‹ Aperçu général de la science comparative des langues pour servir d'introduction a un traitéChapitre 7 sur 11 · ORIGINES BU LANGAGE. ~ MONOSTLLABISHE · texte numérisé non relu

ORIGINES BU LANGAGE. ~ MONOSTLLABISHE

Le moment où sous l'œil de Dieu les premiers hommes se communiquèrent pour la première fois leurs pensées par le langage a dû être singulièrement solennel. Il décida de l'avenir de la race. On ne peut pas se figurer l'homme privé de cette noble et royale faculté qui , en développant sa raison , l'élève au-dessus de toutes les autres créatures qui habitent ce globe. Dieu en voulant l'homme le voulut intelligent. C'est pourquoi nous pensons que l'homme parla toùtd'abord, nécessairement poussé par un instinct naturel et en s'aidant des organes que la divine Providence avait mis à son usage. Nous n'admettons donc pas que la langue ait été communiquée à l'homme par une révélation nouvelle et particulière : nous pensons que le miracle de sa création comprend aussi celui de la manifestation de sa pensée. Ce n'est pas à nous de chercher ici à éclaircir le mystère qui enveloppe les origines de notre race , et npus cloutons que la science parvienne jamais à le pénétrer. Il est certain que Ton pourra difficilement décider un procès dont il sera de toute impossibilité, même dans les âges à venir, de rassembler les titres avec leurs pièees justificatives. Il n'est certes pas défendu à l'homme d'à* border celte question redoutable , et la résoudre ne seraH pas , à nos yeux, porter atteinte à la dignité du Créateur. La Divinité n'est pas jalouse des faibles efibrts tentés par l'esprit humain , et on dirait qu'elle aime plutôt à en être

cherchée et devinée. Quelque loin que nous reculions Thorizon de notre savoir, il sera nécessairement borné, et il n'y a aucun danger que le fini sonde jamais ou mesure les abimesde Tinfîni. Aussi, comme a dit Bacon avec vérité : <c Si un peu de science éloigne Thomme de la foi, xme science profonde et mûre l'y ramène. »

Si nous- n'avons pas de données sur Torigine de notre race, il faut ajouter que nous ne savons rien de certain sur les commencements du langage. Assurém^ût il nous sera impossible de les présenter tels qu'ils étaient ; mais , grâce à des recherches opiniâtres et à une analyse persévérante , on est arrivé à découvrir quelques points fixes que Ton peut considérer comme étant désormais des faits acquis à la science. Supposer que nos premiers pères aient conjugué d'inspiration et avec un touchant accord : tutâmij tutàsi^ (utâiif ou décliné Xécov, Xeovio;, léovxi^ etc., c^est à coup sûr leur faire un très grand honneur, et c© serait admettre précisémwt un miracle là où nous ne cherchons à trouver que le jeu naturel de nos organes et de nos facultés. Le langage primitif a dû être à la fois extrêmement simple et extrêmement varié : simple, parce que la langue ne s'était pas habituée à prononcer ni Toreilte à entendre ces éons et ces mots sans nombre qui constituent Fensemble d'un idiome; varié, parce que les sensations et les impressions des premiers hommes étaient extrêmement mobiles t e4 que les objets qui les causaient n'étaient pas nécessairement et toujours désignés de la même manière. Il est très probable, pour ne pas dire sûr, que les premiers sons du langage étaient des monosyllabes, diversifiés par l'accent et soutenus par le geste; et, dans ces monosyllabes, nous reconnaissons précisément ces éléments rudimentaires du langage que nos grammairiens appellent ses racines. Nous avons trois ordres de preuves

pour démontrer le fait important que nous avançons : î*» preuves tirées du raisonnement a ;?nori, 2^ preuves empruntées à rinduelion scientifique , et 3" preuves résultant de faits existant eoeore et et qui n'ont jamais cessé d'exister depuis la création .

On a longtemps nié que les premiers hon^oies se soient servis dans leur langage de ces racines que nous ne rencontrons plus nulle part à l'état simple dans les idiomes les plus connus du globe. Et ceux qui placent le synthétfeine à l'origine des choses semblent avoir raison lorsqu'ils affirment que ces racines n'avaient pas le caractère de fixité et d'immobilité que nous leur trouvons aujourd'hui dans nos glossaires. Mais il n'en est pas moins vrai que, si ces premiers sons, résultant chacun d'une seule émission de la voix, contenaient déjà en germe l'organisme d'un langage compliqué et complet, ici, comme partout, le simple a dû précéder le composé. On ne comprendrait pas que nos premiers pères, peu familiarisés avec l'usage du discours , eussent employé deux sons ou deux syllabes à désigner une impression forte et essentiellement une , et il parait certain que , lorsqu'il s'agissait pour eux de rendre deux impressions , ils eurent recours à deux sons différents. La nature fait bien ce qu'elle fait, et les premiers hommes, étant plus rapprochésde ses primitives inspirations , durent calquer merveilleusement dans les premiers sons qu'ils rendaient l'image vivante des objets qui les entouraient et qui exerçaient leurs jeunes sens. Comme dans la nature, il y avait dans ce langage à la fois simplicité et abondance, et malgré cette abondance, nulle superfluité. Il ne faut donc pas croire que nos premiers pères aient beaucoup cherché, hésité, tâtonné, car chm eux rimpressk)n provoquait l'expression avec la

