‹ Aperçu général de la science comparative des langues pour servir d'introduction a un traitéChapitre 5 sur 11 · DB LA · texte numérisé non relu

DB LA

miMï COnPARATIYË DES LANGUES

§ ^^ — DÉFINITION DE LÀ GRÂHIAIftE GOIPARÉE.

La grammaire renferme cet ensemble de règles par lequel se manifeste l'organisme d'une langue Lorsqu'elle s'efforce d'indiquer jusqu'à un certain point les origines de ces règles, d'en expliquer les causes et d'en décrire l'enchaînement, on VappeWe grammaire raisonnée. Lorsque, pour donner plus de force à cette méthode, elle a recours à des exemples et à des règles empruntés à la grammaire de plusieurs autres langues, étrangères ou classiques, elle" devient la grammaire comparée- Mais il faut pour cela que ces langues soient sœurs, autrement la comparaison serait sans fruit. Encore, dans ces limites, elle peut être plus ou moins complète, car elle peut être faite avec plus ou moins d'éléments comparés, avec plus ou moins d'intelligence et en vue de résultats plus ou moins élevés.

Lorsque nous comparons le français à l'italien et à l'espagnol , ou à tous les deux à la fois , il est facile de reconnaître à ces trois idiomes une origine commune, un système grammatical presque identique, et des difiFérences qui . toutes nombreuses et toutes considérables qu'elles puissent paraître aux contemporains qui parlent cos langues , auront aux yeux de la science une signification

peu importante. C'est que la comparaison se sera renfermée dans un champ bien étroit en passant en revue trois idiomes sortis d'un même idiome et conservant les traits principaux qui trahissent cette origine. Si , pour passer d'un extrême à Tautre, on voulait établir un parallélisme entre le français et le çanscrit ou entre le français et le turc, on entreprendrait une œuvre bien autrement inutile A coup sûr, rien ne .saurait moins s'accorder ensemble qiie les règles de la langue tatare que nous venons de nommer et celles de l'idiome que nous parlons tous les jours. Nous ne nous étonnons pas de trouver sur les limites de l'Europe et de TÂsie une population longtemps barbare et dont le vocabulaire ne ressemble nulle part au nôtre ; mais nous sommes frappés de la différence de procédés employés par elle pour rendre la pensée de l'homme. L'unique résultat que nous retirerons de cette élude et de cette comparaison sera donc qu'il y a des idiomes tellement divergents entre eux qu'il paraît tout d'abord difficile de leur assigner un point de départ commun, d'y retrouver des principes analogues et d'expUquer par les mêmes raisons leur croissance et leur développement.

Lorsque l'on compare le français au sanseril, en supposant qu'on ne connaisse bien que ces deux langues , peut-être Timpression sera-t-elle à peu près la même. Nous serons frappés surtout par la prodigieuse différence qui sépare la langue si synthétique, si compliquée, des an- \ciens Indous, d'avec l'idiome si clair, si précis, et, pour' ^insi dire , si algébrique que nous parlons ; nous ne retrouverons dans le sanscrit ni nos conjugaisons , ni nos déclinaisons, — si tant est que nous en ayons encore, — r ni enfin notre vocabulaire, et pourtant toutcela s'y trouve, ou en entier, ou en partie. Mais^i, au lieu de franchir d'un seul bond la distance des lieux et des temps , nous

renouons prudemment, et degré à degré, la chaîne de Thisloire, si du français nous passons au latin , du latin au grec ou plutôt au dialecte éolien, dont Taffinité intime avec le latin est bien connue, et si , par un dernier effort, nous quittons les bords de l'Eurolas et de Tllissus pour ceoK du Gange, c'est alors que nous assistons à la lente transformation du langage et qjie nous reconnaissons sur une terre lointaine et inconnue, sous des déguisements étranges et sous une enveloppe qui peut nous paraître bizarre d'abord, les traits familiers de noire idiome.

Celui qui voudrait comparer directMient la langue française avec la langue allemande courrait le risque de ne pas voir ses efforts couronnés d'un plein succès. Mais, si du français, par la filiation que nous venons d'indiquer, arrivé au sanscrit et au zend , idiome peu différent du sanscrit et presque aussi ancien que lui , il passe au gothique, il sera frappé des liens intimes qui rattachent ce dialecte, le plus ancien des idiomes teu toniques, à la grande famille indo-européenne. Peut-être serait-il presque aussi difficile de reconnaître dans la langue d'Ulphilas l'allemand de nos jours que de retrouver seulement une trace de l'idiome français dans le Mahabharata et dans le Itamayana des Indous. Heureusement qu'entre le gothique et l'allemand moderne se trouvent les anneaux intermédiaires du haut allemand ancien et du haut alleoàaud moyen, qui nous font découvrir l'identité radicale de toutes ces langues, en nous signalant les changements insensibles que cet idiome unique subit durant les phases diverses de son développement. La comparaison entre le français et Tallemand de nos jours ne sera donc réellement fructueuse que lorsque, après avoir examiné une à une les langues du midi, on aura abordé les uns après les autres les dialectes du nord , et qu'après avoir ainsi par-

couru le cercle des comparaisons, on sera revenu au pœnl * de départ* Car c'est seulement alors que Ton saura que le français et rallemand, malgré une physionomie apparemment si différente , appartiennent à une même famille, la famille japhétique.

