Appel aux chrétiens de France et de l'étranger
Que la grâce et la paix vous soient données de la part de Dieu notre Père et de Jésus-Christ notre Seigneur !
Il s'est formé à Lyon, l'année dernière, une église évangéHque, indépendante de l'Etat. Ses besoins sont grands ; ses ressources propres sont petites. Pour y suppléer, elle compte premièrement sur le Seigneur, ensuite sur vous tous qui avez a cœur l'avancement du règne de Dieu , et plus spécialement sur vous , frères de France.
Je parle a des chrétiens. L'art et les longs discours seraient superflus. Pour assurer a l'église évangélique de Lyon votre sympathie et votre intérêt, il ne faut que vous convaincre que c'est un établissement amené de Dieu et béni de Dieu ; et pour vous donner cette conviction, il suffira, je crois, de vous raconter la formation de cette église , et son histoire
pendant cette première année de son existence. C'est l'objet de cet écrit. Que Dieu nous donne, a moi en écrivant, à vous en lisant, cet œil simple qui ne regarde qu'a sa gloire !
L'église évangélique de Lyon n'existait pas il y a un an. Elle est née de ma destitution . Yous savez peut-être que j'ai été durant plusieurs années pasteur de l'église réformée de Lyon ; que j'ai été destitué par le consistoire le 15 avril 1831, et que cette mesure a été confirmée par le gouvernement le 1 9 mars 1 852.
Je n'ai point a m'occuper ici de ma destitution , en tant qu'elle regarde ma personne et mon ministère ; je n'ai a m'en occuper qu'en tant qu'elle intéresse l'église évangélique de Lyon , a laquelle elle a donné naissance. Sur ce point, remarquez ces deux choses. Premièrement, l'église évangélique de Lyon est née d'une destitution , non d'une démission ; nous ne nous sommes point séparés , nous avons été séparés ; en sorte que notre établissement actuel, ne résultant point d'une détermination propre que nous eussions été libres de prendre ou de ne prendre pas, mais d'une nécessité où Dieu nous a placés , a été pour nous un objet de foi. Secondement , l'église évangélique de Lyon est née d'une destitution encourue , non pour mauvaise conduite , ni pour mauvaise doctrine, ni même pour aucunes vues particulières , mais pour l'exercice fidèle du ministère évangélique. 11 est à peine nécessaire d'expliquer a des chrétiens que par un ministère fidèle je n'entends pas un ministère sans fautes 3 le mien en a eues et peut-être plus qu'un autre , mais un ministère dont le fond est fidèle.
Ma destitution a eu deux causes , ou , pour parler plus exactement, une cause et une occasion. La cause: mon attachement a la doctrine évangélique contenue dans la parole de Dieu , et reçue par toutes les églises protestantes ; l'occasion : mon attachement a ce principe d'ordre , qu'il ne convient pas d'admettre à la communion tout le monde indistinctement sans aucun égard quelconque a la profession ni a la vie • principe que je crois consacré par les apôtres , et qui est admis par toutes les églises protestantes. Pour prouver ce que je viens de dire 9 il faudrait un récit complet accompagné des pièces justificatives. Cette publication m'a été demandée par les Archives du Christianisme (juin 1832) , dont les rédacteurs ont eu une connaissance approfondie de toute l'affaire. Mais vous apprécierez les raisons de foi et de charité qui m'ont déterminé à me dispenser de cette publication , si je le puis. Je me suis rappelé cette parole du Saint-Esprit : « Ce n'est pas celui qui se recommande lui-même , qui est approuvé , mais celui que Dieu recommande (1 ) ; » et j'ai prié le maître que nous servons , et qui est bien plus fidèle envers ses serviteurs que ses serviteurs envers lui, de me justifier lui-même, sinon devant le monde, du moins devant ses enfans. Vous jugerez si ce que j'ai a vous rapporter aujourd'hui n'est point une réponse a cette prière. Je me borne clone ici à affirmer ce que j'ai dit tout à l'heure concernant le caractère de ma destitution. Il suit de fa que l'établissement de l'église évangélique a été entrepris en application , non de quel-
(1) IL Cor., x, 18.
ques vues controversées et controversables sur la constitution des églises, mais des principes universellement reçus par toutes les églises protestantes.
A ce double égard, comme étant résultée, d'une destitution , et d'une destitution qui a eu pour cause l'exercice fidèle du ministère évangélique, la formation de l'église évangélique de Lyon n'est pas mon œuvre, ni l'œuvre de quelques individus; elle est l'œuvre de l'église réformée de France, l'œuvre de toutes les églises chrétiennes, l'œuvre du chef de l'Égl ise, l'œuvre du Seigneur. Cette vue , cette conviction a seule pu nous donner la foi nécessaire pour l'entreprendre ; seule aussi elle peut vous donner la foi nécessaire pour la soutenir. C'est pour cela que j'ai cru devoir, en commençant la proclamer hautement et nettement. Mais au reste , dans tout ce qui suit, je vais admettre la destitution comme un fait accompli , et m'attacher a vous montrer comment , ce fait existant , l'église évangélique s'est établie.
À l'époque où je fus destitué, voici quel était l'état des choses à Lyon en ce qui concerne le royaume de Dieu. Rejeté du monde , mon faible ministère avait été miséricordieusement béni de Dieu. Plusieurs avaient cru à la prédication de l'Evangile. On comprend aussi qu'une opposition si forte et si persévérante n'avait pu se former contre la vérité et lutter contre elle près de trois ans , sans exciter dans les esprits un mouvement profond et étendu , oîi les passions et la curiosité avaient sans doute une large part , mais où la vérité trouvait aussi la sienne, et qui, en dirigeant l'attention et les entretiens , non seu-
lement des protestans , mais de beaucoup de catholiques, sur les grandes pensées de péché, de grâce , de régénération , de Sauveur , de Saint-Esprit , devait créer un esprit de recherche et d'examen, quelquefois môme dans les plus indifférens. D'ailleurs , grâces à Dieu , je n'étais pas a Lyon le seul , ni le premier auteur de ce mouvement. En 1 824 , plusieurs protestans avaient reçu la foi ; des réunions particulières avaient été établies en 1 825 ; elles avaient ensuite été transportées , par les soins de mon prédécesseur , dans le temple , où elles avaient été assez assidûment suivies et étaient devenues salutaires pour plusieurs. Plus tard, l'Evangile avait été annoncé par un ministre dissident, dont Dieu avait béni le travail. Mais quelque temps après mon arrivée, ce ministre s'était éloigné; et ces divers efforts, entrepris dans un but commun , s'étaient concentrés dans le temple, et sous ma direction.
De ces diverses manières , un nombre de personnes comparativement considérable avaient été amenées à la foi. Quand je fus destitué , elles se trouvaient divisées en deux troupeaux. Les uns avaient suivi la même ligne de conduite que moi , et ne s'étaient pas séparés de l'église établie. La plupart en étaient venus a n'assister au culte que lorsque la vérité était prêchée. Plusieurs même avaient cessé de prendre la communion avant que j'eusse cessé de la donner; leurs scrupules avaient précédé les miens ; et leur retraite , que je n'avais point observée, ne me fut connue qu'après que j'eus agi moi-même dans mon caractère pastoral. Je ne fis donc , en m élevant contre le désordre de la communion,
qu'exprimer le sentiment des chrétiens de Lyon en général; et ce sentiment n'était pas en eux le résultat de l'esprit de séparation , puisqu'ils s'étaient refusés a se séparer : il provenait bien de l'Esprit de Christ , esprit de douceur et de patience, mais aussi d'ordre et de fidélité. Quand ils me virent destitué , ils se considérèrent comme expulsés eux-mêmes du temple dans la personne de leur pasteur , et se rassemblèrent autour de moi , en me demandant de les nourrir de la parole de vie, et de leur donner enfin les sacremens dont ils avaient été privés depuis long - temps ; car , dans l'intervalle de près d'un an qui s'écoula entre la ces~ sation de mes fonctions dans le temple et ma destitution définitive , je m'abstins de baptiser et de donner la communion : je me bornai a continuer un exercice religieux, qui depuis octobre 1 830 avait lieu chez moi ; tant j'étais jaloux d'éviter tout ce qui pourrait fournir un prétexte quelconque de m'accuser d'avoir fait aucun acte de séparation volontaire.
