CHAPITRE TROISIÈME
C'est le privilège des époques marquées par des révolutions fécondes, d6 susciter des hommes dignes du rôle qui leur est assigné par la Providence, et de projeter jusque sur les personnages secondaires comme un reflet de la grandeur des événements contemporains. , Si ces époques sont surtout mémorables par le réveil des croyances, et par l'enthousiasme de la vérité qui produit les grands sacrifices; si dans le drame, plein d'émouvantes péripéties, qu'elles déroulent à nos yeux , la religion ressaisissant son empire, retrempe les âmes, fortifie les caractères, et imprime aux actions ce cachet d'héroïsme et d'austérité qui contraste
avec les molles habitudes des siècles de scepti-
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cisme et de politesse, rhumanité s' élevant audessus d'elle-même, nous apparaît tour à tour dans une série de représentants qui résument toutes ses puissances. Croyances et passions, crimes et vertus, luttes, faiblesses, immolation de la vie au devoir, tout y revêt d'éclatantes couleurs,- tout y prend un aspect grandiose et tragique, en harmonie avec l'esprit de la génération qui occupe la scène de l'histoire. Tel nous semble le caractère du siècle que l'on peut appeler entre tous l'âge héroïque du monde moderne, parce que malgré son intolérance, triste legs du moyen âge, il aima la vérité; il connut les nobles douleurs insépa-^ râbles du triomphe de la justice ici-bas. L'âge de la Renaissance fut aussi celui de la Béforme, et quelles que soient les taches qui le déparent, il sera beaucoup pardonné à la généra-^ tion qui se trouva prête pour tous les martyres^ et qui peut opposer à la sombre figure d'un Philippe II, l'âme pure d'une Jeanne Gray, la grande âme d'un L'Hôpital ou d'un Co* ligny !
Citer de tels noms, c'est évoquer l'histoire de
la grande révolution qui détachant les Etats du Nord, TAllemagne et la Suisse, de l'unité catholique, entraînant l'Angleterre dans les voies du schisme, agitant la France, transforma les principaux Etats de l'Europe, et n'en laissa aucun entièrement en dehors de son influence. L'Italie elle-même, si étroitement unie aux destinées de la papauté, ne demeura pas étrangère au réveil qui devait obtenir ailleurs ses fruits les plus beaux, et ses plus durables conquêtes. Cette terre des arts et de la poésie dont la Renais- Bance avait partout ranimé le culte, saturée de doute au milieu des splendeurs du génie catholique qui décoraient ses palais et ses temples, tressaillit à la voix de Luther tonnant contre les abus, invoquant à Worms les droits de la conscience. Les exemplaires de ses écrits que répandaient par milliers les imprimeries (Je Bâle, circulant de main en main, étaient lus avec avidité dans la Péninsule. « Soyez assuré, écrivait-on de Venise au chapelain de l'électeur de Saxe, George Spalatin, que le nom du docteur Martin Luther est en grande estime dans cette ville. On répète seulement partout : qu'il
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prenne garde au pape^ > Le portrait du réformateur, peint par Lucas Kranach, et reproduit dans les gravures du temps, était exposé aux regards de la foule, et donnait lieu aux commentaires les plus enthousiastes, c Si la seule beauté digne de ce nom est celle de l'âme, quel art, ô Luther, pourrait rendre tes traits immortels, veàive les accents de ta mâle éloquence? A ta voix retentissant dans le monde chrétien, la superstition s'enfuit, et les maux qui semblaient incurables trouvent un divin remède. Courage donc, magnanime Luther, ta parole est notre salut, et tes écrits, tes discours ont déjà fait périr plus de monstres que n'en étouffa jamais la main d'Hercule^! » Cet hommage rendu au réformateur par un peuple ingénieux, spirituel, dont il avait sondé jusqu'au fond les plaies morales, n'était que l'expression des besoins qui tourmentaient en secret bien des âmes; et la piquante anecdote du livre de Mélanchthon répandu sous le pseudonyme de Messer Ippofilo de Terra
1 « Dicunt autem : Gaveat sibi a ponlifice. »(Seckendorf, HUt. Luth, liv. I, p. 115. Ami. 1520.) > Schelhorn^ Amœnitates Hist, Eccl., t. 11^ p. G24.
Negra, et lu avec admiration par les membres du sacré collège, puis rejeté avec horreur comme provenant d'une plume luthérienne, peint bien l'état de l'Eglise, de la cour pontificale ellemême, ne se dissimulant pas la gravité du mal, la nécessité d'un remède, mais n'osant accepter une réforme véritable*.
Quoi qu'il en soit, les idées réformatrices trouvèrent un écho dans un grand nombre de cités de la Lombardie, où la distance de Rome, les relations plus fréquentes avec l'Allemagne et la Suisse, favorisaient l'émancipation des esprits. Dès Tan 1524, Milan recevait dans son sein des prédicateurs du culte nouveau. Venise, Padoue, Vicence, Vérone comptèrent de bonne heure des réunions où l'Evangile était lu, librement commenté. Le Vénitien Paolo Rosselli écrivait à Mélanchthon pendant les conférences d'Augsbourg : « Toute l'Italie attend avec anxiété les résultats de votre assemblée. Vous devez donc demeurer ^ ' fermes et ne pas déserter l'étendard de la vérité, quoiqu'on emploie les menaces, les promesses ou les prières pour vous en détourner. Ayez
1 Scaligerana secunda, art. Rota,
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égard, je vouâ en supplie, au salut de tant d'hommes dont les regards sont fixés sur vous, et n'abandonnez pas la cause du Christ * , > Mo* dène, patrie de Sadolet, fot initiée aux doc-» trines luthériennes, par Louis de Castelvetro, tandis que la cour de Ferrare voyait se développer dans son sein, sous les auspices d'une princesse illustre, belle-sœur de François P^, une renaissance spirituelle inaugurée par Calvin luimême. Florence, encore tout émue du souvenir de Savonarole, donna le jour au traducteur de la Bible en langue vulgaire, Antonio Bruccioli, et à Pierre Martyr dont la voix éloquente allait prêcher à Naples des croyances épurées, une réforme sans schisme. Sous ce ciel enchanteur dont le sourire n'est pas sans tristesse, car il éclaire la dégradation d'un peuple digne d'un meilleur sort, il y a place pour les superstitions de la foule, paganisme éternel qui fleurit sous le nom du Christ, et pour les aspirations de quelques âmes d'élite vers un Dieu inconnu. Mys-"
1 Caelestini Ad, Comii, Aug., t. ÎI, p. Î74, (Lettre du 30 juillet 1530.) Ma^c-Cree, Hist, de la Réforme en Italie, p. 104^ 105»
tique au Midi, rationaliste au Nord, la Réforme participa de ce double esprit en Toscane, et y fit de rapides progrès, grâces aux circonstances qui appellent spécialement notre attention.
