‹ Antonio Perez et Philippe IIChapitre 93 sur 192 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

guerre. Le roi ne pouvait ni les dissoudre ni les proroger sans leur consentement, et il fallait l'unanimité des voix pour que ses propositions fussent admises. La session ne durait point au delà de quarante jours , mais une députation permanente des cortès, composée de deux membres de chaque brazo, restait chargée des pouvoirs, et exerçait l'action souveraine de cette assemblée dans le long intervalle des sessions 1 .

La justice, ce premier besoin si tardivement satisfait des sociétés humaines, était organisée, en Aragon, d'une manière plus rassurante et plus originale que partout ailleurs. Comme dans les autres États de la monarchie espagnole, il y avait des juges royaux, des juges ecclésiastiques. Mais ces justices particulières étaient placées sous la haute surveillance et la suprême autorité d'un magistrat appelé justicia mayor*, ou grand justicier, choisi dans la seconde classe de la noblesse, chargé de protéger le peuple et de soutenir ses droits. Tout habitant de l'Aragon pouvait en appeler a lui. Aussitôt, les pouvoirs des autres tribunaux étaient suspendus, le justicia mayor faisait surseoir a l'exécution de leurs sentences, revisait celles-ci, assisté de ses cinq lieutenants, les annulait s'il les trouvait contraires aux privilèges du royaume, et relevait le prisonnier de

1 Argensola, cap. vni, ix et x, v* 10 à 14.

* « Es el juslicia mayor de Aragon un magistrado tan suprcmo, que conoce de los hechos del miano rey con tan ancho poder, que se ha de estar a loque su tribunal jusgara. » (Argensola, cap* îv, p. 5.)

la condamnation prononcée contre lui. Sa procédure était publique, son mode d'information excluait la torture et tout emploi de la violence, sa prison s'appelait du beau nom de la Manifestation ou de la Liberté, et son autorité était l'objet d'un respect immémorial et en quelque sorte passionné. Le roi nommait bien le justicia mayor 1 , mais il ne pouvait pas révoquer ce grand défenseur de la constitution aragonaise*, qui avait le droit de faire un appel aux armes contre le roi même, s'il mettait cette constitution en péril. Gardien des fueros 8 , le justicia mayor ne relevait que des cortès, dont rassemblée, investie de toute l'autorité nationale, pouvait le suspendre de ses fonctions s'il les remplissait avec faiblesse ou avec infidélité.

Ce fut sous l'égide de cette magistrature tutélaire, alors exercée par don Juan de la Nuza, qu'Antonio Perez se trouva placé en arrivant a Saragosse. Il y avait dans cette ville un commissaire de Philippe H, don Inigo de Mendoza, marquis d'Almenara, cousin germain du comte de Chinchon, chargé d'y étendre l'autorité de son maître. Non content d'avoir établi a Madrid le conseil suprême d'Aragon, pour diriger avec son aide les affaires générales de ce royaume, Philippe II avait la prétention de choisir et d'en-

* Fueros y observancias del reyno de Aragon. Çaragoça, 1667, fol. 22, col. 1 et col. 2.

* Ibid.y coll.

5 a El rei, antes de liacer algun hecho, puede y suelc consultar con el justicia de Aragon si la lei lo permitc 6 no, y su déclaration es lei. » (Argensola, p. 6, et fueros, p. 25 r' et v*.)

voyer k Saragosse pour vice-roi qui bon lui semblerait, sans être astreint a désigner un Aragonais. Le marquis d'Almenara était chargé de soutenir cette prétention devant le tribunal du justicia mayor 1 . 11 reçut toutes les dépositions et les diverses pièces qui incriminaient Perez, fit mettre des gardes devant sa prison afin qu'il ne pût pas s'évader', et eut ordre de le poursuivre, de concert avec le fiscal, devant la justice aragonaise. La procédure commença. Comme il était encore permis d'en arrêter le cours, Perez invoqua de nouveau la miséricorde royale dans les termes d'un respect où perçait cependant la menace. Il écrivit a cet effet, le 8 et le 10 mai 8 , au confesseur du roi. Après s'être plaint des persécutions auxquelles il avait été en butte pendant onze années, après avoir rappelé toutes les promesses que Philippe II et Diego de Chaves avaient faites soit a lui, soit a sa femme, pour obtenir qu'il ne se justifiât point et qu'il livrât ses papiers, promesses dont aucune n'avait été tenue ; après avoir annoncé qu'il ne lui était plus possible de se laisser ainsi accabler en silence, et avoir prévenu que, bien

* « T luego se pusô acusacion contra Antonio Perez por el fiscal de Su Magestad y por don Inigo de Mendoza, marques de Almenara, un cavallero castellano que estaba en Zaragoza por Su Magestad, siguiendo y solicitando un pleito, que trataba a nie la corte del gran jtfsticia de Aragon, en razon de que Su Magestad queria y pretendia el poner virrey à quien quisiesse, y el reyno de Aragon dice que ha de ser Aragones, porque asi lo disponen los fueroa del reyno. » [Proceso, ms.; Argensola, cap. xxm, p. 56, 57.)

* Argensola, cap. xxvm, p. 77.

. * Mémorial, p. 268-275.

qu'on crût lui avoir enlevé tous les moyens de se justifier, il lui restait encore assez de documents authentiques pour le faire dune manière éclatante 1 , il continuait en ces termes :

« Que Votre Paternité considère, dans sa prudence et sa piété, s'il peut convenir qu'on aborde les secrets du roi en justice*, et combien elle est obligée, pour mille motifs divers, en conscience et en honneur, h pourvoir h ma défense et a m'indiquer ce que je dois faire et répondre, appelé que je suis en jugement d'une manière si pressante. Je dis que je prie Votre Paternité de considérer, en vue de ce qui convient au service du roi, quel expédient je dois employer dans cette affaire au point où elle en est, car, comme je porte enracinés si profondément dans mon cœur la fidélité et le dévouement au service du roi, je suis disposé k faire tout ce qui sera propre k assurer l'intérêt de ce service. Que Votre Paternité examine si, sans m'obliger a me justifier et à expliquer ma conduite a l'aide des pièces probantes dont j'ai parlé plus haut et dont je puis tirer avantage, il ne serait pas bon de clore le procès et de me renvoyer absous 8 , faute de preuves

« Mémorial, p. 268-275

* « Sobre todo esto considère Vuestra Paternidad, con su mucha prudencia y christiandad, si puede convenir, por alguna cosa, que se Hegue con taies materias a juyzio. » {lbid., p. 274.)

3 « Que como tengo tan arraygada en las entrafias la ndelidad

y amor al servicio de Su Magestad, dispuesto estoy à qualquier medio que mas conviniere para acertarse esta. Y mire Vuestra Paternidad si sera buen expediente que, no obligando me a descargo, a dar razon de

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