ANTHONY MOR; SES ORIGINES J SON ÉDUCATION. JEAN VAN SCOKEL
La recherche des débuts du maître que nous entreprenons d'étudier dans ces pages montre un art où, en des proportions presque pareilles, se confondent les influences héréditaires et éducatives.
Né à Utrecht vers i5i9 — la date la plus certaine entre celles proposées par les biographes et d'ailleurs établie, nous le verrons plus loin, — Anthony Mor (il ne fut « Moro » qu'à dater de ses relations suivies avec les Espagnols, et devint « van Dashorst » seulement, croyons-nous, à partir de la période moyenne de sa vie), semble avoir compté parmi ses ascendants des artistes.
Non qu'il ait été possible d'établir avec certitude sa filiation. M. Chrétien Kramm, d'Utrecht, en dépit de persévérantes recherches, (i) n'arrive, dans la supputation des dates de naissance et de mort de l'artiste, qu'à des déductions totalement erronées. D'autre part, il ne nous apporte ni le nom des parents, ni la date du mariage, ni même le nom de la femme du peintre.
Il y eut, semble-t-il, à Utrecht, les Mor « van Amersfort », comme il y eut les Mor « van Dashorst», mais cela n'est point établi. Avec une vraisemblance plus grande on peut rattacher notre artiste à certain Philippe Mor, dont un beau-frère, Roelof Pietersz, était peintre et un rapport de famille s'établit de la sorte entre les Mor et les Blocklant, en réalité van Montfort, nom porté
(i) De Levais en werken der Hollandsche en Vlaamscke Kunstschilders, enz. Amsterdam, 1860. Tome IV.
par un peintre marquant d'Utrecht, au xvie siècle. En somme, les traditions artistiques ne paraissent point avoir fait défaut à celui qui devait, avant peu, donner à son nom le lustre qui l'environne. Issu de bonne race, de belle stature et de haute mine, comme en témoignent et van Mander, son biographe, et les effigies qu'il nous a laissées de sa personne, on l'eût dit, par la nature même, destiné à se mouvoir dans les milieux illustres où il devait se produire.
D'autre part, formé à l'école du maître le plus considérable de son pays, ce Jean van Scorel, que nous avons vu exalter par Lampsonius et dont la valeur et le renom allaient de pair, tout semblait devoir concourir à faciliter au jeune homme les voies du succès.
Pour être des premiers et des plus marquants parmi les coryphées de l'italianisme, Scorel demeure néanmoins une figure intéressante de l'art néerlandais de son temps. Même envisagé au point de vue des idées modernes, sa personnalité n'est point de celles qui s'effacent.
Successivement sous Jacques Cornelis, à Amsterdam, sous Mabuse, à Utrecht et même sous Albert Durer, à Nuremberg, sa formation se montre très complète. A Rome il est le commensal même du pape Adrien VI, son compatriote. Appelé aux fonctions de conservateur des galeries pontificales, il a sa résidence au Vatican, alors dans tout l'éclat de sa splendeur de fraîche date (i).
Les plus glorieuses influences, on le voit, se combinent dans son art. Comme déjà l'observe van Mander, ses emprunts à l'antiquité, à Raphaël sont manifestes. Dans un Baptême du Christ, aujourd'hui au Musée de Harlem, diverses figures accessoires procèdent de la Pêche miraculeuse du peintre de la Transfiguration. On en citerait ailleurs.
(i) Le 28 avril i523, les ambassadeurs vénitiens près d'Adrien VI rendent visite au « peintre néeilandais » qui habite le palais. (Michaelis : Geschichte des Statuenhof im Vaticanischen Belvédère. — Jahrbuch des Kaiserlich Deutschen Archàologischen Instituts, Bd. V. 1890, S. 27).
Il parcourt l'Allemagne, la Suisse ; séjourne à Venise, s'embarque pour l'Orient, visite les Lieux Saints et y laisse de ses œuvres. Son renom s'étend* par l'Europe et la qualité d'homme d'église ajoute au poids de son autorité.
En relations avec les plus hauts personnages, il se voit l'objet des plus flatteuses prévenances. François Ier fait des offres brillantes, et vaines, pour l'attacher à son service ; il ne tient pas à être un peintre de cour (i). Le grand roi de Suède, Gustave Wasa, sollicite ses avis touchant le choix de l'architecte de ses fameuses résidences et lui fait, en retour, de splendides présents.
