‹ Aperçu général sur l'ÉgypteChapitre 53 sur 110 · IRRIGATIONS · texte numérisé non relu

IRRIGATIONS

Ârrosement par les canaux. — Arrosement par les puits. — Sackyehs.

— Ghadoufs.

3. Les habitants de TÉgypte durent rechercher les moyens de tirer le plus grand parti possible de la richesse que le Nil leur apportait annuellement. La construction des canaux et leur entretien furent par conséquent pour eux un sujet de préoccupations spéciales; la fertilité de l'Egypte a pour cause les inondations du Nil. Dès là plus haute antiquité amener Teau du fleuve sur la plus grande partie possible du territoire, tel fut le problème qu'ils se proposèrent, et à la solution duquel fut attachée la prospérité agricole du pays.

Aujourd'hui encore, c'est de l'économie des eaux du Nil que dépendent les richesses de l'Egypte. Le système d'irrigation a les mêmes effets que dans l'antiquité, il est déterminé d'après les mêmes principes.

Dans la Haute-Egypte, les canaux, comme des

â66 À€RICULTURE^

branches qui s'écarteraient d'un tronc généreux, sont dirigés vers les deux chaînes de montagnes qui encaissent la vallée ; parvenus à leurs pieds , ils se prolongent parallèlement au désert, et enlacent les terres de leurs réseaux fécondants.

Avant l'inondation, on élève des digues à la tête des canaux d'irrigation creusés de distance en distance sur les deux rives du fleuve.

Lorsque le Nil a commencé à croître, on coupe ces obstacles, et les eaux entrant dans les* canaux viennent s'arrêter contre de nouvelles digues, débordent et submergent le terrain qu'elles enferment^ Plus la crue est considérable , plus les eaux s'élèvent en amont des barrages dont je viens de parler, et plus est étendu l'espace qu'elles submergent. Après qu'elles se sont suffisamment i^épandues sur cet espace^ on ouvre les digues contre lesquelles elles s'amoncelaient ; s'échappani à travers l'issue , elles se déversent alors dans le lit du canal, le remplissent et vont s'arrêter contre de nouvelles digues qui donnent naissance au même débordement et à une inondation analogue, et sont coupées à leur tour, de sorte que le {^énomène se répète tant que le volume des eaux est assez considérable pour le produire.

Les prises d'eau dans le fleuve sont renouvelées de distance en distance au moyen de canaux particuliers qui réparent les pertes des dérivations sapéirieures. Il existe des canaux, secondaires pour reporter au Nil les eaux qui ont séjourné assez long-temps sur les terres.

. Ainsi pendant Finondation , on peut se représenter la vallée comme formant, depuis le Nil jusqu'aux montagnes ou à la lisière des déserls , des étages succès* sifs sur les gradins desquels viennent s^étendre de grandes nappes d'eau.

Aûn que les eaux restent sur les terres et ne re« tombent point dans le fleuve , les rives sont bordées de digues qui servent de chemin lors de Tinondâ^ tion, de sorte que, dans plusieurs endroits, pendant cette période de Vannée, les eaux retenues par ces digues sont plus élevées que le niveau du fleuve. L'entretien des dignes principales qui vont d'un village à l'autre est donc de la plus grande importance. De même, celui des divers barrages qui produisent les débordements successifs des canaux mérite aussi les plus grands soins : il faut qu'une sage prévoyance préside à leur rupture aûn que les villages éloignés ne soient pas frustrés au profit de ceux qui bordent le fleuve.

Les eaux du Nil sont donc comme un trésor dont l'administration, avec l'unité de son action et la puis* sance de ses moyens, est l'unique économe possible et naturel. Prudente, habile et forte , elle en maîtrise tous les éléments nécessaires qu'elle distribue à son gré sur la surface du pays. Ignorante, paresseuse ou faible, elle laisse s'échapper inutilement la richesse et la vie dont la gestion lui est confiée.

4. Àrrosement par les puits. — Nous avons vu dans le premier volume (1) que la fécondation des

(i) Page 44.

terres n'a pas lieu par l'action exclusive des débordements du Nil ; que, s'il en était ainsi, l'Egypte, qui serait le pays le plus fertile du monde durant une courte période de l'année, serait desséchée et aride pendant les autres saisons. Nous avons vu que la RU tratîon des eaux à travers les couches sablonneuses qui servent de base aux terrains cultivables aidait d'une manière puissante l'agriculture égyptienne, et entretenait la végétation pendant toute l'annécVoici comment de tous temps on a tiré parti en Egypte de la filtra tion.

