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Apercu de l'histoire des langues néolatines en Espagne

Dès notre arrivée en Espagne, nous nous sommes attachés à découvrir dans les bibliothèques de ce pays des traces de littérature provençale. De l'autre côté des Pyrénées, et principalement en Allemagne, lessavans qui s'occupent de la grande famille des langues romanes ont été étonnés de ce que précisément l’Espagne, dont les rapports avec la France méridionale avaient été si multiples, et les relations si intimes, à l’époque môme où la poésie des Troubadours avait atteint sa plus haute perfection n’apportait qu’un faible contingent à la littérature provençale (*), qui dans ces derniers temps a été l’objet d’études faites avec beaucoup d’activité et de talent.

Nos recherches n’ont amené jusqu’ici aucun résultat bien satisfaisant, et autant il y a de manuscrits français fort précieux dans les bibliothèques d’Espagne, autant sont rares les manuscrits provençaux. Si les déceptions sont fréquentes dans ce genre de travail littéraire, on trouve aussi souvent de quoi se consoler. Ainsi l’infructuosité même de nos

(*) Il faut cependant mentionner «La Guerra civil de Pamplona, poema escrito en versos provenzales por Guillermo Aneliers deTolosa», publiée à Pamplona en 1847 par Ilarregui, et iDaudc de Prudes, » que l’évêque Torres Amat fit copier pour Raynouard d’après un manuscrit conservé dans la cathédrale de Vich.

recherches a eu l’avantage de nous porter à étudier, un peu plus en détail, une littérature qu'on appelle généralement en Espagne literalura lemosina.

Que doit-on entendre par ces mots, et quels sont les documens qui appartiennent à cette littérature? Il nous a été impossible jusqu'ici de trouver une solution satisfaisante à ce problème. De prime abord, il paraît peu important de distinguer ou non le lémosin des autres idiomes qui se parlaient des deux côtés des Pyrénées, de sorte que l'on range ordinairement dans une meme classe, et le provençal, et le catalan, et le dialecte de Valence. Il fallait cependant se rappeler que ce n’est qu'en sachant déterminer clairement et isoler chaque ramification de l’idiome roman, qu’on peut arriver à apprécier, d’une manière exacte, ces différentes langues au point de vue de leur importance linguistique et historique, et que de cette appréciation dépend en grande partie la connaissance approfondie de la langue généralement répandue aujourd’hui en Espagne. Examinons donc un à un les différents élémens dont nous venons de parler.

A l’exception des sciences naturelles, il n’est pas une branche de la science qui dans l’espace d’un demi siècle ait fait d'aussi grands progrès que la ode méthhislorique appliquée aux langues. L’impulsion fut donnée par W. de Humboldl, dont le nom jouit en Espagne d’une grande popularité, et presque en môme temps J. Grimm ramena à des lois fixes et applicables à toutes les époques les variations auxquelles la langue allemande fut sujette pendant vingt siècles, et dont on peut dans chaque siècle suivre les traces. Enfin, M. Hopp aidé par un esprit d’analyse supérieur parvint à classer, d’après leur parenté et d'après l’analogie de leurs formes grammaticales, toutes les langues qui

rentrent dans la grande famille des langues ariennes. Relativement à la formation des langues romanes, on posa en principe que le latin, contrairement à ce qui était enseigné jusqu’ici n’était pas une langue dérivée du grec, mais que ces deux langues devaient être considérées comme sœurs issues d’une langue mère, quelles avaient modifiée, chacuneàsa manière, et indépendamment l’unede l'autre. Raynouard fut le premier qui analysa nettement les langues romanes, en prenant pour point de départ le provençal, et Diez les étudia en les poursuivant jusque dans leurs ramifications les plus éloignées, avec cette érudition consciencieuse qui caractérise la science allemande. Les savants de l’Espagne ont donné de leur côté dans beaucoup de branches de la science et pour l’étude de l’espagnol en particulier, de bons exemples à suivre. Il serait injuste de ne pas citer, à côté des savans étrangers, les Larrarnendi, les Astarloa, les Masdeu, les Alderete, les Covarrubias, les Marina, et tant d’autres auteurs plus modernes dont les recherches linguistiques font autorité. Malgré cela nous nous hasarderons à dire que bien des points essentiels de l’histoire de la langue castillane demandent encore à être éclaircis, et que bien des jugemens, de savans étrangers surtout, ont besoin de rectifications.

La méthode historique, appliquée aux langues, ne laisse pas que de présenter de graves difficultés, et il faut, sous peine de se tromper parfois étrangement, tenir compte d’une foule de circonstances souvent secondaires, mais qui exigent cependant un sérieux examen. Aussi avons-nous remarqué dernièrement au Moniteur du 21 septembre 1850 un article de M. Pougin sur le Lexique roman de Raynouard, dans lequel il se plaint, avec beaucoup de raison

de ce queRaynouard, Fauriel etGuessard, qui est leur digne successeur, soient restés sans influence sur les travaux des lexicographes et des élymologistes français. De même, il est à regretter que I élément historique ail été entièrement négligé dans les grammaires des langues néolatines, et que l’on se soit ainsi privé d’une source intéressante, et instructive, au grand préjudice de l’enseignement dans nos écoles.

Quant à la langue espagnole, un préjugé assez généralement répandu consiste à dire quelle s’est formée mécaniquement en quelque sorte, et n’a enfin triomphé du <^Lèmosint , puis qu’il faut se servir de cette expression, que par l'effet du hasard. M. Puibusque veut môme faire dépendre la prépondérance acquise par la langue caslil'ane d’un changement de reine, ou plutôt d’une révolution éclatée à Madrid, par suite de laquelle l’héritière du trône fut chassée, et Isabelle la Catholique proclamée à sa place. (*)

Ce serait vraiment dans l’histoire un exemple unique, un

Ç) Histoire comparée des littératures espagnole et française , ouvrage qui a remporté le prix proposé par l’Académie française au concours extraordinaire de 1842. 2 vol. Paris. Dentu. —Voici le passage auquel nous faisons allusion:—*Qui triomphera? Les chances du combat paraissent d’abord inégales; le cnstillan, élevé dans les camps, est plus pauvre et plus grossier ; il n’a pour lui que la fortune de ses armes. Le lémosin, au contraire, resplendissant du luxe des palais règne, jusqu’au delà des Pyrénées; tout le midi de la France lui est soumis avec ses cours d’amour et ses compagnies de gaî savoir. Déjà il a pénétré au cœur de la Castille; plusieurs rois ont favorisé sa marche; mais un évènement imprévu l'arrête à l’improviste, et tous ses avantages lui échappent; une révolte a éclaté à Madrid; l’héritière du trône est chassée; Isabelle la remplace, *

fait entièrement contraire au développement normal de l’esprit humain, qu’une langue aussi vigo ureuse, aussi euphonique, dont les accents vont au cœur, et dont l'influence sur la littérature européenne fut si incontestable, au lieu de s’ôtre développée d’elle même, n’ait été que l'enfant d’un caprice. Tout ce qui vit, doit son existence au jeu alternatif de l’action et de la réaction; et ce que la langue castillane a reçu du dehors, elle l’a rendu plus largement sous bien des rapports. Il a été dans la nature des choses que le provençal, dont le développement se fit sous des auspices si favorables, influât plus ou moins sur la formation de totites les autres langues néolatines. Et pouvait-il en être autrement, dans un pays aussi richemement doté par la nature, où la civilisation romaine, tempérée par celle de la Grèce, avait pris si profondément racine, où le gouvernement des Ducs de Bourgogne qui se succédèrent sans interruption pendant deux siècles avait fait régner la concorde et la paix, tandis qu’autour d’eux sévissait le fléau de la guerre; faut il s’étonner que dans ces circonstances le provençal ait fait comme langue et comme poésie des progrès qui laissèrent bien en arrière toutes les littératures voisines? Les cours de Toulouse, d’Arles, de Tarascon et de Marseille répandirent autour d’elles un éclat qui rayonna tant au-delà de la Loire, quau-delà des Alpes et des Pyrénées. De plus, la translation du Saint-Siège à Avignon eut une influence marquée en Italie: le Dante et plus tard Pétrarque s’inspirèrent au doux murmure de la fontaine de Vaucluse. L’illustre florentin fit môme une étude spéciale de la langue et de la littérature des Troubadours; tout le monde se rappelle ce passage du Purgatoire cant. xxvi où Dante interroge le Troubadour Arnaud Daniel, et se fait

répondre en vers provençaux. (*) Cependant les rapports de l’Espagne avec le Midi de la France, où le droit des Visigolhs fut quelque temps en usage, étaient de beaucoup plus constans et plus intimes. Lorsque Bérenger III transporta sa cour de Provence à Barcelone, toute la chevalerie chantante, les Troubadours et les compagnies de gaîsavoir le suivirent; après l’avônement des comtes de Barcelone au trône d’Aragon, la littérature et la civilisation provençales s’établirent à Saragosse ; enfin sous Ferdinand III, qui réunit la Castille au royaume de Léon, les horreurs de la guerre et les sanglantes persécutions contre les Albigeois firent fuir les poètes provençaux jusqu’à la cour de Castille, et il suffit de rappeler les noms des Aiméric de Bellinoi, des Montagnagout, desFoIquet de Lunel, pour montrer combien les troubadours furent accueillis avec faveur en Espagne. (**) Mais doit-on en conclure que le provençal ait exercé, à une époque déterminée, une influence durable sur le développement organique de la langue espagnole, ou môme qu'il ait

(*) Voici du reste ce curieux passage, rendu par Raynouard à sa forme primitive:

« Tan m’abellis vostre cortes deman,

Ch’ieu non me puesc ni m voil à vos cobrire ;

Jeu suis Arnautz, che plor e vai cantan;

Consiros, vei la passada follor,

E veijauzen lojoi qu’esper denan;

Aras vos prec, per aquella valor,

Que us guids al som sens freich e sens calina,

Sovegna vos atenprar ma dolor.»

(**) G. Ticknor, Ilistory of Spanish Literature, vol. i. p. 44. Notes.

menacé l'existence, Je progrès de celle largue alors encore dans l’enfance?

Bien dos faits importants parlent contre une (elle conclusion, et d’abord le génie môme de la poésie des Troubadours. Lorsque Raynouard fit de nouveau voir le jour à celte mine si riche de la poésie française, mine négligée, oubliée depuis des siècles, il était tout naturel que dans le premier moment d’enthousiasme, causé par cette belle découverte, on en ait de beaucoup exagéré l’importance. Fauriel, dont le jugement frappe si juste, et dont les appréciations sont si mesurées, alla même jusqu a prétendre que les sujets épiques de la France du Nord avaient été empruntés pour la plupart au provençal, tandis qu’il est facile de démontrer que la poésie des Troubadours resta aussi étrangère à l'épopée qu’à la romance proprement dite. La cause en est apparente. À vrai dire, la poésie provençale ne fut jamais qu’une poésie éclose au milieu des plaisirs de la cour, qu’une belle plante de serre chaude, n’ayant aucun point de contact avec les élémensdela poésie populaire. Laissons un instant la parole à un grand connaisseur de la poésie provençale, qui a décrit en quelques mots heureux son rapide développement^). «Déjà du temps de la première croisade, à une époque où l’on ne connaissait que bien peu de chose des autres littératures, où ce qui nous en est parvenu se réduit à des productions dues aux patientes études des moines, la poésie provençale atteint dans le genre lyrique un degré de perfection qui fait croire à un passé déjà brillant. Mais les Croisades déterminent une nouvelle ère dans la poésie, et la fermentation quelles produisirent parmi les peuples de

(•) Karl Bartsh, Provenzalisches Lesebuch, 1855.

l'Europe, se reflète dans les vers de celte époque. Pendant a première période qui va jusqu'à l'an 109G, la poésie n’est guère cultivée que par l'Eglise et les moines, les seuls dépositaires de 1 érudition; elle est alors ou épique ou didactique; quelques fois dans le genre didactique elle prend la forme narrative; les légendes fournissent les principaux sujets. Bientôt la littérature se porte vers des sujets plus mondains, des contes, des romans, et les plus anciens Troubadours font allusion à des productions de ce genre. Dans cette première période la poésie est bien nationale et porte le cachet de l’esprit populaire.»