Digne fils de la Renaissance, il est humaniste, poète, musicien ; compose pour le théâtre des « esbattements ». Il possède le don des langues, correspond en italien, en français, en allemand. Aimable et enjoué, il est adroit aux exercices du corps. Ingénieur, il a des combinaisons savantes pour parer à l'envahissement de son pays par les flots de la mer.
Son art, quelles que soient les influences faites pour en paralyser le complet épanouissement, intéresse par de sérieuses qualités. On lui contesterait vainement une part assez ample d'observation de la nature. A force, peut-être, d'étudier autrui, van Scorel a quelque peine à se trouver soi-même. Sa pensée se revêt d'une forme évidemment très cherchée. Elle se noie en des combinaisons savantes ou, sans nécessité aucune, se nourrit d'emprunts faits à l'antiquité : ruines, statues, ornementations. Ses madones, ses apôtres crient leur Raphaël à peine bouche. En revanche, il est technicien de remarquable valeur et, mis en présence d'un modèle déterminé, le traduira avec une ampleur de style, une profondeur d'expression où éclate l'étendue de son savoir et se révèle l'intimité de son commerce avec les grands Italiens.
A tout considérer, Jean van Scorel apparaît comme une des
(i) Van Mander : Le livre des Peintres. (Edition Hymans). Paris, 1884, T. I.
plus intéressantes figures de l'histoire de l'art aux Pays-Bas. S'il lui manque la flamme du génie, l'instinct du pittoresque saura triompher chez lui de règles trop étroites. Justi le compare à l'homme abandonnant soudain un riche domaine patrimonial pour inaugurer une nouvelle existence sur une terre où tout : la langue et les mœurs, lui sera étranger (i). Et si, pareil au voyageur de la fable, il a dû, au bout de ses lointaines pérégrinations, voir se révéler avec une évidence plus haute les droits de la nature à guider son pinceau, l'ensemble de ses œuvres porte la trace non méconnaissable d'un savoir honorablement acquis et certainement fait pour rehausser son prestige.
Rappelons, en passant, que c'est à lui que recourt, en i55o, comme au plus digne, le chapitre de Saint-Bavon, à Gand, pour procéder à la restauration du retable de X Adoration de r Agneau, le chef-d'œuvre des frères van Eyck. L'histoire a même enregistré le souvenir du respect avec lequel, en collaboration avec Lancelot Blondeel, il s'acquitta de la tâche ; elle a rappelé, aussi, les hommages dont il fut l'objet de la part de ses commettants.
Encore, de quelque estime qu'on l'environne, on ne peut lui attribuer qu'un rang secondaire parmi les peintres et ce serait, au demeurant, manquer de mesure de le vouloir apparier aux glorieux artistes qui, avant et après lui, jetèrent sur l'art néerlandais un éclat que le temps et les vicissitudes du goût n'ont pu ternir.
Jugé comme portraitiste, une plus juste part d'éloge lui revient. On n'oublie pas, après avoir visité les galeries de la Hollande et particulièrement les musées d'Utrecht, de Harlem et de Rotterdam, certaines effigies de très profonde expression et que rehaussent les qualités d'une facture où se traduit un artiste sincèrement épris de vérité. Sous pareil initiateur se pouvait former un maître tel que Moro.
(i) Karl Justi : Jan van Scorel. (Jahrbuch der Kôniglich Preussischen Kunstsammlungen. T. II, 1881. p. ig3).
Au Musée « Kunstliefdc », à Utrecht, de même qu'au musée municipal de Harlem, la série des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem impressionne par l'intense expression des têtes et par un savoir technique où se reflète le contact avec Durer et M abuse, peut-être même un souvenir de certains portraits de Holbein aperçus à Bâle.
Scorel se présente ici comme un des représentants les plus anciens du portrait corporatif, élevé par les maîtres néerlandais presque à la hauteur d'un genre. Les hôtels de ville, les musées de la Hollande, et particulièrement celui d'Amsterdam, illustrent dans ses phases successives, par plus d'un chef-d'œuvre, un genre qui, jusqu'au déclin du XVIIIe siècle, trouva des représentants glorieux en Frans Hais, Rembrandt, Vander Helst et quantité d'autres venus à leur suite et parmi lesquels brilla encore Cornelis Troost.
PREMIÈRE APPARITION DE MORO SUR LA SCÈNE ARTISTIQUE. LES PÈLERINS DE JÉRUSALEM.
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