‹ Apollonius DyscoleChapitre 3 sur 90 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

On a souvent signalé, souvent apprécié, dans les histoires générales ou partielles de la littérature grecque, les théories des rhéteurs, qui ont pour objet d'expliquer les secrets de léloquence, depuis ses plus soudains élans jusqu'à ses procédés les plus réfléchis. En effet, il n'y a peut-être pas une page, et, pour ainsi dire, une ligne de Démosthène ou d'Eschine que les rhéteurs n'aient curieusement analysée; il n'y ἃ pas un vers d'Homère où ils n'aient fait ressortir les calculs, souvent plus imaginaires que réels, de l’art qui produit le beau dans la peinture des mœurs et des passions. Mais la constitution et l'esprit même de cette langue , si riche et si ingénieuse, que parlerent tant d'hommes éloquents, semble aujourd'hui encore un sujet d'études presque neuf pour la critique. Ce n'est pas que les

anciens ne s’en He beaucoup occupés. Mais on n’a longtemps connu d’eux, en ce genre, que des compositions médiocres et des compilations d'une date relativement assez moderne, et ces faibles écrits, sans obtenir d’ailleurs une grande estime, ont presque seuls attiré l'attention des philologues et des historiens. Sauf d’assez récentes exceptions, parmi lesquelles je suis heureux de compter le livre d’un savant français', les modernes ont fort négligé les théories grammaticales qui, depuis Platon et Aristote jusqu'aux Alexandrins du temps de l’empire, vont se développant sans cesse dans les écoles grecques, et dont les monuments ne sont pas tous détruits.

Je voudrais faire connaître par un remarquable exemple les travaux de ces hommes qui furent les vrais fondateurs de la grammaire philosophique en Occident. Apollonius , le seul d’entre eux dont il nous soit resté de longs écrits, est, au jugement des anciens, le plus habilé des philologues qui aient traité de l'analyse du langage *; la critique littéraire ne tient pas la plus petite place dans ses livres. Chez lui, pas un jugement qui dépasse les questions de

1. La Philosophie du langage exposée d'apres Aristote, par M. Séguier de Saint-Brisson. Paris, 1838.

2. « Quid Apollonii scrupulosis quæstionibus enucleatius possit imveniri? » Priscien, Proæm., p. 4, ed. Krehl. « Apollonius et Herodianus, qui omnes antiquorum errores grammaticorum purgaverunt. » Zd., IL, 6, 1.1, p. 76. Cf. p. 218. Planude, de Syntaxi, ap. Bachmann, Anecd. gr., ἃ. 11, p. 290 : Κατὰ τὸν δεινὸν Ἀπολλώνιον. Le titre 6 τεχνιχός sous lequel, comme Denys le Thrace avant lui, et comme Hérodien après lui, il est souvent cité par

les commentateurs, témoigne aussi du rang qu’ils lui assignaient dans l’École. |

ot 9 ᾿ 4e = INTRODUCTION. 3

é Je que et d'exactitude grammaticale ; même sil e d'Homère ou de Pindare, pas le moindre mouvement de style qui témoigne des plaisirs d'une 1 ture passionnée : tout est froid et subtil; c’est la grammaire dans son extrême sécheresse avec un savoir immense et souvent une véritable profondeur.

Grec de naissance et d'éducation, ne connaissant aucune langue étrangère, c'est d'apres l'observation seule de la langue grecque qu'Apollonius écrit une philosophie de la parole, et, chose étonnante, il ne prend pas même la peine d'en généraliser les axiomes, Comme si personne ne pouvait douter que

celte philosophie fût applicable à toutes les Jangues ; chose plus étonnante encore, cette hardiesse n'est pas toujours de la présomption : quelques doctrines d'Apollonius s'appliquent non-seulement à des idiomes qu'il ne connaissait pas, mais à des idiomes qu'il ne pouvait pas connaître, et qui sont nés après la décadence de la Grèce et de Rome; telles sont ses vues sur l'histoire et la nature de l'article, qui répondent aussi justement à l'article de nos langues néo-latines qu'à celui du grec ancien.

Il y a déjà la, si je ne me trompe, une originalité

pont à fait digne d'intérêt.

. Cet intérêt s'augmentera peut-être si l'on songe que sur les quatre ouvrages d'Apollonius qui nous sont parvenus, trois n'ont vu le jour qu'au commencement de ce siècle ‘ et n’ont jamais été traduits , et

1. Apollonii Dyscoli de Pronomine liber primum editus ab Inmm. Bekkero, er Museo Antiquitatis studiorum seorsim cxpressus. Berolini, 1813, (C'est ce tirage à part que je citerai toujours

que le quatrième, le traité sur la Syntaxe publié quatre fois depuis la renaissance des lettres’, traduit même en latin, offre encore assez de difficultés pour avoir jusqu'ici rebuté la patience de presque tous Îes critiques.

