine est, sans contredit, un habile artiste; mais il aura pensé que cette statuaire de place publique et de fontaine ne méritait pas qu'on y prit grand soin et qu'on se donnât grand'peine.

C'est bien du Janin cette explication vite trouvée : le dédain de la statuaire de place publique et de fontaine! Quelle force et quelle grandeur attendait-il en des personnages qui ont pour objet de faire joujou avec des poissons!

Rien d'Antonin Moine au Salon de 1837.

Rien aux Salons de 1838, 39, 40, 41 et 4-2. Six années d'abstention. Il ne devait y reparaître qu'en 1843 et, alors, non plus comme sculpteur, mais comme peintre.

Dépit, rancune, conscience de l'inutilité de son effort, haut-le-cœur des injustices dont il avait été saturé ? Toutes ces suppositions sont possibles; mais c'est, très probablement, par quelque sentiment complexe, tenant de toutes ces considérations, qu'il faut expliquer la détermi-

iU ANTONIN MOINE

nation qui mit fin — à bien peu près — à la carrière d'Antonin Moine comme sculpteur.

Son absence au Salon de 1837 s'expliquait trop bien, hélas ! pour qu'on ne la comprît pas. Elle s'expliquait par le déni de justice de Tannée précédente et aussi parce que Barye était encore refusé avec des travaux pour le surtout du duc d'Orléans, parce que Préault était toujours refusé, parce que Gigoux était, cette fois, refusé, etc., etc.(l) Oh ! quelle odieuse et coupable persistance à écarter de la vie artistique tant d'initiatives intelligentes, à les accabler, à les faire mourir d'inanition. Qui dira le préjudice causé à l'art français par ces égoïsmes officiels rabâchant des formules surannées?

Et, cependant, l'influence de la nouvelle Ecole pénétrait tout. La manière d'Antonin Moine, notamment, gagnait. Les médaillons à vivantes physionomies étaient à la mode; je ne parle pas des médaillons à portraits comme ceux de David d'Angers, j'entends parler des œuvres d'imagination. Tous les sculpteurs faisaient des statuettes. Très vite, on était arrivé à

(1) L'Artiste, i^^ série, tome XIII, pages 49-50.

donner à ce genre l'intérêt du portrait, de l'actualité; on faisait des portraits d'actrices. C'est ainsi que Barre avait fait des médaillons, puis des statuettes : Fanny Elssler en « Manola » et la Taglioni; c'est ainsi que Cliaponnières, qui devait si tôt disparaître après le triomphe de son David en 1835, avait fait admirer, en 1833, sa statuette delà ravissante Juliette Drouet; c'est ainsi que Dantan avait aussi sa statuette de Madame Alexis Dupont; etc, etc. Si bien que L'Artiste pouvait écrire en février 1837 (I) : u On nous fabrique (( aujourd'hui la plus charmante petite « sculpture de salon et de boudoir qui « se puisse imaginer ». Et, en 1840 (-2), parlant des sculpteurs : « Ils firent de la « statuaire un petit ornement de guéce ridon ». Les plus forts n'échappaient pas à la tentation.

Et la grande maîtrise d'Antonin Moine sur ce genre était si bien dans l'esprit des artistes qu'un de ceux qui y obtinrent le plus grand succès, Adam Salomon, tout jeune homme de vingt-deux ans, de Fontainebleau, sans le connaître, lui

(1) L'Ar liste, 1«"« série, tome XIII, page 51.

(2) Ibid., 2™e série, tome V, page 270.

146 AXTONIN MOINE

envoyait ses premiers essais avec le témoignage de son admiration (I). On se rappelle que cet Adam Salomon est l'artiste qui fit une statuette de Bércuiger devenue populaire, et surtout un merveilleux basrelief de Charlotte Cordwj à l'éloge duquel on ne saurait rien ajouter.

(1) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint-Etienne :

« Fontainebleau, 28 mai 1840.

« Monsieur,

« Sans avoir Ihonneur de vous connaître que de bien grande réputation, je prends la liberté de vous adresser un petit portrait de Béranger.

a Entraîné avec passion à cultiver lart de la sculpture, j'ai osé commencé par le poète national qui habita quelque temps Fontainebleau et lui-même à bien voulu sourire à ce premier essai.

« Je vous prie d'être assez bon, Monsieur, et assez indulgent pour accepter Ihornmage d'un exemplaire de ce bien petit bas-relief. Agréez-le comme un faible témoignage de mon admiration pour votre talent digne des éloges qu'on lui donne !

« Je suis avec respect , Monsieur, votre bien dévoué serviteur,

« Adam Salomon, Grande rue, Wô. y

Je dois à l'obligeance de M. Dumas communication d'une lettre d'Antonin Moine qui est certainement la réponse :

« A Monsieur Adam Salomon, statuaire, 205, Grande rue, Fontainebleau.

«« Monsieur, « J'étais à la campagne lorsqu'on a apporté chez moi le charmant portrait dont vous voulez bien me faire cadeau.

AXTONIN MOINE 147

Au Salon de 1888. ni Barye, ni Moine, ni David d'Angers n'étant inscrits au livret, L'Artiste prit texte de cette abstention pour expliquer l'insignifiance de la sculpture et répondre à des reproches de décadence adressés à la nouvelle Ecole (1) :

Il y a lonortemps que l'exposition de sculpture n'a eu moins d'éclat que cette année. Le fait est évident, mais il s'explique facilement. En effet, les artistes qui, avec plus ou moins de talent et de succès et dans des systèmes différens, ont imprimé un mouvement de rénovation à la sculpture française ne figurent point sur le livret de 1838. Nous n'y voyons ni Barye, ni Moine, ni David. Dans l'absence de ces noms, l'Ecole trouve une raison sans réplique à opposer à ceux qui voudraient arguer de l'exposition de cette année pour l'accuser d'une caducité et d'une impuissance prématurées.

