‹ Apologie d'un incréduleChapitre 7 sur 9 · LUCRÈCE · texte numérisé non relu

LUCRÈCE

(2) c La religion de Confocius nie Timmortalité de Fàme^ et la secte de Zénôn ne U croyait pas. Qui le dirait! ces deux sectes ont tiré de leurs maavais principes des conséquences, non pas justes, mais admirables pour la société... » ^ « Nés poor lasociétéf les Stoïciens croyaient tous que leur destin était de traraiUer pour eUe; d*aatant moins à charge que leurs récompenses étaient toutes dans eux-mômei ; qu*heurenx par leur philosophie seule, il semblait que le seul bonheur des autres pût augmenterle leur. > {Etprit des lois, lit. XXIV, chap. 19 et 10).

Montesqnieui quand U parle ainsi, Tenait pourtant de combattre aTecvlTacité ce qa*il nomme les paradoxes de Bayle^ à savoir: c qu'il vaut mieux être athée qu'idolâtre^ » en d'antres termes^ t qu'il est moins dangereux den^atoir pas de religion que d'en avoir une mauvaise ; i et que f de Téritables chrétiens ne former raient pas un fitat qui pût subsister. »

républicains de la vieille Rome, sectateurs de Zenon ou d*Epicure, attendaient une seconde et éternelle vie? Pas plus que les patriarches et les prophètes de l'Ancien Testament, qui n*en parlèrent jamais et jamais n*en ouïrent parler (1). — Est-ce qu'enfin l'homme aura moins de mérite à répudier le mal, à préférer le bien, s'il fait son choix comme Fénelon voulait qu'on aimât Dieu, sans crainte des châtiments, sans espoir des récompenses ? Avec la foi au Dieu^Providence, pour qui il n'est ni passé, ni futur, pour qui il n'est que le présent, cesse tout libre arbitre. Comment l'homme serait-il maître et responsable de ses actions, lorsque tout est prévu, réglé, ordonné, d'avance? Gomment sa volonté de fourmi pourrait-elle faire achoppement à la volonté du maître des univers, à la puissance du Tout-Puissant? Avec la foi au Dieu- Providence, c'est-à-dire au dbgme de la prédestination, l'on • tombe, d'une part, dans le fatalisme oriental, car ce qui doit arriver arrive ; d'autre part, dans le droit d'impunité, même en ce jnonde, car, où cesse la responsabilité, cessent le mérite et la faute. Un crimindi, un parricide pourrait se faire absoudre en iur voquantla doctrine de saint Augustin, de saint Thomas, de Calvin et de Bossuet. Il n'aurait qu'à dire : « Puisque nous ne sommes tous que des instruments dans les mains de . la Providence, je ne pouvais pas ne pas tuer mon père, ce meurtre étant décrété par la Providence, dont jç ne suis que l'instrument. > Si le Dieu-Providence existe, il faut dire avec le même Fénelon : « L'homme s'agite. Dieu le mène. » Non, je proteste. Ce n'est pas Dieu qui me mène, c'est ma liberté, c'est ma conscience. Dans l'ordre moral,

(1) Personne n*ignore que les lois de Moïse — comme ceUes de Manon, bien

antérieures — n'établissaient qae des récompenses on des peines matérieUes,

' immédiates, bornées au cours de la vie terrestre : « Si tous obéissez, tous aurez

'de la pluie au printemps et en automne, du froment, de Thuile, du Thi, du foin

pour Tos bêtes... Si tous ne gardez pas toutes les ordonnances... tous serez

maudits dans la Tille et dans les cbamps... tous éprouTerez la famine... tous

mourrez de misère, de froid, de fièvre... tous aurez la teigne, la gale, la fistule,

des ulcères dans les genoux et les jambes... tous mangerez le fruit de toU'o

Tentre, la chair de Tos fils et de vos filles. » {DeutéronofM,) Ainsi le peuple de

Dieu, le réTélateur du monothéisme, ne connut point TimmortaUté de Tâme; il ne

'teçut les premières noUons de ceUe croyance que des Grecs platoniciens.

