CHAPITRE PREMIER
fiances ou par un refus. 11 parut condescendre a ses désirs et permettre a don Juan, lorsqu'il aurait terminé l'affaire des Pays-Bas, de tenter l'entreprise d'Angleterre en se servant des troupes espagnoles, si les États généraux consentaient a leur embarquement 1 . Du reste, ce projet d'invasion, qui ne fut tenté qu'en 1588, n'était pas nouveau. Déjà, au commencement de 1574, l'Italien Ridolfl, secrètement accrédité par la reine d'Ecosse auprès du duc d'Albe et du roi d'Espagne 8 , s'était rendu a Madrid en passant par la Flandre, pour proposer k Philippe II de rétablir, de concert avec le pape, la religion catholique en Angleterre et de placer Marie Stuart sur le trône de ce pays. Philippe II avait adopté sans hésitation les propositions de Ridolii, que le duc d'Albe lui fit abandonner comme chimériques 8 . En accédant au vœu de don Juan il revenait donc a une ancienne pensée qui plaisaittà sa croyance et s'accordait avec sa politique
* Mémorial, p. 299, 300.
1 Voir la lettre de Marie Sluart au duc d'Albe du 18 lévrier 1571 , et les instructions données par Marie Stuart à Ridolii, envoyé vers le pape, le roi d'Espagne et le duc d'Albe. (LabanotT, Lettre» de Marie Stuart, t. III, p. 190, 221.)
3 Le roi écrivit, le 4 août, au duc d'Albe : « Estoy muy determinado y resuelto de procéder y asistir à esta causa haciendose de mi parte todo lo que en el mundo me fuere posible para la promover y ayudar. » (Jl/em. de la R. Acad. de hûtoria, t. VII, p. 441.) Mais le duc d'Albe répondit à Philippe II, de Bruxelles, le 27 août 1571 : « Yo en ninguna manera del mundo osaria aventurar el negocio de V. M. sobre tan flaco, falso y enganoso fundamento, y sobre nûiguno otro de los de aili se puede assegurar sino sobre haberles visto ejecutar las cosas que ofrescen. » (Ibid., p. 446.)
Don Juan partit pour les Pays-Bas vers la fin d'octobre, expressément chargé par son frère d'y ramener la paix en faisant toutes les concessions qui seraient compatibles avec la reconnaissance de l'autorité royale et le maintien du catholicisme. Laissant à Madrid Escovedo, chargé de s'entendre avec le secrétaire d'État Perez et le trésorier Garnica 1 , pour lui procurer l'argent nécessaire au payement des troupes et au succès de sa mission, il traversa la France sous un déguisement, et arriva le 4 novembre sur la frontière du Luxembourg 1 . 11 trouva la situation encore empirée. Les dix-sept provinces, poussées a bout par les excès des troupes espagnoles, négociaient l'union de Gand, qu'elles signèrent quatre jours après son arrivée. L'habile auteur de cette union, le prince d'Orange, avait déjk rendu don Juan suspect aux États. Il leur avait écrit que le nouveau gouverneur ne valait pas mieux que le duc d'Albe*, qu'il était envoyé pour les tromper et les
1 « No he avisado a V. M. de lo que se es tratado las dos beees que nos abemos juntado con Garnica, Escobedo y yo, por hacerio algo de momento, aunques de avisar algunas particularidaries dello que se confiere. » (Ant. Perez au roi, ms. de la Haye, fol. 63 à 67.)
* a De mi jornada quiero decir lo poco que el tiempo me permite, remitiendo a olros de quienes se enlenderA mas largo cual y como voy, que en sustencia es a Flandes por Francia con los disfraces que puedo llevar y que despues de dios ban de salvarme. » (Del Pardo a 17 de octobre 1576. Don Juan a Garcia de Toledo, CoUeion de documenta* intditos, Madrid, in-8% t. III, 17S.)