Un des premiers missionnaires de la Réforme en Italie, ftit un gentilhomme espagnol de la suite dé Cliavles-Quint, le secrétaire du vice-roi
I Naples, Jean de Valdez * . Elevé à l'université d'Alcala, chargé de plusieurs missions en Aile» magne, il avait lu les écrits de Luther, ainsi que les livres de ces pieux docteurs, Tauler, Ruisbrock, Gerson, qui, dans le monde ou le cloître, rêvant une foi plus pure, avaient tracé les règles de la vie spirituelle fondée sur l'union de l'âme avec Dieu. Sous ces influences diverses se forma la piété de Valdez, mélange de foi libre puisée dans l'étude de la parole sainte et d'ascétique ferveur. Quoiqu'il eût commenté, non sans profondeur, les épîtres de saint Paul, et composé le livre des Divines considérations^ dont le succès fut très grand, son apostolat s'exerça moins par
1 « Cavalière di Cesare, ma pin honorato e splendido cavalière di Crifito. » Préface de Curione, en tète de la traduction italienne des Divines considérations, 1 vol, in-12, Bâle, 1560,
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ses entretiens, dont l'efifet était d'autant plus puissant que la grâce de sa personne ajoutait encore à la vive impression produite par ses dis cours. Les contemporains sont unanimes dans leur admiration pour les qualités qui le rendirent, en peu de temps, Tidole de la société de Naples. Son visage pâle où se peignait la sérénité de son âme comme absorbée par la contemplation du monde invisible, ses yeux noirs dont l'éclat n'était adouci que par une expression de mansuétude et de charité, l'urbanité de ses manières, le charme insinuant de sa parole, la pureté de sa vie, tout concourait à lui assurer un ascendant extraordinaire sur les esprits. Les hommes les plus distingués, les femmes les plus brillantes se pressaient autour de lui, et dans ce cercle d'élite, où jeunesse, beauté, génie, rayonnaient d'un égal éclat, il semblait accomplir une mission que lui conféraient à la fois ses talents supérieurs et un appel d'en haut^ Au premier rang, parmi les membres de la
1 « Pareva che costui fosse da Dio dato per dottore e pastore di persone nobili e iUustri... » (Préface de Gurione, déjà citée.)
société spirituelle et polie où brillaient Vittoria Colonna, marquise de Pescara, le poëte Flaminio, le marquis de Vico, le protonotaire Carnesecchi, martyr prédestiné de la nouvelle doctrine en Italie, se faisaient remarquer deux hommes dont le nom demeure inséparablement uni aux tentatives de réforme dans la Péninsule. Originaires tous deux de la Toscane, ils apportaient au service de cette grande cause des talents éprouvés, une vertu sans tache. La diversité même de leurs dons ajoutait à la puissance de leur apostolat. Ce que l'un était pour les savants, l'autre Tétait pour le peuple. Né à Florence de parents nobles et riches, et doué du caractère le plus aimable, Pierre Martyr Vermigli fit ses études en compagnie des jeunes gens les plus distingués de la république, Ricci, Capponi, Francesco Médicis, neveu de Côme, auxquels il inspira une vive aflfection. Les plus brillantes perspectives s'ouvraient devant lui, quand saisi tout à coup d'un de ces accès de mélancolie et de ferveur qui conduisent au cloître les âmes ardentes, il dit adieu au monde pour entrer, à l'âge de seize ans, malgré les larmes de sa mère,
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au monastère de Fiésole. Il y passa trois ans an qualité de novice, avant de se rendre à l'université de Padoue, où, sous la direction des maîtres les plus habiles, il étudia les monuments de l'antiquité profane et sacrée qui lui devinrent également familiers, et se forma dans l'art oratoire ^ . Nommé prédicateur de son ordre, celui des religieux augustiniens, il s'acquitta de cette mission avec le plus grand succès, et obtint beaucoup de réputation pour la solidité de son savoir et la gravité de son éloquence. Ses services ne furent pas méconnus. A peine âgé de vingt-six aps, il fut élu abbé de Spolete, titre qu'il échangea bientôt contre celui de prieur de Saint-Pierre ad Aram^ un des plus riches bénéfices de l'Italie. En possession d'une dignité qui égalait presque l'épiscopat, aimé des religieux de son ordre, estimé des plus éminents prélats, Contariîii, Pôle, Fregoso, dopt la faveur lui aplanissait le chemin des plus hautes charges ecclésiastiques, rien ne manquait à ses vœux,
1 « Ut non modo graBcos oratores et philosophos^ se^ poetas quoque intelligeret. » (Simler, Oratio de vita et obitu Pétri Mariyris, Zurich, 16^8.)
quand un changement soudain dans ses croyances imprima une direction inattendue à sa desti-* née. Quelques écrits de Bucer, répandus sous le pseudonyme d'Arétius Félinus, tombèrent entre ses mains ; il ne put les lire sans y puiser des doutes que confirma le livre de Zwingle de Vera etfaha religione, et que ne devait pas dis» siper une étude plus attentive de l'Evangile. Il lutta longtemps dans le secret de son cœur avant de se détacher de croyances révérées, et s'il ne se sépara que plus tard de l'Eglise dont il discernait les abus, c'est que sans doute il ne désespéra pas de voir une réforme s'opérer sans déchirements dans son sein, et de contribuer peut^-être à en assurer le succès.
L'histoire d'Ochino présente, à la fois, de vifs contrastes et de singulières analogies avec celle de Martyr. Il vit le jour à Sienne en 1487. Jeune encore, la soif de gagner le ciel par une vie de renoncement et d'austérités s'empara de son âme. Il entra dans l'ordre des Franciscains qui lui semblait de tous le plus sévère, et ne tarda pas à Tabandonner pour suivre la règle plus dure des Capucins. Mais, ainsi que Luther, il était
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destiné à faire l'épreuve de Tinanité des pratiques monastiques pour calmer la conscience tourmentée par le sentiment du péché. Quand il avait multiplié les jeûnes et les pénitences, quand il s'était longi^emps prosterné devant les plus saintes images sans obtenir une réponse à ses prières, il s'écriait douloureusement : « Seigneur, si maintenant je ne suis pas sauvé, je ne sais plus que faire * . » Ce ne fut que plus tard qu'il ressentit la joie du pardon, qu'il connut la paix, fruit d'une humble confiance dans la miséricorde céleste. Fra-Bernardino n'était déjà plus un moine obscur, voué aux pratiques d'une dévotion sans spiritualité. C'était un prédicateur puissant, dont le noi;n répété par tous les échos de la renommée , avait retenti dans les principales cités de la Péninsule. Depuis Savonarole, aucun orateur n'avait déployé une puissance comparable à la sienne, soit que réconciliés à sa voix les habitants de Pérouse promissent d'abjurer des haines séculaires , soit que sous les
1 « Mi ricordo che dissi a Cristo : Sigrnore, se hora non mi salvo^ non so che farmi piu. » [Lettere, manuscrit de labibiioth. de Sienne.)
voûtes de Saint-Marc il retînt toute une cité captive sous le charme de sa. parole , ou que prêchant à Naples pour une œuvre de charité, il recueillît la somme prodigieuse de cincf mille écus. Charles-Quint disait, après l'avoir entendu : « Cet homme ferait pleurer les pierres! » et Bembo n'avait pas assez d'éloges pour cette éloquence mâle et simple qui savait exposer les plus hautes vérités dans un langage accessible-
.aux savants comme aux ignorants, aux grands du monde' comme aux petits ^ Tout, il est vrai, dans la personne d'Ochino, ajoutait à ce mystérieux pouvoir de la parole, le plus beau qu'il soit donné à l'homme d'exercer : sa stature imposante, sa tête blanchie avant l'âge par les fatigues de l'apostolat, sa physionomie austère, sa vie conforme à sa doctrine. On négociait pour obtenir une de ses prédications comme pour les plus graves aifaires d'Etat , et quand, revêtu de l'humble costume de son ordre, il arrivait dans une ville, on lui prodiguait les honneurs réser-
f vés aux personnages les plus distingués. Un tel
* Bembo, Letiere, l. IV, p. 108.
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homme ne pouvait paraître à Naples sans exciter le plus vif intérêt dans tous les rangs de la population, sans être bientôt uni à Valde2 et â Martyr par les liens d'une pieuse amitié.