J"arrive à Tinstant et m'empresse de vous témoigner toute ma reconnaissance pour voire très précieux souvenir. Ce portrait est plein de vérité ; il me sera infiniment précieux tant à cause du poète qu il représente que de lartiste qui Ta exécuté.

« Veuillez, Monsieur, agréer l'assurance de ma considération distinguée.

« Votre dévoué.

Au timbre : 24 juin 1840.

Adam Salomon est né à La Ferté-sous-.Iouarre, en 18!8.

(1) L'Artiste, lr« série, tome, XV page 170.

Dans les cinq années delà vie d'Antonin Moine, de 1837 à 18i-2, l'obscurité se fait. Aucune manifestation publique de son travail, de ses études. Le journal ami, L'Artiste se tait. La cheminée du Palais- Bourbon dont il va éti'e parlé est le seul labeur apparent. C'est le temps où s'opéra lé changement professionnel qui mit en lumière la seconde forme du talent de l'artiste. En 1836, Moine est connu comme un éminent sculpteur; en 1843, il tente de se faire une réputation de peintre.

La transition n'est pas aussi sensible qu'elle le paraît. Il faut retenir que c'est la peinture qui l'avait attiré d'abord et qu'il n'a jamais complètement séparé les deux genres d'études, associant toujours les recherches de la forme et de la couleur. Je rappelle qu'en février 1837, Gautier écrit : « Le public ne connaît que ses « œuvres de sculpture, et, cependant, ses (( travaux en peinture, ses pastels, ses « dessins révèlent dans leur auteur un « des élèves les plus distingués qui soient « sortis de l'atelier de Gros ».

Aussi, serait-il injuste de voir, dans ce changement plutôt apparent, le symptôme d'une maladive instabilité d'esprit excluant la suite dans les idées, et provoquant de juvéniles désirs de ne pas faire toujours la même chose. Non, ce changement n'est que la résultante d'un fait aussi simple que certain : resté sans travail, sans commande, alors même qu'il jouit d'une grande notoriété, d'une belle réputation de talent, le sculpteur Antonin Moine est contraint de délaisser de plus en plus l'ébauchoir, qui ne lui fait pas gagner sa vie et il s'attache de plus en à des travaux de peinture dont il se prend à espérer plus sûrement le pain quotidien.

Que ce changement ait été opéré par des étapes douloureuses : c'est assuré. Une à une, l'artiste dut arracher de son cœur des espérances chères, auxquelles il avait sacrifié beaucoup. Mais, quoi! c'est vainement qu'il avait attendu plus de justice de ceux qui avaient mission d'en avoir. Son talent, prouvé par de petites œuvres, très admirées, on n'avait pas voulu voir; prouvé par de la grande statuaire, on n'avait pas voulu voir davantage. Depuis 1833, les dénis de justice s'étaient accu-

mules. Il sortait vaincu de cette lutte trop inégale qui menaçait de lui enlever le nécessaire à son foyer et d'empêcher l'éducation de ce petit garçon, de dix ans alors, sa tendresse. Le projet de sa vie, il fallait l'abandonner. Il fallait renoncer à être, dans la glorieuse Ecole française, le sculpteur qu'il avait rêvé d'être : celui qui, au XlX'^^e siècle, reprendrait l'œuvre de beauté, de grâce, d'élégance, de distinction d'esprit, interrompue par le coup de feu de la Saint- Barthélémy qui tua le huguenot Jean Goujon sur son échafaudage du Louvre!

Il fallait bien l'abandonner la chère ambition puisque les sacrifices pour y atteindre avaient été inutiles! On avait sollicité pour lui des travaux d'art industriel; il avait tenté aussi l'enseignement de cet art industriel; mais ces entreprises n'avaient rien donné, on peut l'afïïrmer. Je ne sais pas comment finit l'atelier d'enseignement; mais, au silence de L'Artiste^ on voit bien qu'il n'eut aucun succès. Déjà, en 1836, Moine n'a plus la location au numéro 1 de la rue Lafayette; il donne au Salon son adresse, 20, rue de Chabrol.

Il avait sans doute entendu dire bien des fois que, si le sculpteur ne peut vivre sans le concours de l'Etat, le peintre de

ANTON IN MOINE loi

quelque talent trouve dans le monde assez facilement l'encouragement, la vie. Il allait essayer lui aussi.

Mais, peut-être ne se rendait-il pas assez compte que Topinion n'aime guère qu'on la force à admirer, dans le même artiste, des aptitudes différentes et qu'elle aime les réputations simples, les noms attachés à des genres qu'on leur attribue avec constance, irrévocablement ?

Pouvait-il soupçonner qu'on dirait de lui, plus tard, « inquiet de sa propre voie, « si peu sûr de son talent (1) »... « cher- « cheur indécis (2) » qu'on le jugerait assez oublieux de son bel art de sculpture pour écrire que le pastel fut pour lui (c la (c séduction constante, le songe éternel « de ses nuits (3) » ?

Et même, au point de vue des bénéfices, voyait-il assez bien la difficulté de faire comprendre qu'un maître sculpteur peut devenir faciment un peintre de portraits capable d'être mis en comparaison avec les spécialistes, messieurs tels et tels,

(1) L'Artiste, 5°>e série, tome IV, page 78.

(2) Biographie yiichdiud.

(3) Ibid.

io^ ANTONIN MOINE

dont c'est particulièrement le métier de peindre les belles dames?

Et, cependant, ce sculpteur avait autour de lui. dans le monde des arts et des lettres, bien des admirations qui auraient pu le soutenir, l'encourager. Les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne en contiennent des témoignages.

