‹ Aonio Paleario: Étude sur la réforme en ItalieChapitre 9 sur 20 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Le jésuite Lazeri comparant la vie de Paléario à une tragédie, la divise en cinq actes correspondant aux lieux où il vécut. Sa jeunesse s'écoule à Rome, au milieu des enchantements du siècle de Léon X, interrompus par la catastrophe de Bourbon. Sienne nous offre le tableau de sa virilité aux prises avec les premières difficultés de la vie. Lucques est une halte pleine de mélancolie entre l'âge mûr et la vieillesse* Enfin Milan nous livre le secret des dernières pensées, des suprêmes aspirations couronnées par le sacrifice dont le théâtre nous ramène au point de départ de cette étude. Paléario rentrant à Rome, captif de l'inquisition, nous rappelle les confesseurs de la primitive Eglise,

venus d'Antioche ou d'Ephèse sous h, garde d'un centurion, pour expirer dans les jardins de César ou sur l'arène du Colisée, douloureux rapprochiement qui s'impose à l'histoire comme la seule apologie digne de ceux qui, dans la Rome païenne ou la Borne catholique, scellèrent également leur foi de leur sang.

C'est trop anticiper sur l'avenir, que d'évoquer les derniers jours de Paléario, au milieu des témoignages de considératîosi et de âiveur qui lui furent prodigués à Milan. Il les retraçait en em termes dans une lettre à ses fils qu'il avait dû laisser avec leur mère en Toscane^ et dont il fut séparé paadant une année. Les souvenir an lettrév les touchantes sollicitudes de l'époux et du père préoccupé de l'avenir de ses enfante, el leur adressant les plus sages conseilst, doDJi^Eii un intérêt à part à ces pages de correspondamee doxnestique qui s'intercalent naturell^ootent èêm& le récit : « Je suis arrivé à Milan le 17 oetdt)re« La ville m'a paru si agréable que si y» n'étida séparé des êtres qui me sont le plus chers, j'id* merais ce pays et j*out)lierais la ïodcane. Maiâ il n*est pas de lieu qtii puisse me plaire,, de cité

qui ne me semble un désert loin de tous^ Crassi m'a très bien reçu, et je loge encore dans son palais. D*après ses conseils, j*ai visité Tun après Fautre tous les membres du sénat, personnages distingués qui m'ont accueilli très gracieusement, et qui sont venus me voir à leur tour.

Le 4 des calendes de novembre (39 octobre), j'ai fait un discours à Sainte-Marie de Scala, en présence du sénat, du gouverneur et des magistrats de tous les ordres réunis, auxquels s'étaient joints les professeurs de la faculté de droit et des lettres. L'affluence était telle nonseulement dans l'église, mais dans les rues voisines, que l'on pouvait à peine circuler. Le lendemain, j'ai été installé au gymnase, dans lequel, si j'en crois un des seigneurs de Milan, saint Augustin a rempli les mêmes fonctions que moi, avec cette différence toutefois qu'il n'avait à expliquer que les auteurs latins, et que je dois aussi expliquer les auteurs grecs. Je vous donne tous ces détails, afin que vous les transmettiez à nos amis 4ont je connais la sollicitude, et aussi pour vous encourager à la vertu, à l'amour des lettres, seul patrimoine

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que je puisse vous laisser. Notre fortune est peu de chose, et notre domaine, s'il mérite ce nom, est de plus d'agrément que de profit, en un temps surtout où la guerre qui désole le territoire de Sienne, nous prive du plus clair de nos revenus, celui de notre troupeau. L'impôt de la ville a été doublé. Chaque jour amène de nouvelles taxes qui nous épuisent. C'est vous dire assez, mes chers enfants, quelle est notre position. Vos sœurs grandissent; il faudra bientôt les marier, leur donner une dot, et il ne reste pas un denier à la maison. La récolte du blé peut manquer, et nous n'avons dé ressources que dans une extrême économie. Je tâcl^erai de réduire mes dépenses pour épargner, non sans peine, sur mes modestes appointements, car la guerre avec la France rend tout plus cher ici. Dieu veuille que je trouve à Lucques des gendres, tels que je puis en souhaiter pour mes filles, d'honnêtes marchands qui nous viennent en aide, car autrement nous serions exposés à manquer du nécessaire. La libéralité des Lucquois est presque royale. C'est à toi, mon cher Lampridio, en ta qualité de fils aîné, de cultiver

leurs dispositions bienveillantes à notre égard, afin que l'absence ne les refroidisse point. On l'a dit avec raigfon : Il en est de l'amitié comme des fleurs que vivifie la rosée. Ce sont les égards, les petits soins qui l'entretiennent. Console, s'il en est besoin, ta mère chérie. Le courage ne lui manque pas; mais elle est femme. Veille sur tes sœurs. Prends garde que Phédro, mon fils bienaimé, ne se laisse entraîner par les mauvaises compagnies, si dangereuses à son âge. Résiste toi-même aux conseils qui pourraient t'égarer. Je regrette doublement notre séparation qui vous laisse sans appuis, dans un âge si tendre. Tu peux être, Lampridio, le soutien de la fa^ mille, et j'aurai alors ce bonheur, d'obtenir de mon vivant un privilège qui n'est pas toujours accordé aux morts. J'approuve fort les projets de votre mère à l'égard de nos fermiers. Ne faites rien sans elle. Révérez son autorité, comme celle d'une personne que je chéris plus que ma propre vie. Les nouvelles de vos études m'ont comblé de joie. Je désire, mon cher Lampridio, que tu deviennes toujours plus savant 4ans les lettres grecques, puisque tu te destine^

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à la philofiophia. Quant h toi, Phédro, tu ém t'appliquer surtout à la langue latine, puisque tu priêfèree lis droit. Puissent les hommes reconnaîtra en vous iu)n-«»ulem^it de bons fils, mais e^CQFe des élèves qui font honneur à leurs maîtres ^ !* » .

