POITIERS
la suprématie spirituelle de Paris, soixante républiques temporellement indépendantes, d'un territoire ordinairement équivalent à ceux de la Toscane, de la Belgique, de la Sicile, etc.
Tous les avantages, actuels ou futurs, propres à la paisible décomposition des nationalités exorbitantes pourraient maintenant pousser à la réaliser trop tôt, de manière à compromettre sa principale destination. Il importe, surtout dans le cas central, que la dictature conserve sa suprématie politique jusqu'à ce que la réorganisation religieuse soit assez avancée pour que les rivalités civiques ne puissent jamais dégénérer en conflits perturbateurs. Pourvu que les liens administratifs soient convenablement relâchés, il suffira maintenant d'annoncer une émancipation plus complète , dont les conditions spirituelles sont directement irrécusables, de manière à dissiper toute inquiétude d'oppression.
J'ai dû me borner à signaler la connexité nécessaire de la décomposition politique avec la réorganisation religieuse, en la spécifiant envers l'incomparable destinée que l'ensemble du passé prépare à la cité qui sut le mieux apprécier le besoin provisoire de la centralisation temporelle. Mais, en terminant cette indication, j'invite les hommes d'Etat à fixer directement leur attention sur l'aptitude immédiate d'une telle transformation à seconder^ tant au dedans qu'au dehors, la politique propre au parti constructeur. La seule perspective de cette conclusion suffira, dès le début de la transition organique, pour faciliter l'ascendant décisif des conservateurs en dissipant à la fois les réclamations des rétrogrades et les impulsions des révolutionnaires. Envers ceux-ci surtout, il faut considérer, dans le cas principal, la plupart des arabi-
APPEL AUX COINSERVATEURS.
tions perturbatrices comme radicalement liées à la vicieuse domination de Paris. Car, les diverses classes métaphysiques n'agitent la France, et par suite tout l'Occident, qu'afin d'exploiter cette prépondérance, dont l'extinction laissera partout surgir les vrais patriciens, sous l'assistance spontanée des dignes plébéiens.
Résultée de la dissolution des liens catholiques à l'issue du moyen âge, la centralisation politique dut se développer en proportion de la désorganisation religieuse. Mais cette anomalie doit cesser quand aura pleinement surgi la reconstruction de l'ordre intellectuel et moral , incompatible avec une domination qui maintient la confusion révolutionnaire des deux pouvoirs sociaux. Depuis que la centralisation provisoire a rendu son principal service en assurant l'indépendance du peuple régénérateur, sa prolongation empirique entrave de plus en plus l'essor des destinées propres à la métropole humaine. Coordination L'ensemble des aperçus précédents caractérise, auoccidentaie. ^^^^ ^^^ ^^ comporte cet opuscule, l'installation décisive de la transition organique par les vrais conservateurs. Après avoir ainsi considéré le terme nécessaire de la révolution moderne sous l'aspect fondamental qui convient pareillement à tous les peuples qu'elle embrasse, il faut compléter ma conclusion en appréciant l'avènement successif de cette solution chez les divers Occidentaux.
Depuis la rupture de l'unité catholico-féodale , les cinq populations d'élite, de plus en plus rapprochées d'après leurs communs antécédents et leur semblable essor, aspirent à remplacer l'harmonie du moyen âge en instituant, sur d'autres bases, l'homogénéité politique. Mais cette disposition n'a pu jusqu'ici produire la conformité convenable, faute d'avoir pris la direction corres-
CONCLUSION
pondante à la régénération occidentale. L'uniformité partout désirée ne pourra s'établir qu'en rectifiant l'inversion que les trois derniers siècles ont graduellement introduite dans la coordination normale des cinq éléments occidentaux.
Autour du peuple central, auquel l'ensemble du passé confère l'initiative de la régénération humaine, une civilisation plus ancienne et mieux développée avait toujours placé le couple méridional avant le couple septentrional. L'ébranlement propre au seizième siècle tendit à renverser la hiérarchie naturelle en disposant les populations devenues officiellement protestantes à se regarder comme supérieures à celles qui restaient nominalement catholiques. Provisoirement investies de l'initiative politique, elles aspirèrent de plus en plus, surtout en Angleterre, à faire partout prévaloir la dictature aristocratique qui leur est propre, et dont le principal caractère consiste dans le régime parlementaire fondé sur l'hypocrisie théologique. Cette réaction contre l'ordre naturel fut poussée jusqu'à méconnaître la présidence continue du peuple central, où le protestantisme n'avait pu s'établir, et qui fournissait le meilleur type de la dictature monocratique, surgie chez tous les méridionaux. Mais l'ébranlement radical qui caractérise le dix-huitième siècle rendit à la France une plénitude*d'initiative que devait bientôt confirmer l'explosion directe de la crise finale.