«La croisade contre les Albigeois termine la seconde pé riode. De simple bouton quelle était la poésie s’épanouit en une fleur radieuse, et arrive dans le genre lyrique, comme dans le genre épique, à un grand achèvement de forme poétique; l’art avec lequel le sujet est traité caractérise les productions lyriques, la finesse de composition les poëmes épiques dont le nombre s'accroît beaucoup. De grands seigneurs, des princes et dos rois protègent les poètes, les comblent de faveurs, et entrent môme quelquefois dans leurs rangs. Les Troubadours cheminent gaîment de ville en ville, de pays en pays, chantant et récitant leurs vers; partout reçus à bras ouverts, accueillis avec honneur, ils laissent loin derrière eux les plaines de la Provence et importent sur le sol étranger les coutumes et la poésie provençales. C’est l'âge d’or de la poésie artificielle. Dans la troisième période qui s’étend jusqu’au quatorzième siècle, on est en pleine décadence. Les troubles et les agitations politiques imposent silence aux chants joyeux des Troubadours, mais déjà la poésie porte en elle môme le germe de sa mort. Elle avait atteint un degré de raffinement, qui devait

nécessairement l’entraîner à sa perte, et dont l’exagération l’avait fait tomber dans le mauvais goût. De basses flatteries, des attaques personnelles déshonorèrent les poètes, et leur firent encourir l’oubli de leurs puissans protecteurs.»

Effectivement, la poésie des Troubadours n'eut jamais qu’une existence anormale, et bien que leurs épopées et leurs romans soient continuellement cités par les auteurs lyriques, tout ce qui en est connu ne s'élève pas en général au-dessus de la médiocrité. Ce n'est que dans les nouvelles et dans la poésie lyrique que les Troubadours ont créé quelque chose d'original, de caractéristique, mais précisément leur originalité frise trop, déjà dans W période florissante, le jeu d’esprit au point qu’on se demande, en mettant de côté la valeur linguistique et historique de ces poésies, à quel caprice elles doivent l’intérêt, qu elles ont|inspiré, et la faveur générale dont elles jouissent encore. Nulle part on ne sent les pulsations d’un cœur généreux, et ces productions recherchées, nées au milieu des intrigues amoureuses de la cour, ne pouvaient vivre que dans une atmosphère où le développement du sentiment populaire devenait impossible; la rudesse et la simplicité naïve de la chanson et delà fable n'y trouvaient pas leur place. Ce n’est pas que la faute en ait été à la nation. H faut remonter plus haut pour s’expliquer comment sous, le beau ciel de Provence une peuplade germanique, qui avait déjà passé par les rudes épreuves de la migration, pût s'écarter ainsi du vrai chemin , et se perdre par le raffinement d'une civilisation quelle avait empruntée aux vaincus. Lorsque les Goths s’emparèrent de la Provence, ils y trouvèrent une civilisation toute romaine, qui peu à peu sUnfiltra dans la nature et la vie nomade des conquérans barbares. Depuis

MM. Fauriel et Amédée Thierry, on croit généralement en France que les barbares de la Germanie, en faisant invasion dans la Gaule, foulèrent aux pieds une civilisation romano-celtique déjà assez avancée, tandis qu’il est démontré, et M. Loebell dans son Grégoire de Tours nous le prouve à l'évidence, qu’à l’époque de l’invasion cette prétendue civilisation avait perdu toute valeur au point de vue moral et intellectuel. Tous ces romains débiles aux mœurs efféminées n'étaient bons, le plus souvent, qu'à flatter et à vivre aux dépens des 'grands, et ils n'étaient pas capables de communiquer le feu sacré à leurs seigneurs incultes, car ils étaient eux-mômes sans sève et sans vigueur. Aussi ne Irouve-t-on dans les poésies souvent ingénieuses et bien tournées d’un Sidonius Apollinaris, d’un Fortunatus et d'autres esprits de la môme trempe que l’éternel refrain: «Salve Caesar! » Lorsque l’élévation et l’indépendance de l’esprit font défaut, le formalisme le plus rigoureux, ne sert tout au plus qu'à dissimuler la rudesse des formes extérieures. Bien qu’on ne puisse leur contester, ici comme ailleurs, une certaine influence, ces faibles restes d’une civilisation passée ne purent cependant pas entamer le cœur du chêne germanique, et en voulant continuer à exister indépendamment et s'imposer à la race étrangère, ils ne réussirent à produire que des effets éphémères, qu’une lumière éblouissante mais passagère. C’est là un fait qu'il ne faut pas perdre de vue, si l’on veut apprécier, à sa juste valeur, la part que le provençal dans la plus large acception du mot a prise au développement de la civilisation et de la langue espagnoles. On ne peut nier que dès les premiers temps les chevaliers français aient été les fidèles compagnons de ceux d’Espagne, dans les guerres contre les

Maures; qu’en récompense ils aient obtenu des terres et des distinctions honorifiques dans les pays reconquis, au point que la majeure partie des villes de Castille avaient une rue, ou même un quartier nommés de los Francos ; que déjà sous les rois Alphonse VI et Alphonse Vil le clergé et les moines français aient été en si grand renom qu’un des leurs, l’illustre Don Bernardo, fut élu au siège archiépiscopal de Tolède, et fit décréter dans le concile de Léon tenu en l'an 1091 que la lettre gothique, alors généralement en usage, serait remplacée par la lettre gallicane (*). Nous sommes même tout portés 5 nous ranger de l’avis de Don Pascual de Gayangos, à l’obligeance duquel nous devons maints renseignement précieux, qui pense que le vieux Fuero franco pourrait encore se retrouver.

Mais ce que nous ne pouvons admettre en aucune façon, c’est que, comme beaucoup d'auteurs le prétendent, l’infiuence française ait été jusqu’à modifier la structure intime de la langue castillane. Les Troubadours qui fréquen-

(*) Voir F. J. Wolf et C. Hoffmann, «Primavera y Flor de Romances» 1855, ainsi que ce passage remarquable dans Marina (tEnsayo histôrico sobre el origen y progresos de las lenguas. senaladamente del romance castellano». Memorias de la Real Academia de la Historin, t. iv): «Todo se mudô y trastornô en Espana à influjo de los franceses, senaladamente del arzobispo de Toledo, Don Bernardo. Los sagrados y venerables canones de la Iglesia de Espana, su liturgia y antigua disciplina, la politica civil y eclesiâstica, el ôrden de los Oficios divinos, todo mudô de semblante, todo se alterô sin excluir el arte de escribir, porque el emperador (Alonso VII de Castilla), à instancia de los Francos, mandô se adoptara en el reino la letra galicana ô francesa, en lugar de la gotica, mudanza que, imposibilitando â los espaiïoles la leccion de sus antiguos côdices, influyô mucho en la de la nueva lengua vulgar.»

taient les cours de Catalogue, d’Aragon, de Portugal et de Castille, formèrent, il est vrai, à l’instar de celles de Provence, des écoles de poètes courtisans, tant en langue lémosine qu'en langue galicienne et castillane; ils transplanté rent sur le sol de l’Espagne, avec leurs sujets favoris, leurs vers et leur mètre.—Ainsi Ion trouve des réminiscences des romans du cycle de Charlemagne dans les plus anciennes romances castillanes, dans la Crônica general et dans la Conquista de Ultramar. Mais la on rencontrera toujoursdès témoignages non équivoques, qui prouvent qu a lepoque où l’Espagne recevait ses hôtes français, venus souvent sans y être invités, Ja langue et la poésie castillanes étaient quant au fond, complètement formées, quoique sujettes dans la suite à bien des variations. Personne ne voudrait soutenir sérieusement que l'essor, pris parla littérature allemande dans la seconde moitié du siècle dernier, soit dû à J'in fluence qu’exerça la brillante pléiade de savans dont s’était entouré Frédéric le Grand, et cependant la France communiqua une impulsion très-variée et souvent favorable à la littérature allemande. Il en fut de même sous Alphonse le Sage, qui par son goût pour les sciences et les lettres fit faire de si grands progrès à la langue castillane. Dans l’Histoire Universelle rien ne peut être attribué au hasard , et le bon génie qui veillait au berceau de la langue castillane ne doit pas être confondu avec la circonstance heureuse, qui décida Alphonse le Sage à écrire des poésies en galicien, et des recueils de lois en castillan, au lieu de les écrire en lémosin.

La culture chrétienne des temps modernes prit naissance au milieu des agitations intérieures et extérieures du douzième siècle. Ce que nous possédons dans les sciences,

dans les arts, date de ce mouvement gigantesque où les idées se rencontrèrent et s’entrechoquèrent de toutes parts, et de l’existence, moitié insouciante, moi lié barbare de cette époque, jaillirent les plus vifs éclairs de l’intelligence. Les Croisades contribuèrent pour une bonne part à cette curieuse marche progressive, mais elles n'en furent pas l’unique cause; les guerres entreprises pour reconquérir le Saint-Sépulcre furent, en grande part ie, inspirées par les tendances mystiques de l’époque occupée à édifier un nouveau monde sur les débris de l’ancien. Ce qui se passa au douzième siècle, dont le travail sert pour ainsi dire d'introduction aux puissantes créations du siècle suivant, n’est autre chose que la fusion, par suite de bouleverseincns chaotiques, des élémens romans de l’ancien monde avec l’élément germanique du nouveau, fusion amenée par l'influence médiatrice des idées chrétiennes. Tous les peuples de l’Europe centrale et occidentale, par conséquent tous ceux qui furent atteints par la grande migration, contribuèrent pour une part égale à cette fermentation, dans laquelle les restes de la langue et les derniers vestiges de la civilisation romaine s’épurèrent sous l’esprit critique de la race germanique.

Cette mission historique ne peut lui être contestée. D’un côté, les Germains répandirent leurs lois et leur organisation juridique jusqu'à Nocera, ainsi qu’il resort des docu menlsde iaCam,Q t de l'autre côté jusqu a Cadix, après avoir envahi depuis le Sud de l’Espagne jusqu’aux steppes habitées par la race slave. S’ils le firent parfois avec une certaine rudesse, il faut cependant leur reconnaître une grande part à l’œuvre de régénération du moyen âge. Tout en admirant l’érudition ingénieuse et les brillantes qualités

littéraires de RI. Augustin Thierry, nous ne saurions admettre avec lui que les révolutions en Angleterre et en France n’aient été, en général, que la conséquence de l'oppression de la race celtique luttant contre la féodalité brutale des seigneurs allemands. Les Francs ont laissé en Franco autant de traces évidentes de leur influence intellectuelle que les Visigoths en Espagne, et M. Henri Martin dan son Histoire de France tombe dans l'extrême contraire, lorsque, critiquant justement l’importance exagérée qu’on a accordée au provençal, il veut que l’article français ait été emprunté aux Celtes.