C^ préoccupations domestiques étaient un aiguillon de plus h l'activité de Paléario comme profes^ur. Son discours d'installation répondit h Tattenta générale, et parut digne de Tuniversité q[ui avait inscrit au nombre de ses maîtres le célèbre Alciat, et qui rivalisait d'éclat avec celle de Pavie. Cette émulation profitait à toutes ÙBux : f L'université de Pavie, une des plus rejaommées de TEurope, est voisine de votre cité. 3es professeurs viennent vous demander quelquefois l'hospit^té qu'ils vous rendent à leur tour. Ce que les vacances d'été retrancbent aux: étudeisi pavésan^s, elles vous le dôunent en dpçtQs entretient, en controverses académiques pl^îues d'intérêt pt de vie. De là vient qu'ha-

^ « Non modo filios mihi jucundissimos obligîsse^ sed alumoçc eU«m discipliiue poeae* »> (Opetft, p^ gi4.)

PROFE08BUR A MILAN. 347

bitués pour ainsi dire dès le berceau à parler, à discourir élégamment , les jeunes Milanais ont horreur de la barbarie. Instruits à Técole de la vraie philosophie, ils ne sauraient se contenter de vaina discours, responsabilité qui n'est pas sauâ péril pour un m^tre, si Tindulgence de ses élèves n'égala leur amour du savoir*. » Aux écoles de Milan se formaient ces jeunes patriciens, qui, dans les provinces de la Péninsule soumise h la domination espagnole, représentaient avec un esprit plus flexible Tautorité de Philippe II. La connaissance du droit ne leur était pas moins nécessaire que celle des lettres, et iPaléario était également capable de les diriger dans cette double étude. Des pités de TSs* pagne, comme de celles de la Belgique et de l'Italie, on accourut bientôt à ses leçons. Matteo Toscano, un de ses disciples les plus distingués, se r^ppell^ aypc bonheur le jour où il Ventiendit pour la première foi^ discourant sur Tantiquité comme un contemporain d'Auguste et de Périclès : € Si j'ai acquis, dit-il, quelque intelligence

> Oratio Xllî, Opéra, p. «00.

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de la littérature grecque et latine, c'est à lui que je le doia. Il a composé des vers dignes du poète de Mantoue*. » Dans une lettre à Francesco Bolognetti, LoUio de Ferrare, déplorant la mort de Oorradio, l'oracle de l'université de Bologne, déclare Paléario seul capable de le remplacer. « Tl a été donné, remarque-t-il, à peu d'hommes de nos jours d'exceller comme lui dans l'éloquence et la poésie^. » Les seigneurs de Milan ne pouvaient méconnaître les services d'un homme dont l'enseignement donnait tant d'éclat à leur université. Jaloux de l'y retenir, ils lui décernèrent le droit de bourgeoisie, ainsi que plusieurs immunités municipales, et ils augmentèrent son traitement, afin qu'il pût vivre honorablement avec sa famille. « Votre libéralité, leur écrivait Paléario, dépasse toute mesure. Un dé vos bienfaits n'attend pas l'autre; on dirait que non contents de me combler de vos faveurs, vous voulez en quelque sorte m'en accabler.

Aussi, malgré tout mon désir de vous, témoi-

* Peplus Italiœ, cité dans le manuscrit Bandini de Florence. « Baptolomei RiccU EpUtolœ^ lib. I, p, 77,

gner ma gratitude, je dois confesser mon impuissance et m'avouer vaincu dans la lutte * . t ' Les lettres conservées à la Bibliothèque Am-* broisienne, et publiées par Lazeri, répandent une lumière inattendue sur le séjour de Paléario à Milan. On y voit, par une requête adressée au sénat vers 1560, qu'il habitait une maison voisine de Saint-Benoît, dont le loyer s'élevait à trente-six écus par an. Pour en rendre le séjour plus agréable à sa famille, il y fit d'importantes réparations. Derrière la maison.était un terrain couvert de ronces et de débris. Il le fit déblayer avec soin, et y traça un jardin avec lequel on communiquait par une galerie. Une allée exposée au midi lui offrait une promenade quotidienne, à laquelle s' associaient quelques-uns de ses élèves attirés par le charme de ses entretiens^. Des. fleurs h'éj ouïssaient ses yeux, et la vigne entrelaçant ses rameaux aux arbres fruitiers plantés de distance en distance, lui rappelait le domaine de Cécignano qu'il ne revit plus

* Lazeri, Miscellanea, t. II, p. 162.

* « Et aliquando cum juvenibus ad se venientibus disserendo in horlis spatiari. » {Ibid., p. 175.)

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que rarement. Bien ne jparut manquer à son bonheur quand sa femme et ees enfants vinrent le réjoindre après une longue séparation.

Mais l'époque où vivait Paléario n'était pas de celles qui promettent le repos ^ et s'il y a des âmes faciles au bonheur, il en est qui portât noblem^t le poids des tristesses de leur temps, et qui ne veulent point être consolées. Moins heureux que ceux de ses amis qui avaient quitté l'Italie, et obtenu comme prix de ce sacrifice la libre profession de l'Evangile sur la terre étrangère, Paléario devait refouler dans son cœur l'expression des sentiments qui lui étaient le plus chers, assister, muet témoin, aux épreuves de ceux dont il partageait la foi, se consumer dans l'attente incessamment trompée d'un concile qui mettrait un terme aux maux de la chrétienté. Durant ces tristes années de servitude et de silence, son unique consolation fut l'étude de la Parole sainte et des docteurs qui l'avaient commentée avec le plus de savoir et ,de piété. Le séjour de Milan était particulièrement favorable à ses méditations. La vieille basilique de Saint- Ambroise lui rappelait les premiers âges

PROFSSnim A MILAN. 911

de rBgUse chrétienne, et en errant sons aes iTOûtes, il 86 croyait le contemporain an grand évêque qni avait plaidé victoriens^Daent la cause du christianisme contre Symmaqne, et donné à FEmpire en dissolutioQ l'exemple de toutes lee vwtns. Il j retrouvait également les traces de Vh(»Qm6 le plus étoimapt de l'Eglise latine^ < de célni qui pèrta le plus d'imagination dass la théeiogie, d'éloquence et même de senaihilità dans la scolastiqne^ » Errant d'Afrique en Itar* fie, professeur à Milan comme â l'avait été à Tagasie et à Carthage^ mais déjà touché des exhortations d'Âmhroise^ Augustin^paasait du par D^yrique d'un eenstil aui £qpéeulations suUh mes qui ^tr'ottvraient un monde nouveau à Bon génie ardent, à son âme tourmentée du dottUe besoin de eri»re et d^aimer. Dfans son en&ousiasm^ pour Augustin^ Paléaori^ dut re^ lire plus d'une fois cette page incomparable deâf CmfitmonSf ed le fils de Monique a décrit l'é-- Vétlemeïxt décisif de sa vie. Qudtie scène que