On en peut dire autant de la comparaison du français et du polonais ou du russe; seulement, au lieu de passer du sanscrit au gothique, on doit suivre une autre route, c'est à-dire aborder Tétude du lithuanien ^ qui , dans une autre direction, ouvrira la vaste perspective des langues slaves. Grouper ainsi autour du même centre tous les membres d'une même famille, signaler à la fois toutes Jes variétés qu'ils peuvent fournir, leurs points de ressem*blance et les caractères spécifiques que leur ont imprimés des nationalités et des climats différents , c^est là une méthode digne de la science, c'est là l'œuvre d'un vrai linguiste. Et cependant ce n'est pas encore le point de vue le plus élevé auquel puisse atteindre la grammaire comparée»

Dans Tétat actuel de nos connaissances il est impossible de rattacher toutes les langues à un ceptre commua, et nous sommes forcés de reconnaître plusieurs familles autres que la famille japhétique. Au sein de chacune de ces familles nous rencontrons le même genre d'identité et de diversité qui nous frappe dans les idiomes indo européens lorsque nous les examinons avec attention ^ et cha*cune d'entre elles fournit matière à des recherches linguistiques également étendues, également importantes» Nofts pouvons croire que les langues japhétiqiies , parlées par les peuples les plus civilisés du globe,, représentent d'une manière plus générale et plus vraie la pensée humaine da' s toute sa puissance. Mais il sera toujours impossible de nier qu'elles ne représentent pas cette pensé»

tout entière et qu'elles ne sauraient épuiser tous les mo* des dont les races qui peuplent ce globe peuvent se servir pour la manifester. La grammaire comparée doit donc s'imposer une dernière tâche, qui, sans doute, est la plus difficile. Elle doit d'abord classer tous les idiomes de la terre, autant qu'ils lui sont CQnnus, d'après leurs femilles; montrer ensuite ce qu'il y a de commun entre toutes ces familles^ les points par où elles diffèrent entre elles, la facilité plus ou moins grande qu'elles offrent à la pensée humaine de se manifester avec force ei clarté , et faire <;6nnaître enfin les variétés de civilisations plus ou moins avancées auxquelles elles semblent avoir donné naissance.

$ â. — BS rERCUlNEHSNT NATUREL DES SCIENCES ET BU RAR6 QU'Y OCCUPE U GRAMIAIRE COMPARÉE^

On a dit avec raison que la grammaire ainsi que la grammaire comparée faisaient partie de la philologie ; il importe donc avant tout de définir le rôle du philologue. Est-ce celui qui enseigne les principes des grammaires française, grecque, latine, à la jeunesse, des lycées ? Est-ce celui qui étudie à fond les auteurs classiques avec les variantes et les leçons nombreuses fournies par les manuscrits plus anciens ou plus récents, en apportant dans cette œuvre la perspicacité et le goût, fruit de lectures laborieuses et de constantes études? Est-ce celui qui s'occupe des langues teutoniques ou celui qui apprend les langues orientales? Est ce celui qui déchiffre les cunéiformes ou qui dégage de volumes confus et sans nombre les principes et ia religion du bouddhisme ? Est-ce celui qui examine et dé-

chifiFre les inscriptions trouvées sur les anciens monuments de tous les peuples? Est ce celui qui, à l'aide de ces monuments et de toutes les ressources dont dispose Téruditioa moderne, reconstruit la vie privée, publique, politique, religieuçe, artistique, des Romains, des Spartiates , des Athéniens, des Arabes, des Juifs, des Egyptiens, etc. ? Est-ce celui qui étudie les anciens médecins, jurisconsultes, architectes, dans les textes mêmes? Est-ce celui qui, dans les temps plus rapprochés de nous, choisit un siècle dans Ihistoire de la France ou de tout autre pays pour en décrire les événements, pour en peindre les mœurs , les habitudes et la société toute vivante ? Le philologue peut être tout cela. 11 peut réunir, sinon toutes ces spécialités de science — car la science est infinie, et il n'est donné à aucun homme d'en embrasser même une seule partie complètement — au moins quelques unes parmi celles que nous venons de citer. Ses études peuvent toucher nonseulement à la linguistique , à la littérature, à l'histoire , mais encore aux arts, à la médecine, à la jurisprudence, aux sciences naturelles, etc. Car, en réalité^ il n'y a que deiix grandes familles de sciences, qui s'appellent et se complètent mutuellement: [ql philosophie qui part des principes fondamentaux de notre raison, et qui des idées pasise aux faits, et la philologie, science du passé, science des faits, qu'elle s'efforce de connaître et de classer enr^n dégageant les idées générales. Comme la philologie, la philosophie touche à bien des spécialités ; elle comprend nonseulement la philosophie proprement dite, la morale, la théodicée, les premières règles de la politique, le droit naturel, le droit des gens, mais encore les mathématiques pures, qui sont indépendantes des faits, les premières notions de la musique, de l'architecture, de presque tous les arts, et même des sciences naturelles. La philosophie veut

connaître simplement, absolument: yivfjjaxsiv, la philologie veut reconnaître ce qui était connu : avoytvaxjxeiv.