Ainsi se forma de bonne heure Févangéliqué triumvirat qui, selon l'expression d'un historien du temps, « ravit plus d'âmes à l'Eglise que n'en avaient fait périr les hordes de Bourbon. > Ce n'est pas que Valdez et ses amis attaquassent de front les doctrines catholiques; ils s'abstenaient» avec soin de toute controverse. Leurs disciples imitaient cet exemple. Tantôt réunis et la Chiaïa, sur les pentes du Pausilippe, tantôt rangés autour de la chaire de Saint- Jean-Majeur et de Saint-Pierre ad Aram^ où retentissait la voix éloquente d'Ochino et de Martyr, ils se distinguaient par une mise sévère, des mœurs pures, et s* attachaient à répandre un petit nombre de vérités supérieures dont l'influence devait préparer la formation d'un peuplé nouveau, et la restauration du culte en esprit. La chuté de l*homme, la grâce offerte en Jésus-Christ, l*œu- ' vre du Saint-Esprit dans les cœurs, tels étaient les points particulièrement développés dans leurs
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discours. Leurs efforts ne furent pas inutiles : € Ce nouveau mode de prédication, dit Giannone, en excitant vivement les esprits, donna lieu à beaucoup de disputes sur l'Ecriture sainte, sur la justification par la foi ou les œuvres,* sur le purgatoire; et les questions jusqu'alors réservées aux seuls théologiens, dans l'ombre des écoles, tombèrent dans le domaine public. Elles ftirent discutées par les laïques, et même par des hommes sans théologie et sans lettres. Que dis-je? on Voyait jusqu'aux plus humbles artisans atteints de la démafigeaison de raisonner sur ces matières, commenter les épîtres de saint Paul, discourir sUr les points les plus obscurs, et l'hérésie faisant tous les jours de nouveaux progrès se répandre dans le royaume de Naples, comme elle avait déjà feit dans plusieurs contrées de rItaIie^>
Ce passage est confirmé par le rapport des în-» quisiteurs au pape Paul III. « En peU d'années le poison infecta un très grand nombre de personnes, tant hommes que femmes, dans le menu
* Giannone, ïstona di Napoli, t, IV, liv. xxxii, p. 60 et suivantes.
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peuple comme dans la noblesse * . » Les doctrines les plus chères à l'Egalise catholique, le jeûne, le purgatoire, les indulgences, furent ébranlées, et le salut, gratuit offert par la miséricorde divine aux pécheurs devint la consolation de bien des âmes qui n'avaient recouru jusqu'alors qu'aux mérites des saints. La mort de Valdez, en 1540, n'arrêta pas le mouvement dont il n'avait peutêtre pas prévu toute l'étendue. Le souvenir du Maître, gravé dans le cœur de. ses disciples, se confondait pour ainsi dire avec l'image des lieux où il avait vécu : « Florence est toute belle, écrivait Bonfadio; mais l'aménité du ciel de Naples, ce site enchanteur, ces rivages, siège d'un éternel printemps, où la nature déploie amoureusement sa pompe et sourit dans sa majesté, ne donnent-ils pas l'idée de la suprême beauté ? Plût à Dieu que nous pussions nous y trouver réunis comme autrefois, quoique, à vrai dire, je n'ose former un tel souhait depuis que Valdez est mort ! C'est une grande perte pour nous et pour le monde entier, car Valdez était un des
* Caracciolo, Vita di Paolo IV* (Manuscrit du British Muséum.)
personnages les plus remarquables de TEurope, comme l'attestent les écrits qu'il a laissés. Dans ses actes comme dans ses paroles, et dans toutes ses pensées, il était sans nul doute un homme accompli. Avec une parcelle de son âme il soutenait son corps débile et amaigri par la souffrance. Mais la plus noble partie de lui-même, •sa belle intelligence, détachée par anticipation des liens terrestres, était absorbée dans la contemplation de la vérité. Je joins mes larmes à celles de Flaminio que Valdez aimait, admirait par-dessus tous les autres ^ jd Ce bel éloge ne semble pas suffisamment justifié par la lecture des écrits de Valdez. Théologien mystique, il n'a ni la douceur de Gerson ni la flamme de sainte Thérèse. Son influence ne s'explique que par un de ces dons supérieurs, dont l'effet irrésistible sur les contemporains demeure un secret pour la postérité.
Quoi qu'il en soit, l'œuvre de Valdez ne périt pomt avec lui. Propagée par Ochino et Martyr, elle continua ses progrès dans le midi de l'Italie.
^ Bonfaclio à Garnesecchi, Lettere volgari, ( Edition aldine, p. 33.)
Nous en retrouvons la trace jusque dans les effusions d'un religieux du Mont-Cassin, Baptista Folengi : « De nos jours, s'ëcrie-t-il, spectacle Véritablement admirable î' les femmes, dont Tesprit est d'ordinaire plus enclin à la vanité qu'à la science, se montrent profbndéjnent pénétrées des vérités du salut, et des hommes appartenant aux plus humbles conditions, des soldats même,* nous oflFrent l'exemple de la perfectioîi de la vie chrétienne. Siècle digne de l'âge d'or! Dans la Campanie où j'écris maintenant, le plus saVant prédicateur deviendrait encofe plus habile et plus èaint par une* conversation avec quelques femmes nourries des saintes lettres. J'ai fait la tiiême observation à Mantoue, mon pays natal. Dieu de bonté, quelle abondante effusion du Saint- Esprit ! Quelle ferveur ! Quelle piété parmi ces htimbles servantes parées de l'incorrtiptiblé couronne du Christ ! J'apprends que dans un grand ùombre de cités tout leur plaisir est de se rendre en secret à des réunions de prières, de visiter les malades, de panser les plaies les plus rebutantes * de leurs mains délicates plus faites pour manier les bandelettes nuptiales. A ces nouvelles, je me
sens ravi d'admiration, et je me demande quelles merveilles nous présagent ces manifestations étonnantes de foi et de charité * . » L'auteur de cette belle page, détachée d'un commentaire sur les psaumes qui rappelle parfois le livre de Ylmi- /â5^io^,BaptistaFolengi, nous est peu connu. Un mystère douloureux environne sa vie. Lorsqu'à l'âge de soixante-deux ans il achevait son livre, fruit de l'exil, baigné plus d'une fois de sefs larmes ^, il se consolait de ses maux en contemplant h l'horizon l'aube d'un jour meilleur pour l'Eglise. Des hauteurs du Mont-Cassin, comme d'un nouveau' Sinaï, il saluait de loin la terre promise dans laquelle il ne devait point entrer.
La Réforme deNaples se rattache par les liens les plus étroits à celle de la Toscane, toute pleine encore du souvenir de Savonarole. Quarante ans s'étaient écoulés depuis la mort de l'éloquent dominicain, mais sa mémoire vivait au fond
1 « Totus sane horreo cuni hsec commentor, pavidiisque quem ftnem istius modi sortiri velit novitas expecto. » J. B. Foleng^i Commentarii in Psalterium Davidis, In-4", Bâle, 1667, p. 388.
> « En nostri exilii fructus, en partus nemorum, en fidei mese confessio. » (Ibidem , dédicace. Ides de décembre 1543.)
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des cœurs, et son nom glorifié par un de ses disciples, Fra-Benedetto, était l'objet d'un culte pour les âmes pieuses qui soupiraient après la régénération de l'Eglise. Ce rêve était celui de Martyr et d'Ochino, tous deux enfants de la Toscane. Tandis que le premier, s'éloignant de Naples, allait fonder à Lucques une congrégation évangélique dont nous retracerons plus tard les destinées, le second parcourait incessamment l'Italie, et dans ses brillantes missions à Florence, à Venise, il visitait fréquemment Sienne, sa patrie. Les archives de la Seigneurie contiennent de nombreux appels adressés à Ocliino, avec ses réponses, qui respirent le plus vif amour pour son pays natal * . Durant ses retraites au monastère de son ordre, près de la vUle, il recevait de nombreux visiteurs, qui se retiraient également pénétrés de la pureté de sa doctrine et de la sainteté de sa vie. Paléario ne put le voir et l'entendre, sans l'admirer, comme le prouve le bel hommage qu'il rend dans plusieurs de ses écrits à la vertu presque divine de l'homme dont
1 « Per essere lo amor délia patria justo e santo, etc.. » (Lettre du 20 mai 1542. Arch. de Sienne. Leitere, vol. XXXfl.)
reloge était alors dans toutes les bouches * . L'influence d'Ochino sur ses compatriotes fut égale à sa popularité. Dans les rangs du clergé comme dans ceux de l'université , dans la bourgeoisie comme dans la noblesse, la Réforme fit des progrès attestés plus tard par de nombreuses émigrations. « Sienne et Florence, dit un inquisiteur, ne furent que trop infectées d'hérésie ^. » La patrie d'Ochino fut aussi celle de Lactanzio Rangone, de Mino de Celsa, l'un des premiers apôtres de la tolérance, et des Socin.