* YiUemàiBi Éte VEhqwnce chrétienne dans le quiàrièfne iiièclei

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celle qui n'eut qu'Alype pour témoin, saint délire de la pénitence, mystérieux combat d'une âme qui lutte avec Dieu comme Jacob avec l'Ange, et qui demeure victorieuse! '« Je me jetai à terre sous un figuier, je ne sais pourquoi, et je donnai un libre cours à mes larmes. Elles jaillissaient à grands flots comme une o^ frande agréable pour toi, ô mon Dieu! et je t'adressais mille choses, non pas avec ces paroles, mais dans ce sens : Seigneur ! jusques à quand t'irriteras-tu contre moi? Ne te souviens plus de mes anciennes iniquités ! car je sentais qu'elles me retenaient encore. Je laissais échapper ces mots dignes de pitié : Quand, quel jour, demain, après -demain, pourquoi pas encore?

Pourquoi cette heure n'est-elle pas la fin de ma honte? Je me disais ces choses, et je pleurais avec amertume dans la contrition de mon cœur. Voilà que j'entends sortir d'une maison une voix, comme celle d'un enfant et d'une jeune fille qui chantait, et répétait en refrain ces mots : Prends, lis! Prends, lis M » Cette voix, qui fat comme

V Nous reproduisons la belle traduction de M. ViUemaia, Mélanges, t. IIÏ, p. 461, 462.

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une révélation pour Augustin et le conduisit au port du salut après les orages de sa jeunesse, Paléario l'avait entendue encore adolescent dans le secret de son cœur, et il avait cherché dans TEcriture sainte la règle de sa foi, Tidéal de l'Eglise qui doit porter le message du Christ à tous les peuples de la terre. Mais à quelle distance n'était pas cet idéal de la réalité qui s'offrait à ses yeux ! Infidèle à sa mission, égftrée dans les voies du siècle, l'Eglise avait perdu la trace de son divin fondateur, et les discordes, les schismes, les apostasies avaient été le châtiment de son infidélité. Le remède à tant de maux était la réconciliation des princes chrétiens, et la réunion d'une assemblée comptant dans son sein les hommes les plus religieux de l'Europe. Ce n'était pas trop de leurs efforts réunis, pour abolir les abus, restaurer la saine doctrine, et reconstituer c l'unité de l'Esprit par le lien de la paix. i>

Ce vœu de Paléario et de ses plus illustres amis, déçu en 1541 aux conférences de Ratisbonne, ne devait pas rencontrer moins d'obstacles quinze ans plus tard. L'état politique de

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l'Europe avait subi, il est vrai, d'importants changements. La rivalité de la France et de l'Autriche qui avait rempli la première moitié du siècle, semblait toucher à' son terme. Les grands acteurs qui avaient si longtemps occupé la scène, Henri VIII, François P% Soliman, avaient disparu tour à tour. Charles-Quint retiré à Saint-Juste, n'emportait de son rêve de monarchie universelle que le désenchantement d'une âme qui sui'vit à sa fortune. Philippe II s'essayait à régner, et nul ne savait encore ce que devait déchaîner de maux sur ses contemporains ce petit-fils de Philippe le Beau et de Jeanne ïa Folle. Le trône impérial était échu à un prince aimé de ses sujets, et qui, dans ses Etats héréditaires, manifestait un esprit de tolérance supérieur à son temps. L'élévation de Ferdinand excita partout les plus vives espérances* Paléario s'en rendit l'interprète : c Je ne saurais vous exprimer, écrivit -il à ce prince, les sentiments de confiance et de joie que votre avènement a ranimés dans le cœur des hommes de bien. Moi qui ne me consolais que par la pensée de vous voir empereur avant ma mort,

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je mourrai content * . Mais écoutez, je vous en supplie, ce que le Christ lui-même vous dit par ma bouche. Tous vos efforts doivent tendre à relever la république chrétienne déchirée par les sectes^ affaiblie par les luttes des princes, déshonorée par les vices de ceux qui devaient lui donner de tout autres exemples. Mettez-vous à l'œuvre courageusement. A votre signal, les docteurs les plus pieux accourront pour vous aider de leurs conseils, et vous aider dans cette noble entreprise. » Mais le calme était nécessaire pour l'accomplissement d'un si grand dessein, et la trêve de Vaucelle ne fut qu'un court armistice entre la France et l'Espagne. Henri II continuait François P"^ ; le duc de Guise franchissant les Alpes a la voix de Paul IV, donnait le signal de la guerre sainte en Italie. La voix de Paléario se perdit au milieu du tumulte des armes. La paix de Cateau-Cambrésis (avril 1559) lui rendit l'espérance. Une entrevue solennelle entre les souverains catholiques était annoncée; Milan devait en être le théâtre. Paléario com-

4 « Nunquam profecto moriar quin beatius moriar. » (Lazeri, t. lî, p. 163.)

posa pour cette circonstance une harangue où il exaltait les bienfaits de la paix rendue à TEurope, et de la restauration religieuse qui pouvait en sortir : « La république chrétienne traverse une crise difficile. C'est à votre sagesse, ô princes, d'y remédier. Un grand cri s'est élevé du fond de TAUemagne, dénonçant la décadence de la foi, et tous les cœurs se sont émus. C'est le privilège de tout homme, mais surtout du disciple de Jésus-Christ, de porter en soi un sens du divin qui ne saurait être impunément violé... De toutes parts donc les théologiens ont été invoqués, et la variété de leurs interprétations popularisées par l'éloquence a enfanté une telle diversité de sectes, qu'il n'est pas de ville, de bourg, de château, ou même de rustique chaumière qui ne soit agitée par la discorde des opinions, L'Allemagne et la Suisse sont partagées en deux camps; la Hongrie, la Bohême et l'Autriche sont frémissantes ; l'Angleterre est entraînée vers le schisme ; la France ressent les premiers ébranlements causés par les novateurs religieux; l'Espagne les poursuit sans pitié; Tltalie les bannit de son sein. Par-

tout des tumultes, des révoltes, des supplices, et dans les schismes qui en sont la consé«quence,' le lien de la charité se relâche et se rompt. Quoi de plus opportun que l'union des princes en de telles circonstances ! Pour rendre la paix au monde, il faut convoquer des assemblées régulières où les députés des princes et des peuples soient entendus, où il soit loisible à chacun de se présenter et de dire son avis, sans avoir à craindre aucun mal... Le souverain pontife, dans sa sagesse, ne s'opposera pas à la réunion d'un concile où les représentants de la chrétienté tout entière puissent conférer entre eux, discuter les points en litige, poser les bases d'un accord entre les divers membres de la république chrétienne. Si ce jour luit enfin pour nous, vous verrez ce beau spectacle que je contemple déjà des yeux de la foi, la concorde produisant son divin fruit, les nations abdiquant leurs haines séculaires prêtes à se rallier sous l'étendard du Christ toujours redouté des infidèles * . » Cette harangue où les