Et, d'abord, une lettre d'Auguste Préault. de ce sculpteur auquel personne n'a contesté une originalité qui parut quelquefois toucher au génie (1).

31 mars (2).

Mon cher Antonin,

Rappelez- vous la promesse que vous m'avez faite de me faire envoyer votre Cavalier: une épreuve si cela est toujours possible. Je compte sur votre complaisance. J'ai vu à l'Institut, dans votre atelier, vos deux ligures de femme, les deux plâtres (3). C'est

fl) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne.

(2) Sur le timbre : 1842.

(3j Très probablement les figures de la cheminée du Palais-Bourbon dont je parlerai plus loin.

toujours très beau, très simple et surtout plein d'attrait. Vous savez, mon admiration pour vous ne date pas d'aujourdliui. Croyez à mes sincères éloges.

Amitié.

Auguste Préault.

Impossible de douter de la sincérité de l'éloge qui acquiert un grand prix quand on sait combien Préault, — un rival après tout, — était tourné au vinaigre et combien il était caustique, malin, faiseur de mots souvent cruels.

Par l'intermédiaire d'un ami commun, Antonin Moine reçut, en août 1840, un autre témoignage d'admiration qui dut le toucher singulièrement (1) :

A M. Ernest A/by, 4, rue Montholon^ Paris,

Saint-Prix-la-Terrasse, 23 août (2).

Je vais, Monsieur et excellent ami, faire une petite absence de quelques semaines. Les derniers beaux jours s'en vont et me pressent. J'ai crainte d'être obligé d'ajourner jusqu'à mon retour cette visite à l'atelier de M. Moine, dans laquelle vous voulez bien m'accompagner et dont je me promets tant de

(1) Dans les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint- Etienne.

('2) Sur le timbre: 18i0. — Du bureau de Franconville, prés Paris, sur la route de Pontoise.

loi ANTON IN MOINE

plaisir. J'aime la personne de M. Moine et j'admire ses belles œuvres. Ce sera un beau Jour pour moi que celui où je pourrai le lui dire en lui serrant la main. — A bientôt.

A vous de tout cœur.

Victor Hugo.

Moine n'avait pas, d'ailleurs, à se plaindre de la critique toujours favorable et amie. Planche s'en allait en Italie étudier sur place l'histoire de l'art; mais J. Janin était tout dévoué; mais Th. Gautier était tout dévoué aussi. Il ne Tétait pas moins, ce Roger de Beauvoir qui ajoutait la critique d'art à sa littérature romantique et qui. en 1836, était déjà attaché à L'Artiste :

S'il y a une grande audace à moi, mon cher Antonin Moine, c'est celle de visiter demain votre atelier. Me le permettez-vous ? Je repars à quatre heures pour Ville-d'Avray et ne veux pas rentrer aux champs sans votre aimable parfum.

A vous du fond du cœur.

Rogrer de Beauvoir (1).

Combien d'amis ne demandaient qu'à aider à la gloire de l'artiste. Un, entre autres, qui aima bien Antonin Moine et

(1) Sur le timbre : 19 juin 1843. Dans les papiers acqpiis par la Bibliothét|ue de Saint-Etienne.

ANTON IN MOINE 15o

dont je regrette de ne pas connaître les articles: Cordellier-Delanoue (l), l'un des mieux doués du romantisme, brillante imagination, beau talent, si inconnu aujourd'hui !

Il y a plus. Moine avait autour de lui un groupe d'admirateurs et d'amis sincères et ardents à ce point que, dès 1838 — avant la Cheminée du Palais-Bourbon — ils avaient lancé l'idée de sa candidature à l'Académie des Beaux-Arts. Vers octobre 1838, L'Artiste, parlant, à propos d'une prochaine élection à l'Institut, des démarches imposées et des candidats présentés (Foyatier, Duret, etc.), concluait (2) :

G'est-àjclire que les choses sont arrangées de façon qu'un artiste doué de génie et qui se sera signalé

(1) Une famille Cordellier, de la noblesse d'Artois, s"est installée en Forez vers le .Wllf^e. J"ignore si quelque lien de famille y rattache Cordellier-Delanoue. On a, de celui-ci, une œuvre assez importante : des vers, des romans, Kert}OX le fou et Le Barbier de Louis XI; des drames : Charles !«'■ et Cromwell (prose), à la Porte-Saint-Martin, Matthieu Luc (vers), à TOdéon ; des comédies, des vaudevilles : Le iïianchon, Qui dort dine, Une épreuve avant la lettre, etc. Mort à Paris, en 1854, jeune encore (quarante-huit ans). On a dit qu'Alex. Dumas lui devait au théâtre: Napoléon Bonaparte et Bathilde.

(2) U Artiste, 2'»« série, tome I, pa^es 187-188,

lo6 ANTON IN MOINE

par les plus beaux travaux, s'il a le malheur de s'en tenir là, ne sera jamais académicien. L'Académie s'éteindrait, faute 4e nouveaux membres, plutôt que de considérer comme candidats des gens qui ne lui auraient pas fait leurs visites...

Voilà comment il se fait que les noms de MM. Barye et Antonin Moine ne se trouvent pas à côté de ceux que nous avons cités. Apparemment, MM. Moine et Barye ne se seront pas portés candidats : dès lors, ils sont pour l'Académie comme s'ils n'existaient pas...

Dès sa première réapparition au Salon (1843), Antonin Moine y figura comme pastelliste.

Et ce fut encore un étonnement. On aurait pu se demander si le pastel existait encore et qui, depuis Prudhon et Louise Vigée-Lebrnn, s'en était servi. On a de la grande Ecole classique des dessins rehaussés de quelque couleur des crayons; mais le pastel, le pastel de Maurice La Tour était bien rélégué dans le domaine des colifichets qui n'amusaient plus :

procédé insuffisant, suranné, indigne du grand art.