De la fusion des élémens romans avec les élémens germaniques sortit en premier lieu un type bien arrêté, celui de toutes les langues occidentales de l’Europe, et l’on peut dire que l’allemand lui-même subit de notables transformations par l'influence latine. Dès qu’une langue culforméses mots, il devait arriver que le mouvement intellectuel, auquel l’essor était donné, cherchât dans de nouvelles combinaisons poétiques et dans de nouvelles fouines de lois l’expression convenable à la pensée dont les chaînes venaient de se briser. On peut soutenir, sans exagération, que la poésie et le droit sont frère et sœur, et apparaissent toujours simultanément. Cela s’explique aisément. Tout ce que l’intelligence développe par sa. puissanco civilisatrice, et qui a rap port à notre personnalité, constitue pour elle un acte d'in dépendance, une délivrance des mystérieux pouvoirs de h nature, auxquels est soumis l’homme inculte et primitif. Cette marche progressive vers la liberté présuppose nécessairement une langue, et avant tout un peuple doit en poser les bases, s’il veut exprimer en chants joyeux et en dispositions législatives l’esprit de liberté qui fermente

dans son sein. Telles sont les réflexions qu’il faut faire pour bien comprendre les merveilleuses créations du treizième siècle.

Dans tous les grands Etats de cette époque, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Aussitôt que Saint-Bernard et Abeilard, l’un des premiers poètes populaires, eurent assuré les fondemens de la civilisation en France, nous voyons la langue française prendre un essor rapide et irrésistible. Tandis que les Trouvères écrivent leurs grandes épopées, Joinville compose ses mémoires dune naïveté charmante sous le règne de Saint-Louis, ce roi législateur dont le glorieux souvenir est perpétué par le palais de Justice et par le chêne de Vincennes. En Angleterre la conquête des Normands imprime à l'esprit national une direction politique; cependant après la mort d Anselme de Canterbury, qui le premier envisagea l’humanité sous un point de vue plus philosophique, le mélange de l'élément normand avec l’élément anglo-saxon a lieu paisiblement, et les barons féodaux de l’Angleterre'adonnent à l’art poétique tout en forçant leur roi à leur octroyer la Magna Charla, cette pièrre fondamentale du droit public de la Grande Bretagne , et une des créations les plus remarquables de l’esprit germanique. En Allemagne sous le règne des Hohenstaufen le «minnesang» et les poèmes héroïques sont en grande faveur, et ce qui s était conservé de droit commun allemand est classé et compilé dans le «Sachsen et Schwaben Spiegel .» L’essor intellectuel fut donc général , et rien ne nous montre mieux l’alliance de plus en plus intime entre l’esprit roman et l'esprit germanique que la lutte opiniâtre et désespérée des villes pour la conservation de leurs franchises et de leurs droits communaux.

lutte qui commençant en Italie, où elle contribua puissamment à l’âge d'or de la littérature et des arts, finit par envahir tous les pays qui étaient entres dans la nouvelle voie civilisatrice.

En Espagne, où la guerre gigantesque contre les Maures eut Pavautage de tremper fortement le caractère et de faire respecter la dignité de l'homme et sa valeur guerrière, la liberté commune ne pouvait périr aussi tristement qu’en France, en Angleterre et surtout en Allemagne. C'est pourquoi la part prise par la nation espagnole à l’œuvre de la civilisation moderne fut des plus brillantes. Dès que le Nord du pays, après avoir refoulé les Sarrasins jusque dans le Midi, put respirer plus librement, P Aragon et la Catalogne nous offrent le magnifique spectacle d’un roi héros qui dans sa lourde armure s'élevait par sa taille au-dessus de tous ses contemporains, et les dépassait également par son esprit législateur et littéraire. Ce fut Don Jayme I, auquel on doit une bonne part des «fori veleres», et qui en donnant des bases certaines à la langue catalane lui fit faire de si grands progrès, en prose et en vers. La même gloire revient à Don Alonso el Sabio qui dans des relations constantes de parenté et de bon voisinage avec la cour de Barcelone a eu la môme importance pour la Castille et le Léon que Don Jayme pour la Catalogne et l’Aragon. Ce roi érudit, dont l'heureuse inlluence sur son royaume ne peut être contestée, bien que son règne ait été malheureux, doit être regardé comme le véritable créateur de la langue dominante et de la législation de l’Espagne, et il est curieux que la première collection de lois d’Alphonse le Sage, qui fut faite environ dix ans avant les Siete Partiras, porte ainsi que le » Sachsen et le Schwaben Spiegel »,

le titre de «Espejo». Déjà le fait qu'Àlphonse le Sage écrivit ses poésies en langue galicienne et sa prose en langue castillane, est la meilleure preuve que le provençal, bien que reçu et parlé à la cour du roi, n obtint jamais l'importance d’une langue généralement répandue.

Il a du y avoir, dans tous les pays romans sans distinction, une époque où la langue nouvellement formée et encore mal assurée subit les plus légères influences, assez fortes cependant pour produire des déviations du premier type, et de nombreuses transformations quant au son et aux inflexions. De môme dans un liquide cristallisable il suffit de la moindre secousse pour déterminer chez les cristaux en voie de se former les modifications les plus diverses de leurs faces et de leurs angles. Et si l’importance scientifique de la cristallographie consiste à ramener au type normal, par la démonstration du déplacement des plans et des angles, les configurations les plus bizarres etJes plus inexplicables, le but des études linguistiques est tout à fait analogue. La nature organique des langues exige que chacune en particulier porte son caractère fondamental de bonne heure, et pour ainsi dire dès l’instant de sa naissance. Niebuhr a soutenu, ce qui depuis a été complètement réfuté, que dans la langue latine les noms des armes de guerre et les noms des instruments aratoires avaient été empruntés à deux peuples différents. Celle proposition serait vraie en partie pour l’anglais, mais on ne peut soutenir que la langue anglaise se soit formée par le mélange égal de formes grammaticales et de mots français et anglo-saxons. L’anglais, dans son essence, c’est-à-dire dans ses sons et ses inflexions, est une langue d’origine purement germanique. Tout ce que nous venons de dire sur

la nature organique des langues, s’applique très-bien aux langues néolatines qui, d’une part, sont toujours restées les filles du latin, malgré les nombreuses transformations quelles ont subies, et qui, d’autre part, ont pris dès leur naissance une direction qui les distingue de la somme des autres, et de chacune en particulier.

La manière dont on écrivait et parlait le castillan sous Alphonse le Sage, semble annoncer une formation bien antérieure, datant peut-être de plusieurs siècles, et l'on est tenté d’en rechercher les traces jusqu'au milieu de la cour brillante dont s'étaient entourés les rois golhs à Tolède. Mais d’où vient-il que la langue castillane, plus que toutes les autres langues romanes, sans en excepter môme l'italien, ait conservé fidèlement le caractère de la langue mère, et dans ses accents et dans ses inflexions, au point qu’au dixseptième siècle encore un esprit philologique, peu connu du reste, ait pu tenter d’écrire sous une forme plaisante, mais pourtant instructive, des tercets en mots à la fois latins et espagnols? (*) La réponse à celte question seraitfaci-

(*) Le titre de cet opuscule, assez rare même en Espagne, est: *Tercetos en latin congruo y puro castellano. Al Serenissimo Principe de las Espanas Don Phelipe Tercero de este nombre, nuestro Senor, y la Serenissima Infanta Dona Isabel. El licenciado Diego de Aguiar, abogado en la Real Chancilleria de Valladolid. Madrid, 1621.» Nous en citerons ici quelques vers.

«De generosa stirpe excelsa planta j Attenta sta, i, triumphos gloriosos »Tu sancta Musa quæ me animas canta.

»Scribo historias graves, generosos »Spiritus, divinos héroes puros,

»Magnânimos, insignes, bellicosos ;

»Canto de Marte, defensores duros,

le si l’on avait sous la main tous les souvenirs du temps passé. Groupés en un tableau, ils permettaient de jeter un coup d’oeil rapide sur l'existence et les coutumes de l'époque où les goths, après avoir traversé une longue vie errante et guerrière, se fixèrent pour la première fois en Espagne, et mélangèrent leur race avec celle des Ibériens

«Animosos Leones, excellentes,

«De rara industria, invictos, grandes muros,

» Vos animas illustres, præminentes »Invoco, quæ victorias impetrando «Contra diversas inhumanas gentes.

«Duras, immensas pœnas tollerando «Coronastis de Palma insigne chara «Tantas casas illustres propagando.

«O tu, gloria de Austria, ünica, rara, é «Largos annos divina te conserva,

» Aeternos annos vive Planta chara.

«Ambos ramos benigna, al ta præserva «Venus, quæ habitas christalinos orbes «Taies Principes très sanos réserva «Atropos, tu quæ tantas gentes sorbes.»

De tels exercices n’étaient pas rares, et nous trouvons dans une collection de papiers divers à la Bibliothèque de Madrid un morceau d’un genre semblable, mais encore plus tourmenté.

Ad lectorem.

«Mi lector tu pronunciando «Tan juntos estos sermones,

«Ama sanas intentiones,

«Errores dissimulando;

» Abhorresce condenando » Invidiosos detractores,

«Confunde falsos lectores,

«Defensiones alegando. »

dont la civilisation était toute romaine. Aussi est-il fort à regretter que Palomarés, dont les travaux paléographiques inimitables font l’un des ornemens des bibliothèques de Madrid, et qui s’ils étaient publiés formeraient un appendice précieux au grand ouvrage de Sylvestre, n'ait pu exécuter le projet qu’il avait de faire imprimer, tel qu’il est, un manuscrit inappréciable conservé à l’Escurial et appelé Codex Vigilanus. Indépendamment du Puero Juzgo et d’une collection canonique, ce rare manuscrit contient une foule de relations plus courtes et plusieurs peintures qui, si elles sont fidèles, jettent une grande lumière sur la vie et les usages de ces temps.

Quoiqu’il en soit, il est plus que probable que la transformation du latin dans le castillan des Siete Partidm s’accomplit en grande partie sous l’influence gothique. C'est un point peu éclairci jusqu’ici, mais cela tient à ce que la connaissance du vieux gothique est de date toute récente. Dans la traduction de la Bible d’Ulphilas, traduction dont le Cardinal Angelo Mai découvrit quelques fragments au Vatican et à Milan, et dont on pourrait peut-être retrouver en Espagne quelques fragments sur des palimpsestes, nous remarquons déjà l’empreinte exacte de la vocalisation gothique sur laquelle J. Grimm, dans sa grammaire et son histoire de la langue allemande, donne d’excellentes explications. On voit de prime abord que la vocalisation gothique, proche parente de celle du latin, a dil contribuer beaucoup à faire conserver celte dernière dans le néolalin de l’Espagne centrale, et bien qu’on ne puisse plus rappeler les causes qui contribuèrent à rendre la vocalisation du castillan si pure, car presque jamais il ne s’y produit de diphthongues, on ne peut cependant attribuer cela au hasard.

On est arrivé à déterminer pour l’allemand, avec une précision presque mathématique, les lois de la transformation des sons, qui, sous le nom de Umlaut et de Ablaut, constituent tout le développement historique de la langue allemande. Ces recherches furent suivies d’une foule d’expé riences physiologiques sur la nature de la voix humaine, et J. Grimm surtout s’appliqua de toute la force de son esprit d'analyse à classer chaque voyelle dans ses rapports avec les autres. Les voyelles forment une série graduée qui part du fond du larynx et finit sur le bout des lèvres. Cette série ne ressemble pas à une ligne droite, mais à une ligne courbe dont la marche ascendante commence en A, atteint son sommet en I, et arrive à son repos en U, de manière que À, I et U doivent être considérés comme les seuls sons purs, tandis que E et O ne sont que des sons intermédiaires et renferment tacitement le son composé ou la diphthongue. Les langues primitives, c’est-à-dire celles dont la vocalisation se rapproche le plus de l’ordre de la nature, ne se servent que fort peu des voyelles intermédiaires dont l'emploi trahit déjà un affaiblissement dans la vocalisation pure. L’ampleur et la sonorité d une langue consistent dans le fréquent retour de la voyelle A, et dans l'élévation de la voix produite par A. Quant à la voyelle I, elle est courte et placée sur le sommet de la pyramide dont A et U forment la base, elle s’incline tour à tour vers ces deux voyelles. Enfin, U a un son doux et velouté.