Lorsque les eaux supérieures du Nil s'étaient retirées , afin d'élever au niveau du sol les eaux sousjacéntes, les anciens inventèrent des puits à chapelets connus aujourd'hui sous, le nom de sakyehs. La machine qui élève les eaux n'est autre chose qu'un treuil sur lequel s'enroule une corde garnie de pots en terre; ces pots tirent l'eau du fqnd du puits. Le treuil est mis en mouvement par un manège auquel sont attelés des bœufs. Dans la Basse-Egypte et dans le Delta , on emploie une roue verticale , qui élève l'eau dans des pots de terre attachés à des cordes et formant une série continue; une large roue horizontale , tournée par des buffles ou des bœufs , met en mouvement la roue verticale et les pots.

Ces machines sont très-simples ; elles sont fabriquées et arrangées par les paysans eux-mêmes. Jusqu'à présent, on a essayé infructueusement beaucoup d'autres systèmes hydrauliques plus compliqués, qui demandent des soins intelligents et veulent être

réparés par des artistes habiles. Mais on a été toujours forcé de revenir au système primitif des sakyebsj il existe aujourd'liui dans la Haute et Basse-Egypte cinquante mille sakyehs.

Les sakyehs servent principalement dans les lieux les plus éloignés du Nil et pour les cultures auxquelles rinondation serait nuisible. Aux environs des villes ^ les jardins sont arrosés par des puits à roue.

Sur les bords du Nil et des canaux, surtout pendant les six premiers mois qui précèdent rinondation, on se sert d'une machine différente, plus simple encore , et qui a été souvent décrite par les voyageurs. Je veux parler du chadouf {\). Le chadouf est composé d'un levier suspendu vers le tiers de sa longueur sur une traverse horizontale que soutiennent deux montants verticaux établis au sommet des berges du Nil ou du canal où Ton puise l'eau. La branche la plus courttî du levier porte un contre-poids de terre durcie ; et sa branche la plus longue , une verge de bois attachée par un lien flexible , de manière que, pendant le mouvement de rotation du levier, cette verge reste toujours verticale. A son extrémité inférieure est suspendu le seau de cuir. Un homme placé sur une saillie de terre puise l'eau dans le seau, l'élève à la hauteur de sa poitrine et la verse dans un petit canal , qui la conduit sur les terrains où on

(1) J'ai suivi, pour la descriplion de ces divers moyens d'irrigation et des instruments aratoires , celle qui a é:é donnée avec beaucoup d'exaciitude dans les Mémoires de l'Institut d'Egypte sur l'agri- 4:uUure.

en a bespin, et, si cela est nécessaire, dans un puisard , où elle est reprise de nouveau par une semblable machine qui la transmet à une troisième, etc., jusqu'à ce qu'elle soit parvenue à la hauteur du terrain qu'elle.doit arroser. Chaque chadouf élève l'eau à 3 mètres environ de hauteur; on en place trois ou quatre au-dessus les uns des autres, suivant les localités. Les expériences faîtes sur une de ces machines par les savants de l'expédition française ont appris qu'un ouvrier égyptien peut élever , au moyen du chadouf, près de 50 litrea d'eau par minute à une hauteur d'environ 3 mètres , ce qui est fort au-dessus de la force ordinaire d'un homme , telle qu'on la calcule dans notre climat d'Europe. On évalue qu'en moyenne les sakyehs donnent des résultats cinq fois plus considérables que les chadoufs. Dans la Haute-Egypte , où le Nil est plus encaissé que dans la Basse , l'usage des chadoufs est plus répandu encore que dans le Delta. On voit jusqu'à cinq ou six étages de ces machines placées l'une au-dessus de l'autre pour faire parvenir l'eau jusqu'audessus des terres. Dans la même partie do la contrée, remlK)uchure des canaux n'étant pas assez profonde, ils restent à sec pendant la plus grande partie de ' l'année ; mais on supplée artificiellement à cet inconvénient en introduisant de l'eau par le moyen des puits à balanciers. On voit donc à ces embouchures une grande quantité de chadoufs rassemblés ^ur le rivage. Les hommes employés au service des chadoufs passent des journées entières et souvent

des nuits à tirer de Teau du fleuve et à la répandre sur la terre. Tous les voyageurs qui ont parcouru le Nil pendant les basses eaux ont été frappés du spectacle des nombreux chadoufs qui bordent les rives du fleuve , sans cesse mis en mouvement par des hommes presque entièrement nus, qui, pour régulariser le balancement qu'ils impriment à ces longues perches, accompagnent leurs travaux en répétant, sur un rhythme uniforme, de monotones cantilènes. Les terres inondées ne donnent guère qu'une seulo récolte ; celles que Ton peut féconder pendant toute Tannée par Farrosement produisent jusqu'à trois et môme quatre récoltes par an.

Page 1