CHAPITRE XXIV
à-sçavoir de leur façon de mettre in pace? Il est vray qu'ils n'avouent pas ce nom de cruauté : c'est à dire ne confessent pas que la façon de mettre in pace soit un acte cruel. Mais s'ils veulent nier que mettre in pace soit chose cruelle, il faudra qu'ils nient que mourir de faim et de soif, soit une mort cruelle : ce qui est répugnant mesmes au sens commun. Toutesfois laissant ceste dispute, je parleray d'autres cruautez notables : voire en diray une entr'autres, d'une sorte de supplice qui approche de celuy que les Chrestiens séculiers n'ont point voulu prendre des payens, mais leur ont volontiers quitté, comme supplice trop barbare. C'est le supplice que descrit Plutarque en la vie du roi Artoxerxes, appelé scaj?/zew5i5 (i). De laquelle cruauté je di que cesteci tient laquelle je vay raconter. Après que le dernier duc de Limbourg fut décédé sans hoirs, les princes ausquels de plus près appartenoit la successi(Mi, à-sçavoir le duc de Brabant et le comte de -Gueldres, eurent grand' guerre l'un contre l'autre pour la jouissance de ceste duché. En fin le duc de Brabant eut la victoire. Aussi y fut pris Pévesque de Coulongne (2), qui avoit donné secours au comte de Gueldres : et fut mis en la prison du comte de Mont en Haynaut, où il fut détenu captif
(i) Plut., Art. 19, 30. Cf. Ctesias, Persic c. 3o, ap. Phot. Bibl., p. 40, 14. Voy. encore EuDape, p. 69, éd. BoissoDade et Tzetzès, Hist.. X, 885.
(2) Sififrid de Westerbourg, archevêque de Cologne de 1275 à 1297. f Ab Adolpho duce Montensi captivatus septetmio detinetur in carcere. Jnterea ejus castra et oppida victori deduntur aut expugnantur... Solutis vinculis ac casu fortior effectus plurima recuperavit, diruta castra reparavit^ comitem Adolphum incau" tum, imo et contra fidem datant^ ut aiunt auctores, intercepit et in cavea ferrea inculsum atstate nudum melleque illitum muscarum aculeis cruciandum exposuit quoad vixit, et quamvis cornes illa omnia quœ extorserat se redditurwn polliceretur et tnulto plura additurum ut libertàtem consequeretur , nihil tamen impetravit prœterquam insolens responsum : habere D. Petrum quo suos enutrireposset nec qvidquam rerum ipsius egere, velle se docere ipsum
sept ans, )usques à ce qu'il luy accorda toutes les conditions qu'il demanda. Alors cest évesque, estant délivré, pria le comte de Mont de luy faire compagnie jusques à Tuits, qui est un village joignant le Rhein^ vis à vis Coulongne. Ce que le comte . fit volontiers. Mais eux passans sur le pont du Rhein, une embuscade de gens de cheval que Tévesque avoit dressée là auprès, se rua sur le comte^ qui ne se doutoit aucunement d'une telle venue. Ainsi l'évesque se saisit de ce comte, et lui fit finer ses jours en prison. Et pour le bien traiter, il luy fit faire une cage de fer, laquelle en esté on oignoit de miel et exposoit-on au soleil, et puis on faisoit entrer ce povre comte dedans pour endurer tel assaut des mousches que chacun peut penser. Voilà la cruauté épiscopale (conjointe avec trahison) que je di avoir du Busirisme et Phalarisme. Car il est certain qu'entre toutes les cruautez il n^y en a point de plus grandes que celles qui font long temps languir et en grand tourment.
Nous lisons aussi de deux chanoines de Coulongne qui usans pareillement de grande trahison, convièrent à disner un consul de la ville nommé Herman Grin^ faisans semblant de l'aimer, au lieu qu'ils le hayssoyent mortellement : et quand il fut venu ils le menèrent voir un lyon qu'ils nourrissoyent pour faire honneur à leur évesque. Et sçachans qu'alors il estoit affamé, après que ce consul fut entré au lieu où il estoit, ils l'enfermèrent avec luy. Cest homme, voyant en quel danger on l'avoit mis, prit courage, et ayant entortillé son manteau autour de sa main gauche, la
guid sit archiepiscopum tenere capiivum, Exemplum prorsus inauditum barbaries quant in pectus cadere christianum poiuisse vix crediderim, quantumvis eam auetoris non unius consensus asserat et confirmet. Certe illam tacet magnum Chron. Belg., tacet et Levoldus, tacent et alii nonnuUi, » Gallia christ. III, 694.