Dans la vocalisation de l'espagnol on retrouve très-souvent l’A pur, tandis que l’U, quelle a emprunté au latin, est en général affaibli et changé en O; par là la langue reçoit le caractère d une langue artificielle et les duretés font place à des sons plus euphoniques. Après l’A, ou plu-

lôt concurremment avec lui, KO est la voyelle qui caractérise le plus l'espagnol. A égale distance de 11 aigu et de la voyelle douce U, 10 conserve cependant toute l'énergie d’une voyelle principale. La langue française, par l'emploi exagéré de la voyelle E, a renoncé, aux dépens de son euphonie, à la vocalisation latine; c'est surtout une langue artificielle admirablement faite pour la conversation , mais en général peu propre à la poésie, car la voyelle intermédiaire E qui revient à chaque instant nuit d’un côte beaucoup à la vocalisation pure, et, d’autre côté, n’amène jamais une élévation et un abaissement complets. Quant à l'italien, il a, de toutes les langues romanes, gardé le plus d’harmonie parce qu’il soutient l’élévation et l’abaissement produit par A et par U, transformé en 0, par l’intervention heureuse de l'I aigu.

Dans ses consonnes aussi l’espagnol a une ressemblance frappante avec le gothique, et les formes que dans la grammaire allemande Grimra a appelées fortes y prédominent. Souvent l’E de la terminaison latine est retranché, et la liquide N qui tient, pour ainsi dire, le milieu entre la voyelle et la consonne, et qui, dans la poésie, sert si souvent de remplissage, se trouve écartée autant que possible.

Nous pourrions facilement multiplier les exemples, mais volei ce qu’on nous objecterait: en admettant volontiers que la vocalisation du castillan ait une grande analogie avec celle du gothique, comment se fait-il que si peu de formes grammaticales et de mots du vocabulaire gothique aient passé dans la langue castillane? Pour faire tomber cette objection, il suffira de rappeler que les Yisigoths, lorsqu’ils vinrent s'établir en Espagne, avaient été déjà, depuis un certain temps, en contact, tant en Italie qu'en France, avec

des peuples qui parlaient latin, et que, grâce à leurs dispositions heureuses, ils avaient su s’approprier l’idiome étranger sans presque l’altérer. L’Eglise et le Droit, dans leurs rapports avec la société, exercèrent, à cet égard, une influence dont il faut bien tenir compte, car les vainqueurs adoptèrent, en général, sur ce point les usages et les institutions des vaincus. Aussi n'est-il pas d’auteur plus important à consulter pour les origines de la langue espagnole qu’Isidorus Hispalensis, et il est étonnant qu’on se soit servi si peu jusqu’ici de son livre intitulé Elymologicnm (Etymologiarum, libri xx). Ticknor, lui-même, ne parle qu’en passant de quelques expressions, attribuées par Isidore à la lingua rus tien et adoptées plus tard par le castillan. Cependant, on pourrait citer de cet auteur et dans un ordre systématique une longue suite d’expressions semblables, pour peu que l’on se donne la peine detudier ce chapitre (*). Comme

* Des objets de la vie ordinaire et des différents règnes de la nature entrent surtout ici en considération, parce que ce sont les premiers pour lesquels le peuple ait cherché et créé, des expressions. Quelques exemples suffiront. Furo a furvo diettus, tenebrosos enim et occultos caniculos effodit et ejicit prædam. Porci marini : vulgo suilli (sollo). Tyrus olim Sarra vocabatur a pisce quem lingua sua Sar appellant, ex quo Sarda, Sardina , (les plus anciens manuscrits portent Sarra). Palumbes vulgo titos nominant. Tucus quem Hispani cuculutn vocant. Corus: ventus antea caurus dictus, quem plerique argestem dicunt, non ut imprudens vulgus agrcslem. Ciycius, quod coro sit junctus, hune Hispani gallœcum. Minius, fluvius Gallœciæ, nomen a colore pigmenti sumpsit. Vicus a vieillis tantum habitatoribus. Tugurium ( lugurio ) casula est, quam faciunt sibi custodes vinearum ad tegimen sui. liane rustici capaîiam vocant, quod unum tantum capiat. Pertica (pertiga) a portando. Runcare (arrancare); veruactum i. e verno aratrum ( varuecho );

on no trouve que fort rarement chez Isidore des traces, des réminiscences, quelquefois involontaires, du gothique, on arrive naturellement à supposer que l'auteur a voulu écarter avec soin tout ce qui à ses yeux portait atteinte à la pureté du latin originaire; mais, malgré scs efforts, il ne put se débarrasser entièrement de l'influence que son entourage exerçait sur lui. Pour pouvoir reconnaître avec exactitude ce qui dans 1 'Elijmologicum est d’origine gothique, il faudrait étudier et comparer soigneusement les plus anciens manuscrits de ce genre. Quoique peu d’ouvrages aient été dans l'espace de dix siècles tant lus, tant édités et tant commentés que les vingt livres d Etymologies, la meilleure et la plus complète édition (S. Isidori Hispalensis Episcopi opéra omnia recensente Fauslino Arevalo, Romæ: 1801) ne satisfait meme pas aux exigences les plus modestes, sous le rapport des origines gothiques. Et il ne faut pas s'étonner si déjà, au septième siècle, on ne

hastula: nslilla ; framea, quam vulgo spallham vocant Guuia retinet nomen apud nos. Melotes: melote,fiebatde pelliculis melonum. Capitulum quod vulgo capitulare dicunt, idem et cappa quod duos apices. Ricula: Mitra virginalis (Rickelhaube). Cingulati, quos nos folkatos vocamus. Meranda. Farcimen. Afratam. Quactum (quajo). Mustum: vinum e lacu statim sublatum. Vinum ami' eum, quasi sine minio i. e. rubore. Passum: quidquid ex uva passa compressum effluxerit. Caracutium: vehiculum altissimum rotarum ( Carricoche). Sagma corrupte dicitur Salma. Plusieurs de ces expressions se trouvent déjà mentionnées dans Alderete (Del origen y principio de la lengua castellana, Madrid 1674, p. 37). Quant aux changemens survenus dans la prononciation des mots, il faut remarquer que déjà dans Isidore on trouve l’e, qui précède l’s (scarus quod solus escam ruminare prohibetur) et la substitution du b au v (Labina).

rencontre plus eu Espagne, à l'exception d’Isidore de Séville, un seul auteur qui sache écrire du latin passable; le même phénomène se produisit chez tous les peuples qui avaient été atteints par la grande migration. Aussi voyonsnous Grégoire le Grand exhorter l'évêque Licinien de Carlagène à ne conférer les ordres qu'à des prêtres ayant quelque instruction; l evêque répondit qu’il n'y aurait plus un seul prêtre dans son diocèse s’il ne suffisait pas, pour être consacré, que le candidat sache que le Christ ait été crucifié. Grégoire de Tours décrit, à peu près dans les mêmes termes* le clergé français de son temps, et même l’Italie apparail sous un jour assez triste, de sorte qu’il ne reste plus que la verdoyante terre d’Grin où la science chrétienne ait pu se développer paisiblement.

C’est précisément pendant celte époque, en apparence si pleine de misères et de désolation, que les langues néolatines sont écloses. I. ancien monde n’existait plus, et le nouveau pas encore, mais ses traits caractéristiques commençaient déjà à se dessiner. En général, on est fondé à dire que les Germains, pleins du sentiment de leur valeur guerrière, appréciaient fort peu l’érudition et la science. On peut en trouver un exemple dans Procope (de bell. goth. 2.) qui, dans une lettre adressée à la reine Amalasunthe, s’exprime ainsi: les nobles seigneurs goths inen veulent de ce que» je fais instruire Àlhanarich par des professeurs, il en était de même chez les Anglo-Saxons, et Aelfric (Praf. ad gramat. saxon.) assure qu'avant Dunslanet Acthelwald, les réformateurs de la vie monacale, il n’y avait guère de prêtre anglais qui sût écrire ou seulement lire du latin. En Espagne l’état des choses avait pris de bonne heure un aspect plus favorable, et dans Isidore lui-même que, certes, on

n’accuses a pas de partialité pour le gothique, on peut voir que les peuplades germaniques, et principale ment les goths, commençaient déjà à sentir l’importance de leur rôle historique. Bien qu’Isidore fasse descendre de Magog les Goths et les Scythes, bien qu’il assure que les agentes germaniæ » étaient des «immania corpora, quæ mores ex ipso cœli rigore traherent, et quorum immanilas barbariæ etiam in ipsis vocabulis horrorem quemdam significaret:* dès qu’il arrive à parler des grandes confédérations de races et de guerriers, on croirait entendre un germain lui-même. «Suevi in fine seplentrionis, quorum fuisse centum pagoset populos multi prodiderunt. Dicti autem a monte Suevo, qui ab ortu initium Germaniae facit. Burgundiones: quia crebra per limites habitacula constituta Burgos vulgo vocant. Saxonum gens in Oceani liloribus et paludibus inviis sita, virtute atque agilitate habilis. Unde et appellata, quod sit duium et validissimum genus hominum et praestans ceteris piraticis. Franci a quodam proprio duce vocari putantur. Alii eos a feritate morun nuncupali existimant. Sunt enim in illis mores inconditi, naturalis ferocitas animorum. Britones, quod bruti, gens inter Oceanum inlerfuso mari quasi extra orbem posita. Scoti propria lingua nomen habent a picto corpore, eo quod aculeis ferreis cum atramento variarurn figurarum stigmate annotcntur. Galli acandore corporis nuncupali sunt. ( v )

* Il y a à Tolède un manuscrit, intitulé « Plmieta , auctorisDidaci de Campos Cancellarii Castellæ», et dédié à l’archévêque Rodrigo dont le mérite et les vertus sont célébrés au prologue en ees termes: «Emendat velcommendatGallæcosin loquela, Legionenses (Leon) in eloquentia, Campesinos (Sierra del Campo) in mensa, Castellanos in pugna, Sarranos (Sierra) in duritia, Arra-

Ce qui frappe surtout dans ce passage c'est qu’Isidore garde le silence sur les goths, au milieu desquels cependant il vivait, et certes il ne pouvait les juger plus sévèrement qu’un germain (*) qui se décrit ainsi lui-même: «cum sim ingenio rudis, sermone impeditus et ne rusticano quidem eloquio balbutire sufficiens. » Au moins l'influence des goths ne peut être mise en doute quand on lit dans l ’Etymologicum : «Musio quod muribus infestus. Hune vulgus catum a captura vocant. Alii dicunt, quod catat i. e. videt. Corbes, quia curvatis virgis conlexuutur. Mesbilus, arbor spinosa. urus: agrestis bos in germania, habens cornua in tantum protensa, ut regiis mensibus insigni capacitale ex iis gerulae fiant. » L’aspiration aussi qu’on trouve déjà chez Isidore et qui plus lard devint d’un usage si général est d’origine gothique.