Paléario dut ressentir de bonne heure le souffle de l'esprit nouveau qui préludait par le rajeunissement des lettres à celui de la religion. Né dans une famille pieuse, élevé dans le respect des croyances que l'enseignement de l'Eglise et l'assentiment continu des générations avaient confondues peu à peu avec la foi des premiers âges, il ne séparait pas dans la ferveur de ses
* « Sumiïia'admiratione colebatur hujus viri incredibilis quaedam et divina virtus. » {Opéra, p. 103, 105, 194.)
* « Siena e Firenze fiirono assai piene d'eresie.*» (Caracciolo Vita di Paoio IV, manuscrit déjit cité.)
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dévotions l'adoration de Jésus^Christ de Tobélssance filiale due à son vicaire. Le pape était pour lui le représentant de Dieu, l'interprète de la vé* rite, rendant incessamment ses oracles du haut de \^ chaire de Saint-Pierre. Le spectacle de la cour de Rome n'était pas fisiit pour confirmer ces naïves impressions de l'enfance, développées dans le cœur de l'adolescent par les leçons de Philo^f nardi. Quel contraste pour une âme sérieuse eur tre la vie de saint Paul et celle d'un Alexandre VI, d'un Jules II ! En face du Colisée , théâtre du baptême sanglant de l'Eglise, au-dessus des catacombes témoins de sa vie cachée et de sa glorieuse victoire après trois siècles, des pompes et des fêtes qui semblaient empruntées au paganisme vaincu ! La corruption, élégante et gros-sière, s'étalant à tous les degrés de la hiérarchie, et jusque dans les rangs du sacré collège; une courtisane, Impéria, l'Aspasie de la Renaissance, recevant des honneurs presque divins; la religion s' élevant comme une ruine de plus dans la ville des ruines ! On^sait l'impression que produisit sur Luther cette sociétéjà la fois superstitieuse et impie, livrée à tons les désordres et h tous le»
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vices. Entré moine èi Borne, il en sortit réfor? mateur. Paléario ne fut pas moins attristé de ces saturnales dont le souvenir le poursuivait sans doute quand il écrivit ces lignes, qui rappellent les plus véhémentes invectives de Luther : « A Rome, la démoraUsation s'étale partout, et les pontifes ne rougissent point de prélever un droit sur Timpudicité comme sur l'usure. Ce ne sont partout qu'exactions, violences, simonies, rapts, vente et achat des choses saintes, et pour tout dire enfin, abominations si monstrueuses que quiconque est animé de l'esprit de Jésus-Christ, peut Hre clairement ces mots sur le frout de la Curie : C'est ici la grande Babylone, la mère des fornications et des impudicités de toute la * terre * , »
Il est vrai que ce cri d'accusation pe s'éleva du cœur de Paléario ^ qu'après bien des années
1 Ce langage diffère à peine de celui du pieux Adrien VI : « Scimus in hac sancta sede aliquot jam annis multa abominanda fuisse, etc... » et; du rapport adressé en i537 au pape Paul III : Consilium deledorum cardinalium et aliorum prœlatorum de emendanda ecciesia (p. 26, 57). L'authenticité de celte pièce embarrassante, attribuée d'abord à la plume des protestants, a été reconnue par le cardinal Quirini, (Voir Maç-Cree, p. 95, 96.) — « Opéra, p. 43P.
de luttes intérieures, de vœux incessants pour la réforme de l'Eglise, et d'espérances toujours trompées. Ses lettres ne nous révèlent qu'à demi le secret de cette douloureuse histoire qui fut celle de. plus d'un de ses contemporains. Mais Paléario n'était pas homme à gémir sur la décadence de l'Eglise, sans en chercher le remède. Des abus remontant à leur source, il crut saisir la cause du mal dans l'oubli des saintes Ecritures, dans l'abandon des règles apostoliques, dans l'ignorance du clergé s'interposant entre Dieu et les fidèles. Cette cause , il n'hésita pas à la signaler. Dans une lettre à Paul Sadolet, neveu du cardinal, on lit ces mots : « Je vous le dirai, mon cher Paul, avec ma franchise accoutumée; il est une race d'hommes adonnés à la fraude et à toute espèce de vices qui par ostentation ou par intérêt se sont plu à obscurcir des vérités plus éclatantes que la lumière du soleil. Si le dépôt de la science humaine eût été seul altéré entre leurs mains, on pourrait aisément le leur pardonner. Mais que le trésor de la révélation divine elle-même, c'est-à-dire notre vie, notre lumière, le garant de notre immortelle des*
LA RÉFORME EN ITAUE. iO&
tinée, disparaisse sous les vaines disputes et les volumineuses contentions auxquelles ils se livrent, l'approuve qui voudra, nul homme de bien ne le saurait supporter ! Il est des hommes qui, pareils aux oiseaux de nuit, ne se plaisent que dans les ténèbres. La clarté du jour offense leurs yeux. N'essayez pas de les tirer de leur aveuglement, touâ vos efforts seraient inutiles * . >
C'est la même plainte qui s'exhale, avec non moins d'énergie, dans une lettre à Antonio Philonardi, neveu d'Ennio, appelé à l'évêché de Véroli : « Je n'ignore pas (Jue depuis des siècles les ténèbres les plus épaisses ont obscurci la philosophie chrétienne, en sorte que le nom du Christ est, pour ainsi dire, effacé de la mémoire des hommes, par la faute de ceux qui, voulant faire étalage de bel esprit, ont substitué à la prédi-^ cation du pur Evangile de vaines questions, plus dignes de sophistes que de prédicateurs chrétiens. C'est à l'évêque de remédier au mal, avec l'autorité que lui confèrent le titre dont il
* « ... Qui veluti noctuae in latebris gestientes, iuce oblata ingemiscunt, a quibus ut inépti esse desinant non est requirendum. » {Opéra, p. 486.)
iùù AONIO ?AL£ARIO.
est revêtu, 1© respect du peuple et des magistrats. C'est h lui d'évangéliser, àfi confier le ministère de la Parole aux hommes d'une saine doctrine et d'une vie pure qui, aiment non les disputes mais la vérité, et ne veulent annoncer que la gloire du Christ, du Fils de Dieu, dans lequel sont cachés, selon saint Paul, tous les trésors de la connaissance et de la sagesse ^ . » Ces deux fragments nous révèlent les tendances de Paléario au sortir de la crise par laquelle sa foi fut douloureusement éprouvée, et ses aspirations, pleines de candeur> vers une religion épurée qui se résumait tout entière dans l'c^uvre du Christ. Restaurer Tempire du Christ sur les âmes, tel est le rôle d'une théologie digne de ce nom. Les écrits de Paléario ne seront qu'un hommage rendu au Rédempteur.
La lecture des réformateurs étrangers confirma Paléario dans ces sentiments. Jugée h la clarté de ses méditations et de ses expériences, la Réforme lui apparut non comme un acte d'in*
* « Non enim sum nescius id quanti sit, qui sciam nonnullas tenebras multis seculis e^se offusas divinse philosophiae... » (Opéra, p. 508.)
personnages les plus remarquables de TEurope, comme l'attestent les écrits qu'il a laissés. Dans ses actes comme dans ses paroles, et dans toutes ses pensées, il était sans nul doute un homme accompli. Avec une parcelle de son âme il soutenait son corps débile et amaigri par la souffrance. Mais la plus noble partie de lui-même, •sa belle intelligence, détachée par anticipation des liens terrestres, était absorbée dans la contemplation de la vérité. Je joins mes larmes à celles de Flaminio que Valdez aimait, admirait par-dessus tous les autres ^ d Ce bel éloge ne semble pas suffisamment justifié par la lecture des écrits de Valdez. Théologien mystique, îl I n'a ni la douceur de Gerson ni la flamme de sainte Thérèse. Son influence ne s'explique que par un de ces dons supérieurs, dont l'effet irrésistible sur les contemporains demeure un secret pour la postérité.