X Oratio de Pace. {Opéra, p. «22, 223.)

idées de réforme étaient habilement mêlées aux projets de croisade, ne fut pas prononcée. L'entrevue de Milan n'eut pas lieu. Un article secret du traité de Cateau-Cambrésis stipulait, il est vrai, la convocation d'un concile pour l'apaisement des troubles religieux de l'Europe. Mais les monarques qUi l'avaient signé, songeaient moins à régler l'esprit d'innovation qu'à le comprimer dans leurs Etats respectifs. A peine rentré en Espagne, Philippe II inaugurait ses auto-da-fé. L'arrestation d'Anne Dubourg en plein parlement précédait de quelques jours à peine la fin tragique de Henri IL Le pape Paul IV, un pied dans la tombe, protestait de son dédain pour l'œuvre commencée à Trente, et repoussait tout plan de réforme qui n'émanerait pas de lui seul : « Qu'ai-je besoin d'un concile, s'écriait-rl, puisque je suis au* dessus de tout? N'est-il pas dérisoire d'envoyer délibérer dans les montagnes quelques pauvres évêques, assistés de docteurs aussi ignorants qu'eux? Croit-on que ces gens-là soient plus propres à réformer le monde que le vicaire du Christ , assisté de ses cardinaux , l'élite et les

colonnes de la chrétienté? » En s'exprtoant avec cette brutale franchise, Paul IV trahissait les vrais sentiments de la papauté à l'égard d'un concile, même restreint h Tépiscopat catholique, et il justifiait l'amer langage de Calvin : c Or je ne vois nulle raison pourquoi les papes doivent tant craindre les conciles, sinon que le tremblement accompagne inséparablement 1^ mauvaise conscience. Ils ont fui un tel remède, ni plus ni moins qxi'un malade ayant le corps tout couvert de plaies, craint tout attouchement du médecin, tant dqux et pitoyable qu'il puisse être ^ . »

Le successeur de Paul, Jean de Médicis, pape sous le nom de Pie IV, semblait plus disposé à satisfaire les vœux de la chrétienté. D'un caractère bienveillant, d'un visage serein, d'un abord facile, il espérait, disait-il, accomplir, avec la grâce de Dieu, quelque chose de bien. Mais il ajoutait tristement : « Nous sommes seul pour un si grand fardeau ! » Ce n'est pas qu'il ne fût

* Commentaire des Epîtres canoniques. ■— Lettre au roi d'Angleterre, «8 janvier 1551.

vivement pressé par les princes de tenir la solennelle promesse qu'il avait faite en conclave. La France, joignant la menace aux prières, parlait de réunir un concile gallican, cet épou.vantail de la papauté. L'Empereur allait plus loin, et le petit-fils de la Catholique Isabelle ne demandait pas moins que la réforme des abus de la cour romaine, l'épuration du clergé, un culte plus édifiant, l'instruction du peuple par la prédication et les écoles. Il exigeait que des lettres de convocation fussent adressées aux na^ tions protestantes. Quoique le schisme parût définitivement accompli dans une moitié de l'Allemagne, en Suisse et en Angleterre, Calvin ne repoussait pas l'idée d'un concile libre et universel, qui serait comme les états généraux de la chrétienté : « Qu'on nous octroyé, disaitil, un concile auquel il nous soit permis de maintenir la cause de la vraie religion, et de parler franchement, et si nous refusons de nous y trouver, on pourra nous condamner comme rebelles et obstinés. Mais tant s'en faut que nous y puissions avoir autorité de bien et droitement parler, qu'il ne faut point douter que

nous ne serions pas même reçus à nos défenses justes et raisonnables. Car ceux qui ne peuvent porter aucunes admonitions et remontrances, tant douces et bénignes soient - elles , voire comme un petit bruit iourd, de quelles oreilles pourraient-ils recevoir les tonnerres résonnant?, de la vérité * ? * Les tergiversations du pape marchandant un sauf-conduit aux députés protestants, disaient assez Faccueil qui leur était réservé. En déclarant que le concile rouvert à Trente n'était que la continuation de celui qui avait déjà condamné deuxibis les doctrines nouvelles, Pie IV en excluait les dissidents. La situation de ces derniers n'était plus d'ailleurs, en 1560, ce qu'elle étaft à l'ouverture du concile quinze ans auparavant. Du rôle de suppliants ils avaient passé à celui d'égaux. Victorieuse dans ime moitié de l'Europe, la Réforme devait traiter de puissance à puissance, avec le catholicisme, n ne lui convenait plus de paraître en accusée devant un concile italien , pour y être condamnée sans même être entendue.