L'autre troupeau , a peu près égal en nombre au premier , était composé de chrétiens qui , dans l'hiver de 1830, s'étaient séparés de l'église établie, et s'étaient formés en église dissidente , sous la présidence d'un frère laïque, diacre démissionaire du Consistoire; ils n'avaient point de pasteur , ni l'usage régulier des sacremens.
Tout en différant sur la marche à suivre dans leurs rapports avec l'église consistoriale , ces deux troupeaux étaient unis dans la charité de Christ. Ils ne se jugeaient point; ils s'aimaient. Mes rapports avec le président
étaient ceux d'une parfaite fraternité. Les heures de nos prédications respectives étaient ménagées de telle manière qu'on pouvait assister , si on le voulait, aux unes et aux au^ très ; en cas d'absence , j'étais remplacé par le président ; comme aussi quelquefois je dirigeais les réunions établies chez lui. Au reste , les uns et les autres désiraient d'être un jour réunis dans un même corps , comme ils l'étaient dans un même esprit. Pour opérer cette réunion , tous avaient les yeux tournés sur moi ; et quand vint ma destitution , elle leur sembla un acheminement naturel vers un si heureux accord.
Ce fut dans ces circonstances que je fus destitué. Ainsi délié de mes engagemens antérieurs , que devaisje faire ?
Deux vocations m'étaient adressées hors de Lyon ; l'une de professeur de l'école évangélique de théologie de Genève, l'autre de prédicateur de l'oratoire évangélique de Lausanne. L'une et l'autre de ces places, et tout spécialement la première , avaient pour moi des attraits qu'il n'est pas nécessaire d'énumérer. Elles me présentaient d'ailleurs des ressources pour l'entretien de ma famille; et à Lyon je n'en avais point. Je le dis en toute simplicité, si j'eusse pris conseil de ma volonté propre , je serais allé a Genève. Mais le pouvais-je , à prendre conseil de la volonté du maître ? N'avais-je pas une autre vocation, née de la force des choses, provenant de Dieu même et me retenant a Lyon? J'étais, humainement parlant, le centre du mouvement religieux qui y avait commencé ; le point d'appui des chrétiens de cette ville, pasteur né du troupeau national, appelé
par le vœu unanime du troupeau dissident ; en possession de la confiance des uns et des autres, et qualifié d'une manière unique par les précédens pour les réunir, selon le désir de tous , et poser les bases d'une organisation commune. Et lorsque mes liens et les leurs venaient d'être rompus, et qu'après m'avoir attendu près d'un an, tous venaient me dire: «Vous voici libre, réunisseznous , dirigez-nous selon la parole de Dieu , » pouvaisje leur répondre : « Non , mes amis , il faut que je vous quitte ; je suis appelé ailleurs ?» Et a parler non seulement des chrétiens, mais de toutes les personnes qui suivaient les prédications évangéliques et dont le nombre allait croissant , ma retraite n'eût-elle pas , selon toutes les chances humaines , qu'il fallait bien consulter si je ne voulais pas tenter Dieu, compromettre l'œuvre dans le temps même qu'elle paraissait devoir prendre un caractère plus libre et plus ferme que jamais? J'ai vu comme à l'œil que je ne pouvais pas quitter Lyon dans ces circonstances , sans une infidélité manifeste. Quant aux ressources nécessaires pour l'entretien tant de l'œuvre que de ma famille , quand je vis mon chemin si clairement tracé , je dis au Seigneur : « Seigneur , je reste pour toi, je compte sur toi. » Je suis entré dans ce détail, non pour relever a vos yeux mon petit renoncement en demeurant a Lyon, bien compensé d'ailleurs par l'amour qui m unit aux chrétiens de cette ville, dont beaucoup sont mes enfans en Jésus- Christ ; mais parce que je ne tiens rien pour superflu de ce qui peut vous démontrer que l'œuvre dont je vous entretiens a été à tous égards une œuvre de foi, et par suite une œuvre de Dieu.
Je résolus donc de demeurer a Lyon. Ce point arrêté, venait cette autre question : Qu'est-ce que Dieu me donne à faire a Lyon t
Et d'abord, pensai-je , le plus pressant est d'établir une prédication publique de la vérité. J'ouvrirai une chapelle , où la doctrine du salut sera annoncée a tous ceux qui voudront l'entendre.
Mais me bornerai-je aux fonctions de prédicateur? ou bien y joindrai-je celles de pasteur ? et administrerai-je les sacremens? Dans la première position j'évitais beaucoup de difficultés, et personnellement je l'eusse préférée. Mais quand je considérai la faim et la soif que les chrétiens avaient de la communion ; le désir de plusieurs de présenter des enfans au baptême ; l'importance de la fusion des deux troupeaux , qui ne pouvait avoir lieu que par la communion, et pour laquelle une si excellente occasion ne se présenterait peut-être jamais ; et l'exemple même des apôtres, qui établissaient des églises partout où la vérité avait été prêchée quelque temps avec fruit i et elle l'était a Lyon depuis plusieurs années ; je résolus de joindre a la prédication l'administration des sacremens, en d'autres termes, de fonder une église, m'en remettant à Dieu pour me tirer des difficultés que je pressentais dans cettte carrière.
Fonder une église! et quelle église? une église placée par son origine même dans une position nouvelle, et qui allait rencontrer dans le monde , dans l'esprit même de beaucoup de chrétiens , ces préventions qu'excite le seul mot, bien ou mal appliqué, de séparation ; et en quelles circonstances ? quand je venais d'être destitué , en pré-
sence d'une opposition protestante victorieuse , et prêt à soulever vraisemblablement une opposition catholique ; et dans quel temps ? quand toutes les questions qui se rattachent a la constitution des églises sont plus que jamais remuées , et éclaircies dirai-je ? ou obscurcies par la discussion ; et avec quel secours ? isolé , inexpérimenté dans les fonctions pastorales, plus inexpérimenté dans l'organisation ecclésiastique, entouré d'amis qui n'étaient pas a cet égard plus éclairés que moi , et qui comptaient sur moi pour les diriger :— quelle tâche ! Un moment je songeai a préparer les bases d'une constitution d'église, que je chercherais dans le livre des Actes étudié sous ce point de vue spécial. Mais je ne tardai pas a reconnaître que dans cette marche je ne pourrais trouver aucune paix. Avec quelque attention et quelque prudence que fussent posées ces premières bases , cependant si j'allais me tromper, me tromper peut-être en quelque point grave ; si , dans une matière si peu éclaircie dans les Ecritures , puisqu'elle est si controversée entre les chrétiens, j'allais, ce qui pouvait arriver si facilement, ou ne savoir que faire , ou faire de faux pas dans les commencemens qui entraînent tout ; si j'allais ainsi compromettre dès l'entrée l'avenir de l'église que je désirais
d'établir non, je ne pourrais jamais faire un pas avec
paix dans cette voie. Mais en voici une autre dans laquelle il y aura paix pour moi, et sûreté pour l'établissement. J'attendrai , je suivrai le Seigneur, pas après pas, jour après jour, faisant a mesure du besoin ce qui sera indiqué de lui par les circonstances et la nécessité , me laissant conduire ainsi de lui oiiil voudra, comme il voudra, quand il voudra,
ne prenant au reste aucune résolution ni aucun engagement pour l'avenir. Je ne ferai point de constitution a l'avance; je ne me laisserai pas préoccuper de la pensée de faire quelque chose de nouveau ; je ne sauterai point dans une autre voie ; mais je marcherai droit devant moi, et en appliquant hors du temple, puisque je n'ai pu le faire dans le temple, les mêmes principes que j'ai constamment proclamés. Dans le temple ou hors du temple, avec un salaire de l'état ou sans salaire, ce sont des circonstances accessoires et qu'il ne faut pas m'inquiéter beaucoup de voir changées; l'essentiel ce sont les principes, que je vais appliquer dans un autre lieu , avec tous ceux qui les partagent et qui tiennent plus a des principes qu'a des habitudes, et a une doctrine qu'a des murailles. Seigneur, c'est ton œuvre ; « conduis-nous dans un chemin uni, a cause de nos ennemis (1 ) ; » nous ne sommes que des enfans ; mais fussions-nous aveugles , nous ne nous égarerons point conduits de toi. Une fois bien établi dans ce point de vue, je trouvai une grande tranquillité ; et ce fut pour moi comme une forteresse ou je me réfugiai toutes les fois que je fus dans l'incertitude ou dans l'angoisse. Dans l'application de ce principe se résume tout ce que j'ai fait ensuite, et que je vais vous faire connaître en abrégé.
