CHAPITRE XXVI I
qu'il disoit qu'il y a du blasphème meslé parmi. Ce fut luy aussi qui donna les premières commissions pour faire mourir ceux qui contredisoyent à la religion Rommaine, estant ennuyé des longues procédures tenues au procès de Berquin. Et comment en prit-il à feu Estîenne Poncher (i), archevesque de Tours? En poursuyvant l'érection d'une chambre ardente, il fut ars et brûlé du feu de Dieu, qui luy commença au talon, mais gangna si avant au long de son corps, que s'estant faict couper un membre après Pautre, en la fin il mourut misérablement, et ne tenant en sa mort plus beaux propos que tenoyent les susdicts. De mesme punition fut puni un maistre Jan Ruzé, conseiller en parlement. Car estant le plus grand brûleur de son temps (c'est-à-dire, qui faisoit la plus cruelle poursuite contre les ennemis de la religion Rommaine, h ce qu'ils fussent brûlez), luy avint un jour que venant de faire rapport d'un procès contr'iceux, fut pris du feu au petit ventre : et à peine put-il estre conduict en sa maison, que ce feu se prit aussi à ses parties secrettes : dont mourut misérablement, le feu ayant gangné par tout le ventre : sans toutesfois monstrer aucun signe de recongnoistre Dieu. Et comme le jugement divin fut exécuté sur cestuy-ci promptement, aussi fut-il sur un autre conseiller de ladicte Cour, nommé Claude des Âsses. Car le jour mesme qu'il donna son opinion pour faire brûler un des susdicts, après disner se mit à paillarder avec une chambrière, et en l'acte mesme estant frappé d'un' apoplexie.
(i) t Stephanus II de Poncher , Baionensi primum prœfectut , ecclesice, translatus est anno i55j ad metropolin Turonensem^ abdicata sub idem tempus Claritatis Dei prafectur^... Decessit Parisiis i5 Martii i553. » Gallia chr.^ XIV, 134. Cf. Maan, Sancta et metropolitana ecclesia Turonensis, Augustae Turonuni) i667,in-fol.
mourut sur le champ. Un libraire aussi qui servoit d'espie (i) à ces deux persécuteurs et à leurs compagnons, nommé Jean André, en cheminant fut surpris d'une fureur et rage, laquelle l'accompagna jusques à l'heure de son trespas, qui fut bientost après. Nous lisons aussi des merveilleux jugemens de Dieu contre ceux qui furent les chefs de la persécution faicte contre le povre peuple de Cabrière et Merindol : et apprenons par cela comment ceux qui eschappent les mains des hommes doivent tousjours penser ce que dit le commun proverbe, à-sçavoir que celuy n'est eschappé qui traîne son lien. Car à dire la vérité, tels malheureux traînent bien leur lien quant à la justice de Dieu, encore que les juges de ce monde les ayent mis en liberté : voire traînent leur lien non seulement en ceste vie, mais encore après. Je di ceci tant pour Jean Menier seigneur d'Oppède , qu'autres , auquels fut tellement faict le procès pour les concussions, pilleries, saccagemens, violences, et toutes sortes de cruautez qu'ils avoyent exercées alencontre des habitans desdictes places, contre le devoir de leurs charges, qu'au lieu qu'on s'attendoit qu'après plusieurs notables plaidoyers, par lesquels ces choses estoyent très- bien remonstrées, on feroit aussi telle justice d'eux qu'il en seroit mémoire à jamais, on apperceut en fin que ce n'estoyent que mines. Mais ayans ainsi échappé la punition de justice par l'injustice des hommes, ils
(i) « Une espie ou ung espion, speculator. » Dict.fr. /<if. deRob. Estienne. Littré fait venir espie d'épier et regarde ainsi le mot comme un substantif verbal formé par apocope de Tinfinitif. Diez s*en tient au V. h. a. spëha, f., exploratio. Il ajoute qu'on a prétendu retrouver dans le mot roman le latin perdu spicare, mais qu'on sait par la phonétique italienne que le c latin entre deux voyelles ne tombe pas. Cependant l'h de spihan, épier, peut tomber et le c peut faire partie de l'aspiration. Cf. GrafF, Sprachschal^, VI, 32 1; Vanicek, Etym. Wœrterbuch der lateinischen Sprache, p. 198.