Dieu est encore « une hypothèse dont je n'ai pas besoin. i> Ma conscience me dit d'une voix très-claire^ très-ferme, très-impérative, — et sous peine de remords, c'est-à-dire de Fenfer véritable, ' — que le bien est l'ordre ; qu'il est même l'utilité, de tous et de chacun ; que le bien est la loi morale, comme la gravitation la loi physique, et que nos actions y doivent tendre comme une pierre tend au centra en échappant de la main ; que le bien est la loi des êtres entre eux, surtout des êtres sensibles, qui sont semblables, qui sont frères.

« S'il fallait, dit notre maître Diderot, opter entre le sort d'un scélérat fortuné et celui d'un homme de bien malheureux, certes, je ne balancerais pas. Quel est le motif d'un choix aussi décidé? La persuasion qu'il n'est, point de méchant qui n'ait souvent désiré d'être bon, et que le bonne désirera jamais d'être méchant, d Si j'écoute ma conscience qui me dit, pour règle de conduite : « Crois ce que tu peux, fais ce que tu dois, d qui ne saurait me trahir, qui est moi-même, et en moi-même le vrai Verbe du vrai Dieu, je ferai le bien, jefuirai le mal, sans plus me soucier du paradis que de l'enfer (1).

Ainsi qu'à la conscience, obéissons à la science. Suivons cet autre guide, non moins sû^ et non moins sincère, plus impartial et'souvent plus éclairé. N'oublions pas qu'elle seule peut vaincre la superstition ; n'oublions pas qu'elle est plus puissante même que la vertu pour le service des sociétés humaines. « Le plus ferme adversaire, dit Buckle, des deux maux les plus anciens, les

(i) AUez, lâches hamains, que les feux éternels

Empêchent «Tassouvlr vos désirs criminels, Vos austères vertus n*en ont que Tapparence.

Mais nous, qui renonçons à toute récompense, I Nous qui ne croyons point aux éternels tourments, L'intérêt n*a jamais souillé nos sentiments.

Le bien du genre humain, la vertu nous anime, L'amour seul du devoir nous a fait fuir le crime. Oui, finissons sans trouble, et mourons sans regrets.

(Frédéric le Grand.

plus fnnestes, les plus iuvétérés, les plus largement répandus, l'intolérance et la guerre, ce li'est pas Thumanité, c'est le savoir. » Et Cuvier : « Le bien que Ton fait aux hommes, quelque grand qu'il soit, n'est que passager ; les vérités qu^on leur laisse sont éternelles. » Ainsi, comme la science, avec ^a science, rejetons très-résolument tout ce qui est surnaturel, ,bien plus, tout ce qui est divin (1). Comme elle, cherchons la vérité, laî justice, le bonheur même, dans ce qui est naturel, dans ce qui est humain. Nous sommes sur la terre, n'aspirons point au ciel ; cessons de nous faire dieux, restons et soyons hommes.

Gœthe a écrit quelque part : v La négation de la croyance commune ne peut mener au bien qu'avec la pensée très- affermie. Il n'y a que la raison seule qui soit digne de succéder à la religion du devoir. » Je n'en disconviens pas; mais Gœthe lui-même a pris soin de résoudre sa propre objection. Une dame trës-dévot« lui dit un jour : a Puisque vous ne croyez ni à la Providence, ni à l'âme, m à la vie future, quel peut être pour vous le but de la vie pré* sente? »

^ Il répondit : a S'améliorer. ».