Quoi qu'il en soit, l'œuvre de Valdez ne périt
point avec lui. Propagée par Ochino et Martyr,
• elle continua ses progi'ès dans le midi de l'Italie.
1 Bonfadio à Garnesecchi, Lettere volgari, ( Edition aldlne, p. 33.)
irrévocablement consommé. Jamais on ne parut plus près de s'entendre, jamais aussi l'impuissance des hommes pour opérer une conciliation entre des principes radicalement opposés, ne piarut avec plus d'éclat que dans les conférences de Ratisbonne. Les deux Eglises rivales y apparaissaient représentées par leurs plus célèbres docteurs, Bucer, Mélancbtbon, Calvin, du côté des protestants; Gropper, Julius Pflug, Eck, du côté des catholiques. Mais l'âme de ces pacifiques conférences était le légat .Contarini, le plus pieux des membres du sacré collège, le fondateur de V Oratoire où de nobles esprits rêvaient une Eglise épurée, la réconciliation des partis par les effusions de la charité. Un moment cet espoir parut sur le point de se réaliser. Le dogme de la justification par la foi fut proclamé par les théologiens des deux partis, et Pôle ravi . de cet accord inattendu des opinions put écrire à Contarini : « J'ai éprouvé à cette nouvelle un plaisir tel qu'aucune harmonie céleste ne pourrait m'en procurer de semblable. » Mais l'illusion fut de peu de durée. Sous le conciliant langage des hommes, persistait l'invincible dés-
LA HÉFORME £.\ ITALIE. 109
accord entre deux Eglises, dont Tune a pour règle rautorité de l'Ecriture sainte, humblement interrogée par chaque fidèle; et l'autre, les décisions du pontife, siégeant à Rome comme vicaire du Christ. Les concessions de Mélanchthon et de ses amis parurent excessives à Luther, qui les taxa de faiblesse. Contarini, avant de rentrer en Italie, fut frappé d'un désaveu qui brisa son cœur. 11 se tut.
Mais que ne dut pas souflfrir l'homme dont le caractère était assez élevé, l'âme assez pure pour espérer la pacification des partis, et s'immoler à un tel dessein ! Avec lui s'évanouirent sans retour les espérances d'un rapprochement entre les deux cultes, que l'apparition d'Ignace de Loyola et la fondation de l'ordre des Jésuites allait rendre irréconciliables l'un avec l'autre.
L'insuccès des conférences de Ratisbonne annonçait d'avance le peu de résultat qu'il fallait attendre du concile impérieusement demandé par Charles-Quint, concédé à regret par Paul III et convoqué successivement à Bologne, à Man-
ilO AONIO PALÉARIO.
toue et à Trente. Ce pape temporisateur, qui ne rêvait que la grandeur de sa famille, et qui, au sortir d'un entretien avec Pôle et Sadolet, conférait en secret avec des astrologues, sentait BÛeux que personne la gravité de la situation et se flattait d'en conjurer les périls. Mais ses velléités réformatrices n'allaient point au delà de quelques concessions insignifiantes, et le con* cile promis, différé sans cesse, n'était que le mirage trompeur destiné à calmer les impa* tiences de l'opinion. Paléario ne s'y méprit pas, et désespérant de la sincérité d'une réforme accomplie par un pouvoir trop intéressé au maintien des abus, il exposa ses vues dans un mé^ moire adressé aux principaux théologiens de l'Allemagne et de la Suisse. Egalement défiant à l'égard de l'épiscopat et de la papauté, il faisait appel aux représentants de l'Eglise universelle, librement élus par elle, organes légitimes de ses vœux et de ses droits : < C'est notre triste sort à nous Italiens, s'écriait-il éloquemment, de n'avoir personne à qui demander secours dans notre détresse, et si nous trouvons un protecteur, de ne pouvoir, sans crime, invoquer son
lA RÉFORME EN 1ÏALI£. lîi
appui * . > Les manèges de la papauté ne doiTent lïomper personne sur ses intentions. Eluder les veèux des princes en leur donnant une appar«ite satisfaction, tel est son .but. c Malgré son âge et sa santé chancelante, Paul III ne connaît aucun repos. Il s'entoure de gens habiles, et oonfèfe jour et nuit avec eux. Juristes, hommes d'aflFaires, politiques consommés dans l'astuce, théologiens et sophistes avides de disputes, il le» appelle tous ensemble à son aide; il les adjure de maintenir à tout prix la majesté de l'Eglise romaine et les droits de la papauté, inséparables de ceux de Tépiscopat. Fortune, dignités, faveurs, rien ne leur sera reftisé, s'ils répondent digfnement à l'attente de Rome, s'ils savent se montrer prompts à l'attaque, inépuigables en ressources dans la défense:.. De quel nom appeler tout cela, si ce n'est de la cor-* Tûption^î Mais nous* ne sommes pas assez in* sensés pour abandonner cette grande cause dé
* « Haec miserrima est fortuna Italorutn, quod netjue a qui* bus implorent auxilium habent, neque si habeant, licet. » (Schelhorn, Amœnit. Hist. EccL, t. I^ p. 458.)
> « Nam quid hoc est^ nisi ambitus et largitio ad concilium corrompendum. » (Ibid,^ p. 448^ 449.)
112 AON 10 PALÉAttlO.
la restauration de l'Eglise au pape et à ses agents. Non, de si graves intérêts ne peuvent être complètement livrés aux évêques qui ne forment pour ainsi dire qu'un s<bu1 corps, dont tous les membres obéissant à leur chef, le pontife romain, soutiennent tout ce qu'il approuve, et reçoivent de lui l'impulsion et la vie. Ne leur demandez pas de restreindre une tyrannie dont ils exercent eux-mêmes une part. Leur unique désir est de lutter à outrance pour le maintien des abus, comme pour une propriété personnelle ^ »
Quel est donc le remède aux maux qui cotisument la société religieuse? Paléario croit le trouver dans le retour aux pratiques du siècle apostolique, dans la participation des fidèles au gouvernement de TEglise, dans l'organisation d'une démocratie chrétienne, capable d'opposer une digue aux débordemeftits du clergé. Comme aux jours de Gerson et de Jean Huss, la chrétienté soupire après la délivrance. Le mot de
* «... Ut pro bis tanquam pro aris et focis pugnent. » (Schelhoni, Amœnit. Hist, EccL, 1. 1, p. 451, 452.)
concile est dans toutes les bouches. Il ne faut pas que cette assemblée soit un mécompte de plus. Les règles les plus sévères doivent présider à l'élection de ses membres, afin de lui assurer ce triple caractère d'indépendance, d'universalité, de sainteté, sans lequel son œuvre serait également récusée de tous les partis : t Que par l'ordre de l'Empereur, des princes et des cités souveraines, en Angleterre, en France, en Aflemagne, en Espagne et en Italie, on élise quelques personnes instruites dans les saintes lettres, et qui ne puissent être soupçonnées de connivence avec Rome. Que ce choix s'opère dans les rangs du peuple chrétien par le suffrage de tous, et soit déféré à l'empereur ainsi qu'aux monarques intéressés. Que ces délégués s'adjoignent à leur tour un nombre égal de députés pris dans les provinces,- tandis que le pape et les cardinaux nommeront douze prélats d'une vie pure et d'une piété éprouvée pour im- * poser lés mains aux élus et appeler sur eux la vertu du Saint-Esprit. Ainsi sera constitué le tribunal suprême appelé à juger toutes les questions en litige, â prononcer en dernier ressort.
