CHAPITRE XXVI Io
un de ses médecins qui trouva cest expédient, de faire venir un homme botté et esperonné tenant de grandes lettres, heurter à la porte assez rudement : lequel criast grâce, incontinent qu'il seroit entré. Ce qui fut ainsi faict, mais non sans exposer le patient en grand danger de sa vie : car ayant ouy ainsi heurter à la porte, il se persuada que c'estoît le bourreau : et combien que cest homme botté et esperonné sceust bien jouer son personnage, il eut grand'peine à luy faire croire que le roy luy avoit ottroyé sa grâce. Toutesfois en la fin on le fit peu à peu s'asseurer et prendre courage. Et vescut encore quelque temps après, au bout duquel il changea ceste tant misérable vie à une plus misérable mort, comme nous verrons ci-après. Maintenant je laisseray aux lecteurs juger en quelle misère devoit estre cest homme auquel sa conscienee donnoit tels assaux : car il est certain qu'alors par occasion de la maladie, qui luy avoit altéré l'entendement, se monstroit par dehors ce qui souioit auparavant demeurer caché dedans. Or pouvons-nous bien penser que le chancelier pareillement avoit esté fort combatu par sa conscience, qui en mourant s'escria : < Haï cardinal» tu » nous fais tous damner, d
De la punition occulte (de laquelle on se doit asseurer que plusieurs sont frappez) je viendray à l'autre qui se fait devant nos yeux. Premièrement donc nous sommes appris par les sainctes lettres de recongnoistre au milieu des guerres, des pestes, des famines, la main de Dieu exécutant ses justes jugemens alencontre de nos péchez. Ce qu'aussi les prescheurs que j'ay alléguez ci-dessus, n'ont point oublié de remonstrer. Comme quand Menot dit, Quœ est causa quod famés totiens régnât super terrant^ nisi peccata et iniquitates énormes quœ nunc régnant ? Et Barelete, Nonne vidisti temporibus elapsis Italiam peste percussaYn ? Vere hoc
totum propter inaudita peccata hominum et mulierum. Et encore Menot dit particulièrement des blasphémateurs que Dieu leur envoyé une rose rouge de Naples (i). Or si telles afflictions sont certains tesmoignages des péchez régnans au monde, et qu'en nostre temps elles ayent esté renforcées, voire redoublées, cela ne suffit-il pas pour nous monstrer évidemment que la meschanceté pareillement, est redoublée ? Toutesfois mon intention n'est pas de m'arrestcr à tels chastimens ordinaires, mais plustost de monstrer ( selon que porte le titre du présent chapitre) que comme nostre siècle ha des meschancetez plus estranges que jamais, aussi Dieu les chastie par façons plus estranges. Et qu'ainsi soit, combien voyons-nous aujourdhuy de maladies nouvelles tenir le monde comme assiégé de toutes pars ? Mais c'estoit bien raison que comme il ne s'estoit point contenté de tous les péchez de ses prédécesseurs, mais en avoit ajousté de nouveaux, Dieu pareillement ne se contentast point de ses chastiemens ordinaires, ains ajoustast des extraordinaires. Or avoit-il ajousté jà parcidevant pour punition de la paillardise particulièrement, ceste maladie que nous appelons le mal de Naples, et les Neapolitains et autres Italiens, le mal François : mais la meschanceté des hommes a esté si grande que ce qui leur devoit servir de bride, leur a servi comme d'esperon, et principalement depuisqu'on a trouvé les remèdes pour guérir telles playes. Il est vray qu'on dit que depuis peu de temps on a commancé à voir une nouvelle sorte de ceste maladie (qui en est comme une quinte essence), laquelle est du tout incurable. Que si ainsi est, nous ne devons pas douter que Dieu ne vueille monstrer combien il est dangereux de s'endurcir aux
(i) La vérole.