même rapidité que le choc de deux nuages électriques I^roduil l'éclat de la foudre.

Si donc notre raison nous conduit, a priori, au monosyllabisme comme caractère principal du langage primitif, l'étude approfondie des langues confirme sffr tous les points cet aperçu de la grammaire générale. Les Indous, qui sont les plus anciens grammairiens du monde, savaient déjà que leur magnifique et riche idiome s'était formé par la réunion et la combinaison multiples de rudiments monosyllabiques 9 et la philologie moderne n'a pu que vérifier et constater ce fait. Nous savons donc aujourd'hui, de science certaine, que les mots primitifs de toutes les langues indo-européennes étaient monosyllabiques. Du reste, un seul coup d'œil jeté sur une liste de racines sanscrites dissiperait jusqu'au moindre doute.

Il est vrai que la constitution des racines hébraïques et de celles des langues sémitiques en général semble contredire la doctrine que nous défendons. Ces racines, comme tout le monde le sait , renferment généralement trois consonnes et sont formées de deux syllabes; mais il n'est pas bien difiicile de prouver qu'une de ces deux syllabes, quelquefois la première, le plus souvent la seconde, est d'une origine plus récente, et qu'elle ne feit que spécialiser, que nuancer la signification trop vague de la syllabe-, radicale. Nous trouvons dans la grande grammaire de Gésénius trois séries de faits qui tendent à établir que les racines sémitiques , comme celles de notre langue, ont été formées, à l'origine, de monosyllabes. Nous les reproduisons ici :

1** Un très grand nombre de racines contenant apparemment les trois consonnes exigées par l'esprit systématique des grammairiens n'en comptent évidemment que

deux d'essentielles , puisque quelquefois la troisième n'est que la seconde répétée , et que d'autres fois on n^a c^tenu, la troisième lettre qu'en ajoutant un aleph^ un yod ou un vav, au milieu ou à la fin de la racine, ou en la faisant précéder de la consonne noun. Il eu est ainsi dans : :}ÛJ {yâtab) et niD (/^6), qui signifient être boni nôj (nâphahh) et nis (poûahh), souffler; n^n (dâhhâh)^ K^n (dâbha), "Tfn (doûhh)^ '^^'^(d^feA^fefe), heurter, frapper; TrilÇtiâdâk)^ l'ilÇnâdad)^ ^)l(noûd)y fuir, qui n'ont en

réalité que deux consonnes radicales: 2b(tab)j ll^(dahh)y ^3 (nad)^ auxquelles on en a ajouté une troisième dans l'intérêt d'une uniformité systématique.

2* Ilexisteparmilesnomsprimitifsunnombreconsidérable de véritables monosyllabes, et ce sont eux précisément qui désignent les notions les plus simples et les besoins les plus pressants de la vie : 3^J (aè), père; D« (êm) , mère; ni$(âhh)^ frère; nn (har), montagne; TJ? ('ïr), ville; Ol*» (yém)y jour; n;; (j/^d), la main; en (dâm) , le sang; 01D (soûs)j le cheval, etc. Les grammairiens ont imaginé, il est vrai, de faire venir :dk (afe), père, d'une racine

ï^^K (âbâ) ou 22H {âbab)\, mais ces étymologies sont

43É>solument illusoires et inventées seulement pour le besoin de k circonstance. Du reste, il y a aussi nombre de bissyllabes réductibles à une forme monosyllabique, si Ton a soin d'en détacher la première, qui n'est autre qu'une espèce d'aXcça TrpoaSenxov. Par exemple : D^K

{âdâm)f qui veut dire l'homme et rouge , est évidemment formé de DT , le sang. Dans ce mot l'homme a reçu son nom de la couleur de son visage. Comparez «v^pcoîioç, de av9)7p6ç, semblable à une fleur, et wtj;, visage (1). —

(1) Étymologie ingénieuse fournie par M. PolL

rfj^ (elepK)f le bœuf, probablement d'une racine ff}* «6^, enrouler y recourber (la racine bÎBsyllabique içS [laphad) existe encore en hébreu). — y?*]» {arba') , quatre , dont la racine première est ^1, beaucoup, être nombreux.