Quant aux nombreux fragments de ses écrits perdus, ils n’ont encore été réunis par aucun éditeur. Nulle part enfin, pas même dans l'ouvrage de M. Lersch sur la Philosophie du langage chez les

anciens, ni dans celui de M. Græfenhan sur l'Æ15-

dans le cours du présent Mémoire.) — Apollonii Alexandrini 4e Conjunctonibus et de Adverbiis libri. Berolimi, 1816, dans les Anecdota græca du même Imm. Bekker, t. IT. Ces trois ouvrages sont publiés d’après le manuscrit unique et fort ancien de la Bibliothèque impériale, qui porte le n. 2548, et sur lequel nous aurons souvent occasion de revenir.

1. Alde, Venise, 1495; Ph. Junte, Florence, 15145; Sylburg, Francfort, 1590, avec une traduction latine de F. Portus, un index alphabétique et des notes encore utiles à consulter aujourd’hui ; Imm. Bekker, Berlin, 1817, édition purement critique, où le texte est fort amélioré, surtout d’après le manuscrit de Paris n. 2548, mais où cependant les lecons de ce précieux manuscrit n'ont pas été toutes relevées. Par exemple, p. 6, ligne 4 (liv.I, ch 3): Ἀρίσταρχος οὐκ ἔλεγε μὲν πλεονάζειν τὸ ὄρθρον, περιέγραφε δὲ, ὡς ἐλλείποντος συνήθως τοῖς ἄρθροις. Le ms. ajoute ici τοῦ ποιητοῦ, qui était évidemment nécessaire pour compléter le sens. Ces deux mots ont échappé à l’attention de M. Bekker. Au chapitre suivant, p. 9, ligne 10 (liv. 1, ch. 3) : Τὰ γὰρ τοιαῦτα τῶν μορίων ἀεὶ συσσημαίνει, εἴγε ἐν γενιχῇ μὲν λέγομεν δι’ Ἀπολλωνίου, ὧτεὶ γινώσκοντος ᾿Απολλωνίου, χατὰ δὲ τὴν αἰτιατιχὴν πτῶσιν δι ᾿Απολλώνιον, ὡς ἂν αὐτοῦ αἰτίου ὄντος, il indique que la phrase ὡσεὶ γινώσχοντος ᾿Απολλωνίου est d’une seconde main, mais non pas qu’elle se lit seulement à la marge dans le ms. 2548. Or γιγώσχοντος paraît une faute; on peut lire, je pense, γεννῶντος, qui est en rapport avec ἐν γενιχῇ , comme plus bas αἰτίου ὄντος est en rapport avec αἰτιατιχὴν πτῶσιν. — Je ne mentionne que pour souvenir une édition particulière du premier livre de la Syntaxe

quefois même avec une regrettable négligence *.

ὦ ο΄ INTRODUCTION. 5

A . . . L . Φ ΄ de la philologie classique dans l'antiquité”, ne trouve une exposition satisfaisante de sa

doctrine”. Les histoires générales de la littérature

grecque en parlent plus sommairement encore, quel- Σ

C'est une mine depuis longtemps ouverte, et pour-

tant à peine explorée : j'essaye d'y pénétrer plus

avant qu'on ne l'a fait jusqu'ici; mais je suis loin de croire que 16 l’aie épuisée.

Il y a surtout un travail auquel je ne touche qu'en passant et selon le besoin de mon sujet : c'est la révision du texte, Le célébre helléniste F. Bast avait entrepris sur Apollonius un travail de critique, que sa mort à interrompu, mais dont une partie s'est conservée soit dans ses manuscrits, acquis par la bi-

publiée sous ce titre : Arowvlou Ἀλεξανδρέως περὶ Συντάϊως, Dionysiæ (c'est-à-dire à Saint-Denys) apud Hicronymum Gormontium , 1535, et dédiée par Jean Chéradamus à Nicolas de Lorraine, prince-évèque de Metz. A part la division des chapitres, qui est un peu différente, c’est une simple réimpression du texte de Junte. La grande édition de la Syntaxe par M. Mutzell, depuis longtemps annoncée par Duncker et Humblot (à Berlin}, n’a pas, que je sache, encore paru.

1. L. Lersch, Die Sprachphilosophie der Alten, À vol. in-8° en trois parties. Bonn, 1838-1841 ; A. Græfenhan, Geschichte der Massischen Philologie im Alterthum, τ. ΠῚ, Bonn, 1846.

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