Au reste, de quelque côté que l’on envisage les vingt livres d’Eiymologics, on ne peut nier que l’auteur en les écrivant ait rendu un grand service à la science. A l’heure qu’il est, un élève de septième se moquerait, il est vrai, d’Elymologies pareilles à celles de: homo, quia ex hurno faclus; visus, quod vivacior ceteris sensibus; lacrymae a laceratio* ne mentis—mais en se reportant à l’époque ou vivait Isidore, il faut convenir qu’il fut le premier à loucher une corde dont les vibrations se sont perpétuées jusqu’à nous, et

gonenses in constantia, Cathalanos in lætitia, Navarros in leloa, Narbonenses in invitatura, Emendat vel commendat. Brictones in instrumentis, Provinciales in rhythmis, Turonenses in metris, Francos in strenuitate, Anglieos in calliditate.—Auctor scribebat ano 121 S.

* Helpericus ap. Mabill. in Analect.

l’érudition des Pott, des Diez, des Malin semble promettre un brillant avenir à la science étymologique.

L’Espagne possède encore bien de vieux glossaires manuscrits qui ont échappé à la perspicacité de Ducange et de ses éditeurs. Un glossaire latin du dixième peut-être même du neuvième siècle se trouve dans la bibliothèque de l’Académie de l’Histoire de Madrid, et nous offre sous la rubrique 13. un riche choix d’étymologies: « bene: flores, bex: tussis. bidubium: quae post duos maritos. bidenlal: sacrifi iim. bidellio: aqua colligitur idem visions quae nascuntur in olimoquae faciunt vulnera in corpore. ( ¥ )bidelle: sanguis sugiens. bidalle: balsamo. bilibet adumbratio vocis aquae scalurientis. bimuli: animantes bimatum agentes, biisma: tinctio. biti: profîcisci. biviria: secunda conjux. blatu: purpura infrangit. blate: généra animalium. blaterat: stulte loquitur (déblatérer), blasrstullus. blaserones: felice. blaslo: cubicularius malor. blerus: qui verba frangit. bleris: qui non habent crura recta, blicea: slulta. blitearerba saporis evanidi. boeler: Stella; id. seplentrio. bos: faarus.bobinatores: inconstantes. boinbus: sonus, vox. bola: torques damnatorum, quasi jugum in bove. boetes: vernum. bola: palma, inanus, bovinator: inconstans. bobinare: clamare. bostum: ubi eorpora buruntur. bolida: honor magnus. boeracion; hervaest. brabium: praemium vel palma. bucco: garrulus. buccones: stulti, ruslici. burrus; ruiïus et niger. bursa: cloaca. burbalia: intestina mala.

Nous extrayons d'un autre glossaire du treizième siècle

* Nous avons conservé à dessein l’ortographe. Dans Ducange on Ht : bidellium, aqua ex vesicis de ulmo confecta et proiieit ad vulnera in corpore mendenda. (Glossac Isid.)

quelques expressions commençant par la môme lettre: brunda: solida. bufo: avis, bombum: sorbellum. bumbosa: sona furibunda. bucer: pecus bubulum. buceria: armenla pecuaria. bucita: pascua. buda: istoria. builis: fer. buleata: de corio senlitus. bulones: ipsi sunt celari, qui diversa généra piscium vendunt. busticela: sepultura in agro. burus: pinguis oves. buriarus: qui corpora humana cremat. buleo: avis, byrra: corium.—-Beaucoup de ces expressions se trouvent aussi dans le glossaire de Ducange, et sont lirées de Papias M. S. Eccl. Bitur., Gloss. Anicens., Gloss. ïsid., Vctus gloss. San-Germ. (Voir à l’Index), mais l'énumération n’est ni complète, ni conforme à celle du glossaire que nous avons parcouru. Peut-être, une note d’une écriture plus récente pourrait fournir quelques éelaircissemens sur l'origine de ce manuscrit, et elle mérite notre attention à cause des noms allemands qui y figurent. Elle commence ainsi: « Anno ab incarnalione dm. nr. Jlis. Xi. millesimo nonagesimo quarto fuit consecrata Ecclesia Sancli'Johannis de Pinnn a!) archiej)iscopo burdegalensi amato (*) nomine, atque a Tacensi episcopo Petro, et ab episcopo magalonensi nomine Gotafredo: anno I regni Pétri Sancîi regis, gubernanle Frolardo abbate sancli Potii et nepote ejus Aimirico abbate ejusdem cenobii Sancli Johannis ».

Indépendamment de ces vocabulaires, de vieux missels gothiques et des bréviaires selon le rite mozarabique contiennent une foule de renseignemens précieux, et bien que les manuscrits gothiques de Madrid n’aient pas répondu, en général, à notre attente, nous espérons être dédommagés

* Cet Arnatus pourrait bien être un ancêtre de D. Félix Torres Amat, évêque d’Astorga. qui publia les Memorias de los escri tores catalanes. (Barcelona 1836).

par les trésors que conserve la ville de Tolède (+). el parmi lesquels se trouve, comme on sait, le plus ancien manuscrit d’Isidore, qui, selon fiurriel, a été écrit avant 1 invasion des Maures en Espagne. Le développement ultérieur de la langue castillane ne rentre plus dans le cadre

* Une des chapelles de la cathédrale de Tolède est consacrée au rite mozarabique, et on y officie encore aujourd’hui. Les formes de ce culte se trouvent décrites dans un livre de messe devenu fort rare, dont nous devons la communication à la bonté deS. Exc. le comte de Galen, ministre plénipotentiaire de Prusse à Madrid, et dont nous donnons ici le titre: «Missa gothica seu mozarabica, et ofîicium itidem gothicum diligenter ac dilucide exphnata ad usum percelebrisMozarabum sacelliToleti a munificentissimo cardinali Ximenio erecti. Angelopoli : Typis Seminarii L’alafoxiani anno Domini 1770.» L’introduction et les explications sont de D. Francisco Antonio Lorenzana, qui fut pendant longtemps chanoine du chapitre de Tolède, et appelé dans la suite au siège archiépiscopal du Mexique. Il y a aussi dans ce volume quelques passages de musique d’église qui nous ont paru des plus anciens. Nous avons encore remarqué une hymne à la Sainte-Vierge, dont nous citerons quelques strophes: «Virginis proies, opifexque Malris,

«Virgo quem gessit, pcperilque virgo,

«Virginia feslum canimus Irophaeum «Accipc votum.

«Haec'tua virgo duplici licata «Sorte, duin gessit fragilem domare «Corporis sexum, domuit cruentum «Corpore seclum.

«Inde ncc morlern, nec arnica morlis «Saeva pœnarum généra pavescens,

«Sanguine fuso moruit sacratum «Scandere cœlinn.

que nous nous sommes tracé; nous ajouterons seulement que les manuscrits latins, découverts clans les différentes provinces d’Espagne, contiennent des indications précieuses sur lu formation graduelle des dialectes particuliers dans lesquels.se décomposa la langue nationale.

Eu égard à la précision avec laquelle les variations du langage castillan, ainsi que des autres langues romanes, ont été déterminées dans les temps modernes, il est de toute justice, surtout ici en Espagne, de rendre hommage à la mémoire d'un homme illustre qui, doué d’une application merveilleuse, a tracé d’une main ferme, déjà au siècle dernier, les limites dans lesquelles se développa l’idiome castillan. Dans la « Paleographia Espanola, inclusa en el lomo décimo tcrcio del Espectàculo de la Naturaleza (Sle-

»Hujus obteniu, Dons Àlme, nosiris «Parce jam culpis, vilia rcmitlens,

»Quo tibi puri resonemus almum «Pectoris liymnum.

«Gloria Patri, genitaeque proli,

«Et tibi cornpar utriusque semper «Spiritus aime, Deus unus omni «Tempore secli.

Puisque nous venons de rappeler les plus anciens souvenirs religieux de l’Espagne, souvenirs qui se rattachent au nom illustre de Tolède, nous saisirons cette occasion pour mentionner une peinture qui se trouve dans le Codex Vigilanus, et qui représente dans le haut la cour royale, au milieu le clergé, au bas les guerriers dans leurs tentes. Le dessin de l’Eglise est extrêmement curieux, mais est-il fidèle? Dans tous les cas il est fort à regretter que Burriel ait été surpris par la mort avant d’avoir pu livrer à la publicité, comme Mabillon et Muratori l’ont fait, le premier pour la liturgie gallicane, le second pour la liturgie

phani de Terreras), escrita por el P. Andrés Burriel» (*), nous lisons: « Los nuevos conquistadores de Espana acomodaban la lengua latina al génio de la suya, Usaban de los nombres lalinos, mas sin variacion de casos, subslituyendo arüculos para distinguirlos. Omitian la voz passiva de los verbes, y en su lugar se valian de los pariicipios con el verbo substantivo, y frequentemenle lomaban el par- (icipio aclivo por el passivo. Trocaban el uso de las prcposiciones, mudaban a muchas voces la signifîcacion, forma* ban nuevos adjetivos y verbos, altercaban las terminaciones, pronunciacion, y orthographia, y usaban con ayre latino muchas vocablos de su idioma foraslero, ademés de los que hâvian quedado en uso de las anliguas lenguas del pais, estranos a la lengua romana».

On serait tenté de croire que la prise de Tolède par les Maures eût dû arrêter violemment le développement de la

romaine, les missels et bréviaires mozarabiques de Tolède qu’il avait presqu’en totalité copiés et commentés. Le texte, tel qu’il est donné par Lorenzana, n’est plus le texte primitif, mais celui du temps du Cardinal Ximenés qui rétablit le culte mozarabique. Burriel s’exprime ainsi sur le texte gothique: verborum sensus plerumque inconcinnus, pluries puerilis, aliquahdo nullus, verba autem.ipsa fréquenter non latina, sed barbara prorsus sunt. Le désintéressement de Burriel dans ses précieuses recherches ressort d’un passage qu’on trouve dans une de ses lettres : Por si acaso muero, tengo prevenido una declaracion de todos los libros y papeles mios y ajenos, que deben entregarse al Pcey, para que se coloquen donde puedan servir a todo el mundo literario sin embarazo alguno. (Coleccion de documentos inéditos para la Historia de Espana, t. XIII, p. 262.)

(*) Nous étudierons plus tard et d’une manière plus spéciale les oeuvres de ce célèbre Jésuite.

langue, iriais elle avait déjà pris trop profondément racine, et sous le régime plein d'une sage folérdnce des Mahométdns elle put continuer à exister à coté de l’aràbo dont ef(e s'appropria beaucoup delcmchs. L’usage de l'aspiration devint de plus en plus fréquent, et mélangée aux sons guturaux des langues sémitiques elle dohnd à l'Esf)agnol »n caractère étrange et fortement marque. Cependant, une nouvelle ère date de la reprise, de l’ancienne résidence des Goths, Sous Alphonse VI (1085). L’esprit chevaleresque des rois chrétiens les porta 5 favoriser, de tout leuf pouvoir la fusion des élémens, arabe, juif, gothique ët néoespagnol, 6t à accorder de nombreuses lettres de franchises aux représentans de la chevalerie française qui avait pris une part si briffante à la conquête de Tolède. Les moïacS du couvent de San Servando, que le roi conquérant fonda exlfamuros, et qui dépendait de i'abbayé de Saint- Victor à Marseille, étaient des moines français. Enfin nous voyons d’après une charte conservée dans les Archives dé fa cathédrale de Tolède, que ta petite ville d’Ulescas, à six lieues environ de la capitale, était entièrement habitée par des Gascons qui avaient conservé leur juridiction propre, cardans une charte de l’an 1103 on trouve la signature suivante: < Maurin Marino de illos Francos», et des indices certains nous Rengagent à croire que le manuscrit original du Fiwto de los Francos, a dû exister encore au dernier siècle h Tolède. GrÛce à un esprit de conciliation et de tolérance, aucune conviction religieuse ne fut froissée; les Maures continuèrent à célébrer leur Culte dans leurs Aljamas, les Juifs dans leurs Synagogues , et même le clergé mozarabique garda, sans être troublé, sa liturgie gothique et, son rite particulier (Aguirre, Collect. Max. Concit. Hisp. T.in.p. 5G2.)