5* Enfin, il y a des séries dq racines qui n'ont en commun que les deux premières consonnes et dont le sens est presque le même, quoiqu'elles diffèrent par la troisième. C'est ainsi que les verbes )f}}b {la'a'), ny^ (Wab), tsy^ (la'at)y ù)jb (la'am) , ^y^ (la'aph) , y}}b (la'ats) \ p)fb (la'ak) j ont dans les différents dialectes la signification de lécher et d'avaler; — y2^ {gaba')^ p:ï {gaban)^ rû3 (gabahh)y Mil (gabab), cdle de rehausser et de voûter ; — pm {dahhak) , ^m (dahhaph) , nm (dahhahh) , nm (dahhah) , celle de pousser et de serrer de près ; — y^LQ (phatsat8)y y)lS>(phat8a*), UVit(phatsam), triË (phatsahh), iViB (phatêah)y celle de briser et de fendre, etc. Nul doute que ces observations ne soient applicables à tous les mots primitifs des langues sémitiques. On a découvert d'autres séries de verbes que celles citées par Gésénius ^ el on s'est essayé depuis à la tâche diflScile de réduire le glossaire des bissyllabes à une liste de racines monosyllabiques; seulement ces tentatives n'ont pas encore été couronnées d'un plein succès : car, dans de certains cas, c'est presque échouer que de trop réussir.

On a cru pareillement pendant longtemps que le malais, le tagal, le longue et l'idiome de la Nouvelle-2Jélande, avaient pour racines surtout des bissyllabes. M. Guillaume de Humboldt a (1 ) démontré par l'analyse d'une foule d'exemples qu'ici encore les bissyllabes pouvaient être ramenés à des racines monosyllabiques. Ce même

(1) Introduction à f étude de la langue kavi^ pages 398 et suivantes.

(i) Mithrid.^ ni, p. 430 ; m b, p. 4 et suiv. .{i^Mithrid., iv, p. 308, 313, 314.

moDo&ylIâbisme primitif se distingue également dans le copte et dans une foule d'autres idiomes africains. Il ne peut doue plus s'élever de doutes que sur les origines des j

langues américaines, appelées langues polysynthétiques, à cause du système d'enchevêtrement, dit dHncapsûlation^ qui y prédomine. On sait que ces langues absorbent la phrase, c'eçt-à dire Je sujet, le verbeet tous les régimes, dans un seul mot. Il n'Qn est pas moins probable qu'elles eurent à une époque primordiale un caractère monosyllabique. Ce qui parait le prouver, c'est qu'au milieu de quatre cents idiomes dont le système grammatical , — mais non pas lé vocabulaire , — est identique , et tel que nous l'avons indiqué plus haut , se trouvent , à peu près sans transition , des dialectes isolés dont la construction rappelle la la simplicité du chinois. Nous citerons le guarani, lepoconchi et surtout Vothomi (1). Ce qui paraît le prouver encore, c'est que G. de Humboldt , dans son excellent traité sur la langue basque, dont la structure grammaticale se rapproche , comme Ton sait , extraordinairement de celle des langues américaines , a prouvé par une foute d'exemples que la plupart des mots les plus longs pouvaient se décomposer et se réduire à des éléments primitifs très simples (2). Ainsi, dans l'Amérique, comme dans rinde et dans l'Arabie , les premiers débuts du langage humain ont dû se ressembler. Mais ce qui donne aux résultats de ces recherches scientifiques le caractère de Téyidence, c'est que nous voyons subsister encore une série de langues qui, semblables à des fossiles, ont conservé à travers les changements du temps l'empreinte du travail primordial de la pensée humaine. Nous avons déj4 cité

quelques dialectes américains ; mais c'est le chinois qui nous offre le modèle le plus frappant et pour ainsi dire le plus parfait du monosylïabisme.

On comprend bien qu'il y a 6000 ansles parties du discours, les distinctions de genre, de nombre, de mode, etc.^ n'aient pas existé; mais ce qui peut paraître le plus étùn^ nanty c'est que, encore aujourd'hui^ rien de semblable n'existe dans la langue chinoise. Pour y indiquer le pluriel, par exemple, on répète le mot ou bien on y ajoute des termes comme beaucoup ou autre. Ainsi on dira arbre arbre pour dire des arbres, mot autre ou moi beaucoup pour dire nous, etc. Le commencement de l'oraison dominicale : Notre père qui es au ciel, prend en chinois la forme que voici : Etre ciel moi autre (notre) père qui (1). Est-ce qu'en Europe un enfant âgé de trois ans parlerait bien différemment? Le même monosyllabe sert à exprimer une foule d'idées indiquées uniquement par le changement de l'accent. Ainsi tschoun signifie : maître, cochon, cùi-^ sine, colonne, libéral, préparer, vieille femme, briser, propice, peu, humecter, esclave, prisonnier (2).