Mais avant d'aller plus loin , je dois prévenir une impression fâcheuse dans votre esprit , chers frères. Il vous semblera peut-être que dans tout ce récit ma personne paraît plus que le troupeau, et que mes vues, mes précédens et ma marche président a l'établissement de 1 e-
(1) Ps. xxvii. il.
giise. Je ne le nie point ; je ne nie point non plus que tel ne doit pas être le caractère ordinaire des rapports d'un pasteur avec une église. Mais ce qui serait ailleurs esprit de domination était ici une vocation positive , à laquelle je n'aurais pu me soustraire sans compromettre l'œuvre. En effet , comme c'était ma destitution qui avait amené et nécessité la formation de l'église évangélique, c'était elle aussi qui devait lui imprimer son caractère. C'était donc de moi que le mouvement devait partir. Aussi était-ce par mes mains que le Seigneur faisait passer presque tous les fonds qu'il envoyait pour l'établissement de l'église. En deux mots \ ce n'était pas une église tout établie appelant un pasteur et lui disant : « Yoici nos principes ; » c'était un pasteur désigné par les circonstances pour fonder une église , et appelant autour de lui les chrétiens en leur disant : « Voici mes principes : qui m'approuve me suive. » L'indépendance était commandée par la position. Mais tous ceux qui me connaissaient savaient assez que cette indépendance , et la responsabilité qui s'y rattachait , me pesaient ; que rien n'était plus éloigné de ma pensée que le désir de primer entre les frères et de dominer sur les consciences ; et que si , les premières bases une fois posées , il m'était permis de me décharger d'une partie de ma responsabilité , on me trouverait beaucoup plus empressé a m'en démettre que je n'avais été à l'accepter.
Ceux des chrétiens de Lyon qui, comme je l'ai dit plus haut , s'étaient séparés en décembre 1 830 et constitués en église dissidente, sans pasteur, eussent désiré qu'après ma destitution je me misse à la tête de cette
église. Par Ta, je fusse devenu pasteur de 1 église dissidente ; les chrétiens sortis avec moi du temple seraient devenus, s'ils eussent voulu , membres de l'église dissidente ; et l'église a fonder eût pris le nom et le caractère d'église dissidente. Ou plutôt il n'y eût eu rien à fonder, tout était prêt: une église formée, une constitution arrêtée, une marche et des précédens, dans lesquels je n'aurais fait qu'entrer avec les chrétiens qui auraient consenti a me suivre. Alors le point de départ de l'œuvre n'était plus la destitution de mars 1832, mais la séparation de décembre 1830 : ma destitution était comme non avenue ; autant eût valu me séparer en 1 830 et former moi-même l'église dissidente. Alors je ne marchais plus droit devant moi, dans le chemin par lequel Dieu m'avait conduit hors du temple : j'entrais dans le chemin d'autrui ; je m'attachais a une constitution toute faite, k des réglemens arrêtés, au lieu de marcher au jour le jour, en attendant et suivant le Seigneur. Alors je ne prenais pas une position indépendante : je n'imprimais pas a l'œuvre^ par ma destitution, le mouvement et la marche; je n'établissais plus une église, j'étais appelé par une église tout établie et qui avait droit de me dire : « Voici nos principes , conformez-vous-y. » Alors, surtout, je paraissais prendre parti dans la controverse de la discipline des églises; j'entrais dans certaines vues particulières qui pouvaient ne pas convenir a tous les chrétiens , et qui , pour le monde , ajoutaient a l'inimitié naturelle de l'homme contre la vérité de Dieu des préventions secondaires, fondées ou non , contre quelques principes de discipline admis
par les églises dissidentes. A tous ces divers égards, je ne pouvais pas accepler cette position. Je me plaçai dans un point de vue élevé au dessus des questions controversées : je ne voulus pas voir a Lyon des chrétiens nationaux, ni des chrétiens dissidens ; je n'y voulus voir que des chrétiens seulement, que je devais appeler tous au seul nom de Christ, comme s'ils n'eussent été qu'un seul homme.
Mon premier soin fut de régler ce qui concernait la prédication. A dater du 29 avril , j 'établis deux services, l'un du matin, l'autre du soir. Ces services avaient lieu chez moi; mais au 1er juillet 1832, je transportai le culte dans un local indépendant, disposé en chapelle. C'est une grande salle située dans un quartier fort populeux , ouvrant sur un passage très-fréquenté pour le commerce et pour la promenade. Elle peut contenir actuellement entre deux et trois cents personnes , et pourraient recevoir entre trois et quatre cents par la suppression d'une petite pièce qui sert de sacristie.
Après la prédication, le plus pressant était la communion. J'avais reçu communication officielle de ma destitution le 1 0 avril. Pâques était le 22. Je résolus de donner la communion le 29 , des circonstances particulières m ayant empêché de la donner le jour même de Pâques. Mais à qui la donnerais-je ?
La donnerais-je indistinctement , et sans précaution , à tous ceux qui se présenteraient au moment de la cérémonie ? Non , puisque j'avais fait l'expérience dans le temple des suites fâcheuses de cette manière d'agir. Il est vrai qu'elles seraient vraisemblablement moins fâcheuses dans une église naissante, placée par son origine
même sous l'opprobre du monde , et dont la communion serait évitée par plusieurs des motifs charnels qui faisaient rechercher celle du temple : c'était la un avantage de notre position , qui se garantissait jusqu'à un certain point par elle-même de l'invasion du monde , et qui avait a cet égard quelque ressemblance avec celle des églises apostoliques fondées sous la persécution. Mais cette garantie paraissait insuffisante : elle l'était d'abord pour les catholiques, qui n'avaient point épousé ni connu peut-être l'opposition protestante , et dont quelques-uns, également exempts des préjugés protestans et des préjugés catholiques, se présenteraient a la table malgré une profonde ignorance des vérités du salut, ou a cause de cette ignorance même ; elle l'était pour les protestans , qui pouvaient venir attirés seulement par l'exemple de leurs familles ou l'influence de leurs amis ; elle l'était , en tout cas , pour les pauvres , qui pourraient désirer de se joindre à nous dans des vues intéressées et nuire ainsi également a notre prospérité spirituelle et temporelle. De plus , destitué en partie pour avoir réclamé contre la communion indistinctement donnée à tous , je devais user de ma liberté actuelle pour l'éviter. C'était d'ailleurs le désir général des chrétiens , même de ceux qui n'étaient sortis qu'avec moi de l'église nationale. Enfin , ce désir s'accordait avec les réglemens de l'église réformée de France et de toutes les églises protestantes.
Je crus donc qu'il ne fallait pas laisser venir indistinctement à la communion tout le monde , mais qu'il fallait éclairer les consciences et qu'il y avait pour cela
quelque chose à faire. Mais quoi ? Si je voulais ici , et dans le reste de mes démarches, vous rapporter en détail mes pensées , mes combats , mes prières , mes angoisses , je n'en finirais point ; je ne puis guère vous présenter que des résultats , au risque de donner par cette brièveté une apparence de sécheresse a tout ce qu'il y eut jamais de plus animé et de plus sérieux dans mon ministère. En poursuivant mes réflexions sur la communion, il me parut que s'il n'était pas possible dans la pratique, quoique si désirable en soi, de laissera la conscience seule la décision de cette question : « Communierai-jeou ne communierai-je pas ?» il importait cependant de lui en laisser la part la plus large possible; il fallait se garder d'usurper ses droits , et de mettre un jugement d'homme a la place de ce jugement qu'elle avait a demander avant tout à Dieu. Cela aurait eu le double inconvénient , pour les uns qui n'auraient pas fait de résistance , de les habituer à mettre un homme entre eux et Dieu; pour les autres, qui auraient été moins faciles, de les heurter et peut-être de les éloigner. Il fallait, non dominer la conscience, encore moins la remplacer, mais la diriger, l'éclairer, et l'amener doucement, par une vue claire de son état comparé avec les déclarations positives de la parole de Dieu , a choisir son chemin et a le choisir bien. C'était là l'objet de conversations intimes, délicates, et dans lesquelles il était impossible de poser des règles fixes et générales , parce qu'il y avait à considérer plusieurs élémens de détermination. Ces considérations me décidèrent a inviter les personnes qui désireraient de prendre la communion a avoir préalablement
un entretien avec moi. Personne assurément ne pouvait s étonner que le pasteur qui donnait la communion désirât de connaître les personnes a qui il la donnerait , et dans ces entretiens je m'appliquerais à faire, avec l'aide de Dieu, ce que j'ai dit plus haut qu'il convenait de faire. Qu'on se rappelle bien , au reste , que je n'entends ici que rapporter et expliquer mes démarches, et non poser des règles générales. Je ne cherchais pas tant des principes à adopter qu'une marche a suivre; j'examinais moins ce qu'on doit faire que ce que je devais faire dans la position donnée. Si plus tard on trouvait une autre manière de s'y prendre qui fût préférable, rien n'empêcherait de l'adopter; toujours était-ce ici une précaution provisoire, nécessaire et suffisante clans l'état actuel des choses.
