CHAPITRE XXI I
sonnière) et allant en un autre, pour y estre baillée en eschange. Or estoit-elle conduite par quelques beaux pères, estant habillée de mesme eux , et tondue aussi semblablement. Toutesfois à fin qu'on ne pense qu'il n'y eust alors et qu'il n'y ait encore pour le présent que les damoiselles au danger de tomber entre ces pâtes pelues, je n'ay pas si grand'haste que je n'ajouste bien encores ce qui avint à un boucher de Strasbourg, quelques ans devant que les cordeliers en fussent chassez (i). C'est qu'ayant perdu sa femme, et mesme pensant qu'elle fiist morte (au moins estoit-elle bien perdue pour luy, mais non pas pour les cordeliers, avec lesquels ell' estoit cum poto et cochleari, à pot et cueillier, ainsi que nous avons ouy parler Menot) et voyant un novice qui venoit ordinairement avec un beau père en sa boucherie , il disoit souvent que ce novice resembloit si bien à la femme qu'il avoit eue, que s'ilnes'asseuroit qu'cU'estoit morte, il penseroit que ce fiist elle en habit desguisé. Or en la fin congnut-on que ce povre boucher avoit raison , et que ce novice (c'est à dire ceste personne portant l'habit d'un cordélier novice] estoit la femme qu'il pensoit avoir perdue. Mais Dieu ne permit point que ceste meschan*
(i) Les cordeliers ne fareot pas chassés : ils invoquèrent enz-mêmet (i533 et i324) l'intervention du magistrat, et une de leurs requêtes jette un jour curieux sur le régime intérieur du couvent. Le provincial Hofmann surtout n'y est pas ménagé, on fait allusion à ses aventures galantes du couvent de Sainte-Claire : » Il exige plus de 40 florins par an pour son entretien, il lui faut deux pains blancs par jour, et au lieu d'assiettes d'étain, des assiettes de bois qui ne doivent être présentées qu'une fois sur sa table comme chez un prince. U aime mieux résider à Strasbourg qu'à Esslingen, et il se moque des membres de la communauté. Plus d'une fois il a prêché qu'on ne devait plus rien leur donner parce que c'étaient de mauvais sujeu, il les a appelés têtes d'âne, qui ne savent pas Vabc et auxquels on ne devrait pas se confesser parce qu'ils ne sont pas capables de donner l'absolution. » V. Jung, Beitr. \ur Gesch. der Reformation, II. 264.
ceté fust descouverte jusques à ce que les abus de la religion papale furent pareillement descouverts , pour lesquels et les cordeliers et les autres moines, ensemble tous les mangeurs de cruçefix furent chassez de la ville. Il se trouve aussi plusieurs autres exemples de tels tours que souloyent jouer n'a-guère ces bons supposts de S. François : et mesmes ladicte roine de Navarre fait aussi un plaisant conte (i) et venant bien à propos de deux cordeliers qui voulurent forcer leur bastelière, et la payer en ce payement, pource qu'ils ne portent point d^argent : toutesfois alors la bonne volonté laquelle ils ne sçeurent mettre en exécution, fut réputée pour le faict. Mais puisque ceste bonne princesse nous a faict tant de bien et à nostre postérité de vouloir prendre la peine de rédiger par escrit quelques tesmoignages de la chasteté de ces vénérables , laisserons-nous derrière le plus notable de tous (2) , d'un cdrdelier en un village de Périgourd , lequel aux noces de la fille de son hostesse, ayant faict conscience de se seoir à table avec les autres, et s'estant faict porter à soupper en sa chambre pour soy et son compagnon, ne fit point de conscience après soupper de s'aller coucher auprès de l'espouse par humilité, et prit luymesme par charité la peine qu'il sçavoit que l'espoux estoit délibéré de prendre? Laisserons-nous aussi passer le tour du Cordelier (3) qui maria un sien compagnon à une damoiselle Italienne ? et sçeut si bien et si dextrement manier ceste trafficque que quant à luy, il eut pour son vin les cinq cens ducats qu'avoit receus sondict compagnon pour le douaire de sa femme : et le feit jouir d'elle paisiblement, et recevoir tous les bons traitemens que peut recevoir un nouveau-marié auprès
(i) Prem. journée, cinq, nouvelle.
(2) Cinq, journée, quarante-huit, nouvelle.
(3) Sixième journée, cinquante-six. nouvelle.