Les romantiques, avant Moine, nen

ANTONIN MOINE 1o7

firent pas grand cas. Le XVIII°^e n'a guère été en faveur chez les romantiques; c'est par réaction contre le « romain » que Wateau, Chardin, Boucher, Greuze furent loués. Mais les pastellistes. La Rosalba, La Tour, tous les imitateurs qui mirent tant de portraits dans les salons étaient bien oubliés dans les arrière-plans de l'érudition. Le pastel n'était plus qu'un effet littéraire, une évocation des grandeurs enfuies; c'est la mélancolie des souvenirs qui. seule, venait à l'esprit devant ces poussières de crayons effacées, pâlies, mal protégées par leurs verres et leurs cadres à galantes fioritures.

Avant Antonin Moine, je ne vois pas le pastel repris sérieusement. D'autres se sont servis du procédé : de Delacroix on a des esquisses, et personne n'oublie ces fusains grandioses de Decamps, VHistoire de Samson où la couleur des crayons joue un rôle si étrange. Mais je ne vois pas qu'aucun artiste ait eu assez de confiance dans le procédé pour essayer d'en tirer de la vraie peinture avec l'éclat de la couleur, la vibration de la lumière. Sauf rectification, on peut classer Antonin Moine le premier.

Il put croire, sans doute, que cette manière qui fît jadis tourner les têtes de la plus aristocratique société du monde pouvait avoir une résurrection triomphale dans la société de son temps, si bourgeoise mais si désireuse de paraître posséder un peu de la noblesse et de la distinction des temps anciens. Il fut probablement plus séduit encore par le charme du procédé : la poussière colorée qui, sous le doigt, s'étend onctueuse et large, s'estompe, et dans laquelle le peintre, avec de la lumière, de l'ombre, de la couleur, modèle comme le sculpteur modèle dans la terre. Quoi de plus séduisant, en efïet, que de voir surgir, de ces préparations vagues et diffuses, l'image toujours plus apparente, dans sa proportion, dans son effet, dans sa coloration, jusqu'au moment où la pointe du pastel dur ajoute toutes les précisions utiles !

Qu'Antonin Moine ait trouvé dans ce procédé le moyen de traduire encore son sentiment des délicatesses, des fins nuancements, c'est probable. Mais la critique signale qu'il y montra de la couleur osée, franche, robuste : effets inattendus par ce moyen puisqu'il semble que pastel veuille

ANTONIX MOINE lo9

dire — comme par destination — harmonies de semblables avec des carnations de lys et de roses. On n'aurait pu supposer là toute la palette des peintres, toute la coloration. C'est cependant ce qu'Antonin Moine a voulu. Il a des paysages où, avec ses pastels, il tente les effets de Rousseau, de Diaz, l'acceptation dés violences, des tonalités sombres qui prouvent la lumière sur quelque point.

On pourrait retrouver de lui des choses qui, à ce point de vue, étonneraient.

Vers 1878, un marchand de la rue Laffltte avait dans sa montre une ébauche sous verre, de grandeur plutôt petite — une toile de 8 — qui arrêtait. Qu'était cette sorte de A\'ateau, qu'on eût dit copié dans la manière de Decamps ? On y voyait des groupes élégants de jeunes seigneurs et de belles dames charmés de poésie, de musique et d'amour, dans la solennité des grands arbres, à l'heure mystérieuse où la nuit descend. Mais combien le couchant vu entre les arbres était puissamment doré, et les ombres chaudes et profondes; comme le demi-jour de ce crépuscule, était bien vraiment la première heure d'une tiède nuit d'été... et n'entendait-on pas sur les violons le

prélude du beau songe?... Le pastel était signé Antonin Moine. Le marchand en demandait 1.800 fr. et en refusa 1.500 (I).

L Artiste annonça, à la fin de 184-2. la nouvelle vocation du maître et ses premiers succès (2) :

M. Antonin Moine a pris le parti de déposer un instant son ciseau, pour exercer son talent dans la pratique d'un art plus lucratif que la sculpture. Oubliant tous ses travaux commencés et même la grande cheminée de la Chambre des députés, confiée depuis longtemps à ses soins, il parait vouloir se livrer exclusivement, au moins momentanément, au portrait au pastel, à la manière de La Tour. La famille de M. le comte Mole a déjà x^osé devant lui et Madame Lehon se dispose, dit-on, a en faire autant.

Les pastels de M. Antonin Moine sont charmants; mais il est un genre dans lequel il excelle particu lièrement, c'est la peinture des portraits d'enfants; il les exécute d'une manière ravissante.

... Maintenant, il faudra reconnaître deux personnes en M. Antonin Moine : le sculpteur et le peintre au pastel.

Cet article — qui est évidemment une amicale réclame — dit bien les intentions de Moine (ciseau déposé « un instant »,

(1) J'ai vu ce pastel que j'ai rerrrelté n'avoir pu acheter pour le musée de Sainl-Elienne.

(2) L'Artiste, 3™« série, tome II, page 352.

art « plus lucratif »); mais on y sent comme une nuance de regret : « oubliant tous ses travaux commencés ))... « il paraît vouloir... au moins momentanément... »...

Au Salon de 1843 (l), on trouve au nom d'Antonin Moine (-23, rue Bellefont) :

Portrait de madame Jules Janin, pastel.

Portrait du fils de M. le eomte de la Redorte^ pastel.

Portrait de mademoiselle R. Piscatory^ pastel.