En conséquence, j'annonçai le 22 avril que le 29 du même mois je donnerais la communion , et j'invitai les personnes qui désiraient y prendre part à avoir préalablement un entretien avec moi.
Dans ces entretiens je suivis ce principe général, que la communion doit être donnée à tous ceux qui font une profession évangélique, et dont la vie ne dément pas ouvertement cette profession. Je ne dis pas , remarquezle , dont la vie démontre manifestement la sincérité de leur profession , mais dont la vie ne démontre pas manifestement le contraire. Si j'eusse demandé davantage ; si j'eusse exigé des preuves évidentes de vie spirituelle et une expérience chrétienne toute acquise ; si j'eusse réservé la communion à ceux dont la conversion m'eût été personnellement démontrée, j'aurais cru faire deux maux.
Premièrement, j'aurais usurpé en quelque sorte les droits de la conscience, pour ne pas dire de Dieu : j'aurais jugé ; et cela clans une matière combien incertaine , la réalité d'une profession que rien ne dément manifestement! que j'aurais pu aisément me tromper! tantôt peut-être admettant , sur des apparences sans fondement, des personnes habiles a revêtir le langage et les dehors de la piété ; tantôt écartant , blessant , décourageant des âmes sincères, mais timides, mais mal affermies , a qui la communion eût pu être fort salutaire. Secondement, j'aurais alors déclaré, toutes les fois que je donnais la communion a une personne, que je la croyais dans la foi ; et par suite de la propensité naturelle du cœur humain a s'appuyer sur un jugement d'homme et spécialement sur celui d'un pasteur, j'aurais tendu une sorte de piège aux communians et risqué de les jeter dans une déplorable sécurité par cette pensée : « Mon pasteur ne doute pas de ma conversion. » Au reste , lorsqu'après plusieurs entretiens avec les personnes qui venaient me trouver je n'avais point acquis une vue claire de ce que je devais leur conseiller, je leur rendais compte de mes impressions que je ne donnais pas pour des jugemens sur leur état spirituel , et en général je leur laissais ensuite à décider elles-mêmes si elles prendraient ou non la communion. Ces conversations ont eu plus d'une utilité : elles m'ont fourni l'occasion de parler plus franchement aux personnes qui demandaient la communion que je ne pouvais ou savais le faire autrement ; elles m'ont appris aussi a mieux apprécier le bienfait de la communion et l'influence spirituelle qu'elle peut exer-
cer; j'ai vu par expérience que bien qu'elle ne soit pas instituée pour sauver, elle peut servir a affermir, a décider une conversion. Ces expériences m'ont convaincu encore plus de l'extrême importance, d'une part, d'avoir un ordre dans l'administration de la communion ; de l'autre, de concevoir cet ordre de telle manière qu'il laisse a la conscience la part la plus large possible,
Ainsi communièrent le 29 avril, chez moi, cinquantecinq personnes. Ce fut un beau jour, et je ne sais si mon ministère en avait jamais eu de plus doux : beau par la cérémonie elle-même, une communion d'enfans de Dieu, communiant en esprit et en vérité ; beau par la charité , puisque la se réunissaient devant Dieu et devant les hommes les chrétiens de Lyon , s élevant par l'amour fraternel au-dessus des nuances de position qui les avaient tenus séparés jusqu'alors ; beau par leur nombre , car c'était assurément un commencement encourageant que cinquante-cinq personnes dans une ville telle que Lyon, que le christianisme ultramontain compte parmi ses plus antiques forteresses, et où ceux qui se disent protestans, mais qui ne le sont point, venaient de rejeter hautement la vérité de Dieu ; beau enfin par les espérances qu'il permettait de concevoir : car que ne pouvait-on pas espérer pour cette ville de la prédication régulière et publique de la parole de Dieu , appuyée des exemples , des efforts et des prières de ce petit peuple de Dieu ? et que ne pouvait-on pas attendre de ce maître puissant et fidèle qui nous avait si admirablement conduits , à travers tant d'angoisses et malgré toutes nos infirmités, qu'en
nous expulsant du temple le grand adversaire nous avait chassés dans la maison du Seigneur, et placés dans une position plus libre , plus forte et plus favorable que jamais pour travailler a l'avancement de son règne? Combien est-il vrai que toutes choses te servent , ô mon Dieu!
Le premier pas , et le plus difficile de notre établissement comme église était fait. Nous avions la communion ; la réunion des chrétiens était opérée, Après cela le reste viendrait en son temps et en sa place , pourvu que nous eussions soin de ne faire chaque chose qu'a mesure qu'elle serait clairement indiquée.
Quand donnerais-je de nouveau la communion ? Je résolus de conserver, dans les commencemens du moins, les quatre époques établies dans les églises réformées ; non que je ne croie qu'il est préférable en soi de communier plus souvent , a l'exemple des églises primitives ; mais parce qu'il me paraissait important de ne pas innover sans nécessité absolue , pour ne pas détourner l'attention publique sur des points secondaires et lui faire ainsi perdre de vue la véritable cause de notre établissement ; car il ne s'agissait point ici de formes ou de pratiques plus ou moins utiles , mais du fondement même de la foi. Je ne célébrai donc la seconde communion qu'a Pentecôte. Quant a la question , « à qui donnerai-je la communion ? » les circonstances étant les mêmes qu'a Pâques , je ne vis pas de raison pour changer de marche. Je donnai donc avant la communion de Pentecôte le même avis que j'avais donné avant celle de Pâques , bien entendu pour les personnes qui n'avaient pas communié
à Pâques; celles qui avaient déjà communié n'avaient pas besoin de se présenter de nouveau chez moi. Depuis cette époque j'ai toujours suivi la même marche , et a chaque solennité il est venu de nouveaux communians ; leur nombre actuel est de soixante-dix a quatre-vingts.
Les développemens dans lesquels je suis entré au sujet de la communion me dispensent de m étendre aussi longuement sur mes démarches subséquentes, dans lesquelles je n'ai fait qu'appliquer les mêmes règles de conduite.
Voici comment s'établit notre baptême. J'avais un enfant qui, quoique né en mai 1831, n'avait pas encore été baptisé , parce que c'était quelques jours après sa naissance qu'avaient cessé mes fonctions pastorales dans le temple. J'annonçai le 1 3 mai que le dimanche suivant je baptiserais mon enfant. Dans la semaine je fus prévenu qu'une partie des communians, qui sont bap-^vS&£ MtiP, croyaient ne devoir pas assister au baptême d'un enfant. Pour mettre leur conscience a l'aise , je célébrai le baptême après le service ordinaire terminé. Les personnes qui ne se proposaient pas d'assister a la cérémonie, pour une raison ou pour une autre, pouvaient ainsi se retirer après le service sans qu'il y eût aucun éclat fâcheux. Aux baptêmes suivans j'ai fail de même jusqu'à présent.