^ Lettre d^j^ citée,

^â AONIO PALÉAKIO

Le concile tant de fois, annoncé se rouvrit enfin à Trente, le 18 jamder 1562, sous la présidence du cardinal de Mantoue. Nous n'avons pas à le raconter. Il ne fallait pas moins que le génie pénétrant d*un Sarpi pour développer, à travers la discussion dû dogme sans cesse interrompue, la politique tortueuse des papes, les intrigues des légats, la servilité des évêques pour la plupart italiens, sur laquelle se détache la hautaine orthodoxie des prélats espagnols. Unis contre la papauté , les princes pouvaient obtenir de sérieuses réformes; divisés, ils étaient d'avance vaincus. Quelques réforines disciplinaires, jetées en pâture à Topinion, masquèrent ieqr défaite. De la lassitude des partis naquit un accord plus apparent que réel, La communion sous les deux espèces fut repoussée; le célibat fut maintenu; la hiérarchie soumise à des règles plus sévères et entièrement soustraite à la juridiction laaque, fut concentrée dans la main du chef de l'Eglise. Gomme les dictatures improvisées en un jour de péril, la papauté sortit plus forte des discussions destinées à limiter son pouvoir. Le dogme de l'infaillibilité,

PROVB$SBUE ▲ HltAN. 363

audacieusement formulé par Lainez, inaugura pour Tépiscopat une ère de soumission que les Pères de Constance et de Bâle n'auraient poiot acceptée. L'assemblée qui consacra cette dérogation au droit primitif, a été jugée plus sévèrement par un de ses membres que nous ne saurions le faire nous-même : « Que pouvait-il sortir de bon d'un concile où les avis se comptaient et ne se pesaient pas? A chacun des nôtres, le pape en opposait des centaines des siens, et si les centaines ne suffisaient point, ne pouvait-il en créer des milliers? Il fallait voir arriver chaque jour à Trente ces prélats faméliques, pour la plupart imberbes adolescents, perdus de débauche, enrôlés pour voter sur un , signe du légat, ignorants et stupides, mais dont l'audace et l'impudence pouvait rendre d'utiles services. Qu'a jamais eu à faire le Saint-Esprit avec ce concile!... Il fallait voir les courriers voler versEome nuit et jour, pour reporter au pape tout ce qui se faisait. C'est de là, commp de Dodone et de Delphes, qu'on attendait les oracles. Ce Saint-Esprit, qu'ils se vantent d'avoir de moitié dans leurs conseils, voyageait

^M AOmO PALÉARIO

enfermé dans la sacoche d'un messager. Quand les fleuves étaient débordés, il lui fallait attendre, pour arriver à Trente, que l'inondation eût cessé, et le Saint-Esprit n'était pas porté sur les eaux, comme le dit la Genèse, mais le long des eaux. Les légats notifiaient la volonté du saintpère, et les évêques italiens gagés sur sa cassette, quelques-uns même évêques en l'air, sans résidence et sans diocèse, votaient fidèlement, suivant la consigne, car s'en écarter eût été un crime capital *. » Cet accord faillit cependant être troublé plus d'une fois, et il fallut des prodiges d'habileté du cardinal de Mantoue pour éviter le scandale d'une rupture. Divisés sur la plupart des questions, les Pères de Trente ne se montrèrent unanimes que dans le solennel anathème jeté à l'hérésie.

Ce n'était pas là le concile si longtemps rêvé par Paléario pour remettre l'Evangile en honneur et rendre la paix à l'Eglise : « Dieu m'est témoin que j'ai souvent désiré la convocation d'une sainte assemblée composée des hommes

* Leltrc de l'évêque de Tina, citée par M. Uosseeuw Saial- Hiïaire. {Tïùtoire d'Espagne, \. VIII, p. 488, 489.)

PROFXdSfiUR ▲ MOAN. 965

doctes et pieux de toute l'Europe, délibérant sous la protection des princes, et je ne souhaitais rien tant que de paraître devant cette auguste réunion, pour y porter un fidèle témoignage, et donner, s'il le fallait, ma vie pour le Christ. Voyant les années s'écouler et les princes occupés de tout autres soins, averti d'ailleurs par des signes certain^ que mon délogement est proche, j'ai écrit un témoignage, et par suite une accusation contre les pontifes romains et leurs adhérents, afin que si la mort, que j'attends sans terreur, venait me surprendre, je pusse encore être utile à mes frères, dont les maux ne peuvent trouver un remède que dans un concile digne de ce nom. Cet ouvrage, écrit avec autant de candeur que de pureté, je le dépose entre les mains de personnages vénérés, pour qu'il soit conservé jusqu'à l'assemblée libre, sainte, éecuménique, qui viendra en son temps ; et pour accélérer, si possible, cet heureux jour, j'adresse ma plus fervente prière au Dieu toutpuissant, père de Jésus-Christ *... i C'est avec

* Actio in Poniifices romanos et eorum asseclas, etc.. {Opéra, p. 227 à 438.) Cet ouvrage, le plus imppr^nt de pa-

S66 AONIO PALéABIO

un solenniel langage que Paléario*revient ailleurs sur récrit eu question, et sur le sentiment qui l'a dicté : « Ce n'est ni la baiue, ni l'envie, ni la recherche d'une vaine gloire, mais le seul amour de la vérité qui me décident à parler!... Si quelqu'un méprise mon témoignage, j'en appelle au Christ lui-même, le Roi des natieps, le Prince de tous les siècles. homme, qui que tu sois, tu vas comparaître bientôt devant sou tribunal, et tu y rendras compte de ton mépris pour celui qui t'adjure de lui être en aide, au nom du Christ, juge souverain des vivants et des morts * ! »

Le titre de l'ouvrage de Paléario en révèle l'esprit. C'est un témoiguage suprême, et un cri d'accusation longtemps contenu contre Rome.

L'auteur ne se contente plus d'exposer la doctrine de la justification par le Christ, telle qu'il l'avait puisée dans les écrits apostoliques, en

iéariOj écrit h une époque antérieure à &on séjour à Milan^ mais revu par lui dans les dernières années de sa vie, a été publié pour la première fois à Leipsick, en 1606, trente-six ans après ht mort de son auteur. l\ a été récemment traduit en italien par M. L. de Sanctis. (Turin, 1861.) 1 Testimomum^Xy^, 245, 246,

PROfSgSEVR À MIUN. %7

s' abstenant de toute controverse contre les dogmes et les institutions de l'Eglise romaine. VActio est un écrit vigoureux, véhément, où l'argumentation théologique, revêtue de l'appareil oratoire, contraste singulièrement avec le langage plein de douceur et les touchantes effiisions du Bénéficia. C'est que dans le grand combat du siècle, dans la lutte entre le catholicisme et la Réforme, l'auteur a cessé d'espérer une transaction. Il a pris parti pour la nouvelle Eglise, et rompu sans retour avec l'ancienne. Il oppose l'Ecriture sainte à la tradition, le ministère évangélique à l'épiscopat, la liberté apostolique à la tyrannie de Rome. Il attaque sans ménagement les vœux, le célibat, la messe, le purgatoire et les vaines cérémonies qui sont comme autant de voiles jetés sur les mérites du Christ. Ses arguments à cet égard ne différent pas de ceux des réformateurs. Mais ses coups les plus hardis sont dirigés contre la papauté, à laquelle il impute à la fois les maux de l'Eglise et ceux de l'Italie. Le pape n'est à ses yeux que l'usurpateur prédit par l'Apôtre, « l'homme qui s'élève au-dessus de tout afin qu'on l'adore, et

