MM. DUBOIS ET JOUHANNEAUD
A l’exposition de M. Haviland , la foule se pressait devant deux boires isolées , cuites en biscuit, de grandeur exceptionnelle; il n’y avait, sur tous les visages, qu’un seul sentiment, celui de l’admiration, tant la facture en était belle , le modelé riche , bien traité. Le sujet adopté était une aiguière du style de Lepautre , et l’artiste a tiré admirablement parti de la forme rebondie de ce vase. Sur le derrière du col il a placé un corps humain couché sur le dos qui, de ses bras renversés, l’enlace sans efforts ; il a pris pour former les anses des rinceaux qui , par une courbe hardiment jetée, retombent sur les flancs de la buire, enlacent un second corps humain placé en avant et au-dessous du bec, et reviennent s’épanouir en larges feuilles sur le vase , où leurs nervures principales forment saillie. Sur cette saillie, se déroule un bacchanale antique , composé d’une foule de personnages en relief. Il est impossible de décrire le mouvement qui agite ces figures , la variété des groupes , la beauté des attitudes, le fini des draperies. Le pied est formé par trois cariatides qui se touchent par le dos et reposent sur un socle carré. Tout est traité avec la verve des artistes italiens, avec la richesse du style grec,
MM. DUBOIS EL JOUHANNEAül).
la grâce que l'orfèvrerie moderne donne à ses produits.
Ces deux buires sont l’œuvre d’un des meilleurs élèves de Duponchel et de Froment Meurice, M. Constant, dont le nom a une belle réputation à Paris et en Angleterre, et que la maison Dubois et Jouhanneaud s’est attaché depuis quelques années.
Seul, M. Constant a conçu et exécuté ces vases; tout, dans la composition > est de lui; c’est sa pensée qui a modelé les personnages ; c’est son souffle qui leur donne la vie et c’est à peine s’il a laissé à un de ses amis, M. Schœnwerck, artiste de talent, le soin d’en terminer les Ggures.
M. Constant est encore l’auteur d’un pot à bière flamand, tout aussi beau dans son genre que les deux buires; c’est une orgie allemande. Les personnages, sculptés en bosse , portent le pittoresque costume du temps d’Albert Durer; des guirlandes de feuilles de houblon encadrent la composition. Nous regrettons que cette création n’ait pas été offerte au public de Limoges; il aurait vu ce que peut l’art lorsqu’il est traité pour lui-même et sans préoccupation industrielle.
Ces pièces font partie de l’exposition de M. Dubois, qui, nous ne savons pour quelle raison, s’est fait inscrire au nombre des exposants que présente Paris.
Nous regrettons cette détermination, car Limoges y perd un des fleurons de sa couronne. M Dubois
lui appartient; c’est parmi nous qu’il s’est fait connaître, et s’il a élargi , au sein de notre industrie, la voie nouvelle qu’avait frayée M. Valin , c’est qu’il y a été vivement encouragé par les éloges de tous. ,
Son exposition aurait donc été accompagnée à Paris par de nombreuses sympathies, et si, comme nous l’espérons, il obtient le succès qu’il mérite, tous ses concitoyens , en accueillant avec joie son triomphe, en auraient doublé la valeur. A Paris, au contraire, il ne trouvera v nous le craignons , que le silence et l’isolement plus triste encore que le silence.