PORTRAIT DE JEANNE D’ARAGON
Le portrait de la belle Jeanne d'Aragon, vice-reine de Sicile, attribué à Raphaël , fait partie du musée du Louvre. Je n’ai pas voulu graver ce tableau dans ma jeunesse, parce que la tète, malgré sa belle exécution, ne m’avait pas paru peinte par Raphaël, ni avoir été faite d’après nature. Ce tableau, dont il existe de trèsbelles répétitions, offre une particularité que je dois signaler et qui semble justifier ma première impression. On voit à Rome, dans la galerie du prince Doria, que j’ai revue en i 833 , un portrait de pareille dimension représentant cette princesse dans la même attitude, et attribué aussi à Raphaël. Iæ tête, faite d'après nature, car elle en a l'accent, est d’une grande perfection, et incontestablement peinte par Léonard de Vinci. Le reste du tableau est d’une autre main. Je venais alors de dessiner et de graver le tableau de la Vierge aux Rochers , et de dessiner l’admirable portrait de la Joconde.
Suivant M. Quatremère, le tableau de Jeanne d' Aragon du musée du Louvre serait de la dernière manière de Raphaël, et aurait été exécuté vers i:ïi6 on iôi8. Or, Léonard de Vinci avait soixante-huit ans en i5i6, année où il vint se fixer en France, pour y rester, comme on sait, jusqu'à l’époque de sa mort. Né en i 4 ')u , il avait, par conséquent, trente et un ans de plus que Raphaël. Il était encore très-jeune quand il commença à jouir de son immense réputation. Il résulte pour moi, de tous ces rapprochements, que la tête de Jeanne d’ Aragon a été peinte avant celle du musée du Louvre. Ce fut en 1818, à l'époque de mon premier voyage en Italie, que je me suis convaincu de l’opinion que la tête de Jeanne d' Aragon du
plais Doria a été peinte avant eelle dn musée du Louvre et a servi d’original. Il est probable que cette beauté célèbre, par un sentiment de coquetterie bien légitime, et on en pourrait citer quelques illustres exemples, ou bien encore pour cause de maladie , n'aura pas voulu poser pour Raphaël , et aura exigé qu'on la représentât telle que l-éonard de Vinci l’avait peinte quelques années auparavant, et qu’alors Raphaël , devinant le motif de ce refus, et voulant entrer dans les idées de Jeanne d’Aragon, chargea Jules Romain d’exécuter tout le tableau , et de peindre la tète de la princesse plus jeune encore que celle de Léonard de Vinci , qui , comme tout le prouve, avait été faite auparavant. Un fait singulier, c’est que tous les ouvrages imprimés en français et en langues étrangères , que j’ai pu me procurer, fixent la mort de cette princesse, vice-reine de Sicile, à l’année i r »77, et aucun ne fait mention de l’époque de sa naissance. M. Quatremère croyait que Raphaël avait seulement fait la tête d’après nature, et (pie le reste du tableau était de Jules Romain. Je suis convaincu que tout le tableau est de la même main. Raphaël a toujours eu aux trois différentes époques de sa carrière artistique une finesse de ton qui, si on y fait une scrupuleuse attention, se distingue de la peinture de ses élèves. Cela m’a été sensible et démontré dans plusieurs de ses tableaux , tels que la Transfiguration, le Portement de croix {lo Spasimo), la Vierge au Poisson, etc.; tandis «pie le portrait de Jeanne d'Aragon présente dans son exécution une unité parfaite, comme le reconnaît lui-même M. Quatremère dans son ouvrage. (V. P. i et 196.) Pour les artistes et les amateuiS qui jugent et apprécient toute la perfection de la peinture de Raphaël par les têtes des portraits, pour l’exécution desquels il 11e pouvait se faire remplacer, il est important de rectifier deux erreurs très-graves sur les deux peintres les plus célèbres : l’une, en rendant à Léonard de Vinci le mérite d’avoir peint cette admirable tête de Jeanne d’Aragon du palais Doria; et l’autre, en faisant disparaître de la liste des travaux de Raphaël la tète du musée du Iasuvre