Un instituteur catholique dirigeant une école primaire catholique avait été converti dans l'exercice de ses fonctions. Il avait aussitôt introduit la Bible dans son école et annoncé l'Evangile à ses élèves. Le plus grand nombre d'entre eux lui avaient été retirés , et il avait ainsi perdu
ses moyens d'existence. Mais, soutenu par quelques amis chrétiens , il avait continué son établissement , qui avait été converti en école gratuite et chrétienne. Dieu nous faisait trouver la une école toute formée. Je louai un local, dont je fis l'inauguration publique le 16 juillet, et dans lequel j'installai cet instituteur avec ses anciens élèves. C'est une école d'enseignement mutuel pour les garçons. Elle est entièrement gratuite , ce qui est nécessaire pour qu'elle puisse soutenir la concurrence avec les autres écoles primaires de la ville , qui toutes sont gratuites. Elle a de cinquante a soixante élèves. Je donne une instruction religieuse dans l'école. J'établis peu après une école du dimanche , qui a lieu dans la chapelle entre les deux prédications. Elle est d'autant plus nécessaire ? que nous n'avons point encore d'école de semaine pour les filles. Nous commençons a voir quelques fruits parmi ces chers enfans.
Un nouveau besoin se fit sentir : nous avions^^ pauvres ; je ne pouvais leur donner le temps nécessaire, et la parole de Dieu nous apprend qu'il faut épargner autant que possible aux pasteurs les soins temporels ; il nous fallait donc un diacre. Pour le nommer je suivis la marche tracée par l'exemple des apôtres (Actes, VI). Je convoquai les communians et les invitai a choisir un diacre. Il désignèrent d'un commun accord un frère qui avait également la confiance de tous et la mienne , l'ancien président de l'église dissidente. Cette nomination contribua puissamment a la fusion des deux troupeaux , et je trouvai dans le nouveau diacre un aide précieux pour mon ministère. Plus tard , nous reconnûmes
que l'exercice de la bienfaisance a certains détails qui conviennent mieux a une femme qu'a un homme. Quelques dames chrétiennes ont coutume de se réunir chez moi , le soir , une fois par semaine. Cette soirée , qui n'avait pas de but spécial , fut convertie en comité de bienfaisance , qui se trouva ainsi tout composé. C'est fa que, de concert avec le diacre , se règlent la distribution des secours et les visites que les dames du comité font chez les pauvres.
Dans nos assemblées de prédication , un seul parle et tous écoutent. 11 m'a paru désirable d'avoir des réunions publiques -familières, dans lesquelles tous pourraient parler et surtout proposer leurs questions, et dans lesquelles les instructions de la parole de Dieu pourraient être présentées sous les formes et avec les développemens nécessaires pour les mettre a la portée de tous. Ces réflexions m'ont conduit à établir une réunion de c/ues- Ûgms. Elle a lieu le lundi soir dans une salle de l'appartement de l'école. Après le chant et la prière , les personnes qui désirent quelques écîaircissemens sont invitées a proposer leurs questions. Puis il s'établit sur les sujets présentés une conversation générale que je ne fais que diriger, et que je m'efforce de tourner vers «les choses qui sont d'une édification mutuelle.» Les femmes apportent leur ouvrage , si elles veulent. On se propose de consacrer a la bienfaisance le travail de ces soirées.
Vous le voyez , Dieu marchait devant nous ; toute notre sagesse était de le suivre , et il nous indiquait pas après pas ce que nous devions faire, chaque chose en son temps. 11 me donna une vue si claire de sa conduite dans
ce qui était arrivé k notre égard, une conviction si ferme que notre œuvre était préparée et approuvée de lui, - que je l'entrepris sans trouver a beaucoup près a Lyon les fonds dont nous avions besoin. Par la foi , je pris des engagemens pour la chapelle , pour l'école etc. , en suivant ce principe qu'il ne fallait pas dépenser un sou sans nécessité , mais qu'il ne fallait pas douter que l'argent ne vînt pour toutes les dépenses indispensables. Mon attente ne fut point déçue. Je n'avais point encore terminé les arrangemens relatifs à la chapelle, qu'une dame chrétienne d'Angleterre 9 dont je n'avais point sollicité les secours et que je ne connaissais que de nom , me fit dire que si j'avais besoin d'argent elle m'enverrait cinquante livres sterling (1250 fr.). C'était de quoi couvrir a peu près le loyer et l'ameublement de la chapelle . Peu après, un chrétien du même pays dont je n'appris le nom que par sa première lettre , mit a ma disposition 4 50 livres sterling (3750 fr.) payables dans le courut d une année. La même personne envoya à nos pauvres quelques centaines de francs qui nous arrivèrent comme nous venions de nommer notre diacre. Yers le même temps un chrétien de France nous fit un don de 900 fr. Quelques autres amis de France et de Suisse vinrent aussi a notre aide. Deux prêts nous furent faits , dont un de 4 000 fr. par un ami américain. C'est ainsi que Dieu nous mit a même d'aller en avant , attendant de lui au jour le jour les fonds nécessaires pour son œuvre et les recevant dans le temps du besoin. <c C'est une chose grande que sa fidélité. » Pour moi, tout en désirant, si Dieu le permet , soit pour l'église , soit pour ma famille , des res-
sources plus régulièrement assurées, je bénirai Dieu toute ma vie pour cet exercice, souvent pénible et humiliant, mais très-salutaire, de notre foi, où nous recevions de lui, en réponse à la prière, et comme de la main à la main , notre pain quotidien ; rien de moins, rien de plus.
Quand il eut été ainsi pourvu successivement a la prédication , a la communion , au baptême , au soin des pauvres, a l'instruction religieuse des enfans, a l'éducation des garçons , à l'établissement de réunions familières , le plus pressant était fait. Sans doute il y avait beaucoup de provisoire dans notre marche , et le provisoire est fatigant : il est plus commode de revêtir aussitôt des formes arrêtées ; mais enfin nous pouvions marcher, et ce provisoire même était salutaire. C'est une chose bonne a l'homme d'attendre le Seigneur et de le suivre. Et combien cela est plus nécessaire encore dans l'établissement d'une église ! Plus c'est une œuvre de foi, plus ce doit être une œuvre de patience.
Ce n'est pas que quelques-uns n'eussent souhaité , n'aient demandé même une marche plus prompte et des formes plus arrêtées; la communion plus fréquente, l'admission des membres autrement réglée et d'autres choses encore. C'était par la, disaient-ils, que la vie religieuse, la sanctification, la charité seraient avancées. Je crus devoir m'opposer absolument a cette tendance. Je représentai au troupeau que si nous nous laissions gagner par les discussions sur les formes d'église, nous serions entraînés dans des controverses dont il était impossible de prévoir ni le terme ni les suites ; que des discussions pareilles , loin d'être utiles, sont funestes à
la sanctification et à la charité ; qu'au reste, le moyen d'avoir les meilleures formes possibles, c'était non de les régler a priori , mais de les recevoir peu a peu du Seigneur, en suivant ses indications , comme nous l'avions fait jusqu'alors ; qu'il fallait chercher de bonnes formes par la vie, non la vie par de bonnes formes ; qu'il nous fallait marcher tant bien que mal avec ce que nous avions , nous fiant a Dieu et au temps pour nous donner mieux encore ; et qu'assurément nous avions assez de sujets de joie dans notre position actuelle, comparée avec celle d'où nous étions sortis , pour être plus reconnaissans de ce que nous avions reçu qu'impatiens de ce qui pouvait nous manquer encore. Par la grâce de Dieu , l'esprit de discussion s'arrêta. Gloire en soit a lui seul ! l'union de ses enfans est essentiellement son œuvre. Les circonstances qui auraient pu la compromettre tournèrent de manière a la fortifier. On s'appliqua a la charité et a l'avancement du règne de Dieu ; et de ce moment une bénédiction nouvelle fut répandue sur nos faibles efforts.
Je crois pouvoir dire, a la gloire de Dieu , que ce petit troupeau honore en général sa profession. Ce n'est pas qu'il n'y ait parmi nous beaucoup de misères et d'infirmités ; mais on les connaît , on en gémit , et on cherche la sainteté avec une sorte de faim et de soif auprès de ce Sauveur qui, après nous avoir réconciliés par sa mort, nous sauve et nous protège par sa vie. Ce que nous avons le plus besoin , chers frères , que vous demandiez à Dieu pour nous , hélas ! et n'est-ce pas partout ce qui manque le plus aux enfans de Dieu? c'est l'amour;
l'amour de Dieu et l'amour des frères. Seigneur, augmente-nous la foi ; mais surtout augmente-nous l'amour !