Ce retour d'Antonin Moine au Salon fut remarqué dans un recueil que ses nouvelles relations avec l'Académie devait rendre hostile : la Revue des deux mondes. On y prenait acte de cette vocation brisée et jetée dans une autre voie; mais, nul regret pour le passé, nul encouragement

(l) Jusqu'en 1843, tous les modes de peintures étaient réunis au Salon en une seule série de numéros; du Salou de celte année date la création d'une série spéciale pour Ijî dessins, acfuarelles, pastels, miniatures, etc.

pour l'avenir. Quelque chose de hautement indifférent comme il convenait à l'a Revue et à la dignité de son critique, L. Peisse :

On ne conr-oit vraiment rien an jury; il refuse la sculpture de M. Antonin Moine et prend sa peinture. C'est opérer au rebours du bon sens. 11 y a plus, celte peinture de M. Antonia Moine le statuaire, se trouve être un pastel et ce pastel est un ijortrail en pied d'une Jeune et très agréable dame en costume de fjergère de Boucher !

L'Artiste fit. dans son Salon, le meilleur accueil à la nouvelle manière de Moine {\).

M. Antonin Moine, nous l'avons déjà dit, réunit à une rare habileté comme statuaire une autre habileté qui ne le cède pas à celle-ci : sa réputation comme peintre pastelliste a grandi à pas de géant. On savait bien que M. Moine avait tourné ses études sur cette Mie partie de l'art; mais quelques initiés seulement avaient été admis dans le sanctuaire. Pour eux, les pastels de M. Moine devaient être des chefs-d'œuvre : l'amitié est souvent si indulgente! Mais, cette fois, l'amitié ne s'est point trompée, et, sans contredit, le< portraits de M. le comte de la Redorte et de Mademoiselle Piscatory sont des œuvres de maître. ( )n y admire une couleur excellente, une exécution ferm.' et hardie qui révèle un artiste puissant. Nous regrettons que le troisième portrait ne soit pas à la hauteur des deux autres.

ij L'Arlisle^ 3™<= série, lome III, page 323.

ANTONIN MOINE IOj

Le troisième portrait était celui de madame Jules Janin (Adèle Huet). On verra, tout à l'heure, que, peu après, — par des juges d'une compétence éprouvée, Arsène Houssaye et Paul Mantz, — ce portrait a été tenu pour le meilleur des pastels de Moine, pour une œuvre de grande distinction et opposé à d'autres portraits jugés moins bons. Jusqu'à sa mort, Janin garda ce portrait à la place d'honneur, dans sa maison de Passy, à coté de sa table de travail, et, jusqu'à son dernier jour, il regarda avec admiration et tendresse ce témoin des jours radieux où il écrivit Le critique ran.vié.

Antonin Moine n'avait certes januMs eu l'intention d'aliandonner la statuaire : c'est après le succès fait à ses premiers pastels exposés, qu'il montra le travail le pli^s important de son œuvre de sculpteur : la Cheminée de la salle des Conférences du Palais -Bourbon. Sans que j'en puisse fournir la date précise, je crois ne pas me tromper en fixant à

Hii ANTON IN MO IN H

la fin de IH43 la mise en place de cette cheminée. .

Par le sens allégorique, la dimension des figures, il est certain que cette œuvre d'art a bien été faite en vue de cette destination : des renseignements officiels tendent cependant à faire croire qu'il n'en est rien.

Le Service des bâtiments de la Chambre a bien voulu m'apprendre que cette cheminée a été donnée au Palais-Bourbon à peu près vers 1840 par le musée d'Annonay. en échange d'un grand tableau qui avait figuré au Salon de l<S3o. représentant Boissyd'Anglas saluant la tète de Feraud, tableau commandé au peintre Vinchon, en septembre 1880 par M. Guizot. destiné à la salle des séances et jugé peut être insuffisant.

Je ne me rends pas compte de l'histoire de cette cheminée. Il est probable que la ville d'Annonay avait obtenu de l'Etat «luelque oeuvre d'art commandée à Antonin Moine et que cette commande fut remplacée par celle de la cheminée, la ville d'Annonay recevant en compensation l'immense toile — qu'elle possède encore — où est raconté le grand héroïsme de l'iin des siens. On ne saurait chercher

ANTOMN MOINE lOo

aucun renseignement à Annonay. les archives municipales a>ant été brûlées dans l'incendie du 31 décembre !870.

Quoiqu'il en soit, il est sûr (voir plus loin) que fin août 1843. la cheminée n'était pas encore en place.

Cette cheminée existe encore, loute neuve, dans la Salle des Conférences éclairée par un jour du plafond. Elle est très grande (sept mètres de haut); elle est composée de Tencadrement du foyer en marbre vert, encadrement fait de larges moulures, d'un couronnement en ronde bosse en marbre blanc et d'un trumeau en bas-relief, en marbre blanc aussi, faisant décor jusqu'au plafond. Le couronnement et le trumeau sont l'œuvre d'Antonin Moine qui se montre, là, statuaire et ornemaniste de premier ordre.

Le couronnement est composé de deux statues, l'Histoire et la Renonunée, un peu plus grandes que nature (l^iOo). Les dispositions de ces deux figures donnent les analogies de masse et de mouvement nécessaires à l'efïet symétrique de la composition décorative. Elles sont assises, ou plutôt à demi étendues, adossées à un bloc central - qui devait porter le buste de Louis-Phiiippo — et sur

lequel elles appuient, toutes deux, le bras qui fait face. On a l'impression de l'arrangement des tombeaux des Médicis.

Ces deux figures de jeunes femmes, d'une nudité si souple et si élégante, restent l'œuvre par laquelle l'artiste a pu. le mieux, donner la mesure de son idéal de la beauté féminine. Et, encore, faut-il tenir compte des obligations de l'allégorie classique dans un milieu très bourgeois. Mais rien qui ressemble moins aux formules de l'école. C'est, en somme, très particulier : une forme déliée et noble et aussi vivante que le permettent la solennité de la symbolique et la fonction architecturale.

