A BEMBO
Si je ne connaissais l'élévation de votre esprit, j'imiterais le commun des hommes, et, dans les transports d'une joie immodérée, je vous féliciterais outre mesure de la nouvelle dignité qui vous est conférée. Mais comme je n'ignore pas que vous avez plus d'une fois refusé, avec une modestie qui vous honore, les hautes fonctions qui vous étaient dès longtemps proposées, je croirais méconnaître un si rare exemple de modération en vous traitant comme un homme auquel serait échue en partage une
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fortune aussi nouvelle qu'inespérée. Si grand , en effet, que soit l'honneur qui vous est décerné aujourd'hui, qui ne sait que vous auriez pu l'ohtenir aisément, alors que vous étiez attaché à la personne de Léon X? N'avez-vous pas usé de votre crédit au profit de plusieurs candidats, décorés, grâce à vous, de la pourpre que vous ne recherchiez pas pour vous-même , sachant bien qu'il y a plus de mérite à disposer d'un tel honneur qu'à le recevoir? Le pape Paul III, se souvenant enfin de tant d'ahnégation, vous appelle à Jœuvre dans le sacré-coUége, et vous demande un concours qui (s'il ne tenait qu'à vous et à. votre pieux collègue Sadolet) produirait les plus heureux fruits pour la religion. Mais, comme par la faute des princes et des principaux d'entre les peuples, l'Eglise est hallottée sur une mer en furie, ce n'est pas sans raison que les hommes vertueux redoutent de vous voir condamnés à de si rudes labeurs, qu'il vous faille abandonner les études que vous aviez portées si haut par votre génie, et pour lesquelles on pouvait espérer le dernier degré de perfection entre vos mains. Sans parler des beaux écrits de Sadolet, que dirai-je de votre Histoire? Quelle attente n'excite- 1- elle pas chez nos contemporains? Ils considèrent notre temps avec ses tristesses et ses misères comme
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un âge d'or, puisqu'il verra s'élever par vos mains un monument digne de l'estime et de l'admiration de la postérité. Je n'hésite point à m' exprimer ainsi, afin que nulles dignités ne puissent vous distraire des travaux par lesquels vous honorez votre siècle et votre patrie. Le sacré- collège pourra recevoir dans son sein d'autres prélats illustres, mais il ne trouvera plus d'autres Bemho, d'autres Sadolet. Je le dis à dessein, parce que je ne puis supporter l'injustice de ceux qui ne savent pas faire la diflFérence entre les hommes. Mais puisque, dans tous les cas, les lettres doivent éprouver le dommage le plus sensible par la retraite de deux hommes éminents que réclame désormais le gouvernement de l'Eglise, plaise à Dieu que certains prélats, renonçant à leurs prétentions, se souviennent du précepte de saint Paul : « Qu'il n'y ait que deux ou trois prophètes qui parlent, et que les autres écoutent. » Si votre vertu obtient tout le crédit qu'elle mérite, vous ne pouvez manquer de remettre l'Eglise dans l'état de prospérité que nous souhaitons. Ce qui me console dans les circonstances présentes, c'est qu'on n'apprécie jamais mieux la sagesse et l'intégrité unie au zèle de la doctrine, à l'expérience des aflfeires, que dar.s les temps difficiles et lorsque la société semble ébranlée sur ses fondements.
Et vous qui, dès la plus tendre jeunesse comme dans l'âge mûr, avez su relever si haut les lettres misérablement déchues, maintenant que vous êtes parvenu à un poste si éminent, vous ne vous étonnerez pas de la confiance que mettent en vous les hommes de bien, et vous la justifierez en essayant de rendre à l'Eglise chrétienne sa splendeur et sa pureté primitive. Adieu.