qu’on lui attribue, et qui 11’u pas été peinte par lui. T<a quantité de répétitions qui ont été faites anciennement de ce portrait ont contribué à consacrer cette erreur, et l’ouvrage de Vasari sur les artistes, écrit en iSôo, en a été le premier propagateur. Cette erreur a dû s’accréditer avec d’autant plus de facilité, que primitivement il n’y avait que la tète de faite dans le tableau de Jeanne (C Aragon du palais Doria; et lorsqu'une main étrangère a terminé ce tableau, l’artiste a eu l’heureuse idée de l’achever d'après une des nombreuses répétitions qui en existent. Cette erreur peut encore provenir de ce que , en Italie , il se rencontre peu de tableaux de l,éonard de Vinci. I,e point de comparaison manque totalement. L'Italien, d’ailleurs, voyage peu. A Rome, il n’y a de ce maître que le tableau à l’huile de la Modestie et de la Vanité, de la galerie Schiarra,
et que la Vierge peinte à fresque dans le cornent de Saint-Onofrio. Ces ouvrages, dont l’exécution est loin de valoir celle des tableaux du musée du Louvre, font peu connaître sa manière de peindre. 11 serait injuste de juger cet artiste célèbre d’après ces deux productions. Le procédé de la fresque, où il faut exécuter au premier coup, ne convenait pas à son genre de talent, si rendu et si positif; et ce qui le prouve, c’est que, contrevenant aux usages du siècle où il a vécu, Léonard de Vinci a peint à l'huile son grand tableau de la Cène à Milan. Il commanda même une préparation à l'huile dans le palais de Florence, pour exécuter une grande composition. Ce sont les seuls grands travaux en peinture qu’il ait entrepris. Je donnerai à la fin de ces notes le catalogue du petit nombre de tableaux de Léonard de Vinci pour en prouver la rareté. I/C portrait de Jeanne d’Aragon du musée du Louvre, originairement peint sur bois, a été transporté sur toile. Ce tableau, trèspur et d’une conservation parfaite, a souvent été gravé; les estampes les plus remarquables sont celles de Chereau et de Raphaël Morghcn. M. Achille Lefèvre en a récemment gravé seulement la tête.
AUTISTES ITALIENS.
L’Italien , surtout celui de la basse Italie, pousse à l’extrême l’amour du clocher. Je citerai, comme exemple, des artistes qui devraient avoir le goût des voyages, car, en Italie, il n’y a pas une seule petite ville qui ne renferme des objets d'art dignes de servir de modèles.
Bartolini , célèbre statuaire florentin, mort il y a deux ans, fut, dans sa jeunesse, conduit à Paris pour entrer à l'école de Ixmiot. Nous avons de lui les bustes en marbre de Méhul et de Chérubini. Je le vis lorsqu’il exécutait le buste colossal, en bronze, de Napoléon, qui est placé sur la porte du musée du Louvre. Il retourna à Florence vers i 8 i 4 , et, quoiqu’il ait vécu jusqu'à l’àge de soixantequatorze ans, il n’a jamais été jusqu'à Rome. Ce fait m'a été affirmé par plusieurs personnes, entre autres par son ami et compatriote M. Jesi, graveur.
Depuis 1819, on a placé au musée du Vatican un tableau représentant le Père éternel sur des nuages, que l’on affirmait être du Corrége, et qui n’en est qu’une
médiocre imitation, s’il n’en est pas une copie. En 1 833 , à Rome, j’en exprimai mon étonnement à M. Camuccini, habile peintre d’histoire, qui me répondit que l’on avait fait cette acquisition malgré lui ; que tous les membres de l’Académie des beaux-arts de Rome avaient été convoqués pour donner leur opinion, et qu’ils avaient été d’avis que ce tableau devait être du Corrége, attendu qu’ils ne connaissaient pas cette manière de peindre. Il est vrai qu’il n’y a pas, dans la ville de Rome, un seul tableau de ce maître. Cette opinion, qui prévalut, donne la preuve incontestable que la majorité des Académiciens romains n'avaient pas même voyagé jusqu’à Parme, ville où l’on apprend à connaître et à apprécier le Corrége par ses tableaux à l’huile et ses immenses fresques.