La prédication de la parole de Dieu dans la chapelle a été accompagnée de l'efficace de cet Esprit qui seul peut en faire « la puissance de Dieu en salut a tout croyant. » Elle est suivie généralement le matin par cent à cent cinquante personnes , le soir par cent cinquante à deux cents. C'est peu sans doute eu égard a la population de Lyon ; mais il est encourageant de penser que le nombre des auditeurs qui ont suivi les prédications évangéliques s'est constamment, bien que lentement, accru depuis qu'elles commencèrent en 1 830 dans ma maison. Il a fallu chercher des locaux de plus en plus spacieux ; celui où je prêche actuellement est déjà le troisième. Je l'ai loué jusqu'au 25 juin 1 834. Nous espérons de la fidélité de notre Dieu qu'il ne se passera'pas long-temps avant qu'il ne devienne trop petit a son tour. Nous y voyons souvent venir de nouveaux auditeurs , et cela de différentes manières. Des personnes entrent d'abord par curiosité , et reviennent ensuite dans un meilleur sentiment. Des femmes sont venues a la chapelle , se sont procuré la Bible , et ne sachant pas lire, se la sont fait lire par leurs maris , que cette lecture a amenés ensuite avec elles aux prédications. Un' ouvrier trouve une Bible chez un ami. — Qui vous a donné ce livre? — C'est un tel (un membre de notre troupeau). — Pourriez- vous m'en faire donner un pareil? — Peut-être la personne qui me la donné vous en donnerait un également ; en attendant je vous prête le mien. L'ouvrier emporte la Bible , la lit avec sa femme , vient avec elle aux prédica-
lions évangéliques ; dès-lors ils les suivent régulièrement, sont touchés en même temps de la grâce de Dieu , font bénir dans la chapelle leur mariage qu'en le contractant civilement ils n'avaient pas cru devoir faire bénir dans l'église catholique, parce qu'ils n'y croyaient pas ; et peu après communient avec nous. — Depuis quelques semaines on remarquait une famille entière qui suivait assidûment les prédications. On s'informe : voici comment elle y est venue. Un de nos frères se trouvait dans la boutique d'un coiffeur ; il lui parle de l'Evangile , le coiffeur ne paraît point l'écouter ; mais un étranger qui était présent , écoute , prend l'adresse de la chapelle et y vient avec sa famille. — Les visites et les exhortations d'un chrétien qui a traversé notre ville a plusieurs reprises font , sous la bénédiction de Dieu, pénétrer l'Evangile dans une maison où demeurent plusieurs familles catholiques. Les unes se déclarent pour la vérité , les autres contre elle. Les premières cherchent a établir des réunions religieuses dans la maison ; mais le propriétaire s'en irrite, y met obstacle et destitue le portier qui y avait pris part ainsi que sa femme. Us persévèrent cependant , et de cette seule maison six personnes , trois maris avec leurs femmes , suivent les prédications évangéliques. Dans la même maison, une mère et sa fille, asservies aux prêtres , repoussaient obstinément la vérité et témoignaient a leurs parens mieux éclairés tous les sentimens qu'on peut attendre en pareil cas de catholiques bigots. Long-temps elles refusent la Bible. Cependant on obtient enfin de la mère qu'elle accepte un Nouveau-Testament , version de Sacy. Elle ne Ta
pas plus tôt lu quelques jours qu elle y prend plaisir } et peu après elle veut aller aussi a la chapelle. Un samedi soir, veille du jour quelle comptait y aller pour la première fois , sa fille , au désespoir de ce que sa mère allait être gagnée, lui fait une scène de supplications et de sanglots pour la détourner de son dessein , mais sans pouvoir l'ébranler. Le dimanche matin , « eh bien I ma mère , lui dit- elle , puisque vous voulez absolument aller à la chapelle, j'irai avec vous, pour ne pas vous quitter ; mais vous viendrez a la messe avec moi. » Elles vont a la chapelle , sont gagnées toutes deux , oublient la messe, et depuis suivent assidûment les prédications, aiment les chrétiens et lisent la parole de Dieu avec intérêt, avec foi, avec délices. — Un jeune protestant, qui avait goûté ma prédication dans le temple, m'avait perdu de vue après que mes fonctions y avaient cessé ; il perd sa mère ; sa douleur le conduit a la Bible , et il est amené aux prédications évangéliques , par lesquelles Dieu lui donne la vie et la paix. Mais je me laisse entraîner par l'intérêt de ces récits. ïls peuvent vous faire comprendre les diverses manières dont l'auditoire s'accroît peu à peu, et mieux encore vous montrer que Dieu ne laisse pas sans témoignage la prédication de sa parole. Avant Noël, il se présenta chez moi pour demander la communion trente personnes , ( pour la communion de septembre il n'en était venu que huit ou dix ) la plupart avaient reçu des impressions plus ou moins profondes. J'établis alors, pour les personnes de tout âge qui devaient être préparées pour la communion , une instruction de catéchumènes durant les dernières semaines avant Noël. J'avais
là des catéchumènes de quarante ans et plus , la grande majorité catholiques. Je désire de rendre cette instruction permanente , ce que la faiblesse de ma santé m'a empêché de faire jusqu'à présent. Je n'ai pas vu , je ne dis pas qu'il n'y ait pas eu , Dieu seul le sait , mais je n'ai pas vu, dans aucune époque de mon ministère, autant de marques de la bénédiction du Seigneur sur la prédication de sa parole; et le nombre des personnes qui ont été touchées dans ces derniers mois est plus considérable qu'il ne l'a jamais été a ma connaissance , dans le même espace de temps , quand je prêchais dans le temple a un auditoire beaucoup plus nombreux. C'est que les affaires du royaume de Dieu ne se résolvent pas en chiffres. C'est que ce n'est pas la position , ni le nombre , ni l'approbation du monde , qui fait le succès du ministère évangélique , mais la bénédiction d'en haut. C'est que rien n'est plus propre a appeler cette bénédiction que la prédication libre , fréquente , persévérante de la vérité , que les prières des chrétiens , leur union entre eux et l'exemple de leur vie. Frères bien- aimés , n'oubliez donc pas dans vos prières cette modeste chapelle, dans laquelle il vous est déjà né des frères et des sœurs, et demandez au Seigneur qu'il y amène beaucoup d'auditeurs , et surtout qu'il y enfante beaucoup d'âmes a la vie éternelle , en donnant à ses serviteurs une bouche pour parler et a leurs auditeurs des oreilles pour entendre î
Une femme vint, il y a quelque temps, me dire: « Monsieur, je vais depuis quelque temps a vos prédications , et j'y amené une autre personne. Mais nous
sommes trop éloignées de la chapelle pour continuer d'y aller ; n'avez- vous pas de réunions dans notre quartier?» Cette demande et d'autres circonstances semblables nous conduiront a établir incessamment , nous l'espérons , de nouvelles réunions dans les quartiers les plus distans de la chapelle.
La réunion de questions a eu sa part des bénédictions de Dieu. Ces conversations simples ont servi non seulement a éclairer et a affermir des âmes bien disposées, mais a réveiller plusieurs personnes de leur incrédulité. Parmi les questions qui y ont été présentées , nous avons eu la satisfaction d'entendre plus d'une fois celle du geôlier de Philippes : «Que faut -il faire pour être sauvé?» Un jour deux femmes parurent présenter cette question avec un vif intérêt. L'une d'elles surtout était touchée jusqu'au cœur; elle s'écria naïvement : «Est-il possible qu'on nous ait ainsi enseignés dans Terreur ? Je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour avoir toute ma vie entendu ces Messieurs! » Hélas ! cette pauvre femme n'a point persévéré a chercher le Sauveur; l'autre , moins touchée en apparence , l'a cherché et trouvé ; «les derniers sont les premiers. » Dans ces mêmes réunions nous avons rencontré parfois aussi des discussions pénibles , mais qui ont servi , par la grâce de Dieu , a mettre en évidence la vérité. Elles ont été suscitées quelquefois par des catholiques romains , mais plus souvent par des incrédules. Quelques-uns de ces derniers avaient a plusieurs reprises nié l'autorité divine des Ecritures, qu'on admet comme point de départ dans ces réunions ; je leur fis observer qu'il fallait avant tout éclaircir ce point ; et je leur offris une réunion spéciale
pour discuter publiquement les preuves de la divinité des Ecritures. La proposition fut acceptée; le jour, l'heure furent convenus. Je me trouvai au rendez-vous. Comme le bruit de cette soirée s'était répandu, il était venu pour y assister des personnes que nous ne voyons d'ailleurs jamais ; la salle était toute pleine : — mais nos adversaires ne se présentèrent point. Après les avoir attendus une demi-heure, je fis mes excuses a l'asemblée, en lui exposant ce qui s'était passé : depuis lors nous n'avons plus entendu parler de ces Messieurs.