Le trumeau est une admirable réminiscence de la Renaissance italienne : il est fait d'un panneau bordé d'un encadrement plat, avec, en haut, en manière d'entablement, une bande, et, au sommet, un fronton brisé dont les moulures latérales s'enroulent en volutes à leurs extrémités. Impossible d'expliquer avec des mots une composition de ce genre.

Les mots donneraient encore moins bien l'idée des petites figures et de la thjraison ornementale qui l'embellit si singulièrement, p. . nr (•<.iii]>;i)'ci-. il fjindrnil l'nppcler

ANTOXIN MOlNt: l<i7

les vieux maîtres italiens et les œuvres admirées: les florentins et les vénitiens du XVI*e et leur ciselure^du marbre avec laquelle ils couvrirent tant de surfaces des plus ravissantes fantaisies.

L'œuvre à peine achevée, L'Artiste, par la plume de son second directeur, A.-H. Delaunay. en faisait déjà l'éloge fin août 184::{ (l):

M. Anlonia Moine a terminé ces jours-ci la grande cheminée en marbre qu'il destine à la salle des Conférences de la Chambre des députés. Il y a quinze mois environ, nous adressions de vifs reproches à cet artiste de la lenteur qu'il apportait dans l'achèvement de ce travail; mais, aujourd'lmi que nous avons été à même d'examiner cette œuvre remarquable, nous concevons très bien, d'après la richesse, l'ornementation et en quelque sorte Fimmensité de celte cheminée, nous concevons très bien, disons-nous, ces retards, et nous félicitons, au contraire, M. Antonin Moine d'avoir su, par une sage prudence, modérer son ardeur pour arriver à une perfection aussi complète que possible.

Celte œuvre nous semble devoir être appelée à un succès immense ; mais, cependant, avant de la juger complètement, il faut attendre qu'elle ait été placée dans la salle des Conférences.

(l) L'A>'tish; a™» série, tome IV, pniro l'iS.

x\u Salon de 1844 (1-2, rue Bellefont) :

Jouvenceau, pastel; Jouvencelle, pastel; Portrait de Madame,.., pastel.

G'5st Arsène Houssaye qui fit. en 1844, le Salon de L'Arti.^te. Il avait, celui-là, pour apprécier des pastels, toutes sortes de grâces d'état. Il jugea l'envoi inférieur à celui de Tannée précédente (1).

Lun des premiers qui se tit remarquer et qui obtint (juelques succès dans ces tentatives fut M. Antonin Moine, peintre spirituel et harmonieux, (|ui s'était réveillé sculpteur un beau jour et qui, dans ses moments de retour vers l'art qu'il avait abandonné, remplaça par une boîte de pastels son ancien atelier de peinture. 11 fit d'abord du paysage pittoresque d'une poésie étrange, puis des sujets bizarres, puis enfin des portraits de mérite très divers parmi lesquels on a distingué, Tan dernier, celui de Madame Jules Janiu comme l'un des plus gracieux et des plus élégants. Ceux de cette année ne le valent pas à beaucou}) près. Est-ce la faute du peintre, est-ce la faute des modèles ? Quoiqu'il en soit, M. Moine a le mérite assez rare aujourd'hui de

(1) L'.\ ■•''-'■' t"^ -.MO (..-ne I»"", pnge 5t.

ANTONIN MOINE i(J9

traiter le pastel avec la facilité qui convient à ce genre de peinture et de lui conserver toute sa fraîcheur et son éclat.

Au Salon de 1845 (12, me Bellefont):

Portrait de Madame A. il/..., pastel ; Fantaisie, pastel ; Fantaisie, pastel.

Sur le porti^ait de Madame A. M..., L'Artiste eut, dans une Lettre sur le Salon (1). une appréciation sévèi^e (2) :

M. Antonin Moine a dépassé la grâce et d'assez loin ; sa fantaisie n'est pas celle du poète ; son portrait de Madame A. M... est d'une couleur violette; il fait regretter celui de Madame Jules Janin,

C'est ici qu'il faut citer l'appréciation de Paul Mantz sur les pastels de Moine et notamment sur le porti^ait de Madame A. M... (3):

(1) Signée A. M. V. E. R., à Rome.

(2) L'Artiste, 4™» série, tome III, page 197.

(3) Ibul, 5"e série, tome IH, page 13.

Dans ces dernières années, il s'était particulièrement attaché au pastel, et, dans ce genre séduisant, il a fait plus d'un portrait célèbre. Celui de Madame Janin... fut très applaudi. 11 restera avec le portrait de Madame A. M... (1845) comme un remarquable spécimen de cette manière distinguée et coquette que les femmes du monde ont trop aimée. Antonin Moine était là, sans le savoir, sur une pente dangereuse. Pendant que la plupart des peintres modernes s'efforçaient de rendre au pastel toute sa vigueur, Moine lui laissait son incoDsistance originelle et sa molesse. La couleur brillante à l'excès dans ses portraits perdait un peu de son harmonie. J'ai vu cependant de lui des tètes d'une coloration sobre, d'un dessin ferme et d'un savant modelé.

On trouve la même appréciation sous une autre plume (1) :

On n'eût pas cru à voir, la grâce un peu molle avec laquelle il traitait ses portraits, que ce crayon vaporeux était manié par la main d'un sculpteur.

