JACOPO DA TREZZO
(Galerie de S. E. le chev. Alpli. de Stuers, Paris.)
PERESON, bouffon du Roi.
(Musée du Prado, Madrid.)
Une déchirure empêche d’en lire davantage; toutefois les sommets, encore apparents, de deux majuscules, peuvent très bien, selon la lecture de M. de Stuers, refaire les mots : Antonio Moro.
Giacomo da Trezzo, inutile d’en faire la remarque, est le fameux sculpteur milanais au service de Charles-Quint et de Philippe II en Flandre, en Angleterre et en Espagne, où s’acheva sa carrière. Ses médailles du roi et de Marie Tudor sont célèbres ; elles portent la date de i555.
Avec Moro ses rapports apparaissent comme des plus naturels. En faisant son effigie contemporaine du séjour simultané des deux artistes en Espagne, nous nous fondons sur la puissance du modelé qui, désormais, caractérisera les œuvres du peintre.
La tâche de Moro durant son séjour à Madrid paraît ne s’être point bornée à la création des seuls portraits de personnages royaux. En digne précurseur de Velâzquez, il donna à son roi non seulement les copies déjà mentionnées, mais des sujets de moindre envergure et dont un des plus remarquables compte parmi les chefs-d’œuvre du Prado. C’est le portrait en pied de ce bouffon dit des comtes de Benavente, mentionné déjà, et universellement connu par cette image d’exceptionnelle valeur artistique. Le personnage contrefait quelle a immortalisé, Pereson, tient de sa main tortue un jeu de cartes. On en peut conclure à quelque adresse dans leur maniement. Vêtu, du reste, comme les gentilhommes, de velours et de satin, le difforme souffre-douleur eut sans doute quelque renom dans les milieux où, en dépit de sa laideur, le firent admettre ses libres propos.
Philippe II, par amour de l’art, savait imposer silence aux scrupules de l’étiquette. De même qu’il faisait ses délices des diableries d’un Jérôme Bosch, il prit sans doute plaisir à considérer ce malvenu, dont l’effigie obtint de figurer dans les collections de sa Casa del Tesoro.
Argote de Molina signale parmi les œuvres de Moro un sujet humoristique : un Raccommodeur de soufflets. Deux femmes,
une jeune et une vieille, accourent faire réparer leurs instruments. Le sujet n’est pas exempt de grivoiserie. Pierre Huys, dans une gravure d’après Corneille Metsys, un « Raccommodeur de luths », en précise presque le sens par ces vers :
Meester J an Schlecht Hoot , wilt miin Luiite versnaeren ;
Ick en sal vrov Lang nevse, laet mii ongeqvelt ,
IV ant ick moetse voor moeder Mviilken bewaren
Die hadde haer luiite oock seer geerne gestelt. (i)
L’amour de l’art chez Philippe II savait, disions-nous, imposer silence au souci de l’étiquette. Un chapitre particulièrement intéressant des études espagnoles de Justi est consacré aux rapports du roi avec les artistes (2). On y peut lire que nul, en dehors du Titien, ne fut plus avant dans ses bonnes grâces que Moro. De même qu’à Bruxelles l’Empereur venait surprendre Leone Leoni à sa table de médailleur, Philippe, la main familièrement posée sur l’épaule de son peintre, aimait à suivre les progrès du travail en cours. En témoignage de satisfaction, sans doute, ayant un jour donné une tape familière sur l’épaule de l’artiste, celui-ci, selon van Mander, s’oublia au point de riposter par un coup d’appui-main.
Le roi ne se formalisa point, semble-t-il, d’une si grave infraction aux règles de la bienséance comme à celles de l’étiquette. Pourtant la chose s’ébruita. Quelqu’un d’intéressé à amoindrir le crédit de l’étranger ne manqua pas de la répandre parmi les courtisans. « On ne badine pas avec les lions », dit van Mander et, en fait, les choses faillirent très mal tourner pour l’artiste.
L’Inquisition, paraît-il, eut vent de l’incartade ; inutile de dire qu’on ne badinait pas plus avec elle qu’avec les lions. La
(1) Il s’agit d’un propos à double sens. La jeune veut qu’on lui répare son instrument ; l’homme de l’art lui dit qu’il est tout occupé de remettre en état celui de l’autre pratique, la vieille.
(2) Philipp II als Kunstfrmnd. Miscellen ans drei Jahrhunderten., Berlin, 1908, chap.
veille, à peine, le 21 mai i559, n’avait-on pas vu monter sur le bûcher, à Valladolid, les membres de quelques unes des plus nobles maisons d’Espagne : Pedro Sarmiento, commandeur de l’ordre d’Alcantara, sa femme, sa nièce, la fille du marquis d’Alcanizes ? Don Luis de Roxas, neveu du marquis de Posa, n’avait pu échapper au dernier supplice que par de puissantes interventions et jusqu’au prédicateur même de Charles-Quint, Cazalla, était monté sur l’échafaud (1).
Moro, était, dit van Mander, véhémentement soupçonné de plaider auprès du roi la cause des rebelles de Flandre. Pis encore, de crédules Espagnols allaient jusqu’à l’accuser d’avoir recours au sortilège pour conquérir la faveur du maître. Son talent pouvait bien y suffire, sans doute.
Prévenu secrètement par quelque ami de l’entourage royal, l’artiste, sous un prétexte, se fit attribuer un congé et, sans plus attendre, reprit le chemin des Pays-Bas.
(1) E. Gossart : Un autodafé à Valladolid. Revue de Belgique t. XXI, 1875, pp. 122-142. Un second autodafé eut lieu le 8 octobre, en présence du roi.
MORO DANS LES PAYS-BAS. — SON PORTRAIT DE JEAN VAN SCOREL. — IL EST AU SERVICE DE MARGUERITE DE PARME. — PORTRAITS DE SIR THOMAS ET DE LADY GRESHAM.
Ce ne fut tout d’abord ni à Bruxelles ni à Anvers que préféra se fixer l’artiste. Utrecht, à tous les titres, conservait pour lui des attractions puissantes. Il y avait laissé de chères affections et le vénérable chanoine dont la puissante influence autant que les conseils avaient si grandement agi sur ses destinées. Comme un pieux devoir il voulut consacrer son pinceau à tracer pour la postérité l’image, appartenant aujourd’hui à la Society of Antiquaries, à Londres, un pur chef-d’œuvre.
Sous l’inspiration des souvenirs d’un lointain et cher passé, puisant, eût-on dit, des forces nouvelles dans le désir de couronner la carrière du pieux artiste qui fut le guide de ses premiers pas dans les voies si glorieusement parcourues, Moro, par cette simple tête, nous procure, peut-on dire, le résumé le plus accompli des ressources de son rare talent. Si l’âge a laissé profondément sa trace sur le visage du respectable homme d’église, il a, en plus, empreint de sérénité et presque de noblesse, un masque par luimême de médiocre distinction.
Vue en pleine lumière, la face, où, à peine, tranche l’ombre du nez, atteste chez son traducteur la plus pénétrante étude du détail. Après celle de 1’ « Homme à l’œillet », de van Eyck, nous ne connaissons point de bouche plus merveilleusement caractérisée. L’œil, les sinus frontaux, la surprenante étude de tout l’ensemble du visage, troublé dans la régularité de son contour par le plisse-
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JEAN VAN SCOREL. -
(Society of Antiquane., Londres.!