* « Je ne pense pas aussi pouvoir résoudre de mon passage ; parce que, estant assez adverti de ses desseings qui ne sont meilleurs que ceulx du duc d'Àlbe, je n'ai aucunement délibéré de me mettre en
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diviser, le roi d'Espagne n'ayant plus le moyen ni l'espoir de les réduire par la force. Il leur conseillait de s emparer de sa personne pour mettre fin h la guerre \ ou tout au moins de ne pas le reconnaître ayant qu'il eût fait sortir les soldats espagnols de leur territoire.
C'est ce dernier parti qu'ils adoptèrent. Durant plusieurs mois ils laissèrent don Juan sur la frontière, ne consentant a le recevoir que lorsqu'il aurait admis les bases de la pacification de Gand, ordonné la retraite des troupes, adhéré a la remise des citadelles construites par le duc d'Albe, et pourvu au rétablissement de tous les anciens droits des provinces. Don Juan traita avec leurs députés, qui se rendirent d'abord a Luxembourg puis a Namur, montra dans cette négociation beaucoup de douceur et de loyauté, mêlant l'adresse à la condescendance et défendant de son mieux les intérêts de son frère. Après six semaines de pourparlers inutiles, d'application fatigante, il écrivit le 21 décem-
licu où il soit le plus fort. » (10 nov. 1576. Le prince d'Orange à la communauté de Bruxelles, Arch. de la maison de Nassau, publiées par M. Groen van Prinstcrer. Leyde, 1841, in~8°, t. V, p. 508.).
4 « L'advis dudit sieur prince seroit qu'il faudroit par tous moyens se tenir asseurc de sa personne. Car si nous pouvons une fois nous en nsseurer, il est certain que sans aucune effusion de sang, sans dépence et foulle de peuple et autres maux infinis, que la guerre ameyne, nous mettons facilement avec l'ayde de Dieu lin à ceste guerre, car il est sans doute que le roy, veu leslimc en laquelle il l'at, aymera mieux nous accorder nos justes requestes, laissant partir les Espagnols, que de le laisser en tel estât. » {Avis du prince d'Orange aux États. Novembre 1576. Arch. de la maison de Nassau. Ibid., p. 496.)
bre a Perez pour lui redemander Escovedo, qui lui devenait plus que jamais nécessaire : « Je ne suis après tout qu'un homme, et je ne saurais suffire seul a tant de choses sans quelqu'un a qui me fier, et surtout quelqu'un comme Escovedo... Il est pourtant parfaitement vrai que je me couche a minuit et me lève à sept heures aux bougies, sans savoir de tout le jour si j'aurai un moment pour manger et donner au corps ce dont il ne peut se passer pour vivre. Aussi m'en coûte-t-il déjà trois fièvres... Je me désespère de me voir comme vendu ici avec si peu de monde et sans un real, sachant trop bien quelle lenteur on met là-bas à tout faire 1 . »
Escovedo n'était point resté inactif en Espagne. 11 avait pressé Philippe II avec une ardeur extrême et même avec une rudesse inconsidérée de seconder son jeune maître. Dans l'emportement de son zèle, il avait remis au roi un écrit où il allait jusqu'à blâmer le décousu de sa politique*. Perez, qui s'intéressait de bonne foi a Escovedo dans ce moment,
* « Porque yo no puedo, siendo hombre umano, y no savré acudir solo a tanto sin lener hombre de quien confiai», mayormente persona tal... Si es verdad, como lo es sin duda, que me acuesto a las doce y me lebanto a las siete perpetuamente, con bêla, sin saver en todo el dia si tendre ora segura para corner, y dar al cuerpo lo que es men ester forçosso para la vida, y asi me cuesta ya très calenturas... Desesperado estoy de vernie entre esta gente bendido, y con tan poca, y sin un real, y saviendo el espacio con que alla se hace todo. » (21 déc. 4576, don Juan à Perez, ms. de la Haye, fol. 4,4.)
* C'est ce dont Philippe II se plaint à Perez en disant : « Por que nunca que lo vi yo siendo tan descosido como lo dice. » (Billet du roi à Perez, ms. de la Haye, fol. 62, 63.)