CHAPITRE PREMÏER
Afin d'entretenir la- confiance d'Escovedo et de contenir son ardeur, Ferez ajoutait, en parlant du roi avec un défaut de respect et un sentiment de crainte qui devaient à la fois choquer et satisfaire ce prince auquel il soumettait ses réponses : « Plaise à Dieu qu'un jour vous et moi occupions les places de Vêlez et de Sesa! Mais gardons-nous de montrer jamais à cet homme-ci (Philippe II) que nous le désirions. Ce serait le moyen de n'y jamais parvenir. Le chemin pour y arriver est de lui persuader que les choses se font a son gré à lui. et non au gré de Son Altesse: que nous, qui sommes ses serviteurs, nous les lui conseillons comme bonnes pour son service. Que le prince nous y aide donc, en ne faisant autre chose que servir son frère et lui obéir comme il le fait, afin de lui montrer en tout, ce dont nous l'assurons, que le prince n'a d'autre volonté que la sienne. Ainsi donc, seigneur Escovedo, que Dieu nous garde de votre venue ici, car elle nous perde lal obediencia, ni tal linpieça de animo que no lo ballarâ jamas. Y por aqui corri lo mexor que supé. Rrcspondiô-mc que yo lo decia muy bien todo y que de su hermano acia cl toda confianea y espéra va el macho descansso, y que las cosas de Flandcs yo veia el estado en questavan, y que séria avcnturarlo todo dexando e) sefior don Joan aquello, que no es bien acerlo por aora, y que lo démasque yo le ad ver lia me lo agradccia y era de considération, y que ya que por su pcrsona no podia asislir â lo de alli y a las cosas de fuera, el principal descansso, y ayuda que de su bermano a de lener es encomendarle aquello en quel no pueda estar présente; y no quissé passaide aqui, pues es materia para mas de una bez yen que se deve bir lavrando poio â poco y no a grandes golpes por que no quebremos. » (7 avri H 577. Porez à Escovedo, ms. do la Haye, fol. 27 à 52 v\)
drait. Je vous ai déjà dit combien nos amis sont en petit nombre. Vous le savez bien. Vous savez aussi combien la nature du frère est une nature dangereuse. » Le roi avait mis en marge de cette partie de la minute de sa lettre : « Cet article est bien ainsi, et tout ce que vous y dites est bon l . »
Tout en se refusant a rappeler don Juan des Pays- Bas et a lui permettre de marcher au secours de Henri III avec les troupes espagnoles, Philippe II lui faisait annoncer par Perez qu'il ne le laisserait pas éternellement en Flandre 3 . Il lui donnait l'espoir de reprendre le projet sur l'Angleterre, pour l'exécution duquel don Juan s'était adressé de nouveau a la cour de Rome. Philippe II avait été instruit de ses
1 « Pincera â Dios que algun dia sea, pero no lo mostrcmos A csto ombre jamas que lo descamos porquc nunca lo heremos, y el camino para vencerle a de sser que enlienda que sucede como el dessea y no Su Alteça, sino que nos, los suyos, se lo aconsexamos como cossa de su servicio, y quel ayude con solo servir ù su hermano, y obedecerle como lo ace, y que bea en todo lo que certificamos, que no tiene voluntad sino la suia, y asi, sefior Escobedo, de venirse Vuestra Merced aca nos guarde Dios que seriamos perdidos, y ya le hé dicho los pocos amigos que tenemos, y Vuestra Merced lo save bien, y quel estado del hermano, sin dar occasion, es peligroso y mucho, y la darâ notable su venida; mire Vuestra Merced y mire Su Alteça bien en esto ques de mucha ymportancia : buelbo à decir â Vuestra Merced lo mire mucho, y que no lo haga sin orden del Rey y me créa. » (7 avril 1577, Perez à Escovedo, ms. de la Haye, fol. 27 à 32 v.) « De mano de Su Magestad : Este capitulo ba muy bien assi y lo que decis en el tambien. » [Ibid.)
* a Mirad si es tiempo decirlc algo de los Flandes y que no piensc que se casa con ellos porquc aquellos'no an de ser sino por el tiempo que alli esluviere ; escrevis se lo, si os parece. » (Apostille du roi dans la minute d'une lettre de Perez à don Juan, ms. de la Haye, loi. 20, 24.)
démarches par le nonce lui-même. Il avait appris que le pape destinait a cette expédition plus de six mille hommes et cent cinquante mille ducats 1 . Don Juan se soumit avec docilité aux ordres de son frère, se résignant a rester dans les Pays-Bas. « Je fais face a mes peines, écrivit-il a Perez, et je prendrai patience jusqu'à meilleure conjoncture. Je ne suis pas assez ingrat pour méconnaître en rien la volonté du roi. Aussi marcherai-je dans la route qu'il juge a propos de nous faire suivre*. » (l'est ce que confirmait Escovedo en disant que «Don Juan, ce chevalier si plein d'honneur et si jaloux d'accomplir son devoir, ferait, sans songer a son rappel, tout ce qui conviendrait au service du roi et a sa volonté 8 . »
En effet, il exécuta de point en point l'édit perpétuel que Philippe II avait ratilié le 7 avril. 11 remit aux seigneurs flamands les citadelles évacuées par les troupes espagnoles, qui partirent le 21 avril de Maestricht, en prenant la route du Luxembourg et de la Franche-Comté. Bien qu'il ne crût point a la durée de la paix, ainsi qu'il l'exprimait dans des lettres qui furent interceptées et que les États con-
1 Voir sur cette reprise du projet TAppendix C.
* « Con todo esto rresisto y ago cara al trabaxo y terne* paciencia para csperar mexor eonjunlura... no soy tan dcsconocido ni los favorcs y mercedcs hechas à* mi y a olros por mi rrespeto lo dan â ber, que saïga de su volundad en nada ; con todo esto he menesler que camincmos por do Su Mageslad es servido que bamos. » (26 mars 1577. Don Juan à Perez, ms. de la Haye, loi. 52, 54.)