Néanmoins, la présidence normale du peuple central n'a pas encore réparé, surtout socialement, et même intellectuellement, les altérations résultées de la prépondérance exceptionnelle des impulsions protestantes. Les deux siècles qui semblèrent déplacer le foyer du mouvement moderne ont surtout laissé des tendances à l'imita-
tion du type septentrional , principalement développées depuis que l'impuissance organique de la doctrine révolutionnaire se trouve généralement sentie. Sans reconnaître que la dictature aristocratique est réellement devenue aussi rétrograde, dans son siège essentiel, que le devint ailleurs la dictature monarchique, les deux populations méridionales, et même le peuple central, n'ont pas encore adopté le seul mode qui puisse partout prévaloir. Quoique le régime parlementaire y soit spontanément repoussé, les prédilections n'y sont point assez fermes et complètes envers la monocratie républicaine qui doit le faire universellement abandonner. Mais la transformation accomplie, depuis quatre ans, chez le peuple central n'a besoin que d'être épurée et développée pour rendre inaltérables la présidence française et la préséance méridionale.
Il est impossible que la transition destinée à terminer la révolution occidentale commence chez les peuples auxquels appartint la première élaboration des doctrines négatives. Car elles y suscitèrent la prépondérance officielle d'une émancipation incomplète et contradictoire, aussi contraire au progrès qu'à l'ordre. La solution intellectuelle et sociale n'a pu surgir que chez le peuple central, seul assez affranchi pour en diriger la propagation universelle. En l*étendant aux divers cas occidentaux, il doit d'abord la faire prévaloir parmi les méridionaux, qui, préservés du protestantisme et du déisme, se sont naturellement abstenus de participer au îhouvement politique tant qu'il est resté purement négatif. Malgré leur attitude passive, ils peuvent, mieux que les septentrionaux, seconder et développer la transition finale, soit parce que seuls ils ont assez accepté l'initiative centrale,
CONCLUSION
soit parce que l'ensemble de leurs antécédents les dispose davantage à la dictature républicaine. On doit même regarder la population italienne comme plus préparée que le peuple espagnol à la terminaison positive de la révolution moderne, puisque le culte historique et la décomposition politique y trouveront moins d'obstacles et plus d'utilité. Quoiqu'il en soit, le couple méridional ne saurait recouvrer sa préséance normale que d'après la digne impulsion directement émanée de la présidence centrale.
Une telle connexité fait spécialement apprécier l'urgence de la monocratie républicaine, sans laquelle l'abolition française du régime parlementaire resterait insuffisante. Ce mode final de la dictature moderne doit partout remplacer les modes préliminaires , irrévocablement devenus rétrogrades. Quoiqu'il soit mieux préparé par la monarchie que par l'aristocratie, il est autant incompatible avec l'une qu'avec l'autre.
C'est pourquoi j'ose respectueusement inviter le fondateur de la dictature organique à compléter son œuvre en établissant une suffisante harmonie entre le gouvernement officiel et la situation républicaine où la France se trouve irrévocablement placée depuis la prise de la Bastille. Quoique cette situation ait toujours été méconnue, faute d'une théorie qui permît de l'apprécier, elle a constamment surmonté les divers efforts tentés pour restaurer l'hérédité monarchique. L'admirable sentence due au dictateur actuel {On ne déiruil que ce quon remplace) doit faire assez sentir que les transformations politiques ne sauraient se réduire à des substitutions dynastiques.