La peinture donnait-elle à Antonin Moine les bénéfices qu'il en avait espérés? Les témoignages qui font dater de février 1848, sa gène domestique présentent comme

(l) L'Illuslralion. 1850, lU janvier.

belle la situation d'avant. L'Illustration parle de « succès lucratifs »; la Biograplne Didot va plus loin : « Tout semblait lui i( sourire, la gloire et presque la fortune ». Aimé Royet raconte :

De tous cotés lui vinrent des êtres à reproduire, et des plus célèbres, et des plus gracieuses! 11 travaillait pour la politique, il travaillait pour la tinauee. Plusieurs portraits sortis de son atelier représentaient diverses personnes de la famille Mole et de la famille Rothschild. Les équipages stationnaient à sa porte tandis que les maîtres posaient... Ce fut une vogue, C3 fut un succès... On voulait avoi:- de lui, dans ces charmants cadres de forme ovale, adhérents à la ))oiserie des boudoirs parfumés, quelques-unes de ces coquettes compositions à la Wateau où le dessin n'était pas trop sévère, ni la morale non plus...

Cependant, d'autres mains artistiques vinrent à lui disputer le pastel. Le goût se moditîa. La vogue s'attiédit. L'élégant landau ne s'arrêtait guère plus à la porte solitaire de l'artiste. 11 s'ennuya et tourna au spleen, le mal de toute sa vie.

Il en était là, triste... quand survint ce coup de main qui Jeta bas la monarchie par surprise. 11 comprit alors que l'art s'en allait...

Cette clientèle dans le meilleur grand monde, Moine l'eut effectivement. Les papiers acquis par la Bibliothèque de Saint-Etienne en gardent quelques traces : La bonne amitié de la comtesse Damrémont pour la veuve de l'artiste, est venue,

sans doute, de là; des lettres signées de Mouchy, de la Trémoille se rapportent certainement à des œuvres d'art commandées; d'autres signées Alexandre de Ségur, R. Furtado et Barine expriment de bons sentiments pour les soins donnés à des portraits; une lettre signée d'A. Valory, où il est parlé de son portrait et de celui d'une Juliette qui pourrait bien être Juliette Drouet, témoigne que le monde des belles actrices n'était pas resté indifférent aux cliarmes du pastel... Et ces épaves sont bien loin de constituer tout le dossier.

Mais tout cela justifie-t-il l'attestation de grande prospérité, la présomption d'un commencement de fortune? Non, hélas!

Que l'artiste ait honorablement vécu, c'est très probablement tout le bénéfice réalisé.

J'en ai pour preuve ce fait qu'au commencement de l'année scolaire de 1846-47, il avait fait des démarches pour obtenir au meilleur compte, à Sainte-Barbe (!).

la pension de son fils destiné à l'Ecole polytechnique et que Bixio, qui s'était

(1) Je n'HÏ qu'une raison de croire qu'il s'agit de Sainte- Barbe : c'est que, dans le dossier acquis par la Bibliothèque, se trouve une circulaire adressée aux barbisles signée du prénéral E. Cavaignac.

entremis, ne savait comment lui annoncer que ces démarches étaient restées sans succès (I).

9 septembre 1846.

Mon cher Moine,

Vérificalion l'aile... la pension de votre lils sera de mille francs par an.

Ma mémoire m'avait mal servi et j'en suis désolé puisque non seulement vous payez cent francs de plus, mais encore vous ne deviez pas vous attendre à cette tuile d'après ce que Je vous avais dit.

C'est maintenant une chose sur laquelle, malheureusement, il n'y a pas à revenir. Croyez à tous mes

regrets.

Bixio.

Voilà une lettre qui ne paraît pas destinée à un artiste ayant fait ou faisant fortune.

De plus, il est certain que c'est à ce moment qu'il faut placer le voyage en Angleterre. Janin a dit que Moine était « allé de Paris à Londres demandant à « l'Angleterre des portraits à faire ou des (c bustes » et il a ajouté que, cette fois, l'Angleterre avait été « peu hospitalière ». Ce n'est, certes, pas l'excès des commandes parisiennes qui poussait l'artiste à courir

(1) Dans les papiers acquis par la Bibiiollièque de Saint- Etienne.

17i ANTON IN MOINE

à Londres chercher — sans succès — une clientèle anglaise!

Il est cependant de 1845 le passeport qui servit au voyage; délivré à Paris le" avril, visé le 1:2 à Boulogne. « Allant à Londres », voilà ce qu'il dit du voyage. Il nous apprend que le porteur avait 1 mètre 6Q, qu'il était biun, et avait des yeux bruns et le front haut.

Et, sur l'angle de ce papier officiel, je remarque les deux timl^res officiels Police fjmércde et Timbre royal, tous deux d'André Galle, ce compatriote de M<jine, tous deux si admirables avec leurs figures antiques si élégantes, le Timbre royal surtout avec sa Justice dont les draperies sont d'une beauté qu'on croirait ne pouvoir être dépassée.

XXXVÎ

Le portrait que lui fit le lithographe Julien est probablement de ce moment de sa vie. Il le lui fit pour une Galerie de la presse, de la littérature et des beaurarts publiée chez Aubert. C'est une des plus belles œuvres de ce virtuose de

la lithographie trop oublié qui a si largement dessiné tant de modèles pour l'enseignement.

Combien cet Antonin Moine ressemble peu à celui de Gigoux ! II a perdu son élégance et sa bonne grâce de jeune premier : sans se faire gros, il s'est fait fort. Il n'est pas vieilli : les cheveux et la barbe sont noirs. La tête se modèle énergiquement avec des accents d'individualité qui ne permettent pas le doute sur la parfaite ressemblance. Il y a là un air de calme résolution qu'afïîrment les bras croisés. Ce visage a beaucoup de gravité.

Au Salon de 1846 (1^2, rue Bellefont) :

Etude lV enfant, pastel; Etude (V enfant, pastel.