3 « Y es tan onrado eaballero y tan puesto en cumplir lo que deve â quien es... porque sera esta como y quando convenga al servicio de Su Magestad. j> (29 mai 1577. Ibid., fol. 35 à 57.)
auront plus tard, il se mit entre les mains de ces derniers avec résolution plus qu'avec confiance. Il lit le 2 mai son entrée solennelle dans Bruxelles et fut reçu, le 4, gouverneur général. 11 voulut alors tirer parti de ses concessions pour soumettre la Hollande et la Zélande, qui se maintenaient depuis cinq ans dans un complet état d'indépendance. Il leur demanda, aux termes de l edit perpétuel, d'obéir désormais a l'autorité royale et de restaurer sur leur territoire le culte catholique. Comme elles s'y refusèrent sous divers prétextes, il somma les quinze autres provinces de les y contraindre par la force ; mais il rencontra également de ce côté une invincible résistance. Les provinces récemment revenues à l'obéissance rejetèrent tout projet d'attaque contre les provinces restées dissidentes, et, tandis que don Juan ne parvint point a l aide des catholiques a renverser le pouvoir du prince d'Orange en Hollande et en Zélande, le prince d'Orange, secondé par ses nombreux et hardis partisans en Brabant el en Flandre, y rendit bientôt la situation de don Juan intolérable.
Ce jeune prince, sans armée, sans autorité, sans inlluence, resté suspect, devenu de plus en plus déliant, fut poussé, par d'indignes traitements, a des résolutions extrêmes. On publia des libelles contre lui. Ses serviteurs furent maltraités par le peuple de Bruxelles, qui dispersa même sa garde. On conspira contre sa personne. Les offenses dont il était l'objet, les complots auxquels il était en butte, le déci-
dùrent, dans l'intérêt de sa sûreté et de l'honneur compromis de son frère, a se retirer dans une place forte et a se préparer à la guerre. 11 traita en secret avec les troupes allemandes qui, faute d'avoir été payées de ce qui leur était du, n'avaient pas encore quitté les Pays-Bas, où elles occupaient plusieurs villes, et il songea a s'emparer inopinément du château de Namur. Avant d'exécuter ce coup de main, il envoya Escovedo en Espagne afin de faire connaître ses dangers et ses besoins a Philippe II, auquel il avait déjà demandé de rappeler les troupes espagnoles parties depuis peu pour l'Italie. « Force est bien, avait-il dit, qu'elles reviennent et que Votre Majesté n'en ait aucun regret. Quand ces gens-ci se rendent coupables a ce point et n'attachent aucun prix a la grâce que Votre Majesté leur fait, la guerre doit devenir tout autre que ce qu'elle a été jusqu'à présent. 11 faut qu'elle se fasse avec leur propre argent, sans y employer celui des autres royaumes. Qui cause le mal doit le payer. Feu et sang sur eux ! et que Votre Majesté me laisse faire 1 . » Il écrivit quelques jours après, le 9 juillet : « Je vois s'augmenter a tel point l'insolente arrogance des raalin-
1 a Que es fuerza que vuelvan y no congoxe esto â Vuestra Magestad, que ya que llega cl peccado destos â ser lan grande, y no se valen de la merced que Vuestra Mageslad les hace, différente ha de ser la guerra que la de hasla aqui, y es que aquella se sustente de la hacienda dellos, sin sacar la de otros reynos, y quien lal haze que tal pague Fucgo y sangre en ellos, y dexe me Vuestra Magestad. » (21 juin 1577. Don Juan à Philippe II, Arcli. gen. de Shnaneas. Estado Flandes, leg. 572.)
tentionnés, laquelle a commencé par le conseil d'État, s'est répandue parmi les grands et gagne jusqu'au peuple, que le retard n'est plus possible. Tout croule à la fois. Les compagnies du régiment du comte d'Egmont se rapprochent de cette ville, avec celles de MM. de Hesse et de Champagny, dans le but, comme le bruit m'en revient de différents côtés, de me faire prisonnier. . . Les choses en étant venues a cette extrémité, j'expédie Escovedo, qui partira demain. Pour l'amour de Dieu, que Votre Majesté prenne en pitié sa sainte Église, ainsi que sa propre autorité et son honneur 1 ! »
Après une courte navigation, Escovedo débarqua, le 21 juillet, à Santander. Philippe II fut extrêmement irrité de ce voyage entrepris sans son autorisation, et qui lui inspira autant de défiance que de colère. 11 ne se borna point a désapprouver la venue d'Escovedo; il se montra contraire au système de conduite que proposait don Juan. 11 blâma la prise du château de Namur, opérée le 24 juillet; refusa de rappeler dans les Pays-Bas les troupes espagnoles, et s'opposa a une rupture nouvelle avec les Etats.
1 a Y va se acercando tan à* priesa y es tanla la arrogancia y insolencia de lus mal inlcncionados, comenzando por cl consejo de Eslado, y descurriendo por los sefiores y parando en el pueblo, que no se puede jamas porque se coc todo. Van se acercando las compafiias del regimento del conde Egmonl y M. de Messe y Champagny à esta villa, con fin, segun se entiendo por diversas vias de prenderme, y eslar resucllo enlre ellos de hazer el masacre que llaman y alzarse al tiempo. » (9 juillet 1577. Don Juan à Philippe II. Estado Flandes, leg. 572.)