DES PRETRES
Pour encourager nos espoirs, jetons d'abord un regard sur l'histoire d'hier, et appuyés sur le passé nous irons vers l'avenir avec plus de confiance.
Il y a cent ans, au lendemain de la Révolution, au commencement du xix° siècle, l'Eglise de France n'avait plus de prêtres. Ils avaient été non seulement chassés des presbytères et des temples, mais chassés du territoire, jetés en exil ou à l'échafaud. Les monastères étaient devenus des manufactures, des fermes, des prisons ou des lieux inhabités. Les sanctuaires étaient abandonnés à des usages profanes, d'autres fermés et vides, d'autres consacrés au schisme constitutionnel. L' Eglise de France n'était plus qu'une vaste ruine. Rien ne lui restait du patrimoine qu'elle avait acquis par des siècles de travail, d'économie et de charité, et, comme dit Lacordaire, elle avait 6 peine un calice pour y boire le sang de son Maître. File n'avait plus de prêtres.
Témoin d'un tel anéantissement, Joseph de
Maistre écrivait : « Le sacerdoce doit être en ce moment la préoccupation souveraine de la société qui veut renaître. Que les hautes classes offrent leurs fils à l'autel, comme dans les temps passés ; qu'elles rendent à l'Eglise, en illustration et en richesses, tout ce qu'elles en ont reçu. Elles s'acquitteront ainsi d'une dette immense qu'elles ont contractée envers la France, et peut-être envers l'Europe, mais surtout envers Dieu. » Et avec ce tour prophétique qu'il employait volontiers, Joseph de Maistre ajoutait : « Si j'avais sous les yeux le tableau des ordinations sacerdotales, je pourrais prédire de grands événements. » Le tableau des ordinations sacerdotales depuis cent ans est notoire. Que nous dit-il?
Il nous dit que l'Église, au xixe siècle, a demandé des prêtres, qu'elle en a cherché, et qu'elle en a trouvé malgré tout, malgré les hommes et les choses, malgré les guerres civiles et étrangères qui avaient décimé la nation, malgré la Révolution qui, ne faisant grâce à aucune vertu, venait de moissonner tout entière la hiérarchie sacerdotale. « Si la France est cassée, les morceaux en sont bons », disait le duc d'Aumale après nos effrayants désastres de 187<>. Ainsi, au lendemain de la Révolution, l'Eglise de France était en morceaux, mais de cette poussière féconde, elle a fait
éclore de nouveaux et nombreux rejetons. A force de soins et de charité, avec un discernement et un courage admirables, elle est parvenue en quelques années à repeupler le sanctuaire. C'a été mi chef-d'œu\ re d'habileté et de patience, un chefd'œuvre de la grâce de Dieu.
Jamais l'Eglise n'a fait acception de personnes; elle a su, dans tous les temps, discerner et faire ('dore des mérites, des vertus, des génies même cachés dans l'ombre, qui, sans elle, seraient demeurés à jamais dans l'oubli. Plus d'une fois dans l'histoire on a vu la tiare des pontifes reposer avec éclat sur des fils de patres, d'artisans. On a vu sur le siège de saint Pierre des Papes qui, dans leur enfance, avaient gardé les troupeaux comme Sixte-Quint, ou travaillé à la menuiserie comme Grégoire VIL Ainsi, chez nous, au siècle dernier, on a vu d'illustres pontifes dont l'humilité de l'origine ne fut point un obstacle à la splendeur de la vie. Le cardinal Régnier, archevêque de Cambrai, a été d'abord un petit pâtre de l'Anjou. Le cardinal Boyer, archevêque de Bourges, a mis un rabot dans ses armes pour rappeler la modestie de la profession paternelle. Le cardinal Pie, évêque de Poitiers, a commencé par être un petit paysan intelligent et un bon petit enfant de chœur. L'Eglise de France, au xix" siècle, a demandé des
134 hier, l'église de France
prêtres aux classes populaires, et elle a trouvé là des perles fines, étincelantes, qui n'ont point déparé sa couronne royale.