Déjà Burriel découvrit, dans la période comprise entre le huitième et le douzième siècle, de nombreuses traces de l’idioma vajgar, appelé tantôt quolidianus, tantôt pedestris, simplex, ruralis, usualis, publicus, plebeius, rusticus.

L’emploi superflu des pronoms démonstratifs ille, iste; des prépositions a, ad, de, etc... avec un cas quelles ne régissent pas; de l’infinitif avec le verbe auxiliaire ire (amure ilium ibal, au lieu de amaret ilium); des expressions telles que: non quærit, quæsierit (no quiero, quisiere), sum pagalus (estoy pagado), comparare (comprar), exivit de illo (desapoderô de el), ministerium (menestcr); des dérivations comme majorinus, merino de major, arredare de rétro, dehesa de defensa, poder de posse, acotare de eautum, autorgo de aulhorizo, muito, mucho de multo, cuchar decoclear;. la désinence bre empruntée aux Maui es (lumen lumbre; famés hambre); enfin le redoublement des consonnes h, x, y, z,—tout cela annonçait la formation graduelle d’une langue nouvelle. Simultanément, peut-être môme avant, un autre dialecte, le dialecte galicien se forma dans le Nord de l’Espagne dont la paix n’avait pas été troublée par l'invasion des Maures, mais les conditions dans lesquelles ce dialecte se produisit doivent être examinées à part.

On n’a pas encore réussi jusqu’ici à apprécier sous le point de vue de leur nécessité physiologique, les différentes modifications de sons qui se présentent dans les dialectes issus d’une même souche, pas plus qu’on n’est parvenu a suivre d’après leur importance logique les progrèshistoriques de la syntaxe des langues. D’où viennent les nombreuses intonations nasales dans la langue portugaise? Il est incontestable que lïdioma gallego, par suite du mariage des deux filles du roi

Alphonse VI avec les comtes français Henri et Raymond, auquel échut en partage la Galice, s'appropria, à partir de la fin du onzième siècle, beaucoup d’élémens du français, et se propagea de plus en plus, même en Portugal, à mesure que la Galice s’agrandissait du côté de l’ouest, tandis que les Asturies et le royaume de Léon se rapprochaient davantage de la Castille et du castillan.

Cette ressemblance prononcée avec le vieux français expliquerait, au moins en partie, pourquoi Alphonse le Sage à la cour duquel on parlait provençal, écrivit ses Cantigas en langue galicienne plutôt qu’en langue castillane. Il ne l’eut évidemment pas fait si la langue provençale lu eut été aussi fanfilière que la langue galicienne. D'ailleurs, tout semble démontrer que cette dernière avait déjà avant les autres une vocalisation parfaitement développée et une poésie populaire. Ce roi poète ne fit donc que se servir d’une langue qui, pour lui, était à la fois langue de conversation et langue maternelle, et qui lui rappelait peut-être bien des souvenirs de jeunesse. Les dialectes ont leur poésie avant les langues nationales. Mais cela n’explique pas encore comment la langue galicienne s’appropria une vocalisation si particulière et si impure. En comparant la vocalisation du dialecte souabe actuel a celle du portu. gais, on croirait avoir trouvé la solution du problème. Ce furent des Suèves qui, avant toutes autres peuplades germaniques, s'établirent en Galice, et en admettant que la langue allemande ait pris dans la bouche des Suèves, dès leur première apparition historique, une vocalisation distincte de celle du gothique, on ne fera pas grande difficulté pour attribuer l’intonation nasale, particulière au dialecte souabe, et que l’on retrouve d’une manière si frappante

dans le portugais, à l'influence du langage des Suèves sur le péolqtin qui venait seulement de se former en Galice. Disons, en passant, que le castillan, tel qu’il est parlé à Mar driçl, se rapproche du galicien, par 1 élision du D dans les participes.

Les origines de cp dialecte populaire seraient très intéressantes à étudier, car on peut supposer* avec assez dé certitude, que dans les Asturies et en Aragon, où se réfugièrent ies Qoths après leur défaite par les Maures, et, surtout, dans le petit royaume qu’ils fondèrent au Nord de l'Espagne, le néolatin se soit développé plutôt que dans les contrées tombées sous la domination arabe. Fidèles à la louable habitude qu'ont les espagnols de présenter soqs le jour le plus favorable les « litres d'honneur.» de leur patrie, deux savans bénédictins, les PP. Sarmiento et Sobrevra, entreprirent d'écrire un vocabulaire galicien. Déjà le terceron P. Losada en, avait composé un, rqais U n’avait pas compris toute l’importance de sa tâche. Quant au P. Sarmiento, il s'arrêta aux deux premières feuilles; mais, le P. Sobeyra, dont les papiers sont aujourd’hui à la bibliothèque de l'Académie de l’Histoire de Madrid, laissa un plan fort détaillé, une Idea du un diccionario de la Icngua <jalle(ja x quj , d’après l’intention de l'auteur, devait contenir de préférence lies expressions relatives aux objets ordinaires delà vie et do ja nature, ainsi qu’une collection complète des nombreux synonymes de cette langue, classés suivant les. endroits dans lesquels ils, étaient en usage. Nous ne connaissons, encore qu’un seul ouvrage remarquable sous ce rapport, le Dictionnaire du,dialecte bavarois de Schmoller. Aussi la mobilité de la vocalisation et le changement multiplié des consonnes rendenteette étude 1res difficile pour le galicien. Ce qui le

surtout, c'est l'emploi de l'U qu'on ne trouve que rarement dans je castillan, et cela se remarque surtout dans un vieux, manuscrit conservé autrefois à Monforte. « Cunuzuda cousa seya é ludos aqueles que este escritu viren, que Cuntenda sui ante mi Fernan Pétri Juiz del Rey en Lemos sube lu Portadigu de se meesmu Julgadigu. — Eu Fernan Pedriz Juiz oydas as razues e cunsellu avidu cun ipsa carta del Rey e cun homees buus. Juzguey que cada mercader doulro cundadu que pasan pur Lemus por quai lngar quer, que de una portage e mais non. Desle juzgadu non apelou ncnguun , c os frades pidirun mi caria desle Iuizu, e eu de illiç ende carta de meu Seelu seclada. Subera i a CC a X C a RI a gl idus Februarii (1255.») Deux vieilles chartes de Sardaigne de l’an 1153 nous offrent un curieux parallèle.. D. Lorenzo Hervas (Idea del (Jniverso, T. XVII , p. 197) les publia pour la première fois, et l'une d’elles commence ainsi: « Ego judice Gurrari di Locon qui faco custa caria outn voluntale de Deu et de suius meus Barrasone Rege et de sa Muiere... pro remissione de essos pecatos meos et, de parentes meos et pro. servilu bonu Kispi in monte Cassino, cando andai ad Sanctu Sepulcru. »

Dans certains districts de la Galice, cl agua se prononce: ayagoa, et nous trouvons dans les notes explicatives, que le P. Sobreyra ajouta au Diccionario etimolôgico del cordohés Dr. Fr. Rosal, que dans le dialecte galicien a barcar ou abraear signifie comprehcnder una cosa cinéndola; galzanos. chancos, chamancas: calzado. afusar : escapar. ainda, inda, aina, ifia: adliuc. albar: la frulaquese adelanta, cosa blanca. cafuga: caseta pequeûa hecha fuera de poblado. bacaro: cerdo. vandujo, vandullo: vientre. dujo:

colmena. valahustre: columna de las varandillas. fusta: pipa del vino. desbarjuletado, esbragoletado, esbragallado: desaseadamenle desabrochado. batel, badal, badallo: lengua de la cainpana. valente batel: une vraie bagatelle, en allemand: recb ter bettel. cordela: redano, dinguilindin: nino. tantarantan: desgracia, interjeccion de desprecio. Cette interjection devait être en grande faveur auprès des galiciens, appelés dès les temps les plus reculés palriis ululantes car mina linguis , et cela est confirmé par la gayta (locata) gallega, ou mohineyra,

Tantarantan por onde van à Noya,

Tantarantan (van) pô la Corredoyra Tantarantan!

Quelle fraîcheur dans ces refranes gallegos!

Ayrinos, ayrinos, ayres,

Ayrinos da mina terra,

Ayrinos, ayrinos, ayres,

Ayrinos levayme a ela.

Et dans ces jolis vers qu’on chante à Ribadavia:

Non hay cantiga no mundo,

Que non tena seu refran,

Nunca ninguen faga conta Se non do que ten na man.

D’autres ont un cachet plus national et plus facétieux:

Mina nay ten très ovellas Todas très mas ha de dar,

Unha céga y outra coxa,

Y outra que non pode andar.

0 casado cesa guer,

O solteyro no lia dan,

O que ha de ser casado, lia saber ganar o pan.

Dans les vers suivans, à l’adresse de leurs voisins de Castille, on sent percer toute l’aigreur d’un dialecte qui a été supplanté et abandonné:

Por amor de voso galo Treydora, mala vicina,

Por amor de voso galo Perdin o mina galina.

Pol amor da vosa lengoa (Malo rayo ve la fenda?)

Pol amor da vosa lengoa Perdin a mina facenda.

Sarmienlo (Obras postliumis, t. i, Madrid 1775, p. 238), fait une remarque singulière à propos des poésies galiciennes: En la mayor parte de las copias gallegas hahlan las mujeres con los hombres; y es porque clins son las que componen las copias, y ellas mismasinventan los tonos ô ayres, ô que las han de cantar sin tener idea dcl arle mu s ica.

D'après tout ce que nous venons de dire, il est clair que la poésie espagnole prit pour type et pour modèle la poésie latine. On a écrit dans ces derniers temps bien des dissertations, bien des volumes sur ce sujet, ainsi que sur la forme primitive de la romance espagnole dont les vers suivant les uns étaient de huit pieds, suivant les autres de seize. Nous ne pensons pas que des recherches faites exclusivement dans un sens historique ou littéraire puissent amener

des résultats salisfaisans. La raison en est cjoc les commenccinens de la poésie remontent a une époque dont les souvenirs historiques ne peuvent plus être contrôlés, car ils ne vivaient que dans la mémoire du peuple et avaient subi bien des altérations. Aussi W. dellumboldf, dans l’introduction à son ouvrage sur la langue de Kawi, fait-il Une reniar* que juste et belle, lorsqu’il dit que la langue grecque avait dû depuis longtemps se bercer sur les vagues harmonieuses de la poésie avant de produire Un poème comme l’ Iliade. Mais la nature de la voix humaine, soumise à un examen approfondi suffit à combler ces lacunes si fâcheuses. Ce n’est pas le hasard qui fit que la poésie précéda la prose; la cause en fui que la poésie se prêta plus naturellement à la prononciation des langues. Il est prouvé que dans notre organisation l'appareil de la voix communique directement avec l’appareil respiratoire . et l’expression matérielle, des pensées et des sentimens que renferme notre esprit résulte par le moyen de laparolc, des fonctions respiratoires qui se font par une expansion et une contraction alternative des poumons. Cette expression a lieu par une série ascendante et descendante de syllabes, dont une moitié se produit à la diastole, Kautre moitié à la sys j tôle. Entre une aspiration et une expiration normales, on pourra toujours, en parlant naturellement, prononcer huit syllabes. Tant qu’en- aspirant les poumons sc dilatent , tant dure ce que l'on appelle'l’arsis et la mesure est ici indiquée par notre organisation elle-même, les poumons se conlracteniils, la voix suit celte contraction jusqu a ce qu’elle arrive de nouveau à sou repos dans ce qu’on appelle la thésis. Ainsi s’explique d’elle même la question si débattue de la forme primitive des vers. On a accouplé deux vers de huit

syllabes, le premier produisant use élévation de la voix, en même temps, que les poumons se dilatent, le second un abaissement, en même temps qu'il se contractent, et ces deux vers qui, quant au fond et quant à la forme, n’en font qu’un, ne peuvent pas plus être séparés, que la double pulsation du cœur. Il reste encore à étudier le rapport entre les arsis et thésis métriques et les arsis et tliésis vocales. Ce rapport réciproque existe 'généralement dans la première période du développement des langues, l'élévation métrique, l’arsis, s’étendra alors de A à I; l’abaissement, la thésis, de I à U. Mais comme tout système perfectionné de vocalisation tend à donner, par un emploi convenable des voyelles intermédiaires et des diphthongues, plus d'ampleur et plus de variété aux voyelles principales, le point essentiel de l’arsis et de la thésis consiste dans l’alternation des voyelles fortes et faibles, des sons purs et‘ impurs.