Pour remplacer la royauté déchue, il faut changer le caractère rétrograde qui la fit irrévocablement tomber,
quand un siècle de dégénération croissante eut pleinement dissipé les sympathies populaires que son attitude pro^ gressive avait graduellement développées. Or, cette transformation peut se condenser dans la substitution de l'hérédité sociocratique, caractérisée par le libre choix du successeur, à l'hérédité théocratique, uniquement fondée sur la naissance. Vainement espérerait-on obtenir le mode de transmission le plus favorable à la plénitude du commandement sans donner au progrès les garantie» qui seules peuvent procurer une telle faculté. Le public français ne soutiendrait pas la légitimité dynastique avec plus de zèle qu'il n'en montra pour la légitimité parlementaire. Mais, quoique l'amour de l'ordre le disposât à laisser annoncer un successeur quelconque, le sort qu'éprouva le testament de Louis XIY, quand les mœurs monarchiques étaient moins altérées, indique le peu de poids des volontés posthumes qui ne sont pas conformes aux dispositions populaires.
On ne peut assez apprécier l'hérédité sociocratique , qui doit aujourd'hui caractériser ladictature progressive, qu'en remontant jusqu'au moyen âge pour sentir le caractère profondément rétrograde de l'hérédité théocratique , lorsqu'on l'applique à la sociabilité moderne. Ce mode primitif de transmission temporelle fut aussi compatible avec le progrès que conforme à l'ordre dans les milieux où le régime des castes put pleinement surgir. En l'altérant, par l'élection révolutionnaire, la civilisation militaire rompit l'harmonie nécessaire entre la transmission du commandement et celle de la richesse. Quand la constitution féodale s'efforça de reconstruire la conformité normale, elle dut naturellement fonder sur la naissance toutes les successions temporelles, civiles ou
CONCLUSION
politiques. Mais l'exclusion féminine et l'usage des confiscations suffisent pour montrer que, loin d'indiquer un retour à la théocratie, le moyen âge tendait ainsi vers la sociocratie, d'où résultait la substitution naissante du relatif à l'absolu dans les possessions quelconques. Une véritable rétrogradation ne survint que sous la première phase de la révolution occidentale, quand le catholicisme, abdiquant sa dignité pour conserver ses richesses après avoir perdu son indépendance, altéra la dictature monarchique par une systématisation théocratique. De là procédèrent, d'abord la dégénération, puis la déchéance de la royauté, lorsque les impulsions émanées du moyen âge et de la situation moderne cessèrent de surmonter la corruption résultée de l'alliance théologique.
Quoique ces aperçus ne puissent être ici développés, ils suffisent pour y faire sentir la connexité nécessaire de la monocratie républicaine avec l'hérédité sociocratique. Outre l'opportunité générale du décret qui proclamerait la transformation décisive, la situation propre au dictateur actuel procurerait à cette résolution une efficacité spéciale, aussi favorable à l'ordre qu'au progrès. Car, la République française se trouverait purifiée de toute origine insurrectionnelle, en renaissant du libre choix d'un chef spontanément investi d'une confiance exceptionnelle. L'acclamation impériale n'a pas d'autre sens que de conférer la plénitude politique à celui qui , nous délivrant du régime parlementaire, poussa la crise finale vers sa dernière phase. En se proclamant Dictateur perpétuel de la République française, et s' attribuant le choix de son successeur, il compléterait la transformation qui peut seule installer la transition organique, dont la conception est entièrement systématisée.
La décision que j'ose conseiller ferait aussitôt surgir Tunique devise {Ordre et Progrès), qui convienne à la politique des vrais conservateurs. Quand il supprima la formule anarchique, le dictateur actuel se trouva forcé de violer sa propre maxime , en n'y substituant rien , parce qu'il n'était point assez affranchi des influences rétrogrades pour proclamer le programme normal. Mais, la libre inauguration de la monocratie républicaine constatant une suffisante régénération , le décret fondamental pourrait immédiatement adopter la devise qui caractérise la conciliation toujours cherchée par les conservateurs et réalisée dans le positivisme.
