CINQUIÈME CATÉGORIE
17 Observations d’aphasie syphilitique où la cause de la perte de la parole ne pouvait être déterminée même approximativement
53 Observations.
RECHEUCHliS SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE.
D’après les statistiques deBoeck, de Zigmund et autres, on voit que le plus grand nombre de cas de syphilis constitutionnelle, chez l’homme comme chez la femme, est compris entre vingt et trente ans (1), puis entre vingt-cinq et trente; passé trente ans, le nombre va en décroissant rapidement.
Si l’on déduit des tableaux de Bôeck (comme je l’ai fait pour un de mes ouvrages ultérieurs) l’âge le plus sujet aux affections syphilitiques, on verra (jue c’est de vingt à trente ans que se rapporte la majorité des malades atteints de syphilis dans la période dite condylomateuse, tandis (pie les tumeurs gommeuses ne se rencontrent que rarement à cet âge. Au contraire, h. majorité des malades affectés de tumeurs gommeuses se trouve comprise entre trente et quarante ans. L’âge moyen des syphilitiques atteints d’aphasie par suite d’affection des os du crâne, des méninges et des centres nerveux même, indiriue d’une manière assez plausible que l’altération de la [rarole ou sa perte comjrléte, se rapporte à la période dite des formations gommeuses. En effet, il ne se rencontre dans les observations susmentionnées que fort peu de cas (G. Mayer, Engelsledt, etc.) d’altération de la parole dans la période dite condylomateuse (2).
(1) Extrait du tableau de Bdeck tiré de sou ouvrage : Recherches sur la syphilis, appuyées de tableaux statistiques.
Nombre d'hommes et de femmes
Ag-e. atteints do syphilis constitutionnelle.
57 hommes.
102 femmes.
(2; Il serait fort erroné d’affirmer, comme le font certains observateurs, que tous les symplomes nerveux dans le courant de la syphilis se reneonlrent surtout dans les cas d’affection conslitutionncllc, dans la période des formations gommeuses . Cette opinion est fausse ; les symptômes nerveux sous forme de rhumatisme, de prosopalgie (névralgie faciale), paralysie du nerf facial (par suite de compression extra-crânienne des ganglions lymphatiques, de la glande parotide, etc.), d’alîectionsdu nerf oculo-moteiir, d’hémiplégies passagères, paralysies passagères, se rencontrent plus fréquemment au commencement des accidents secondaires, et pour ainsi dire an plus fort de la période condylomateuse.
Si ce résultat des recherches sur l’âge moyen des malades atteints d’altération de la parole venait à être confirmé par des observations ultérieures et plus précises, il acquerrait une grande valeur dans la pratique.
Dans les affections cérébrales, on sait que plusieurs observateurs, tels que Read par exemple, attachent une grande importance à l’âge du malade pour établir le diagnostic différentiel. Ces observateurs prétendent que lorsque le malade est âgé de quarante ans, il y a lieu d’admettre une apoplexie, un thrombus des vaisseaux du cerveau, etc. Si, au contraire, le malade n’est âgé que de trente ans, on pourrait supposer plutôt une origine syphilitique à l’affection cérébrale. Le résultat que nous avons obtenu en examinant notre tableau rend une conclusion semblable plus que douteuse.
Notre tableau nous montre encore que le nombre des hommes atteints d’aphasie syphilitique surpasse presque du double celui des femmes. Presque tous les auteurs qui se sont occupés de la syphilis du système nerveux ont constaté le nombre, relativement minime, des femmes atteintes de névralgies, de paralysies, etc., par suite d’affections syphilitiques du cerveau, des méninges et du crâne. Selon nous, ce fait ne doit pas être attribué, comme on le croyaitautrefois, à ce que les femmes sont moins sujettes àla syphilis que les hommes. Les données positives que nous offre Boeck prouvent le contraire (1). Je serais plutôt d’avis d’admettre que cette différence est due à ce que les hommes exposent généralement leur tête à l’influence de diverses causes traumatiques plus souvent que les femmes. Nous observons une relation exactement opposée quant aux affections syphilitiques du foie. Les femmes atteintes de périhépatite syphilitique, d’hépatite interstitielle et à forme gommeuse, se rencontrent en bien plus grand nombre que les hommes. La raison en est la même : le foie, chez les femmes, est bien plus souvent exposé aux lésions mécaniques, soit par l’usage du corset, soit par des ceintures trop serrées, etc. Notre tableau nous montre, en outre, que l’hémiplégie droite — cette compagne fidèle de l’aphasie, selon M. Broca et ses disciples — n’a été observée que dans un
(1) Le nombre des malades atteinls de syphilis consütulionnelle àChrisliania durant une période de trente ans était de 16â0 pour les hommes, et de 1924 pour les femmes.