Aussi loin que l'on peut suivre les traces de la poésie dans l’histoire des peuples, on retrouve toujours cette loi unique et immuable. Le psaume de David, l'hexamètre d’Homère,, le sloxa du sanscrit, le vers des Niebelungen, tous ont la même structure métrique; cependant on ne peut pas dire que la poésie populaire ait dès l’origine conservé rigoureusement le mètre national car le chante populaire n’a jamais pu s’astreindre aux règles de forme et de mesure. L’hexamètre d’Homère n’a pas été le vers primitivement employé par les Grecs, et lu langue dans laquelle fut écrite Y Iliade a dû passer par une civilisation déjà bien riche et bien avancée, avant d’être arrivée à un tel achèvement dans sa prosodie et ses formes grammaticales. M. Bergk dans son livre sur les plus anciennes formes de vers chez

les Grecs, avait parfaitement raison lorsqu’il cnercuuit un vers antérieur à l’hexamètre; soulementnous ne sommes pas de son avis, quand il dit que l'hexamètre était trop lourd et se prélait peu au chant populairequi donna naissance au poëme d’Homère. Hélait au contraire trop parachevé, trop compliqué dans sa prosodie, en un mot, il était fait avec Irop d’art pour que le peuple, qui chante comme l’oiseau, c’est-à-dire, comme le seigneur le lui a appris, s'en soit servi d’abord. Quant au reproche qu’on fait à l’hexamètre d être Irop long, c’est une boutade de MM. les savans, car ce vers n’est autre chose que l’accouplement de deux vers de huit syllabes, accouplement que l’on retrouve également, mais d une façon plus grossière, dans les formes métriques que M. Bergk cite comme les plus anciennes. La césure du milieu qui sépare l’arsis de la thésis, et qui pour des oreilles helléniques se trouvait peut-être plus clairement indiquée dans l’hexamètre que par la rime inventée plus tard, était pour Homère une loi tellement rigoureuse que dans \ Iliade entière on aurait peine à rencontrer quelques vers où elle ne soit pas observée. Sous ce rapport le vers d’Homère ne peut-être considéré comme une innovation, ni même comme une déviation de la forme primitive de la poésie populaire, mais la façon ingénieuse et heureuse dont Homère sut relier l’arsis à la thésis, la première placée sur une pointe tremblante et conduisant naturellement vers la moitié du vers où a lieu la thésis, enfin surtout la chute si harmonieuse de la seconde moitié du vers: toutes ces qualités donnent à l’hexamètre un tel charme, une cadence si agréable que l’esprit qui sent ces beautés ne s'aperçoit pas de l’absence de rime et d’assonance, bien plus il en serait peut-être troublé. Le pentamètre, qui plus tard tut ajouté à l’hexamètre, et qui en fit un distique, n’est plus une forme

naturelle mais une forme tout à-fait artificielle qui termine avec coquetterie, pour ainsi dire, et par une nouvelle arsis, la moitié du vers où la voix s'abaisse.

Nous venonsd’indiquer, en général, tous les élémens de la versification quelque différente qu’en soit l’application en particulier, et celui qui voudrait attribuer à la forme métrique du néolalin qui s était développé en Espagne une autre source que fhexamètre ou le distique latin, se mettrait en contradiction avec toute la marche historique qu’a suivie la civilisation moderne. Le génie populaire s’attacha aux doclrines, aux usages et aux cantiques de l’Eglise latine, comme la vigne s'attache à forme, et ce n’est que lorsqu’il se sentit assez dp force pour vivre indépendant, qu’il se fraya son chemin tout seul, sans cependant pouvoir jamais démentir son origine. Pour bien comprendre la romance espagnole, il faut se reporter aux vieux cantiques d’Eglise, à ces hymnes saintes, dont la simplicité émeut étrangement et dont léchant large et grandiose impressionne le cœur des fidèles, par ses puissants accords. La poésie des peuples modernes vient de là, on ne saurait le contester; aussi une étude comparée des hymnes espagnoles, comme l’étude faite avec un talent si supérieur, à l’égard du cantique allemand, par Hoffmann de Fallersleben, serait un travail de circonstance, car les plus beaux chants d’Eglise, n’importe de quelle origine, se répandirent rapidement par toute la chrétienté, recevant, selon les pays où ils furent adoptés, une empreinte plus ou moins particulière et nationale. Sous ce rapport, et pour tout ce qui touche la civilisation chrétienne en Europe f l’Espagne a joué un rôle très-important, biçn que personne jusqu’ici tfsn ait parlé et qu'on se soit en général contenté d’admirer ses romances. Déjà de bonne heure, le génie espagnol

repoussa la structure métrique de l’hexamètre parce qu'il la trouvait trop difficile à manier, et ce qui est parvenu jusqu’à nous des premiers essais faits, dans ce sens, est en général assez grossier et primitif. Parmi les formules visigothiques qui se trouvent dans le Codex ovetensis , manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de Madrid , il y en a une en hexamètres, et l’on peut juger, par cet exemple, dans quel état se trouvait la prosodie latine en Espagne lors de la première domination des Goths. La formule e 9 t : ialive à la «Morgengabe», la.constitution de dot, d’aprè le droit germanique, et s’exprime ainsi vers milieu.

Optima namque tibi dona sum orïerré paratus,

Et dare quod retinet pnr- •-/' , f..rma : libelli.

Ecce decem in primis j eru : rotidemque puellas Tradimus atque decem vuvrum corpora equorum;

Pari mulos numéro damus inter caetera et arina,

Ordinis ut getici est et mos gingeba * vetusti.

Rusticos impendam famulos per nostra manentes Rura tibi terris vineis et prædia olivis,

Omnibus in rebus silvis ac pascua lymphis;

Immobiles res, seu mobiles tam o’mne pecusque, Argentum, æs, byssum, vas fictile et aurum,

Quicquid intra vel extra nunc corpore cuncto Nos injure titulis ex multis habere,

* M. Eug. de Rozière dans ses « Formules Wisigothiques inédites. Paris 1854.? a mis avec raison morgingeba (Morgengabe), mais il aurait dû placer le texte original en regard deschangemens qu’il a cru b|On de faire, et une fois entré dans la voie des corrections, il fallait les étendre à tout le reste qui évidemment est corrompu. En général, le texte donné par M. de ïtozière est incorrect, et abonde en fautes d’impression qui produi- Bent de gros contresens. Nous avons strictement suivi l’orthographe, du manuscrit.

Ampliusaut Christi delerit quod gratia nobis

Ordine diverso per notræ tempora vitæ,

Te dorainam in mediis cunctisque per omnia rebus

Constituo donoque tibi vel confero, virgo. •*

Le môme manuscrit contient encore une Fpistola Fortu mti ad ïfilpericum regern direcla, dont les distiques ont cela de remarquable, que dans le pentamètre on trouve déji l'allitération, comme cela se voit dans la plupart des distiques composés en Catalogne.

Nascimur æquales, roorimur æqualiter omnes,

Una ex Adam est mors Christi et una salus.

Diversa estmerces, funus tamen omnibus unum:

Infantes, jubenes, sic morière senes.

Ergo quid hinc facimus, nunc te rogo cœlsa potestas,

Cum nihil auxilii possumus esse rei.

Ploramus, gemimus, sed nec prodesse valemus,

Luctus adest oculis, est neque fructus opis.

Ecce vocatur amor neque jam revocatur amator,

Nos neque jam repetit quod petra mersa tegit.

Quale placet figulo vas fictile taie paratur,

Quando placet figulo vasa soluta ruunt.

Quod juret (jubet) omnipotens non possumus esse revelles, Cujus ad intuitum sidéra, terra tremunt.

Illius ergo sumus figmentum et spiritus inde est,

Cum jubet hinc imus, qui sumus ejus opus.

Mais.les Versus ad pueros qui se trouvent à la fin d'un vocabularium latinum, écrits vers l’onzième siècle, portent un caractère tout-à-fait espagnol et devaient, à en juger par

* La formule ne fut écrite, et peut-être même rédigée soua cette forme qu’au commencement du douzième siècle.

les notes qui accompagnent les vers, être chantés dans les écoles, ou servir de morceau d'exercice.

Fistulapange melos puero méditante camena;

Regia pipino fistula pange melos.

Obtime carbe puer salices de frqndibus ubas,

Celica dona libens obtime carpe puer.

Si paucus (m) insit* ave merolus pia carmina mea.

Queque sofia docet obtime disce puer.

India mittitebur per mare tura saba.**

Celica dona libens optime carpe puer,

Anxia dum tremula resonat filomela sub umbra.

Les distiques, où la rime est observée tant dans l'hexamètre que dans le pentamètre, sont beaucoup plus rares, cependant il y en a des exemples. Dans les œuvres manuscrites du Père Sobreyra, une partie contient des inscriptions anciennes ( fnscripciones desde el ailo 537 hasla 1633) et reproduit une épithaphe de l’an 1138 qui orne le tombeau d’une dona Ximena, maîtresse du roi Alphonse VI. Ce tombeau existait autrefois dans le couvent de Bénédictins de San Andrés de Espinareda (Asturies).

Quam Deus a pena—defendat dicta JSemena,

Alfonsi vidui—regis arnica fui.

Copia, forma, genus—dos, morum cpltus amenus Me regnatoris—prostituere toris.

Me simul et regem—mortis persolvere legem.

Fata coëgerunt—que fera queque (demunt.) ***

* C’est ainsi que nous lisons ce passage obscur et probable* ment mal écrit.

** Dana le texte il y a turas abeu.

*** C’est une conjecture, car ce dernier mot est effacé.

La vocalisation du latin, plus large et plus naturelle si on la compare au grec, rend assez probable que la forme compliquée de l’hexamètre (distique) resta toujours pour les romains, comme tant d’autres choses qui leur étaient venues de la Grèce, à l’état d’emprunt, et ne se nationalisa pas chez eux. Le sioka du sanscrit, la langue sacrée des Hindous, qui par sa vocalisation énergique donna naissance au vers alexandrin, aurait bien mieux répondu au génie de la langue latine; aussi la solennité du culte chrétien, célébré en latin, conduisit-il sans effort à celte forme qui était plus en harmonie avec la vocalisation de la langue, et qui se rapprochait déjà beaucoup du vers saphique. Ainsi les voyelles pleines furent adoucies d’abord par l’assonance, ensuite par la rime, et, en ajoutant à un premier vers double un second, comme dans le distique, on forma une strophe de quatre vers: «verso redondillo», à laquelle succéda bientôt à cause de sa versification facile la strophe de six vers.