En octobre , dans le temps même où Dieu avait préparé les voies au dedans en nous préservant des discussions de forme et des questions de controverse, il amena au dehors une circonstance qui augmenta la vie et l'utilité de notre établissement. La Société évangélique de Genève plaça deux de ses colporteurs , tout en continuant a les entretenir à ses frais , sous la direction d'un comité que d'accord avec elle je formai a Lyon. Les deux colporteurs commencèrent en novembre dernier a parcourir le département. Dans le courant du mois ils vendirent près de cinq cents Nouveaux- Testamens. Dans le mois de janvier ils en ont vendu près de quatre cents. Ils rencontrent beaucoup de difficultés, suscitées surtout par l'opposition des prêtres qui, dans la plupart des localités où ils arrivent , prêchent contre eux. Mais ils trouvent aussi quelques personnes qui les écoutent et qui achètent leurs livres. Quelquefois ils en prêtent ; rarement ils en donnent. Leur nombre vient d'être augmenté et porté a quatre. Dieu veuille, en doublant les ouvriers, doubler aussi la bénédiction!
Le travail de ces humbles et utiles serviteurs de Dieu
n'a pas porté seulement son fruit propre , qui est la pro* pagation de la parole de Dieu ; il en a eu un autre qui a fait voir que le colportage est doublement utile quand il est exercé a portée d'une église évangélique. Quand les colporteurs arrivent dans quelque endroit où leurs livres sont accueillis avec une faveur particulière et où ils jugent que la parole de Dieu serait écoutée , ils nous en donnent avis ; et nous , après avoir pris les informations nécessaires, nous y allons prêcher l'Evangile. J'en citerai un exemple. Dans le beau village de
L , à quatre lieues environ de la ville , les colporteurs
avaient reçu un fort bon accueil : ils nous avertirent. Je m'y rendis , et trouvant quelques personnes disposées à nous écouter, je demandai et j'obtins de l'une d'elles le prêt d'un local ; et après quelques difficultés provenant de ce qu'on avait fait courir le bruit que nous étions saintsimoniens , un jeune serviteur de Dieu qui se trouvait alors a Lyon alla prêcher, le 25 novembre , dans ce lo* cal; j'y prêchai quinze jours après, et ces prédications ont été renouvelées depuis de quinze en quinze jours , tantôt par moi, tantôt par quelque autre personne propre a cette œuvre. Un jour, après le service terminé a L...., une femme d'un village voisin s'approcha et me dit : a Ne voudriez-vous pas aussi venir prêcher chez nous ? »
— « Avez-vous un local où vous puissiez nous recevoir ? »
— « Je demanderai a mon mari s'il veut vous recevoir chez lui. » Cela n'a pas eu de suite jusqu'à présent , non plus que d'autres ouvertures du même genre. Nous ne nous faisons point illusion : dans des entreprises de ce genre 9 voici ce qui arrive ordinairement. Au commen-
cément , elies sont encouragées et suivies de plusieurs ; mais bientôt, quand d'une part l'Evangile a déployé son caractère spirituel et que nous avons montré qu'il ne sert à rien de secouer le joug de Rome si on ne prend celui de Christ , quand d'autre part les prêtres ont mis tout en œuvre pour traverser ce que nous faisons pour l'avancement du règne du Seigneur, plusieurs se détournent et il ne reste qu'un petit troupeau composé de ceux qui ont vraiment à cœur le salut de leurs âmes. Mais ce petit troupeau mérite assurément toutes les peines qui ont été prises , et plus encore ; et quels travaux si gigantesques pourrions-nous entreprendre qui ne fussent payés mille fois par le salut d'une seule âme ? c'est là ce que nous ne saurions assez nous dire. Ici encore nous avons besoin de patience , afin qu'après avoir beaucoup travaillé et un peu souffert , nous remportions l'effet de la promesse (Es. LV. 10, 11). Dans une autre commune, une prédication semblable a été établie, également par le moyen des colporteurs , et a lieu tous les dimanches ; quelques âmes y ont été touchées de la parole de Dieu.
Voila, bien-aimés frères, comment s'est formée l'église évangélique de Lyon. En vous faisant faire connaissance avec cette œuvre , je crois vous l'avoir suffisamment recommandée.
Si je parlais a des hommes du monde , je m'attendrais a cette réflexion i a N'est-ce que cela ? une église de spixante-dix a quatre-vingts personnes , un auditoire de deux cents personnes ? » Mais vous ne direz pas cela. Vous savez ce que vaut une âme devant le Seigneur,
Vous savez quelle bénédiction "un petit nombre de chrétiens peuvent appeler sur une ville. Si Sodome eût eu dix justes , Dieu aurait épargné la ville a cause deux. Et ne faut -il pas a tout un commencement? où procédera-t-on avec patience si ce n'est dans l'avancement du règne de Dieu , dont le Seigneur a dit luimême qu'il croîtrait comme le sénevé, qui est d'abord la plus petite des semences et qui devient ensuite un grand arbre? Les églises fondées par les apôtres euxmêmes n'ont pas commencé autrement. Quand Paul et Silas prêchèrent a Philippes , nous ne lisons pas qu'un grand peuple se pressât sur leurs pas pour entendre la vérité. Mais une femme, une étrangère, est touchée la première d'une conversation de Paul ; puis le geôlier d'une prison, puis quelques autres; et ainsi se forme l'église de Philippes. L'œuvre de Dieu est une œuvre de patience et a Lyon plus qu'ailleurs. Aussi dans tout ce que je vous ai rapporté, vous l'avez vu , je ne vous ai point fait une description poétique de l'église évangélique de Lyon. Je vous l'ai présentée pour ce qu'elle est , un petit commencement ; mais un commencement qui donne les plus grandes espérances , appuyées non sur des calculs d'homme, mais sur les promesses de Dieu. Car cette œuvre a les caractères qui peuvent lui assurer la bénédiction d'en haut.
Avant tout, c'est une œuvre de foi. Nés de la foi, nous avons marché dans la foi et vécu par la foi.
C'est aussi une œuvre de charité. A Lyon, lesenfans de Dieu se réunissent comme a Jérusalem « dans un même lieu. » C'est la qu'ils viennent se réunir tôt ou
tard , après avoir mis , les uns plus , les autres moins de temps a se dépouiller des préjugés du monde ; protestans ou catholiques , nationaux ou dissidens , pédobaptistes ou baptistes. Quel appui pour la charité , pour la sanctification, pour la prière, pour la prédication, pour l'avancement du règne de Dieu ! et que nous avons a nous humilier, mes frères de Lyon et moi , de ne pas profiter beaucoup mieux que nous n'avons fait d'un si précieux avantage !
C'est une œuvre évangélique, purement évangélique. Elle s'applique a élever le seul étendard de Christ, sans y mêler de petits étendards humains. Elle ne veut savoir autre chose que Jésus-Christ , et Jésus-Christ crucifié ; quant aux questions secondaires et controversées , elle les rejette sur le second plan et en fait autant abstraction que possible. Quelqu'un demanderait-il si elle est nationale ou dissidente? Nous n'avons pas à nous occuper de cela. La position est trop forte pour laisser place à cette controverse. Car ici la question n'est pas entre une constitution d'église et une autre constitution d'église, mais entre la vérité et l'erreur : quel chrétien pourrait balancer? Aussi avons-nous vu se réunir dans cette église des nationaux prononcés et des dissidens prononcés; et c'est la, ce me semble, un côté excellent de notre position et par lequel la bénédiction de Dieu lui est assurée. Je dirai plus encore. Nous n'avons pas pris une position anti-catholique ; nous n'avons point affecté de faire une œuvre protestante ; nous avons désiré d'éviter toutes les barrières humaines et de faire notre établissement aussi ouvert que possible à tous ceux qui cherchent le
Sauveur. C'est dans cette pensée que nous avons donné a cette église et aux diverses institutions qui s'y rattachent le nom d'évangélique , pour exprimer qu'elle s'est formée au nom de l'Evangile, et de l'Evangile seul ; d'autant plus qu'il m'a paru que le nom d'évangélique est assez généralement adopté de nos jours pour désigner ce caractère de foi qui , évitant de se rattacher a telles ou telles formes particulières , proclame a tous le salut gratuit par le sang du Fils de Dieu.