Quelques-uns cependant lui ont fait un reproche d'avoir recruté son clergé surtout dans le peuple. A qui la faute? Depuis cent ans, les plus grands esprits et les plus grands évoques sollicitent les classes riches de donner des prêtres à l'Eglise. Et à cet appel souvent réitéré, la noblesse, la bourgeoisie, le commerce, l'industrie et la finance n'ont que médiocrement répondu. Les classes riches ont bien voulu donner à l'Eglise leur concours pécuniaire, mais pas leurs enfants, l'impôt de l'or, mais pas l'impôt du sang. Elles n'ont pas voulu reprendre toute la place qui leur revenait dans le ministère des autels. Dans la liste de nos ordinations on a vu peu de grands noms; dans les classes même simplement aisées, les vocations ont été rares ; la portion fortunée de la nation française a poussé ses enfants bien plutôt vers les carrières lucratives que vers la modeste existence du sacerdoce. Or fallait-il que l'Eglise fût privée de prêtres, parce que les familles prépondérantes ne lui en donnaient presque plus, et qu'elle fermât son sanctuaire parce que les riches héritiers ne demandaient plus à y entrer? Non. L'ordre sacerdotal se perpétuera jusqu'à la lin des temps.
Il ouvre ses rangs à toutes les classes de la société, et si le clergé du xix' siècle s'est surtout recruté dans les classes populaires, manifestement la faute n'eu a pas été a l'Eglise.
Est-ce à dire que l'Eglise de France, au siècle dernier, n'a trouvé de prêtres que dans la multitude? Non certes. Les classes élevées, elles aussi, lui ont donné depuis cent ans un bon nombre de vocations désintéressées et généreuses, un bon nombre de prêtres qui ont été en même temps un honneur pour leurs familles et une force pour le sacerdoce. Citons-en quelques-uns. En 1819, le prince de Rohan, que Louis XVI II voulait remarier à une princesse de Saxe, entre au séminaire de Saint-Sulpice. Pair de France, grand seigneur raffiné, âgé de plus de trente ans, il se plie aux exigences d'une règle trouvée déjà austère aux élans de la vingtième année, et il devient un prêtre en qui se rencontrent à un degré éminent La distinction de l'homme du inonde et la sainteté du ministre de Dieu. Lacordaire débute au barreau de Paris comme avocat très éloquent. I! devien.1 prêtre, dominicain, conférencier de Notre-Dame où il ouvre des voies entièrement nouvelli l'apologétique chrétienne. Ravignan résigne les fonctions d'avocat général à la Cour de Paris, et il cache son nom, ses talents, ses vertus sous la
robe du Jésuite. Schouwaloff, habile et savant diplomate, quitte la cour de Russie et les salons de l'aristocratie parisienne, et va s'enfouir dans une humble cellule de Barnabite. Le jeune de Ségur renonce à ses pinceaux, abandonne sa palette et devient un prélat très pieux, très dévoué aux âmes d'enfants et d'ouvriers. L'abbé de Broglie était d'abord un brillant officier: à trente ans, il brise son épée pour devenir un prêtre exquis et un savant apologiste de la religion. L'abbé d'Hulst est né dans un château, à sept ans il rêve du sacerdoce, il était de noble race, il avait une large fortune ; son intelligence était merveilleuse ; tous ces biens, il les mit au service de l'Eglise et des âmes. Il fut prêtre, et on a pu dire de lui dans son oraison funèbre : « C'était le premier prêtre de France ! » Voilà quelques noms. Nous pourrions en citer bien d'autres. Qu'il nous suffise de dire que, depuis un certain nombre d'années surtout, le clergé se recrute un peu plus dans les classes élevées et moyennes. Les parties hautes de la société nous reviennent. Les sommets de la nation se tournent vers nous. Ce n'est pas mauvais signe. L'Eglise de France, au xix' siècle, a trouvé des prêtres dans toutes les conditions sociales. Il faut s'en réjouir. Il faut en remercier Dieu.
Saluez la fécondité de l'Eglise et l'immortalité
du sacerdoce ! L'Église est mère, et elle enfantera toujours des prêtres. Au commencement du xix' siècle, nous étions morts en apparence, et nous sommes sortis vivants du tombeau où la Révolution croyait nous avoir ensevelis pour toujours. Au commencement duxxe siècle, d'affreux sectaires s'imaginent sottement qu'en nous dépouillant et en nous calomniant ils vont nous mettre dans L'impossibilité de vivre et dans la nécessité de mourir. Nous les avertissons charitablement qu'ils se trompent, que l'amour est plus fort que la haine et que leur férocité sera vaincue par la ténacité de notre dévouement. Au milieu de notre pauvre im»ude qui craque de toutes parts, le sacerdoce catholique reste debout, et avec son cœur qui palpite, avec ses lèvres qui parlent, avec ses mains qui bénissent, il se prépare à tout relever : les autels et les foyers, les âmes et la société!