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qui ose s'asseoir comme un dieu dans le temple de Dieu, voulant passer pour un Dieu * . »

Ce n'est pas seulement au point de vue religieux, dans ses prétentions h la primatie spirituelle et à l'infaillibilité doctrinale, que Paléario s'élève contre la papauté. Il condamne le pontificat temporel, triste legs de la politique à la religion, fatal mélange de profane et de sacré qui a été de tout temps le scandale des âmes pieuses, et l'âpreté de son langage ne s'explique que par la profoiideur du mal qu'il signale : « Je le dirai en face des princes ou de leurs ambassadeurs qui m'écoutent, devant le Dieu du ciel et de la terre. Les apôtres ont brillé nonseulement par la pureté de leur vie, mais par leur renoncement et leur pauvreté. Jésus-ChrisI n'a pas été seulement pauvre, il a été la pauvreté même. « Les renards ont des tanières, et « les oiseaux du ciel ont des nids, mais le Fils c de l'homme n'a pas un lieu où reposer sa « tête. » Pourriez-vous, ô pontifes, tenir le même langage? Vous dites, il est vrai, que vous ne

* Seconde Epître aux Thessaloniciens, c\\. Il, y. 3 et 4,

PBOFESSEina A MILAN. 269

possédez rien en propre, et que vos domaines, vos Etats appartiennent non à vous, mais au Christ. Je ne sais, mais ce que l'histoire m'apprend, c'est que vos neveux, vos fils naturels, et jusqu'à d'impures courtisanes, ont régné trop souvent sur ces héritages du Christ, et que pour notre malheur l'avarice et la cupidité ont été plus d'une fois unies sur la chaire de Saint- Pierre à un pouvoir sans frein. La plupart des maux qui ont affligé Tltalie, et se sont répandus ensuite sur la république chrétienne, sont l'œu* vre des pontifes romains. Ces maux nous eussent été épargnés si, par une fatale imprudence, des princes peu éclairés n'avaient permis aux évêques d'échanger leur pauvreté primitive contre les trésors de la terre. L'Eglise serait plus pure, plus honorée; l'Italie serait moins malheureuse *... Du jour où ils sont devenus rois, les pontifes n'ont connu que les soucis du pouvoir. La crainte de le perdre, le désir de le conserver et de l'augmenter à tout prix, ont été leur unique préoccupation. On les a vus

^ « Quidquid mali habuit Italia^ id omne a pontificibus romaois conflalum est, etc. » (Testimonium XVI, p. 399.)

370 AONIO PAtÉAMO . .

s'enfoncer de plus en plus dans Içs intérêts sécur liers, auxquels l'Apôtre déclare que tout servitei^r de Dieu doit demeurer étranger. Les princes qui croyaient, en les dotant, servir la cause de la religion, lui ont porté le coup le plus fur neste ^ ï>

Le siècle où vivait Paléario ne fournissait que trop d'exemples de la vérité de cette assertion : a Sans remonter aux âges reculés, n'avons-nous pas vu de nos jours un Alexandre VI versant le poison comme l'eau; un Jules II non moins prodigue de sang dans ses guerres impies, que de vin dans les orgies de son épiscopat. Eh 1 que dirai-je des dévastations, des piUages, des incendies déchaînés à leur voix sur notre malheureuse patrie ! J'en prends à témoin Ascanio Colonna et le duc d'Urbin, qui n'ont que trop de motifs d'accuser le pape Paul III. Je laisse à d'autres le soin d'énumérer tous ses actes.

N'est-il 'pas vrai que la bénignité, la miséricorde, sont des vertus ignorées des pontifes de Rome? Non contents de sévir contre les vivants,

* Teslimonium XX, p. 433.

PR(HrS88Sim A MILAN. 371

on les a vus poursuivre les morts dans leur tombeau. Etienne VI exhume le corps de Formose, le revêt des ornements pontificaux, et le jette à la voirie après lui avoir coupé, deux doigts de la main droite. Serge suit cet exemple, et après avoir fait décapiter le corps déjà mutilé de Formose, le précipite dans le Tibre. Qui pourrait énumérer les cadavres déterrés, les cendres jetées au vent par Tordre des pontifes? Ah ! l'Apôtre avait raison quand, jetant un regard prophétique sur l'avenir, il les accusait de n'avoir ni pitié, ni miséricorde, de retenir les apparences de la piété, mais d'en renier la force ^ ! »

De la papauté passant à l'épiscopat, Paléario montre le concert établi de bonne heure entre ces deux pouvoirs pour s'affranchir de tout contrôle et opprimer les consciences : c Non contents des privilèges qu'ils s'étaient primitivement arrogés, les pontifes ont fait violence aux

1 « Recte ergo Apostolus hos praevidens appeltavit immites et sine benignitate, habentes quidam speciera pietaiis, virtutem autem ejus abnegantes. » {Testimonium XVIII, p. 425, 4i6.)

272 AONIO PAIÉARIO

saintes Ecritures pour Organiser une tyrannie qui pèse sur la chrétienté tout entière. Tout l'efiFort de leur astucieuse politique a tendu, pendant les siècles, à augmenter le pouvoir épiscopal, à étendre les immunités du clergé, afin de se rendre eux-mêmes les arbitres de la république chrétienne, et les dominateurs des princes et des nations. Et cette prétention n'éclate pas seulement dans leurs bulles, mais jusque dans les prières qu'ils adressent au prince des apôtres... c afin que tous sachent que d « Pierre a le droit de lier et de délier dans le € ciel, son successeur a le droit de disposer sur « la terre des royaumes et des principautés, de « donner ou de retirer les couronnes comme il « lui plaît. » Quoi de plus monstrueux qu'une telle prétention!... Fidèles à cette pensée, les pontifes romains n'ont poursuivi qu'un seul but, afiranchir les évêques de toute juridiction civile. A les entendre, les évêques ne sont soumis qu'au jugement de Dieu, tandis que les hommes sont soumis au jugement des évêques, comme si les uns et les autres n'avaient pas un seul juge, celui des vivants et des morts, dont ils

PROFESSEUR A HILAN. 273

attendent également la venue * ! » Restreindre le pouvoir épiscopal par Téleetion populaire, donner aux fidèles une juste part dans Tadministration des biens ecclésiastiques, rendre enfin un libre cours à la Parole sainte, telles sont les mesures les plus urgentes que conseille la politique, et que réclame la religion.

