CHAPITRE XXXVI
» aller en la mienne : qu'elle die tout haut si cela est » vray. » Ce mesme docteur qui en un an estoit devenu si sçavant, ayant porté une fois un papier en son prosne, auquel Tévesque de Paris et Fofficial excommunioyent quelques-uns, et Payant laissé tomber en un pertuis de sa chaire, s'avisa d'un expédient qui n'avoit jamais esté pratiqué, voire auquel peut-estre jamais homme n'avoit pensé. Car avec son papier ayant aussi perdu la mémoire des noms de ceux qui estoyent excommuniez, a J'excommunie » (dict-il) « tous ceux qui sont dedans » ce trou (i). » Il est vray que bien tost après ayant un peu mieux pensé à ceux qui estoyent dedans le trou (c'est-à-dire à ceux qui estoyent escrits au papier lequel y estoit tombé), il dict qu'il exceptoit monsieur de Paris et son officiai. Ce mesme prescheur se courrouçant un jour de ce que quelques enfans alloyent par la ville chantans vilaines chansons, « Un tas de » petis fils de putains » (dict-il) a s'en vont chantans une » telle chanson : Je voudrois estre leur père : Dieu sçait » comment je les accoustrerois. » Aussi bien rencontra-il une fois en parlant au roy Henri deuxième de ce nom (qui Pavoit faict appeler pour en tirer du plaisir). Car le roy luy ayant demandé des nouvelles de ses paroiciens, il lui dict qu'il ne tenoit pas à les bien prescher qu'ils ne fussent gens de bien. Et le roy l'ayant interrogué s'ils se gouvernoyent pas bien : — « En ma pré- » sence » (dict-il) « ils font bonne mine, et sont prests de i> faire tout ce que je leur commande : mais si tost que » j'ay le cul tourné, soufflez, sire. » Ce qui fut pris en bonne part de luy, comme n'y allant point à la malice, non plus qu'es rencontres qui luy estoyent coustumières en ses presches. Car si on eust apperceu qu'il eust équi-
(1) Des Periers attribue cela au curé de prou (nouv. XXXVI) ; ce gui suit est ajouté par Esticnne.
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voqué de propos délibéré sur le mot de Soufflez (qui outre sa première signification, se prend au language du commun peuple pour cela aussi qu'il dit autrement De belles : c'est à dire II n'en est rien), je croy bien qu'on luy eust appris à souffler d'une autre sorte.
Mais pour retourner aux presches de ce férial (i) docteur, il monstra bien une fois une merveilleuse gaillardise de cerveau (combienque par son tesmoignage mesmes tout son sçavoir ne fust venu qu'en un an) quand il n'employa que Fautorité de son cheval pour confondre tous ceux qui nient le purgatoire : au lieu que les autres pour ce faire ont employé les autoritez de tant de menus et gros docteurs, et mesmement aucuns des plus illuminez, voire S. Patrice luy-mesme (2), avec maintes chartées d'ames retournantes de l'autre monde, et toutesfois on leur a fermé la bouche. Parlant donc ce gentil personnage des Luthériens qui ne vouloyent croire qu'il y eust un purgatoire, a Je vay » (dict-il) « vous » faire un conte, par lequel vous congnoistrez combien » ils sont meschans de vouloir nier le purgatoire. Je » suis fils de feu monsieur d'E, (comme vous sçavez)et » nous avons un assez beau lieu au pont d'Antoni : or » y allant un jour, ainsi que la nuict nous avoit surpris, » mon malier (et sçachez que j'ay un fort bon malier, » au commandement de toute la compagnie) s'arresta » contre sa coustume, et commença à faire Pouf pouf. » Je di à mon valet : Picque, picque. Je picque (dict-il), » Monsieur : mais vostre malier voit quelque chose
(i) Férial signifie ici gai^ plaisant, jovial, parce qne les jours de fête sont consacrés à la joie. « Ce férial Tailléboudin, » Du Fail, Propos rustiques.
(2) Saint Patrice, né en 373, mort en 466. Une ancienne tradition voulait qu'il eût, pour convaincre les Irlandais, ouvert, près de Dungal, une caverne miraculeuse qui menait à l'autre monde. Voyez Th. Wright, Saint Patricks Purgatory, Essay on the legends, London, 1842. *