130 ■ RECHERCHES SUR L’aPHASIE SYPHILITIQUE.
tiers des cas rapportés. Tandis que l’hémiplégie gauche — fait si rare, selon la même école — n’a été observée que 15 fois sur 53. Les cas vraiment rares, dans le total des observations, sont ceux de l’altération de la parole avec absence complète de symptômes paralytiques (5 sur 53). La perte des facultés intellectuelles, dans les cas d’aphasie, comme ie prouve notre résumé, a été oliservée assez souvent (1 1 fois sur 53). De plus, il est indispensable de remarquer que chez les malades de la première catégorie, où l’aphasie ne dépendait pas, selon toute probabilité, de la perte de la mémoire des mots, et n’était pas accompagnée d’amnL'sie,il ne se manifeste, durant tout le cours de la maladie, aucun symptôme d’aliénation mentale.
La seconde catégorie, celle où l’aphasie doit être attribuée selon toute probabilité cà la perte de la mémoire des mots, nous présente sur quatorze cas huit malades avec une altération plus ou moins prononcée des facultés mentales. Ainsi, dans plus de la moitié des cas observés, l’altération des facultés mentales est précédée ou bien suivie d’amnémonornie. Un résultat semblable nous donne des indications très-importantes pour le pronostic des différentes formes d’aphasie syphilitique.
Le lecteur pourra juger par lui-même le degré de confiance que l’on peut accorder à toutes les déductions que présente notre tableau en parcourant les remarques que j’ai annexées cà quelques-uns des cas rapportés.
Si toutes les observations que j’ai recueillies offraient une exposition complète des symptômes et des modes d’investigation, nous pourrions, vu le nombre des cas rapportés, avoir un exposé détaillé et complet de toutes les formes d’aphasie qui peuvent accompagner la syphilis cérébrale. Rien de semblable ne peut être réalisé aujourd’hui. D’un côté, nous ne possédons pas encore assez de données positives sur la physiologie du mécanisme de la parole. Les observations pathologiques exactes et précises nous manquent d’un autre côté. Au point de vue des données que nous possédons, notre but est d’indiquer seulement les conclusions importantes que l’on pourrait tirer d’un travail plus approfondi sur ce sujet. La nécessité de recherches semblables, même au point de vue pratique, est incontestablement prouvée, même par le petit résumé que je présente au lecteur,
Un malade, par exemple, perd la mémoire des mots et devient aphasi(|ue à la suite d’une arachnite papuleuse syphilitique. Un autre perd la faculté de parler parce que la transmission des incitations volontaires aux centres coordinateurs est suspendue, interruption due à un ramollissement considérable de la substance l)lanche du cerveau, produit par la syphilis. Un troisième enfin ne peut pas articuler les sons, une tumeur gommeuse s’est développée dans la proximité des corps olivaires, etc.
Le pronostic et le traitement varieront considérablement dans ces trois cas. Dans le premier, on pourra espérer un prompt rétablissement, même lorsque la perte de la parole serait accompagnée d’une paralysie notable, ou bien même suivie d’aliénation mentale; un traitement mercuriel énergique viendra promptement à bout d’un état en apparence fort grave.
Dans le second cas, le pronostic sera beaucoup moins favorable; le traitement mercuriel ou iodé sera prolongé, quoique le malade conserve ses facultés intellectuelles et que l’aphasie ne soit pas accompagnée de paralysie.
Enfin, dans le troisième cas, la guérison sera douteuse. En admettant même l’issue la plus heureuse, le malade sera sujet à de fréquentes récidives et condamné à l’iode à perpétuité.
En exposant mes observations, ainsi que celles de beaucoup d’auteurs sur le même sujet, j’ai voulu attirer l’attention des observateurs sur ces formes rares dues aux affections syphilitiques du cerveau et présenter à mes confrères un premier chapitre à l’étude de l’aphasie syphilitique.