C'est aussi une œuvre importante, étendue. Je paraîtrai peut-être avancer un paradoxe , si je dis que je ne crois pas que mon ministère ait jamais eu un champ aussi étendu qu'aujourd'hui : c'est pourtant a mes yeux l'exacte vérité. Autrefois j'étais prédicateur du temple; et en cette qualité une barrière s'élevait entre la population catholique et ma prédication. Aujourd'hui je prêche pour tous; et l'œuvre de Dieu tend de plus en plus a se faire parmi les catholiques. Le 29 avril 4 832 , quand nous prîmes la communion la première fois, nous étions deux tiers de protestans et un tiers de catholiques ; sur les trente personnes qui se présentèrent chez moi avant la communion de Noël , il y avait un tiers de protestans et deux tiers de catholiques ; proportion inverse de la première, C'est par la que l'œuvre est a la fois plus encourageante , parce qu'il y a en général, il faut le dire, moins d'opposition contre la vérité dans les catholiques que dans les protestans ; et plus étendue, puisque l'immense majorité des Français est catholique. Ceci devient encore plus vrai, quand vous considérez que l'Evangile a commencé à être prêché dans les campagnes , en même
temps que la Bible y est répandue par les colporteurs ; ce champ-la est presque exclusivement catholique.
Mais il est un autre point de vue sous lequel cette œuvre acquiert une importance nouvelle et des droits particuliers a votre intérêt , frères de France ; c'est que ce n'est pas seulement une œuvre locale , lyonnaise , mais une œuvre générale et qui intéresse toute la France chrétienne. Il me semble qu'il se passe dans toute la France quelque chose de semblable a ce qui se passe actuellement a Lyon. Je me figure un chrétien qui dirait : « Dans les églises réformées de France , deux esprits sont en présence et de plus en plus en lutte : l'Esprit de Dieu et l'esprit de ce monde. De la un désordre déplorable dans les églises et des vices intolérables dans notre marche religieuse. 11 ne pourra pas toujours en aller ainsi. Après un temps plus ou moins long , Dieu sait quand , ces deux esprits s'établiront chacun de son côté. Comment cela arrivera-t-il? sera-ce peut-être par des destitutions de pasteurs évangéliques? Les moyens sont entre les mains de Dieu ; mais , d'une manière ou d'une autre, nous tendons a une séparation générale entre l'erreur et la vérité. Alors les chrétiens pourront s'unir plus étroitement entre eux , s'élever au-dessus des questions secondaires et s'assembler en un corps comme ils ne sont qu'un esprit. Non que les chrétiens doivent se faire a eux-mêmes cette position en se séparant : ils doivent attendre que Dieu la leur fasse , et alors ils y entreront avec foi. Je pressens une organisation nouvelle dont les deux grands traits seront la séparation des enfans de Dieu d'avec le monde , et leur réunion entre eux.
Que si cela ne peut avoir lieu épie par la séparation de l'Etat et de l'Eglise, vienne cette séparation. Dieu saura bien soutenir la prédication de sa parole et nourrir ses serviteurs. » Je me trompe fort , ou un chrétien qui parlerait ainsi représenterait l'immense ma jorité , la presque totalité des chrétiens de France. — Quant à ceux du dehors, il me semble qu'il y a un mouvement des esprits , surtout dans les populations catholiques , vers la vérité ; non vers le protestantisme, mais vers la parole de Dieu, comme parole de Dieu , et qui s'accomplira d'autant plus promptement et plus heureusement qu'il ne lui sera présenté rien autre que cette parole. Si ces réflexions sont fondées , n'est-il pas a croire que le mouvement religieux qui se voit de nos jours en France , et que j'appellerai mouvement èvangélique, amènera la formation d'églises évangéliques , plus ou moins semblables a celle qui vient de se former a Lyon , nées comme elle de la force des choses , fondées dans la foi , conçues sur les principes de la charité la plus large en même temps que conduites avec ordre, et enfin s'adressant aux masses? Ce point de vue a été constamment devant mes yeux tandis que j'établissais l'église évangélique de Lyon* et il a été pour moi un motif de plus de choisir une marche large, prudente, lente, qui pût convenir aussi ailleurs, et nous permettre d'agir plus tard de concert avec d'autres églises du même genre qui pourraient être établies en France. Ainsi envisagée, la prospérité de l'église évangélique de Lyon touche tous les chrétiens de France ; car si cette église trouve les ressources nécessaires et qu'elle prospère, d'autres pasteurs et d'autres églises
seront encouragés par cet exemple a marcher également en avant , dans la foi , en s'appuyant sur Dieu et sur ses enfans, Mais, au contraire, si l'église évangélique de Lyon devait être privée des ressources nécessaires et tomber, comment les autres établissemens de ce genre qui pourraient avoir a se former ne seraient-ils pas plus ou moins découragés dès l'entrée? faudrait-il donc que des pasteurs évangéliques , s'ils venaient a être destitués , fussent contraints de porter ailleurs leur ministère, et l'inimitié du monde contre l'Evangile réussirait-elle a les chasser, non seulement de leurs chaires , mais du champ même de leurs travaux ?
Je sais qu'il est dans l'ordre qu'une église pourvoie à ses propres dépenses ; l'appui que la position des chré tiens de Lyon les force à demander actuellement ne doit être considéré que comme provisoire. Et qui sait si après quelques années l'église évangélique de Lyon ne sera pas en état d'en aider d'autres à son tour? plus heureuse alors qu'aujourd'hui ; car le Seigneur Jésus a dit luimême : « Donner est plus heureux que recevoir. »
Je m'adresse ici a tous les chrétiens , mais plus spécialement a vous, chrétiens de France, parce que cette œuvre vous touche de plus près ; et encore parce que je suis persuadé qu'il y aura d'autant plus de bénédiction sur les établissemens religieux de la France que les sacrifices des chrétiens français en leur faveur auront été les premiers , et que leur bonne volonté excitera celle des chrétiens étrangers.
Me trouvant à Paris pour un repos de quelques semaines, durant lequel je suis remplacé à Lyon par un
fidèle serviteur de Dieu , je présentai , le 4 mars dernier, dans une réunion de quelques frères de Paris, un exposé de la formation et de la situation de l'église évangélique de Lyon. J'ajoutai que nous avions recules souscriptions des chrétiens de Lyon comprises, entre six et sept mille francs , et que nous avions dépensé dans cette première année entre neuf et dix mille francs; d'où résultait un déficit de trois à quatre mille francs , qui avait été comblé provisoirement par les deux prêts mentionnés plus haut (page 24). Nous n'avions fait cependant que les dépensesles plus urgentes ; il était des besoins pressans auxquels nous n'avions point encore pourvu ; en première ligne une école de filles, et une bibliothèque évangélique (1). Ces frères approuvèrent unanimement ce qui avait été fait, décidèrent qu'il fallait soutenir cette œuvre, résolurent de lui procurer dès a présent les ressources nécessaires pour la faire marcher une seconde année , après quoi l'on verrait ce qui serait a faire ; souscrivirent eux-mêmes , séance tenante , pour une somme de 4700 fr. ; nommèrent un comité pour recueillir les souscriptions , et m'invitèrent a publier ce que je leur avais dit. Ainsi a été fait cet appel.
Et maintenant , bien-aimés frères , « que la gloire du Seigneur paraisse sur vous et sur nous; qu'il dirige l'œuvre de nos mains, oui, qu'il dirige l'œuvre de nos mains î »
(1) Des dons de livres seraient reçus avec reconnaissance. Plusieurs membres du troupeau savent l'anglais et l'allemand,