De ces critiques de détail s'élevant à une vue générale des maux de l'Eglise, Paléario terminait par un pressant appel adressé aux princes en faveur des idées de réforme auxquelles il était prêt à s'immoler lui -même : cTrès illustre Empereur, très hauts et puissants rois, princes, seigneurs, il est temps de montrer, non-seulement à vos contemporains, mais à la postérité, de quels sentiments vous êtes animés envers Jésus-Christ. Vous voyez son Evangile défiguré, le bienfait de sa mort voilé pour les âmes ^, les consciences opprimées, les

^^Tèstimonium XVI, p. 372.

* Cette remarquable expression (Beneficium sanguinis Christi) revient sans cesse soûs la plume de Paléario (Actio,^. 257, 260, 274, 364, 427, etc.); preuve de plus, entre tant d'autres, qu'il était bien l'auteur du Beneficiol

27i AONIO PALÉARÎO

fidèles fléchissant sous le fardeau des cérémonies et des commandements humains qu'on leur' impose. Resterez- vous muets? Demeurerez-vous inactifs? La liberté du Christ est méconnue, les institutions apostoliques sont foulées aux pieds, la Parole sainte est proscrite, la majesté de la croix est anéantie; partout s'étalent les plils criants abus, une effroyable confusion du divin et de riiumain. Ah ! quel homme serait assez Fennemi du Christ pour supporter un tel spectacle et pactiser avec les méchants? Pout moi qui n'ai point hésité à encourir tant de périls, pour la gloire du Rédempteur et le salut de mes frères dont je plaide la cause auprès de vous, je suis prêt à mourir, s'il le faut, pour rendre témoignage à la vérité. Approche, licteur, lie mes mains, bande mes yeux, frappe * ! Il n'est pas de suppKce que je ne sois disposé à souflfrir pour satisfaire à la haine de ceux qui ne peuvent être rassasiés par la vue des plus cruels tourments. Mais que du moins avant de

1 « Accède lictor^ colliga manus^ caput obnubito; ipsum me Gruciatibus et pontiûcum irae offero... » {Actio, p. 4S7.)

PftOFESSSUR A IttLAN. â75

mourir, je puisse, ô princes, tomber à vos pieds, embrasser vos genoux, vous adresser la prière d'un humble serviteur du Christ, qui vous supplie avec larmes de ne pas trahir la cause du Rédempteur, de Celui qui est mort pour vous, qui eât ressuscité, et qui est maintenant assis à la droite du Père ! Si Dieu vous a constitués en dignité au-dessus des autres hommes, n'est-<5e pas pour restaurer l'autorité de sa Parole, la majesté de ses commandements et la pureté de sou Eglise défigurée depuis tant de siècles?.,. > Cette page où étaient si vivement exprimés le pressentiment, presque la soif du martyre, formait la conclusion de l'écrit que Paléario avait depuis longtemps préparé pour être présenté à l'Empereur, dans le concile universel et libre, rêve de toute sa vie. Plusieurs exemplmres, copiés de sa main, avaient été transmis aux théologiens de l'Allemagne et de la Suisse, comme un dépôt réservé pour le grand jour.

« Uniquement désireux, leur écrivait-il, de faire valoir le talent que Dieu m'a confié et d'en tirer profit à sa gloire, je vous recommande cet écrit, afin qu'il soit produit en son temps dans

rassemblée des princes et des docteurs de toutes nations... On n'y trouvera, je Tespère, rien d'impie ni de contraire à la vraie religion. Chaque témoignage est confirmé par une citation de l'Ecriture, éclairé des révélations du Saint- Esprit, appuyé de l'autorité des interprètes les plus éminents. Pour éviter tout scandale, je n'ai pas touché aux points particuliers qui sont encore un sujet de controverse entre les Eglises réformées. Que chacun soit libre de garder son opinion à cet égard, jusqu'à ce que tous soient réunis en un seul corps. Puisse Dieu, le Père de Jésus-Christ, avancer le jour de cette glorieuse unité M » Ce jour n'est pas venu pour les Eglises de la Réforme, dont les variations attestent la vitalité. Viendra-t-il jamais? Sous le voile trompeur de l'uniformité catholique se cachent des dissentiments plus profonds peut-être que ceux qui séparaient les réformateurs. Le concile de Trente sut les déguiser habilement. En l'absence de toute voix libre, nulle protesta-

* Lettre à. Théodore Zwinger, 9 septembre 1566. (Manuscrit de Bâle.)

tion ne s'éleva dans son sein, et le généreux écrit de Paléario, retenu par la prudence^ de ses amis, ne troubla pas la quiétude des Pères qui se flattaient d'avoir reconstitué l'unité par des réticences, et réformé l'Eglise en jetant l'anaihème aux réformateurs.

Cet anatbème dut retentir douloureusement au cœur de Paléario, et de ceux qui avaient espéré, comme lui, de meilleurs jours pour leur patrie. Toute illusion était désormais impossible. Fuir, ou attendre courageusement la persécution, était la seule alternative offerte aux disciples de l'Evangile. L'émigration, un moment interrompue, recommença sur de plus larges proportions. Chaque cité de la Péninsule vit s'éloigner quelques-uns de ses fils, souvent les meilleurs. Messine, Palerme, Naples, Rome, Florence, fournirent leur contingent à l'exil. Un firère du doge, Andréa da Ponte, quitta Venise pour professer en Suisse le culte nouveau. Le plus illustre lettré de Modène, Louis de Castelvetro, proscrit par le saint -office, alla mourir dans une ville des Grisons. Lelio Socin s'éteignit obscurément à Zurich. Un neveu de