Il est clair, d'après ce qui précède, que toutes les sciences auxquelles nous accordons aujourd'hui ce nom , théologie, jurisprudence^ médecine, etc, ont leur côté philologique et leur côté philosophique. Elles sont philologiques lorsque nous suivons et étudions leur développement à travers les siècles ; elles sont philosophiques lorsque nous les faisons dériver des principes immédiats de la nature humaine. C'est ainsi que la philosophie elle-même donne la main à la philologie quand elle s'applique à étudier, à coordonner les différents systèmes qui se sont succédé dans tous les temps, chez tous les peuples, et que la philologie appelle à son secours la philosophie chaque fois qu'elle porte la lumière de la raison dans le désordre de faits incohérents.

Les sciences , qui sont comme la fleur intellectuelle de l'humanité, se développentd'elles-mêmes, d'après un certain ordre. La première, la plus vague, la plus obscure, celle qui renferme les germes de toutes les autres, c'est. la mythologie. Lorsque la pensée d'un peuple arrive à une certaine clarté , à une certaine indépendance , la mythologie se transforme en philosophie. Celle-ci , réduite au dernier degré de l'abstraction, aux notions de quantité et de qualité, touche parla quantité ^uxmathématiquesj par la qualité aux sciences naturelles. C'est dans ces dernières que la médecine, la chimie, la botanique^ etc. , trouvent leur place. De même qu'à l'ordre physique répond, dans le monde des idées , Tordre moral , les sciences éthiques répondent aux sciences naturelles, en leur succédant. Car l'esprit de l'homme aperçoit dans les unes et dans les autres quelques analogies et des lois semblables. Ces sciences embrassent la politique^ qui à son tour comprend Véducationy chez les

anciens du moins; la jurisprudence^ la connaissance des antiquités et des traditions, par conséquent la critique et là rhétorique. C'est ainsi que nous sommes amenés à la science littéraire, qui n*est autre chose que l'histoire des styles. Elle embrasse comme sciences auxiliaires et secondaires Yépigraphie et la numismatique.

Mais, de même que les connaissances d'un peuple présentent un système de conceptions et d'idées, sa langue n'est autre chose que la manifestation de ces conceptions par le son articulé; et de même que ces conceptions et ces idées peuvent et doivent changer, la langue se transforme et change aussi Ce qui est dire en même temps que la grammaire et le dictionnaire d'une langue sont mobiles , et que, si l'on peut dire jusqu'à un certain point qu'ils font naîtie une certaine culture de l'esprit, d'un autre côté cette culture les accompagne et les transforme à son tour. C'est pourquoi le langage , lui aussi, a son histoire, et l'on comprendra aisément pourquoi nous avons assigné à cette histoire du langage ou grammaire comparée le rang le plus élevé parmi les sciences philologiques.

Le langage, sans doute, est aussi ancien que la mythologie, que nous avons placée en tête de la série entière; mais ce langage n'est pas encore la langue formée, maîtresse de toutes ses ressources et de toute sa puissance. Et de même que dans la philosophie aucune partie ne fut traitée plus tardivement que celle qui montre la capacité et les limites de cette raison , à l'aide de laquelle seule on pouvait philosopher , de même l'analyse n'aborda qu'en dernier lieu le merveilleux instrument à l'aide duquel l'homme a dompté la matière , institué la société, créé les arts et les lettres, et fondé les sciences. De toutes les recherches philologiques celles qui concernent l'histoire du langage sont les plus délicates el les plus subtiles. Elles

surprennent la marche de l'esprit humain dans son travail le plus intime et le plus irrésistiblement instinctif. Le langage humain étant donc la manifestation la plus directe de Tesprit humain, la philologie, définie si bien par M. Bœckh « cognitio cogniti « , découvre cette -fois-ci avec certitude les idées générales qui se dég? ..it de l'ensemble de faits le plus intellectuel et le plusi.^ , itualiste que l'on connaisse. L'étude des catégories grammaticales, l'étude de la naissance, du développement et de la décadence des langues, Tétude de leurs affinités et de leuis divergences a donc bien été appelée Bpiyxo; |^a6y;|utaT0t)v cpiXoXoyawv, c'està-dire le sommet et le faîte des connaissances philologiques.

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