CHAPITRE XXXIV
monstroit son cul quelque part qu'il se tournast, duquel il issoit horrible pueur (i). Et quand il eut tourné çà et là, et entour les dames longuement, à la parfin il monta parmi la corde des cloches : et laissa cheoir moult grande pueur après luy. Et ces dames rendirent grâces à Dieu, et se convertirent à la foy catholique (2). Mais d'autant que je sçay tels propos estre monachaux mal-plaisans aux oreilles qui ne sont point monachaliaées, je suis d'avis, pendant qu'elles leur sont ouvertes, faire entendre tout d'un train le reste qui me vient pour le présent en mémoire. Premièrement donc au fueillet 211 du livre susdict des Con/ormite^y nous lisons que S. François pour prouver qu'il estoit vierge, se despouilla nu en la présence de l'évesque de la ville d'Assise, et autres, et donna son haut de chausses audict père : monstrant comment il n'estoit point souillé ne corrompu. Voilà quant au maistre : oyons comment les disciples l'ont bien ensuivi. Il est escrit au fueillet 62 que frère Léonard estant à la porte de Viterbe, déchaussa ses brayes et les mit sur sa teste, liant son habit en forme de fardeau à l'entour de son col : et passa tout nu en ceste sorte par le milieu des places de la ville, où il endura beaucoup de vilenies. En fin il s'en alla ainsi tout nu en la maison des frères, lesquels se prindrent tous à crier contre luy pour ceste faute : mais tant fut sainct ce bon frère qu'il n'en fît aucun conte. Or avoit-il récité auparavant comment il avoit jà faict le mesme tour en passant par deux autres villes. En ce mesme livre est faict mention d'un autre disciple, qui prenoit plaisir à ce mesme acte :
(i) Du \at.putor. Nous n'avons plus que puanteur, le seul mot en eur qui vienne d'un adjectif en ant^ si nous ne voulons rapprocher ni lenteur ni grandeur.
(a) Voy. la Légende dorée, ainsi que : Lecoy de la Marche, Anec^ dotes tirées du recueil d'Etienne de Bourbon, p. 34.
duquel je fay juge les lecteurs, s'il ne sent pas son chien Dîogénique.
Je vien maintenant aux exemples des passages qu ne sont pour faire ainsi mal au cueur, mais seulement pour faire rire plus que son saoul, voire jusques à estre en danger de àe que j'ay dict (i). Et si nous voulons commancer par sainct François, escoutons un peu sa grande sagesse, enregistrée au fueillet 1 14 du livre susdict. Il saluoit les oiseaux, parloit à eux, et les appeloit ses frères, leur faisant commandement d'ouyr la parole de Dieu. Lesquels oiseaux oyans parler S. François, s'esjouissoyent d'une façon merveilleuse, allongeans le col, entrouvrans le bec : et le regardoyent fort attentivement. Après le sermon, S. François passa par le milieu d'entr'eux, leur permettant qu'ils s'en allassent. Et
(i) Estienne pourrait fitre appelé aa voltairien avant Voltaire Nous ne rions plus tant de la partie légendaire de la vie de S. François, à preuve ce morceau que nous empruntons à un écrivain qui n'est pas suspect : c S. François agit sur les contemporains en développant dans les âmes, par son exemple et par les traditions qu'il a laissées, un sentiment qui devait leur imprimer une direction toute nouvelle. Ce sentiment est celui de la fraternité, non-seulement de toutes les âmes, mais encore de tous les êtres et de l'universelle communion des créatures, quelles qu'elles soient, au sein de Dieu. Tous les saints, nous dirons plus, toutes les ftmes où est descendue la vie chrétienne, ont toujours compris plus ou moins cette unité profonde de la nature. Aux yeux des anciens, il semble qu'entre Dieu et l'homme il y ait un abîme, et cet abîme est comblé par une vaste hiérarchie d'êtres de natures diverses qui s'échelonnent les uns audessous des autres, et dans laquelle chacun d'eux ne communique qu'avec ceux du degré immédiatement supérieur ou immédiatement inférieur. Pour le chrétien, au contraire, toutes les forces que Dieu a créées, bien que distribuées en espèces invariables, se touchent pour ainsi dire et se pénètrent et vivent en lui d'une même vie. De là cette magnifique conception, non-seulement d'un ordre hiérarchique dans les êtres, mais encore de certaines lois réellement, intimement universelles, s'appliquant aux astres qui gravitent dans les cieux comme au grain de sable qui tombe sur le sol : conception exclusivement propre aux peuples modernes ou aux peuples chrétiens, et qui est le principe de leurs immortelles découvertes scientifiques. » Fréd. Morin, S. François d'Assise et les Franciscains^ Paris, i853.