114 AOMQ PALÉARIO.
Que, du reste, il soit loisible à tout fidèle de se présenter devant le concile, d'assister aux dé« bats et de formuler d'humbles requêtes, » Tel était le plan, aussi nouveau que bardi, exposé par Paléario dans une lettre aux théologiens de l'Allemagne et de la Suisse. Mais sa voix na pouvait être entendue que si les nations réformées, oubliant leurs -dissentiments, s'unissaient sous une même bannière. Paléario ne l'ignorait pas, et son mémoire se terminait par une pressante exhortation à la concorde : c J'apprends . par des témoignages malheureusement trop certains, qu'il s'est élevé entre vous des sujets de contention et de disputes qui s'opposent à votre réunion, non-seulement dans une même pensée, mais encore dans un même lieu. Ah ! frères bienaimés, par égard du moins pour le Christ et les nécessités du temps où nous vivons, serrez vos rangs pour que l'adversaire ne puisse soutenir l'impétuosité de votre choc! Si vous avez rejeté de concert tant d'abus, si vous n'êtes qu'un cœur et qu'une âme pour le rétablissement des institutions apostoliques et la restauration de l'Evangile, quel sujet peut vous diviser encore et
IX BirO&MB BN ITALIE. 415
VOUS armer les uns contre les autres? Vos ennemis s'avancent contre vous en bon ordre, forts de leur union. Ralliez-vous sous Tétendard du Christ, de peur que la victoire ne vous échappe et qu'il n'y ait plus après de république chrétienne à défendre et à sauver !... Si vous différez dans l'interprétation de quelques points particuliers, est-ce une raison pour vous déchirer mutuellement? Que chacun garde son opinion en respectant celle d'autrui. Dieu, le Père de Jésus -Christ, vous donnera tôt ou tard de parvenir à l'unité dans les choses qui vous divisent présentement! i» Ce langage si élevé ne fut malheureusement pas compris en ce siècle d'intolérance, où les adeptes d'une même foi se jetaient mutuellement l'anathème, et les vœux de Paléario pour la pacification de l'Eglise nouvelle, comme pour la réforme de l'ancienne, demeurèrent également impuissants.
Le moment était venu d'ailleurs où la papauté changeant de système, allait comprimer sans pitié dans la Péninsule les tendances avec lesquelles elle avait paru vouloir transiger au de-
116 AOmO PALÉABIO.
hors. A Tesprît de conciliation représenté par Contarini succédait un esprit violent et farouclie personnifié par le cardinal CarafiFa, le promoteur de l'inquisition. A la faveur des libres discussions ouvertes en Allemagne et en Suisse, et dont Técho retentissait incessamment en Italie, les opinions réformées se propageaient avec une rapidité extraordinaire. Leurs adhérents se rencontraient partout, et devenaient plus hardis chaque jour. Ferrare était un des principaux foyers de l'opposition à la cour de Eome. Le luthéranisme, à peine déguisé, montait dans les chaires de Modène, et le cardinal Sadolet, originaire de cette ville, adjurait ses compatriotes de s'arrêter dans la voie du schisme. Venise offrait un asile au Florentin Bruccioli qui revendiquait hardiment pour le peuple le droit de lire la Bible en langue vulgaire. Bologne, Padoue, Vicence étaient entraînées dans le courant des nouveautés. Chaque jour les rapports les plus alarmants parvenaient au pape sur l'état des esprits. Plus de trois mille instituteurs professaient, disaitr-on, la doctrine luthérienne : les agents de l'inquisition étaient eux-mêmes infec-
LA RÉFORME EN ITALIE. ii7
tés du venin de l'hérésie * . Ce fut dans ces circonstances que Paul III efifrayé demanda au cardinal CarafiFa par quels moyens on pourrait arrêter les progrès du mal. Celui-ci répondit qu'une inquisition sévère, inflexible, était seule capable de sauver l'Eglise. Le cardinal de Burgos, Alvarès de Tolède, fut du même avis. De ce secret entretien entre ces trois hommes sortit la redoutable institution du saint-officefempruntée à TEspagne, et dont l'Italie avait jusqu'alors ignoré le fléau. La bulle pontificale fut signée le 21 juillet 1542.
Le cardinal Caraffa, muni de pleins pouvoirs, se mit à l'œuvre avec le zèle qui le caractérisait. Quoique pauvre, il n'attendit pas l'argent qui lui était dû par la chambre apostolique, et loua une maison à ses frais pour y installer le nouveau tribunal avec son lugubre appareil de . chaînes et d'instruments de tortures. Ce palais de sombre mémoire, agrandi et restauré plus tard par Pie V, s'élève encore dans le Borgo
> « Non solo molti vescovi, vicarii, frati e preti, ma anco molti deir içtessa inquisitione erano heretici. » (Garacciolo, manuscrit déjà cité.)
comme un fantôme sinistFe du passé ^ . Si les pierres pouvaient parler, que de plaintes accusatrices s'élèveraient de ces cachots pareils à des tombes, où agonisèrent tant de victimes ! Caraffa s'était tracé à lui-même les règles suivantes, qui révèlent l'esprit dont il était animé.
« Premièrement, en matière de foi, il ne faut pas perdre un instant, mais au plus léger soupçon mettï^ la main à l'œuvre avec la plus grande énergne.
« Deuxièmement, il ne faut avoir aucune espèce d'égard soit pour un prince, soit pour un prélat, quelque haut placé qu'il soit!
€ Troisièmement, il faut agir avec la plus ri-» goureuse sévérité contre ceux qui cherchent à se défendre, en se plaçant sous la protection de quelque personnage puissant. Mais il faut traiter avec une douceur et une miséricorde paternelle celui qui fait l'aveu de sa faute.
€ Quatrièmement, il ne faut s'abaisser à au-» cune espèce de tolérance envers les hérétiques
1 C'est aujourd'hui une caserne occupée par les Français^ ^% dont on a muré les cachots.
LA RÉirOIlME £N ITALIE. 119
et particulièrement envers les calvinistes * . » Le premier soin dès inquisiteurs fut d'organiger la plus rigoureuse surveillance autour des prédicateurs suspects d*liétérodoxie. Ochino attirait tous les regards. Elu supérieur général de l'ordre des Capucins, et appelé dans les premiers «mois de Tan 1542 à prêcher le carême à Veaise, il avait été l'objet des témoignages les plus enivj-ants de la popularité, à laquelle se mêlaient de secrètes amertumes. Dénoncé par le légat, il s'était défendu avec tant d'énergie que ses adversaires avaient été réduits aii silence. Mais quand il apprit que son disciple, son ami le plus cher, Terentiano, incarcéré à Milan^ était cité devant le saint-office comme suspect d'hérésie, il ne put se contenir, et montant dans la chaire de Saint-Marc, il éclata dans cette hardie apostrophe : « Que me reste-t-il à faire^ Messeigneurs, et pourquoi me fatiguer encore et oonsumer inutilement mes forces? Noble Venise^ reine de l'Adriatique, si la délation, les cachots et les fers attendent les hommes qui t'annon-
.1 Ranke^ Histoire de la papauté, 1. 1^ p. 19i et suivante^.
cent la vérité, dans'quelles cités et dans quelles campagnes la parole sainte trouvera-t-elle un asile? Ah! si nous pouvions la proclamer libre^^ ment cette vérité, que d'aveugles qui s'en vont aujourd'hui errants dans les ténèbres, verraient enfin la lumière M » A ces mots, le nonce interrompit le prédicateur, et lui intima le sïïience. Mais telle était la faveur dont Ochino jouissait à Valise qu'il remonta trois jours après en chaire devant un auditoire plus nombreux, qu'il émut vivement par son éloquence. C'étaient là ses derniers triomphes. S'étant rendu à Vérone pour y instruire les religieux de son ordre, il reçut une citation devant le tribunal de l'inquisition, à Rome. Il n'hésita pas d'abord à s'y rendre, mais ayant appris que sa condamnation était déjà décidée, il recula devant un sacrifice suprême et résolut de quitter l'Italie.