2?8 AONIO PAIBARIO

Paul IV, le marquis de Vieo s'était depuis longtemps arraché aux embrassements de sa famille, aux séductions de la vie la plus brillante à Naples, pour se retirer dans une pauvreté libre et fière à Genève. En moins d'un demi-siècle, la cité calviniste reçut dans son sein plus de trois cents familles italiennes. Vingt-sept appartenaient à la seule république de Lucques*. Dans le plus grand secret, déguisés en marchands forains, ces bannis volontaires prenaient la route du Nord. Nobles ou bourgeois, femmes, enfants, vieillards, peu accoutumés aux fatigues d'une longue marche, supportaient gaiement les peines du voyage. Quand un soupir, un mot de regret trahissait un instant de faiblesse, le chef de famille, prenant un exemplaire du saint livre, lisait ces paroles du Christ : < Je vous dis en vé- € rite qu'il n'y a personne qui ait quitté maison, « ou frères, ou sœurs, ou père, ou mère, ou ses c biens, pour l'amour de moi, qui n'en reçoive

* n y a plusieurs époques dans l'émigration lacquoise. C'est à la seconde^ de 1560 à 1570^ que se rattache le départ de la famille Galandrini qui comptait parmi ses aïeux un pape illustre, Martin V*

c en ce siècle cent fois autant, et dans le siècle € à venir la vie étemelle ; > et l'exilé n'hésitait plus * !

Paléario n'avait qu'un pas à faire, et l'inviolable asile des Alpes s'ouvrait devant lui. Malgré l'imminence du péril et les sollicitations de nombreux amis qui l'avaient précédé à Genève ou à Bâle, il ne songea pas à s'éloigner de Milan. Il avait atteint sa soixante-deuxième année, et, quel que fût l'avenir, il entrevoyait un terme prochain à ses maux. Plus haut que la terre, au-dessus de la patrie visible qu'il avait tant aimée, se découvraient pour lui les horizons d'une patrie meilleure : t Je suis vieux, écrivait- il à Théodore Zwinger ; je song-e à mon délogement prochain, et je dispose tout pour être agréable au Christ auquel je me suis consacré dès ma jeunesse*. » Ce renoncement à la vie, cette pieuse impatience de la mort, éclatent d'une

1 Lettre de Burlamachi au cardinal Spinola , citée par Gaberel. (Histoire de l'Eglise de Genève, t. \, p. 485.)

« « Sura grandis natu, mi Théodore, cogito de profectione ad Christum, onnnia paro ut illi placeara cui me devovi a juventute... » (Septembre 1566. Manuscrit de Bâle.)

manière touchante dans une épître à Basile Amerbach, un de ses élèves, affligé d'un triple deuil domestique, et pleurant à la fois son père, une compagne chérie, un enfant au berceau * . C*est dans la passion du Christ contemplée avec foi, dans les exemples des saints, que se trouvent les consolations dignes de ce nom. Que sont d'ailleurs nos peines d'un jour, comparées aux souflPrances de « l'homme de douleur, » de Celui qui a subi, pour le rachat de l'humanité, l'agonie volontaire de la croix? « Sommes-nous appelés à suivre la voie douloureuse? Il y a marché avant nous. Il est venu, le pasteur suprême des nations, et il a remporté la victoire sur tous nos ennemis. A travers les flammes du bûcher, les pierres de la lapidation et l'appareil des plus cruels supplices, il nous montre le chemin du ciel !... Pourquoi donc gémir des épreuves qui nous* sont imposées, accuser le sort, quand nous savons, par une amère expérience, que tout change, tout passe autour de nous?

Basiliî quid ego audio? Telis te omnlbas unum Fortunée expositum tria vulnera tania tulisse...

{Manuscrit de Baie,

mort, libératrice céleste, hésiterons-nous à te tendre la main, quand tu approche^, et à rompre le dernier lien de la terre d'exil ^ ? »

C'est encore le même sentiment, plus contenu dans son expression, qui anime une des dernières lettres de Paléario. Elle est adressée à Vespasien Gronzague, duc de Sabioneta, à l'occasion de la mort de son épouse, Anne d'Aragon, une des femmes les plus accomplies de ce temps : c D'une origine doublement illustre par sa mère et par le sang des rois d'Aragon qui coulait dans ses veines, elle joignait à toutes les grâces une héroïque vertu qu'elle montra durant sa vie, et surtout pendant les souffrances d'une longue maladie... Sentant approcher sa dernière heure, elle ne cessait d'invoquer le nom du Christ. Un crucifix dans les mains, et contemplant l'image du Rédempteur, toute son âme parut concentrée dans un dernier regard où se révélaient les félicités du ciel. Elle défaillit peu après et cessa de vivre... Pardonne, ô noble Vespasien, ce

* Et dabitamus adhuc venienti tendere dextram ^t te complecti; Mors^ o placidissima rerum !...

{Manuscrit de Bâle.)

283 AONIO FALÉARIO

langage plus conforme à notre faiblesse qu'aux saintes révélations de la foi. Cette âme ornée de tant de vertus, qui, dans une pieuse extase, goûtait par anticipation les joies éternelles, n^eat pas éteinte, mais séparée de tout élément périssable, elle vit d'une nouvelle vie, comprend, adore et participe à tous les privilèges des intelligences célestes , en attendant le jour où le corps lui-même ressuscitera pour ne plus mourir. Pourquoi donc t'afàigerais-tu, comme n'ayant pas d'espérance? Pleure-t^n sur le soleil couchant, que l'on sait devoir reparaître au matin * ? »

Celui qui trouvait de telles paroles pour pein^ dre une mort chrétienne, était digne d'en ofirir lui-même un des plus purs exemples. Mais ce n'était pas au milieu des siens, dans le cercle des affections domestiques qu'il avait toujours si vivement ressenties, que devait s'exhaler son dernier soupir. Accusé une première fois d'hérésie, traduit devant les magistrats de Sienne comme

1 « Ac si quis veapere solem occidentem lugeat quem certo sciât mane reriiturura* » Lettre sans date. 1567. (Manuscrit* ^ndini.)

PROFESSEUR A MFÎAN. 283

Paul devBnt ceux de Philippes, il avait prononcé ces mots qui semblent la prophétie de sa destinée : « Le temps où nous vivons n*est pas de ceux où un chrétien peut mourir tranquillement dans son lit! > Ces mots, pareils à l'éclair qui colore de lointains horizons, comment les oublier au moment de retracer le dernier combat dePaléario?

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