La réplique est heureuse ; mais on pourrait, j'imagine, donner à la vie une portée encore plus haute; en même temps qu'au devoir une plus large assise. Si l'humanité, comme le voulait déjà Pascal, est un grand être collectif, nous devons tous, nous hommes, nous ses membres, agir pour l'avantage et non au détriment de cette intime et fraternelle communauté. Helvétius et M. Stuart Mill auraient alors plein droit dans cette belle et simple définition du bien, qui est à la fois celle du mal : « Le bien est l'utile. »

A peine ai-je besoin d'ajouter qu'il ne s'agit pas ici de l'utilité particulière, personnelle et égoïste, mais de l'utilité commune, générale et réciproque. Un exemple précisera ma pensée. Pourquoi le dévouement de Codrus et de Décius fut-il admiré de leurs.com-

(i) c Pourquoi les corps graviteut-ils les uns vers les autres? — Parce que Dieu Ta voula, disaient les anciens. ^ Parce que les corps s'attirent, dit la science. »

(L^MINNAIS) •

patriotes, au point que ceux-ci leur décernèrent des honneurs divins? Ce dévouement était, dans la pensée du roi d'Athènes et du

•eonsulde Rome, comme de tous ceux qui crurent en profiter, une action éminemment belle et vertueuse, parce qu'elle était éminemment utile : un homme se sacrifiant pour un peuple, une vie rachetant une foule de vies. Quand nous lisons dans Virgile le touchant épisode de Nisus et Euryab : « Me^ me, adsum quifeci... # nous sommes émus sans doute de cette tendre affection, qui fait qu'un ami veut mourir à la place de son ami; mais nous n'admirons point précisément, parce que, dans cet échange d'une vie pour une autre, nul avantage ne revient à l'humanité. Au contraire, nous admirons le chevalier d'Assas : « A moi, Auvergne, voilà l'ennemi ! » parce que, sans ce mobile d'une vive affection, il consent à périr dans Pembùscade où il est tombé, pour avertir et sauver son régiment. Il donne encore une vie pour plusieurs vies; l'intérêt plus large est victorieux de l'intérêt plus étroit. C'est donc çur la base de Futilité, ainsi comprise et pratiquée, dans le sens moral comme dans le sens physique, sur cette large base, remplaçant le calcul étroit et égoïste du chrétien, — son salut personnel, — que doit s'établir ce la morale indépendante de la religion, x> indépendante du commandement, du. dogme, deTespoirdes récompenses et de la crainte des châtiments. Et quand viendra le moment où les religions prendront fin — j'entends les religions qui ont pour principe et pour sanction le surnaturel, le divin — une religion nouvelle s'établira parmi les hommes sur cet unique dogme moral : «Le bien est Futilité commune,.» qui s'appelle, d'un autre nom,

. la Justice (1). Alors tout l'évangile de l'humanité serait contenu dans ce vers du Bonhomme :

Il se faut eutr*aider, c*est la loi de nature.

Et maintenant, pour finir, écoutons un sage développer la même pensée avec l'éloquence d'un cœur convaincu. C'est le saint Paul de la philosophie positive, Emile Littré : '

(1) c Soyez justes; la justice est la piété. » (Koran, S. V, v. II.).

« S'il est certain que, dans Tordre du savoir, la vérité se

poursuit pour elle-même et sans autre récompense que la satisfaction de ravoir trouvée, de même, dans Tordre de la morale, le bien se poursuit pour lui-même et sans autre récompense que la satisfaction de Tavoir pratiqué. Certes, on ne fera pas au bien Tinjure de le mettre au-dessous du vrai, et de lui accorder un moindre attrait dans la conscience que n*a le vrai dans Tentendement. Grâce à ce désintéressement suprême, de plus hautes vertus sociales commencent à être demandées aux hommes. Le poëte d'Henri lY. et de Louis XIII, à la vue des troubles funestes de son temps, s'est écrié : •> Un malheur inconnu glisse parmi les hommes. )» Aujourd'hui, devant un nouvel avenir, je renverse ce vers douloureux, et je dis : « Un bonheur inconnu glisse parmi les l^ommes ; » c'est le dévouement à Thumanité. Heureux ceux qui-lui rendent d'éclatants services! Heureux aussi ceux qui lui vouent le constant service du bon travail et de la bonne vie ! car on la sert et on l'honore quand on lui consacre la bonne vie et le bon travail. »

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