Ave virgo graciosa—Stella sole clarior Mater dei gloriosa—Favo mele dulcior Rubicunda plus quam rosa—Lilio candidior.

Mais en adoptant cette forme si particulière, on a eu égard à d’autres circonstances encore. La seconde ligue de la strophe de six vers produit une seconde arsrs qui soutient la première, et communique à la strophe un ton solennel et émouvant. Que l’on se souvienne du célèbre Dies irae, dies ilia, dans lequel ia forme extérieure impressionne au moins autant que le sens des paroles. Celte forme métrique eut le plus grand succès en Espagne, et cela s'explique: Pespagnol, tel qu’il était sorti du latin, avait beaucoup -dediffi-

culté à produire la thésis, et était obligé de venir à son secours en redoublant larsis. La Bibliothèque de l’Académie de l’Histoire de Madrid conserve, dans un vieux manuscrit, une hymne magnifique en vers alexandrins, et nous la ci tons d’autant plus volontiers que chez nous on ne connaît à peu près rien de fhymnologie espagnole.

Juste Judex Jesu-Christe regum rex et domine Qui cum pâtre régnas semper et curn sancto flamine Te digneris preces meas clementer suscipere.

Qui de celis descendisti virginis in uterum Inde sumens veram carnem visitasti sæculum Tuum plasma redimendo sanguinem per proprium.

Ilia quæso Deus meus gloriosa passio Me defendat incessanter ab omni periculo Ut valeam permanere in tuo servicio.

Adsit mihi tua dextra virtus et defensio Mentem meam ne perturbet hostium incursio Ne dampnetur corpus meum fraudulenti laqueo.

Dextra forti qua fregisti Acherontis januas Frange meos inimicos nec non et insidias Quibus volunt occupare cordis mei semitas.-

Audi Christe me clamantem a peccalis miserum Et querenti pietatem porrige solacium Ne insurgant inimici mei in opprobrium.

Confundantur et tabescant qui me volunt perdere Fiat illis in ruinam laqueus invidiæ Jesu pie Jesu bone noli me relinquere.

Tu defensor et protector tu sis mihi clipeus Ut resistam te victore mihi detrahentibus Et eisdem superatis gaudeam diucius.

Mitte sanctum de supernis sedibus paraclitum Suo meum qui illustret splendore solacium Hodientes me repellat et eorum hodium.

Sanctæ crucis tuæ signum sensus meos muniat Et vexillo triumphali me victorem faciat Ut devictus inimicus viribus deficiat.

Miserere mihi Christe fili Dei genite Miserere deprecanti angelorum domine Esto semper memor mei dator indulgenciæ.

Deus pater Deus fili Deus aime spiritus . Qui semper es unus Deus diceris et dominus Tibi virtus sit perhennis honor et perpetuus.

11 n’en fallait pas plus, selon nous, pour faire naître de ces poésies latines la romance proprement dite, et nous ne croyons pas que les Espagnols aient emprunté l'Alexandrin aux Français. Il est vrai, que cette forme métrique s adoptait parfaitement 5 la vocalisation de la langue française, parce que ses nombreuses voyelles intermédiaires amenaient facilement etd une manière harmonieuse la chute du vers; aussi l’Alexandrin, assez embarassé en lui-môme, devint-il bientôt le vers favori de la poésie française. La langue espagnole, au contraire, manquait de ces chutes harmonieuses: presqu’entièrement dépourvue, dans ses terminaisons, de la voyelle intermédiaire E et de la liquide N, elle se voyait forcée, avec ses voyelles si pleines, à faire durer encore l'arsis dans la thésis, et à préférer le trochée viril au iambe efféminé. La singularité du mètre de la romance consiste en ce que la thésis ne finit jamais complètement; pour amoindrir la dureté et la disproportion qui en résultaient, la poésie sut faire un emploi ingénieux de sa grande richesse de rimes et

d’assonances, et adoucir les voyelles trop fortes, par une monotonie très harmonieuse, en répétant souvent les mômes voyelles à la chute du vers. La thésis devint alors artificielle, car la nature de la langue s’y refusait. Du reste, il est d’un intérêt secondaire de savoir si la forme primitive de la romance était de deux vers entiers et rimés, ou de quatre demi-vers à rime pleine ou alternative. Il suffit, à notre avis, d'admettre que la romance espagnole dérive de l’hexamètre latin quelle a modifié à sa manière. Nous en avons un exemple dans une doctrine chrétienne, manuscrite et en vers, conservée é la bibliothèque de l'Escurial:

Creo en'un’Dios maravüloso Padre todo poderoso En cielo*y terra virtuoso;

ainsi que dans les maximes pleines d’esprit du Juif de Carrion, dont les redondillas (*) se rapprochent autant de la chanson populaire que les canligas d’Alphonse le Sage.

* Nous avons eu occasion, à l’Escurial, de comparer ce manuscrit avec celui qui existe à Madrid, et nous avons trouvé que les idées sont bien les mêmes, mais que la forme en est tout différente; il est donc probable que ces deux manuscrits ont été écrits sans que pour la rédaction de l’un on se soit servi de l’autre, car on ne peut guère attribuer à une erreur de copiste la différence entre les titres dont l’un, dans le manuscrit de Madrid, porte el libro del Rabi Santob ; et l’autre Consejos y documcntos del judio Rabbi don Santo al Rey don Pedro. La fin est également différente; dans le manuscrit de Madrid nous lisons:

E la mercet que el noble Su padre prometio,

La terna como cumple Al Santob cl Judio.

L’histoire de la littérature espagnole possède l’immense avantage de pouvoir retrouver les origines de la poésie nationale à une époque où toute autre littérature en a perdu depuis longtemps les traces. Les livres de messe, selon le rite mozarabique, et les bréviaires que Burriel a copiés à Tolède, contiennent beaucoup d’hymnes anciennes; il y en a môme dans un volume toute une collection dont la pa-

Et dans celui de l’Escurial:

La merccd que el alto Rey su padre prometio Manlerna a don Santo Corno cumple el Judio.

Nous croyons que ces maximes ont été recueillies de la bouche du peuple qui appréciait à sa façon le mérite du sententieux Rabbi, et ne pensait pas à mal en métamorphosant Santob el Judio en un Don Santo. Au reste, on retrouve, à différens endroits du Romancero, le nom de Carrion. Dans tous les cas il est certain que ce Rabbi, supposé même qu’il eut embrassé la religion chrétienne, ne pouvait être l’auteur de la Doctrina christiana et de la Danzade la Muerte, qui dans le manuscrit de l’Escurial se trouvent dans le même volume que ses Maximes.

Une forme de vers assez populaire, qui paraît avoir pris naissance la même époque, se voit dans quelques vers latins du Chronicon Emilianense.

Rex (Alphonsus) quoque clarus omni mundo factus.

Regni culmine datus, belli titulo aptus,

Clarus in Astures, fortis in Vascones,

Ulciscens Arabes, et protegens cives,

Cui principi sacra sit Victoria data,

Christo duce juvatur, semper clarificatur,

Polleat Victor sæculo, fulgeat ipso cœlo,

Deditus hic triumpho, deditus ibi regno.

reille n’existe pas. Grâce à ces restes précieux, on peut toucher du doigt, pour ainsi dire, la transformation du vers classique, soumis aux règles de la quantité, en vers moderne accentué et rimé. On remarque, en outre, qu en Espagne le vers employé dans les cantiques n’est au fond que le vers saphique qui lui môme n’est qu’un distique modifié; aussi tel que nous le rencontrons encore dans le rite mozarabique, il a du influer plus directement même que le distique sur la formation du vers de la romance. Le prologue «du Codex mozarabicus continens hymnos per tolum anni circulum,» commence par des vers qui ont la prétention d’ôtre des hexamètres, mais qui déjà n'en sont plus, et qui peuvent être comparés aux vieux acrostiches contenus dans le Codex vigilanus.

Miracula primeva Hymnorum modula clara Angelica promiserunt nascente domino ora Videlicet paucis infusa celitus dona.

Toutefois, il est douteux que ce soient là les plus anciens cantiques: ceux du Codex missarum sancti Ildephonsi semblent appartenir à une époque antérieure (*), et l’on

(*) Burriel le conclut du caractère de l’écriture, mais il ne peut croire, à cause du mauvais latin, que Saint-Ildephonse ait été le véritable auteur de ce livre de messe, d’autant plus que dans l'officium in adsumpto sanclc Marie il est question de prisonniers, ce qui fait supposer que, lorsque ce livre fut écrit, Tolède était déjà tombé au pouvoir des Maures. Cette conclusion pourrait bien s’appliquer à une copie faite plus tard, mais ne prouve rien quanta l’époque à laquelle ce livre fut écrit. Au reste, on remarque que Burriel a souvent mal lu le texte original. Nous suivons exactement l’orthographe de la copie qui nous a servi.

reconnaît bien le vers saphique dans l’hymne qui suit:

En patens glorie ratilum gandii Cunctis inclâruit orbe fidelibus Festa celebria matris altissimi Quo felix veitur régna perennia.

Hec virgo genetrix verbo altissimî Thalamum regio prolis perpetui Adsistens regii dextcra unici Amicto renitens regina aureo, etc., etc.

Une autre forme de vers, dont on s’est beaucoup servi depuis dans nos cantiques modernes, se voit dans l'hymne:

Veni redemtor gentium Ostende partum virginis Miretur omne seculum Talis deccet partus Dec.

Non ex virili semine Sed mistico inspiramine Verbum dei factum est caro Fructusque ventris floruit.

Alvus tum escit virginis Claustra pudoris permanent Vexilla virtutis micant Versatur in Templo Deus.

Voici un exemple de strophe de trois vers:

Iste electus Johannes diligendi promtior Advocatus in perennem veritatis gratiam Mercem adsumens amoris quicquid ambis obtinet.

Insula Pathmos teneri (?) imperante promitur Conspicit il lie refulsa celitus misteria Et profunda que notavit mente narrat ardua.

Accipit Dei parentem in suis precordiis Ut minister veritatis administret virgini Que Deum enixa sola virgo semper adstitit.

Nous remarquons encore dans la collection une hymne en l’honneur de Saint Crispin.

Indulge nobis Pater clementissime Pro tui sancti intercessu Martyris Dele sécréta cuncta laxa crimina Ut annuis in tuis semper laudibus Istum canamus festum leti cordibus.

Pour terminer, nous transcrivons l'hymne in ordinatione Regis:

Inclite Rex magne Regum Censecrator Principum Veritas signa Patris Christe vero chrismate Quo favente régna durant Adque Regem imperant.

Provee regnum fidelis Principis ad gloriam Unguine sacro nitescat Sanctitate iloreat Fulgeat vite corona Polleat clementia.

Gaudeat, cum plebe totus Tota plebs cum principe Sit dies natalis hujus Feriata gaudio Sic piis omnino votis Plena exultât» o.

Ut pie tenendo regnum Quum beatis moribus In quibus nunc principatur Sic modestusimperet Quo simul cum his fruatur Sempitemo munere.

Nous traiterons, dans un prochain mémoire, de la langue catalane et de son rapport avec Raymundus Lullus.

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