LÀ BELLE JARDINIÈRE ET LA FORNARINE
Je ne crois pas que le costume ait seul suffi, comme semble le croire M. Quat remère (V. P. 44 )j pour faire donner par les contemporains de Raphaël le titre de la Belle Jardinière au tableau de Vierge connue sous ce nom , et que le temps a consacré jusqu’à nous depuis François I", qui en fit faire l’acquisition. Il est prouvé que la jeune fille qui a servi souvent de modèle à Raphaël , et dont j’ai gravé le portrait sous le titre de la Belle Jardinière de Florence, était désignée et connue sous ce nom. On retrouve effectivement ses traits dans plusieurs tableaux de cet artiste : même nuance de cheveux, même forme de mains, mêmes doigts effilés et mêmes ongles. Il en est autant do la Fomarina (boulangère); les contemporains de Raphaël en ont conservé le nom et nous l'ont transmis. La belle et énergique figure de femme dans le tableau de la Transfiguration n’est encore connue aujourd’hui que sous le nom de la Fornarine. Canova , Camuccini , Thorvvaldsen, Rauch, Ténérani et David, notre célèbre peintre, ne l'ont jamais autrement désignée. J’ai fait graver, en i838, une notice avec des figures au trait, pour servir d'explication à la gravure que j’ai faite de la Transfiguration. Cette ligure y est ainsi appelée. L'éditeur de la traduction en italien de l’ouvrage de M. Quatremère a fait graver seulement la tète, et l'a désignée aussi sous le nom de la Fornarina. Je trouve une preuve qui vient corroborer mon opinion. Dans la villa Lantc, à Rome, Baldassare Turini da Pescia (i), pour conserver à la postérité et à ses jouissances personnelles tout ce qui avait été cher à son célèbre ami Raphaël, fit exécuter à fresque, par Jules Romain, dans deux salles de bain, les bustes de grandeur naturelle des huit femmes dont la beauté inspirait Raphaël lorsqu’il peignait des femmes , des Vierges ou des déesses. On y voit la Fornarine sous des traits qui rappellent tout à fait ceux des portraits de la galerie de Florence
(i) Il était grand amateur, et possesseur d'une riche galerie où se voyaient des tableaux de Raphaël et de léonard de Vinci , dont il s'honorait d'étre l'ami. Il fut institué par Raphaël l'exécuteur de ses dernières volontés. C’est par ses soins que les dépouilles mortelles de ce grand homme ont etc déposées solennellement dans l'église de Sainte-Marie de la Rotonde (le Panthéon). Baldassare fit Unir, d'après les dessins de Jules Romain, la villa I.ante, délicieux casin aussi intéressant par sa belle architecture que par les peintures à fresque que Jules Romain y a exécutées. On y voit plusieurs sujets tirés de l’histoire romaine, et les portraits des poètes les plus célébrés, Pétrarque, le Dante, etc., etc. Cette villa ap|iartient présentement au prince Borghése.
et du palais Rarharini à Rome. Dans le portrait de la Jardinière il est impossible de méconnaître l'exactitude et la beauté des traits; mais on n’y retrouve pas ce caractère angélique et virginal, sentiment inné dans Raphaël, et qu’avait développé l'étude des ouvrages des Grecs, cpii ne comprenaient pas la divinité dans les deux sexes sans la beauté. Comme il est plus facile pour toutes les mémoires de désigner les personnes par leurs professions que par leurs noms propres , les contemporains de Raphaël ont uni les noms de Jardinière et de Fornarine à la gloire immortelle de ce grand génie, qui les fera passer à la postérité la plus reculée. La Belle Jardinière sert à désigner son premier chef-d'œuvre, et la Fornarine désigne encore aujourd'hui une figure principale dans le tableau de la Transfiguration, dernière production de Raphaël.
On trouve dans mon ouvrage, intitulé Recueil d'après des peintures anlûjues et italiennes, etc., les portraits de ces huit modèles; la Belle Jardinière sous le n* 5, et la Fornarine sous le n” 6.