A CURIONE
Je vous envoie, avec cette lettre, le portrait de votre fille Dorothée, fait d'après nature et sans vain artifice *• Si j'eusse été présent à la première séance, j'aurais demandé à l'artiste de la dessiner de profil, en ne montrant qu'un des côtés du visage, comme dans les anciennes médailles. Mais c'est l'opinion de presque tous les peintres de notre temps que la ressemblance est mieux rendue dans un portraVtj^e face qui laisse voir complètement les yeux et la bouche. Celui que je vous transmets est d'ailleurs très ressemblant, quoique Dorothée soit plus belle. Son
* En partant pour l'exil (1542), Gurione avait laissé à Lucques une fille au berceau, Dorothée. Elle grandit en Italie et ne revit jamais ses parents. Son portrait est conservé au Musée de Bâle, avec une inscription de la main de Paléario.
visage, où se peint toute son âme, est orné d'une merveilleuse pudeur. Ses yeux, pleins d'expression, attestent une gravité au-dessus de son âge, tempérée par la douceur et je ne sais quelle grâce enfantine. Ses joues sont faiblement colorées, comme l'indique la toile, et rien n'égale la transparence de son teint. Sa stature est moyenne, sa taille légère et bien prise, et tous ses mouvements révèlent cet accord que les Grecs nomment harmonie. Les regards se fixent-ils sur elle, ses joues se peignent aussitôt des vives couleurs de la vertu. Je ne saurais omettre un point que vous estimez par-dessus tout : elle a pour guides et pour modèles dans la vie chrétienne deux dames très distinguées , Angela et Felice, qui l' élèvent libéralement et la portent pour ainsi dire dans leur cœur. Je n'ai jamais vu de mères si tendres , qui sachent mieux se faire aimer des enfants d' autrui. Mais ce mot est presque une injure pour elles, car l'une et l'autre chérissent Dorothée comme leur fille, et rivalisent de tendresse et de soins. Puisse le Dieu tout-puissant les protéger et les conserver ! Il est, de nos jours, peu de femmes douées à un si haut point de cette vertu de la charité qui languit et s'éteint presque partout. Que le Christ notre Seigneur vous garde ainsi que nous, et vous soutienne par sa vertu. Je ne vous dis rien
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de mes affaires,. parce que vous avez déjà reçu deux lettres à ce sujet. Adieu.
Lucques, 1552.
A VETTOEI
Basile Amerbach, jeune homme aussi distingué par la naissance que par l'esprit, après avoir reçu la plus libérale éducation et s'être formé sous les disciplines les plus pures, s'est rendu en Italie, selon le désir de son illustre père *, pour y rechercher auprès des savants de nos jours ce qui reste encore d'érudition et de sagesse, et en rapporter les trésors dans sa patrie. Il a si fidèlement accompli sa tâche qu'il n'est pas une université qu'il n'ait visitée, pas un professeur célèbre qu'il n'ait entendu. Au moment où il se disposait à partir pour Eome avec un empressement qui contraste avec notre prt)pre apathie , j'ai reçu des lettres , écrites du fond de l'Allemagne, pour me prier de le recommander à un de nos compatriotes versé dans la connaissance des antiquités italiennes. Combien ne dois-je pas craindre que le goût de ces nobles études ne soit éteint parmi nous, avec