Ces deux pastels furent remarqués par l'intensité de leur coloration. Th. Thoré, dans son Salon, lui en fait comme un reproche :

M. Aiitoiiiii Moine, le sculpteur. qui s'est souvent montré coloriste dans sa peinture et dans ses aquarelles, car il a pratiqué Fart par tous les procédés,

176 ANTOMN MOINE

est un peu trop vif de ton dans ses Etudes cVenfants au pastel. Sa touche est abondante et vigoureuse, ses comi)05ition5 très séduisantes. On sent qu'il aime Rul^ens autant que Jean Goujon et les Coustou.

A ce moment fut livrée au Luxembourg la statue de Sully.

Elle est actuellement placée dans la cour, à la porte d'entrée donnant accès à l'escalier d'honneur; elle fait pendant avec un Jacques Debrosses.

Elle est signée « Antonin Moine » et datée a 1S46 ».

Cette statue est là depuis quinze ou vingt ans. Elle avait été placée d'abord à la Bibliothèque du Palais d'où elle a été enlevée comme trop monumentale, encombrante.

Le ministre est représenté debout, dans l'attitude de la réflexion, le menton dans la main droite.

Antonin Moine ne parut pas au Salon delS47.

La surprise de Février jeta le trouble dans les afïaires des artistes. Il n'y eut pas en 1848, comme en 1790, l'émigration à l'étranger; il y eut de Paris l'émigration en province. Les familles riches quittèrent très vite cette ville des barricades pour les maisons des champs qui leur offraient la paix et où elles s'employèrent à rendre conservatrices les élections à la Constituante, un fut cependant assez vite rassuré; bien mieux encore, après la semaine des épouvantes de juin; mais il est sur qu'il y eut une réelle crainte des conséquences de la propagande socialiste, crainte qui ne fut dissipée que par le coup d'Etat.

Conditions des plus fâcheuses pour les artistes. La production de l'œuvre d'art suppose toujours le Mécène, l'esprit éclairé qui commande, achète. Le bourgeois huguenot et républicain de Hollande fut un admirable Mécène et rendit à l'art plus de services que Louis XIV; mais ce bourgeois n'était pas menacé dans l'a^uvre de sa richesse. <)r. en 1848. les menaces de

178 ANTOMN MOINE

révolution sociale, exagérées, exploitées (le spectre rouge), paralysèrent le Mécène peu désireux d'appeler l'attention sur son luxe.

On peut constater cependant que nombre d'artistes et de lettrés s'engagèrent à fond dans la politique démocratique et socialiste, comme ce Théophile Thoré qui fut à la fois le plus littéraire, le plus érudit, le plus compétent des critiques de son heure et le plus convaincu des socialistes révolutionnaires. L'ami de Gigoux et de Moine, Laviron, suivit le même chemin.

On se rappelle combien les études socialistes de l'école de Fourier avaient séduit d'esprits éminents. On trouve dans VArtistede chauds éloges des tliéories « sociétaires ». Les idées républicaines de ce temps étaient, d'ailleurs, une sorte de romantisme de la politique : le culte d'un idéal de justice sociale formulé dans les aphorismes métaphysiques de la Révolution. La littérature jouait là un grand rôle; les plus pures illusions étaient défendues comme des certitudes : le suffrage universel — «lui devait si vite renverser la République — était tenu pour l'instrument certain de la réalisation du rêve. Il est clair qu'Antonin Moine dut

ANTOMN MOhNE 170

souffrir de la Révolution. On a dit qu'elle « vint interrompre ses espérances! (I) » C'est très sûr. Mais elle n'interrompit que des espérances. Les commandes de l'Etat ne comptaient plus pour lui et sa clientèle mondaine était très insuffisante. De par la Révolution, elle disparaissait. Par quoi allait-il la remplacer?

Il avait cependant une commande de la Ville, un

Saint-Protais,

pour la façade de Saint-Gervais et Saint- Protais, derrière l'Hôtel-de -Ville. Aug.

Préault avait le Saint-Gervais. Paul Mantz dit [^1] qu'à sa mort, Moine achevait cette œuvre. Il y a incertitude sur cette commande. E. Chesneau dit de Préault (3) :

En 1848, un nouvel ordre de choses où dominaient ses amitiés politiques lui demanda... les statues de

(1) L'Illustration, 19 janvier 1850.

(2) L'Artiste, 5™« série, tome III, pai,fe 13.

(3) Fel'^lres cl statuaires romantiques, page 134i

180 ANTOMN MOINE

Saint-Gerraisei Saint-Protais... et qu'il til en collaboration avec Antonin Moine.

Sur ujipuint.au moins. M. Chesneau doit être inexactement informé. L'alinéa de la lettre suivante de Préault fait allusion, évidemment, à la commande de Saint- Gervais et elle est timbrée du 9 novembre IStT (i) :

Mon cher Moine,

.Je vais mieux et espère être cette semaine à Paris où nous nous entendrons pour notre travail. Je suis fâché de celte interruption; mais, vous le savez, riiomme propose et Dieu dispose.

Aug-. Préault.

Les deux statues, ont, en tous cas. par leur manière, un aspect général assez symétrique : draperies amples et souples. Inutile de dire que placées haut.

elles n'ont qu'un objet décoratif qui, d'ailleurs, est atteint de faron à faire honneur aux artistes.

(i) Dans les papiers acquis parla Bibliothèque de Sainl- Elicnne.

ANTOXIN MOINE ISI

XLgII

Antonin Moine avait-il d'autres commandes de la Ville? Est-ce le Saint-Protais qui motiva les lettres suivantes que je donne puisqu'elles sont les documents de la suppression des travaux d'art par la République. Elles sont adressées à Antonin Moine (I) :

2 avril ls48.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous envoyé:- copie de la lettre ci-jointe que je viens de recevoir de rAdministralion, et vous prie d'agréer l'expression de tous les regrets que j éprouve d'avoir à vous transmettre cette détermination.

Votre bien dévoué.

Page 1