On trouve des faits analogues dans les langues des Mantschous, des habitants de Taïti et des îles de la So^ ciété. L'état de toutes ces langues est rudimentaire sous le double rapport du son et de la pensée. C'est ainsi que le Mantschou ne peut pas prononcer deux consonnes de suite et d'une seule émission de la voix, mais les sépare par une voyelle. La même chose arrive au Chinois, dont tous les mots commencent par une consonne simple et se terminent par une voyelle ou par une nasale. Le Chinois ne peut pas prononcer le r, il le remplace ordinairement par

(1) JftUrid., I, p. 18.

(2) Mithrid., i, p. 42.

tin I, et c'est conformément à tous ces principes à la fois que , voulant prononcer à sa façon le mot de Christus^ û dira, en articulant chaque syllabe comme un mot séparé : Ki U su tu su.

£ 5. -^ QUELQUES AUTRES CARACTÈRES DES LANGUES PRIIITinS.

A côté de cette pauvreté de sons nous trouvons dans les langues primitives quelquefois une richesse de formes et d'expressions qui ne semble accuser qu'une impuissance bien grande de la pensée. Dans ces mêmes îles de la Société on se sert d'un autre terme pour la queue d'un chien , d'un autre pour celle d'un oiseau, et d'un autre encore pour celle d'un poisson. L'idée « queue » prise en général ne s'est pas encore dégagée dans l'esprit de ce peuple de la représentation des objets auxquels elle appartient. De même les Mohicans ne possèdent pas de verbe qui signifie couper; mais ils en ont, et de fort différents par leur forme extérieure, pour dire : couper du boiSy coupet des habits^ couper la tête, le bras, etc. (!)• Nous rencontrons une variété d'un autre ordre dans les langues celtiques et indo-européennes à leur origine. Dans les premières il y a un très ^and nombre de verbes qui signifient : germer, verdir y fleurir^ se développer; dans les autres, dans le sanscrit, par exemple, le nombre de ceux qui indiquent le mouvement dans l'espace (aller) et le mouvement dans la pensée (dire, parler} est extrêmement considérable. La langue , dans le progrès des siècles, a abandonné la plupart de ces formes. Les distinguait-elle toutes au commencement par des nuances d'idées? Peut-

(l)Jfi(^n4.,iiib, p. 325.

être que non; mais, dans celles qu'elle conserva, il est impossible de ne pas reconnattre qii'elles ont dû leur conservation à une légère modification du sens. Ainsi epTrô), en grec, vept dire simplement aW^fj et cependant, dans zi epTTovTa (serperBj serpens) , c'est la signification ramper qui a pris le dessus. Izeixf*^ se rattache évidemment à une racine qui, dans la famille indo-européenne, signifie marcher^ s'avancer; mais, dans l'allemand steigen^ elle a pris la valeur plus spéciale de monter. Toute abondance de formes qui ne sert pas Tidée est retranchée à la longue comme superflue par le génie de la langue. Ainsi le nombre des racines va toujours en diminuant : il est de 2,000 en sanscrit, il n'atteint plus que le chiffre de 600 en go* thique, 250 suffisent à la langue allemande moderne pour former ses 80,000 mots. On le voit, les langues primitives reposent sur une base extrêmement large ; mais il n'y a que des soubassraients , l'édifice n'existe pas encore. Plus tard la base se rétrécit, et, à l'aide de ce système de géné^ Tiftiony qui s'appelle en grammaire compos^Lvon^i dérivation^ la pyramide s'élève rapidement jusqu'aux cieux, ce qui revient à dire en d'autres termes que pour les premiers hommes tous les mots avaient une égale valeur et se trouvaient pour ainsi dire sur le même plan. Il s'agissait de se faire comprendre d'une manière quelconque; mais on ne distinguait pas le substantif du verbe, Tadjectif du pronom ; on ne songeait qu'à peindre une image qui avait saisi l'esprit, une notion vague ou une impression forte. Ceci nous explique pourquoi les langues primitives, avec des matériaux immenses, ne sont souvent arrivées qu'à des productions philosophiques, et mêmes littéraires, médiocres , et pourquoi des langues plus mûres et déjà appauvries ont fourni quelquefois des résultats étonnants» C'est que dans les premières les mots n'avaient pas en-

eore été^uffiBamment rangés, classéâ, subordonnés les uns aux autres , par cette faculté inhérente à l'esprit humain, la généralisation^ faculté à laquelle il faut rapporter le 6&^ Yeloppement de toute langue un peu complète»

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