1 Le jarisconsalte Booiface Amerbach^ recteur ëe TuniTttrsité de Bàle.
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nos illustres amis Sadolet, Bembo, Maffei, Flaminio, Ubaldini, ces pures intelligences autrefois reléguées sur la terre , maintenant recueillies dans le séjour de la divinité ! Aussi n ai-je pas laissé trop espérer à cet égard. Je me suis borné à répondre que si, laissant de côté la voie Flaminienne qui longe la mer Adriatique, Amerbach suivait la voie Aurélienne qui côtoie la mer de Toscane ou celle de Cassius qui est plus directe, et qui était celle des anciennes légions , il aurait plus de plaisir à visiter nos villes étrusques auxquelles on ne saurait comparer celles de la marche d'Ancône, ni pour la facilité des mœurs, ni pour l'urbanité des habitants. J'omets Sienne, si toutefois une telle ville peut être sacrifiée sans regret ; Sienne si hospitalière malgré les ravages de la guerre qui a fait un désert de son territoire. Les frères Bellanti pourraient-ils savoir, Marco Placidi et Mino Cersa pourraient-ils apprendre qu'un homme recoqjmandé par moi passe près d'eux sans accourir au-devant de lui, sans l'accueillir affectueusement, sans l'accompagner jusqu'à leurs frontières vers Poggi- Bonsi ou Staggia? Au sortir de cette ville, à sa droite, il trouvera Florence, Lucques à sa gauche. A Lucques je compte des hôtes, des amis par centaines ; à Florence j'en trouve des milliers en toi seul, car il n'est rien que je ne puisse
attendre de ton amitié. Tout mon désir est qu'Amerbach se dirige de ton côté, soit afin qu'il connaisse la plus brillante cité de Toscane, soit pour qu'il sache par expérience, et ses compatriotes avec lui, que de raisons j'ai de t' aimer, de té vénérer, et combien mes éloges seraient impuissants à louer dignement ton savoir, et cet éclat, cette générosité qui donne du prix à toutes tes actions. Adieu.
IVIilan, 1556.
A MARIETTA PALEARI*
Consorte mia carissima,
Non vorrei che tu pigliasse dispiacere del mio piacere, ed a maie il mio bene. E'venuta Tora ch' io passi da questa vita al mio signore e padrone e Dio. Io vi vo tanto allegramente aile nozze del Figliolo del gran Ee, del che ho sempre pregato il mio Signore che per sua bontà e liberalità infinita mi concéda. Sicche, la mîa consorte dilettissima, confortatevi délia
1 L'original de cette lettre fidèlement transmise à la famille
du martyr, est conservé à la bibliothèque de Sienne, avec cette
suscription : Alla sua canssima consorte Marietta Paleari, ed
. a' suai diletfissimi figlioli Lampridio e Fedro Palearij a Colle
di Valdensa in horgo vicino a S, Caterina,
volonta di Dio, e del mio contento, ed attendete alla famigliola sbigottita che restera, di ailevaria e custodirla col timoré di Dio, ed essergli madré e padre. lo era già di settanta anni vecchio, e disutile. Bisogna che i figli con la virtù e col sudore si fomiscano a vivere onoratamente. Dio padre e il Signore nostro Giesù Christo e la communione dello Spirito santo sia con lo Spirito vostro.
Tuo marito,
Roma il di 3 de Luglio 1570.
Lampridio e Fedro, figlioli dilettissimi,
Questi miei Signori cortesissimi infîno ail' ultimo non mancano con esso me délia loro cortesia, e mi permettono ch'io vi scriva. Place a Dio di chiamarmi a se per questo mezzo che voi intenderete, che vi parera aspro ed amaro. Che se il considerate bene, essendo con mia somma contentezza e piacere per conformarmi alla volonta di Dio, vi avete anco voi a contentare. La virtù e diligenza vi lascio per patrimonio c(Jn quelle poche facoltà che avete. Non vi lascio debito. Molti chiedono aile volte, e devono dare. Voi siete emancipati piu di dieci otto anni fa; non siete tenuti a' miei debiti. Quando vi fossero
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chiesti, ricorrete a Sua Eccelenza il signer Dnca che non vi lascierà £xr torto. Chiedi a Luca Piidîo il conto del dare e avère. Ci sono la dote di Yostra madré, e di aUevare la vostra sorellina, corne Dio vi darà la grazia sua. Salutate Aspasia e sor Aonilla mie figliuole dilettissime nel Signore. L'ora mia si awiccina. Lo Spirito di Dio yi consoli e conservi neUa sua grazia.
Vostro padre,
AoNio Pâusâri.
Di Roma il di 3 Luglio 1570.