Les motifs de cette détermination sont exposés dans une lettre à Vittbria Colonna, qui nous fait lire jusqu'au fond dans l'âme ardente et inquiète d'Ochino : < Informé par Pierre Martyr
* Boverio, Annali de' Frati Mitwri, p. 427.
et plusieurs autres de mes amis, de la manière dont on procède à Bome contre les prétendus hérétiques, j'ai décidé de n'y point paridtre, parce que je n'aurais d'autre alternative que de renier le Christ, ou de mourir dans les tourments. Renier le Christ, je ne le pourrai jamais!... Mourir, j'y suis résolu avec la grâce de Dieu, et selon qu'il l'ordonnera lui-même, mais non en me livrant volontairement à mes bourreaux. Le Seigneur saura me trouver partout, quand il aura besoin de mon sang. Je suis donc l'exemple du Christ, qui m'enseigne lui-même à fuir en Egypte et en Samarie. Je suis le précepte de saint Paul, reconmiandant à ses disciples chassés d'une ville de passer dans une autre. Que ferais-je d'ailleurs en Italie, assiégé d'espions, réduit à prêcher un Christ masqué, défiguré, si je ne veux retomber dans les confusions et les tumultes qui attendent tout confesseur de la vérité? Pour ces raisons et beaucoup d'autres, je suis résolu à m'éloigner. afin de me dérober à la haine de mes ennemis, qui ne veulent que m' arracher une rétractation ou me perdre!... Famèse, le Théatin, Pulci sont animés contre moi
i2i AONIO FALÉARTO.
d'Une telle fureur, que si j'avais crucifié le Chriêt de mes mains, ils ne feraient pas plus de bruit« Je suis tel, Madame, que vous m'avez toujours connu ; ma doctrine est celle que vous aYez tant de fois approuvée. Je n'ai même jamais prêché avec plus de réserve et de modestie que dans ces derniers temps. Néanmoins ils me déclarent apostat sans m' entendre,' et c'est ainsi qu'ils procèdent à la réforme de l'Eglise. Mon devoir est de déjouer leur fureur. Il m'en coûte, croyez-le, de quitter patrie, parents^ amis, sans savoir ce que l'on dira de moi; mais Dieu le veut pour quelque dessein qui se révélera plus tard. Priez-le pour moi, Madame; tout mon désir est de le servir plus fidèlement que jamais*. >
Peu de jours après avoir écrit cette lettre, Ochino quitta Florence et se dirigea vers la Suisse en traversant Vérone, Milan, et cette vallée d'Aoste que Calvin, comme lui fugitif, proscrit, avait vainement tenté, six ans.aupa*» ravant, de ravir à l'autorité de Rome. Mais Calvin était jeune, et toute une carrière de foi^
* Leltera di frate Bernardino air Eccellentissima marchesana de Pescara, 21 août 1542. (Manuscrit de la bibl. de Sienne.)
d'activité, de génie s'ouvrait devant lui, tandis qu'Ochino déjà parvenu au déclin de l'âge, voyait se fermer derrière lui tout un monde de faveur et de popularité. Est-il vrai, comme l'affirme l'historien des Frères Mineurs^ que non loin du Saint-Bernard, sur une cime d'où l'Italie apparaissait une dernière fois à sa vue, il s'arrêta en pleurant et lui adressa de tristes adieux? Ahl sans doute, en un tel moment, toutes les scènes de sa vie passée vinrent s'offrir à ses yeuxl II revit Naples, Sienne, Venise, et les multitudes enthousiastes qui ^cueillaient partout se^ paroles ! Un orateur perd tout en perdant sa patrie. L'exil est le tombeau de l'éloquence. Ochino n'hésita point à faire ce dernier sacrifice, et remettant les sceaux de son ordre au frère Mariano qui l'a* vait accompagné jusque-là, il descendit rapidement les Alpes du Valais et se rendit à Genève^ . Il y fut reçu avec le plus respectueux empressement, et nommé presque aussitôt pasteur des réfugiés italiens dont la persécution allait incessamment accroître le nombre. Mais toutes ses
1 BoveriOy Annali,,.,^. KKO,
iU AONIO PALÉARIO.
pensées étaient tournées vers l'Italie qu'il venait de quitter, vers sa ville natale tout émue de son départ * . Dans une lettre aux seigneurs de Sienne, dont le retentissement fiit immense, il exposait les motifs de sa conduite, et retraçant les luttes, les agitations par lesquelles il avait passé, il s'honorait de souflfrir pour la cause que les martyrs avaient scellée de leur sang : € Pour cette même vérité je suis exilé de l'Italie, anathématisé, traqué jusqu'à la mort par le pontife romain. Mais la cause que je défends est si juste que je trouve ei^ elle ma justification. Si je soufee, c'est avec les saints, c'est avec les apôtres, et c'est avec le Christ luimême, qui ont été comme moi chassés, maudits, voués à l'ignominie!... Ma doctrine est une hérésie, dites -vous; mais alors jetez au feu l'Evangile^ déchirez les épîtres de saint Paul, anéantissez la révélation tout entière ; car la Parole de Dieu ne serait plus qu'un mensonge, la grâce du Christ un piège, la religion
^ tt Habemas hic Bernardinum senensem^ magnum et pneclaram virum^ qui suo discessu non parum Italiam commoYit.» (Calvin à Mélanchthon^ 16 février 15.43.)
un blasphème M » A cette véhémente apologie se mêlaient des accents plus doux. On sentait battre le cœur de l'exilé dans cette invocation suprême à ses compatriotes : < Siiçnne, ô ma patrie ! si je ne t'ai point écrit jusqu'à ce jour ce n'est pas faute de t'aimer, mais parce que, sachant la douleur qu'en mère tendre et compatissante tu as ressentie de mon départ, je voulais t'offrir les consolations de la religion ! Que tu serais heureuse, ô ma cité bien-aimée , si, rejetant le joug de tant de cérémonies pharisaïques et de vaines superstitions qui sont en abomination devant Dieu, tu prenais pour règle sa pure Parole, ceUe qu'ont prêchée le Christ, et après lui les apôtres et leurs disciples. Oh! dis, ne veux-tu pas te tourner vers le Christ, toi que le ciel a dotée de si nobles esprits? Veux-tu demeurer la dernière à connaître et à adorer ton Rédempteur? Ouvre, ouvre les yeux, je t'en suppUe, afin que la lumière d'en haut t'éclaire, et que, recevant du Fils de Dieu sagesse, justice, paix et salut, tu vives désormais pour lui seul,
^ « Imperoche l'Evaug^elio sarebbe un inganno^ falsa la fede di Cristo e impia la religionc. » (Manuscrit de la bibl. de Sienne.)
1t6 AONIO PAXÉARIO,
et trouves en lui ta gloire et ta félicité * . » Ces ardentes prédications retentissaient dans les ci^ tés de la Péninsule, et trouvaient un écho prolongé en Toscane, Les sermons d'Ochino publiés à Genève, et par lesquels il rompait sans retour avec l'Eglise dont il avait été l'ornement, étaient avidement lus par ses compatriotes. Le pape Paul III en interdit par un bref la lecture, et Ocbino s'adressant au pontife lui-même, se plaignit amèrement dans une lettre qui n*est qu'une invective, parfois éloquente, contre les Farnèse, terminée par une adjuration aux princes de procéder sans retard à la réforme de l'Eglise *.
L'interdiction des écrits d'Ochino n'était que le prélude des peines sévères prononcées contre ses adhérents. Le tribunal du saint-office, présidé par Caraffa, et muni de pleins pouvoirs pour la répression de l'hérésie, agit avec vigueur. Des agents mystérieux se répandirent partout.
1 « Apre^ âpre hora mai li occbi al vero, accioche conoscendo el Figliuol di Dio per ogfni tua g'iustitia... Sempre felice te renda, etc.. » (Manuscrit de la bibl. de Sienne.)