D'après cette transformation, le peuple central, enfin dégagé des réactions protestantes qui troublèrent, pendant deux siècles, sa présidence occidentale, aura bientôt ranimé ses sympathies prépondérantes envers le couple catholique. Alors les populations qui semblent restées étrangères au mouvement poHtique y reprendront la coopération propre à leur rang intellectuel et moral ; comme elles le firent tant que la révolution moderne demeura spontanée et commune à tout l'Occident. N'ayant jamais repoussé que la systématisation négative, elles doivent naturellement devenir les meilleurs auxiliaires de la synthèse organique, quoiqu'elle ne pût surgir que chez le peuple le mieux émancipé. Si les conservateurs peuvent, au dedans, utiliser davantage les rétrogrades que les révolutionnaires, ils seront pareillement conduits, au dehors, à préférer les affmités catholiques aux alliances protestantes. Mais, cette prédilection n'étant fondée que sur la substitution nécessaire du mouvement organique à l'agitation critique, elle ne saurait jamais détourner le peuple central de la sollicitude qui lui convient envers
CONCLUSION
tous les éléments de l'occidentalité. Quoiqu'il doive faire prévaloir au midi la monocratie républicaine quand elle sera suffisamment installée en France, il doit ensuite seconder son extension au nord, où la transformation commune trouvera des obstacles spéciaux dans les influences aristocratiques et protestantes. Voilà comment l'uniformité politique sera rétablie en Occident suivant un mode inverse de celui que l'empirisme révolutionnaire tendit à rendre partout prépondérant , jusqu'à ce que l'abolition française du régime parlementaire fît surgir la solution organique.
En invoquant tout le bien qu'il peut faire, tant au dehors qu'au dedans, et toute la responsabilité qu'il encourt, surtout auprès de la postérité, j'invite le régénérateur de la dictature centrale à prendre la seule résolution qui puisse instituer la politique propre aux vrais conservateurs. Sous une telle impulsion, la conciliation systématique entre l'ordre et le progrès pourra graduellement guider la grande crise vers sa terminaison nécessaire. L'assistance habituelle des meilleurs aristocrates et démocrates secondera la politique émanée des sociocrates pour surmonter simultanément l'anarchie et la rétrogradation.
Malgré sa faiblesse numérique et les graves résistances qu'il doit partout rencontrer, le parti constructeur peut bientôt prévaloir dans un milieu décomposé, qui, dépourvu de convictions quelconques, sent surtout le besoin d'une doctrine complète et durable. Pourvu qu'elle soit dignement appliquée, elle deviendra facilement prépondérante, d'après son aptitude naturelle envers une
^32 APPEL AUX CONSERTATEURS.
révolution plus spirituelle que temporelle. Les âmes déjà régénérées devant longtemps rester, même parmi les praticiens, étrangères à tout commandement, leurs conseils seront mieux accueillis des gouvernants et jamais suspects aux gouvernés, qu'elles disposeront à plus respecter le pouvoir que la richesse jusqu'à ce que les deux forces soient réunies.
C'est ainsi que le meilleur sexe pourra dignement s'incorporer à la révolution qu'il dut repousser tant qu'elle refusait au sentiment sa prépondérance normale sur l'intelligence et l'activité. Le progrès humain consiste surtout à modifier de plus en plus le règne nécessaire de la puissance matérielle d'après un concours croissant entre le cœur et l'esprit. Ainsi, le principal vice de la situation moderne résulte de la trahison de l'intelligence qui, rêvant une vicieuse domination, se met au service de la force, concentrée ou dispersée , au lieu de se subordonner à l'influence morale. Il est impossible que la révolution occidentale se termine sans que l'instinct féminin et la sagesse sacerdotale se combinent mieux que sous le régime du moyen âge, résumé par la chevalerie. Or, le positivisme ayant systématisé cette combinaison, il suffit que la dictature républicaine lui permette de développer son efficacité morale, qui fournira le meilleur appui de la politique propre aux vrais conservateurs.
Voilà comment tous les éléments de la situation occidentale doivent spontanément concourir pour installer la transition destinée à terminer la révolution moderne. Au milieu d'une anarchie sans exemple, les natures synthétiques et sympathiques développeront un ascendant nécessaire, qui ne pouvait rester comprimé que jusqu'à ravénement de la doctrine propre à liguer et guider les
CONCLUSION
régénérateurs. Une vénération de plus en plus altérée se reconstruira quand les organes, spirituels et temporels, du parti constructeur auront assez prouvé , d'après leur conduite privée et publique , que le dévouement a sur la dévotion la supériorité de l'actif sur le passif.
FIN UE L ÀPPKL AtX CONSERVATEURS.
TABLE DES MiTIÈRES