* Bibl. Liurentienne de Florence. Catalogue Bapdini^ vol. V, p. 319, n*" XIII.
liA RÉFOBMB EN ITALIE. 1^7
Ils pénétrèrent dans les cloîtres, les palais, les académies, et jusque dans le cercle le plus intime de la vie domestique : un mot, un geste,, un regard suffirent à compromettre un homme, à perdre quelquefois une famille tout entière. Les princes furent requis de prêter main-forte aux inquisiteurs, et acceptèrent ce triste rôle. La délation multiplia les suspects, les cachots se remplirent, et Témigration commença. Sur les pas d'Ochino , de nombreux réfugiés prirent le chemin de la Suisse, tandis que moins heureux des milliers de leurs frères se voyaient arrachés à leurs familles, ensevelis dans les prisons, livrés k la torture. Sous le coup d'un orage aussi imprévu que terrible, leur constance ne fléchit pas. « Dieu soit loué ! écrivait Camille Renato à BuUinger, ministre de Zurich, de ce que nous pouvons nous souvenir sans trop de honte de ce que nous étions, en songeant à ce que nous sommes devenus par la grâce divine. La fureur du pontife romain nous poursuit sans relâche. On nous arrache de nos maisons, on nous sépare de nos familles; nous sommes emprisonnés, torturés, menacés de la mort; mais nous suppor-
j28 AONIO FALÉARIO.
tons ces odieux traitements avec une patience que rendent plus facile les précieux témoignages de sympathie qui nous arrivent de toutes parts. Nous éprouvons dans nos cœurs les puissantes consolations du Saint-Esprit, et nous sommes prêts à souffrir plus encore, en regardant à Jésus-Christ l'homme de douleur, la source de toute gloire et de toute félicité. » Tels étaient les sentiments qui animaient les confesseurs italiens, à cette première époque trop ignorée de la persécution dans la Péninsule. En transmettant cette lettre à son ami Joachim Wadian de Saint-Gall, Bullinger se bornait à y ajouter ces simples paroles : « La foi de ce peuple est grande. A Dieu soit glçire et honneur! Deo laus et gloria * ! »
Une autre lettre écrite à cette époque par les fidèles de Venise et de Vicence aux ministres de Genève, montre les liens qui unissaient les Eglises naissantes de l'Italie à celles de la Suisse : c Nous avons appris, bien-aimés frères, avec quelle affection, quelle ardente charité vous recevez
1 BuUingrerus Wadiano^ 19 décembre 1542. (Manuscrit de la bibl.de Saint-Gall.)
chaque jour ceux de nos compatriotes qui sont partis pour la terre d'exil, réalisant à leur égard par vos fraternelles sympathies le précepte du Christ, et portant une part de leur fardeau, à l'exemple de celui qui touché de compassion pour nous, est descendu du ciel sur la terre, et s'est abaissé jusqu'au supplice de la croix pour nous arracher à la mort. Soyez bénis de ce que vous leur prodiguez avec de pieuses exhortations tous les témoignages de la charité chrétienne , en sorte que reprenant force et courage auprès de vous, ils ressentent plus de joie de votre fraterne^e hospitalité qu'ils n'ont éprouvé de douleur à la perte des biens les plus précieux, et recueillis comme dans un port tranquille , ils ne se souviennent plus des épreuves qu'ils ont essuyées. Ce sont les voies ordinaires de Dieu envers ses enfants. Il châtie parce qu'il aime. Il console ceux qui ont le cœur brisé, il relève ceux qui sont abattus, il rend la vie à ceux qui sont déjà au bord du sépulcre * . »
^ « Sic enim consuevit Dominus cum suis agere^ ut prius corrigat quosamat^ quassatos restituât^ oppressos erigat/moribandos suscitet. » (Venise^ décembre 1 542^ manuscrit de Gotha^ voL404,M.)
4âO AONIO p.
La corredpondance d'un missionnaire italien, Baldassar Altiéri, jette un nouveau jour sur les épreuves des disciples de l'Evangile durant les années qui suivirent la fondation du tribunal de l'Inquisition, a La persécution devient tous les jours plus violente contre nos frères. Les uns sont traînés aux galères, les autres condamnés à une perpétuelle détention. Quelques-uns, hélas ! ont abjuré par crainte de la mort. Tant il est difficile de confesser courageusement le Christ au milieu des tourments ! Beaucoup sont pros^ crits avec leurs femmes et leurs enfants ! Le plus grand nombre cherche son salut dans la fuite. Ce qui fait notre consolation parmi tant de maux, c'est que Dieu règnCé II ne nous abandonnera pasi Toutes choses concourent à notre salut. La mort est le chemin de la vie!
« Un messager de Venise m'apprend que les fidèles y sont poursuivis avec une extrême rigueur. Ce n'est pas sans péril que j'y retourne^ à cause de la haine que m'ont vouée les sectateurs de la papauté. Que mes amis prient pour moi!
« Il a plu à Dieu d'éprouver ma foi , car
LA BÉFOBME BN ITALIE. 131
j'ignorais encore ce que c'est que la fureur des princes, etFautorité de leurs menaces, comparées si justement dans les saints écrits à la gueule des lions. Sachez que je suis d'heure en heure exposé au péril de la mort. Il n'est plus un seul lieu où je puisse trouver un asile en Italie. Les méchants n'auront pas de repos qu'ils ne m'aient dévoré tout vivant* Une voix du ciel murmure cependant h mon oreille : « Aie bon courage, je serai avec toi M »
Là s'arrête le journal du missionnaire proscrit^ de ce juste errant de Heu en lieu sans savoir où reposer sa tête, et dont on perd la trace au sor^ tir de Ferrare. Quel fut son sort? Il est aisé de le conjecturer, en songeant aux innombrables vie- ' times disparues dans les cachots du saint-office^ sans même léguer un nom au martyrologe italien. D'heureuses circonstances ont dévoilé de nos jours les mystères de l'inquisition en Espagne, et révélé tout un monde de foi, de douleurs^
* « Impii nunquam requiescent donec me vivum deglutiVe* tint» Dooiinus tamen in cordis penetralibus insu&urrat ut boao sim animo^ affirmans se mihi non defecturum. » (Altiéri à Bullinger, ann. 1549, Italorum Epistolœ, vol. XV, p. 36, Aroh. de Zurich.)
132 AOmO PALÉARIO.
de sublimes sacrifices. Sous ces voûtes funèbres où luit comme un rayon consolateur la vertu des martyrs, on peut du moins contempler leur attitude, écouter leur voix, suivre leurs pas dans la voie triomphale du prétoire au bûcher. Après avoir longtemps déroulé dans l'ombre ses tortueuses procédures, l'inquisition espagnole a d'ailleurs ses grands jours. Elle aime les spectacles en plein soleil, les autchàorfé pareils aux hécatombes de la Rome païenne, auxquels on convie la multitude, peuple et roi, comme à une fête. Philippe II n'en connut pas de plus belle. L'inquisition italienne, triste emprunt fait à l'étranger, repoussée par l'esprit national, a de tout autres allures. Elle frappe dans les ténèbres, et donne rarement en spectacle ces immolations publiques qui attendrissent les cœurs, et ramènent à la justice par la pitié. La destinée de ces confesseurs obscurs n'en est que plus douloureuse, et l'histoire semble infidèle à sa mission quand elle se tait sur des soufirances ignorées. C'est un motif de plus pour retracer en détail la vie des témoins dont le nom n'a pas péri dans le naufrage de la réforme à laquelle
ils firent le sacrifice de ce qu'ils avaient de plus cher, fortune, famille, patrie; martyrs de l'exil, ballottés sur tous les rivages , et ne trouvant de repos que dans la mort ; plus heureux que ceux de leurs frères qui ne purent se décider à quitter le sol natal, et pour lesquels le supplice de l'injure, de la calomnie, de la délation précéda celui du bûcher ! C'est l'histoire touchante et triste de Paléario.