PRÉFACE
Frappé dès le début de notre carrière du concours prépondérant que les sciences, en général, apportent au progrès de la médecine, nous eûmes bientôt l'idée de réunir en faisceau toutes les connaissances étrangères à la clinique proprement dite, et de les présenter dans une vue d'ensemble au public médical.
La réalisation de cette idée pouvait se faire de deux manières. Nous pouvions, par exemple, réunir dans un compendium immense les traités spéciaux d'analomie chirurgicale et pathologique, de physiologie pathologique, de chimie et as physique appliquées, etc. Mais cette façon d'ag"ir ne répondait pas à notre pensée : généralement, ces traités sont consacrés, en grande partie, à l'exposition de la science appliquée, et le côté médical de l'application y cède le pas au , scientifique. A un
ii PREFACE.
autre point de vue, nous ne trouvions aucun avanlag'e à réunir en un seul volume ce que d'autres avaient déjà fait séparément.
Voici, dès lors, comment nous avons conçu notre travail. Partant de ce fait que le médecin doit posséder suffisamment les notions anatomiques, physiologiques, chimiques et physiques indispensables à l'exercice de son art, nous avons pensé qu'à l'endroit de ces sciences notre rôle devait se borner à celui d'historien. C'est ce que nous avons fait, en nous appliquant surtout à indiquer les liens qui unissent chaque progrès scientifique à son application à la médecine.
Cependant nous n'avons pas négligé le côté descriptif de la science toutes les fois que cela nous a paru nécessaire aux intérêts de la pratique.
Le point sur lequel nous avons le plus insisté est celui qui concerne l'application elle-même, car c'était là, pour nous, la partie vraiment utile.
Cette manière de procéder nous a permis de réunir, dans un volume relativement restreint, toutes les notions appliquées à la médecine, et de les présenter utilement à l'esprit clans leur enchaînement et dans leur ensemble.
Le but que nous nous sommes proposé d'atteindre en publiant ce travail, nous le résumerons en deux mots :
PREFACE. m
A l'élève, nous avons voulu donner une idée générale du développement de notre science dans le temps et lui présenter le tableau des connaissances scientifiques cm' il doit posséder pour en faire l'application à la médecine.
Quant au médecin praticien, ce livre est le sien; c'est celui qu'il a composé dans le cours de ses études; c'est celui qu'il continue dans sa pratique journalière. Nous n'avons eu que le faible mérite de prendre le temps de le rédiger pour lui, afin qu'il puisse le consulter comme il consulterait ses propres notes.
Malgré les limites que nous nous sommes imposées dans ce travail, nous ne pouvions pas prétendre l'accomplir avec nos seules lumières. Aussi avons-nous eu souvent recours aux conseils d'hommes plus autorisés que nous sur des points spéciaux, et ces conseils nous ont toujours été donnés avec le plus noble désintéressement.
Que ceux-là reçoivent ici l'expression de notre gratitude!
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vi INTRODUCTION.
sant sur la même notion intelligente. Mais qu'est-ce qu'une notion intelligente? C'est une perception distinguée de toute autre par un mode d'activité propre à l'intelligence, et ce mode d'activité consiste à mettre en relief, et à formuler par le langage, les caractères supra-sensibles qui résultent de la comparaison de deux perceptions.
Nous avons donné au résultat de cette activité spéciale le nom de rapport (1). En conséquence nous pouvons affirmer que toute science repose sur une notion intelligente particulière ou bien sur un rapport déterminé :
La science du langage repose sur le rapport significatif;
La géométrie sur les rapports d'étendue limitée ;
L'arithmétique sur les rapports de nombre ;
La physique et la chimie sur les rapports de mouvements physiques et chimiques ;
La physiologie sur le rapport physiologique de la matière animée ;
La philosophie sur les rapports philosophiques;
L'histoire sur les rapports historiques.
Les sciences que nous venons d'énumérer représentent les sept embranchements de la connaissance humaine, et nous les désignons sous les noms de sciences pures, sciences primaires, sciences fondamentales, pour les distinguer des autres sciences auxquelles nous appliquons la dénomination de sciences secondaires ou de sciences dérivées.
Ces divisions, ces dénominations nouvelles ne s'imposent pas directement à l'esprit; aussi croyons-nous devoir montrer que, loin d'être arbitraires, elles sont l'expression néces-
(1) E. Fournie. — Essai de psychologie, p. G7.
INTRODUCTION. vu
saire de certains faits qu'il était indispensable de produire.
Les relations possibles entre les perceptions distinctes, les rapports par conséquent, sont très-nombreux ; mais on peut classer ces derniers d'après la simplicité ou la complexité, d'après l'invariabilité ou la variabilité de la notion qu'ils représentent. C'est ainsi, par exemple, que le nombre, sur lequel repose l'arithmétique, est un rapport simple, invariable en tant que notion, et qui ne saurait être ni plus ni moins qu'un nombre. Le minéral, au contraire, sur lequel repose la minéralogie, est un rapport complexe et variable, susceptible d'être successivement soumis à l'appréciation du physicien, du chimiste, du géologue, et de représenter, selon le cas, un rapport physique, un rapport chimique ou un rapport historique.
La distinction que nous venons d'établir entre le nombre et le minéral existe en fait dans la nature des choses , et peut être appliquée à tous les rapports indistinctement. Nous sommes donc autorisé à affirmer qu'il y a des rapports primaires et invariables et des rapports secondaires et variables. •
Le nombre des premiers est très-limité ; nous n'en avons trouvé que sept, et sur chacun d'eux repose une des sept sciences fondamentales énumérées plus haut.
Les seconds sont beaucoup plus nombreux ; ils servent de base non-seulement aux sciences secondaires ou dérivées (géologie, agriculture), mais encore aux divers sousordres que les nécessités de la division du travail scientifique ont introduits dans ces dernières (minéralogie, chirurgie) (1).
(1) Dans le livre intitulé la Science qui formera la seconde partie de notre
vin INTRODUCTION.
Après avoir déterminé le sens du mot science, et après avoir fourni le caractère essentiel sur lequel paraît devoir reposer le classement des sciences, nous sommes en mesure de répondre à la question : la médecine est-elle une science? •
Oui, la médecine est une science, car elle est constituée par un ensemble de faits logiquement reliés entre eux et reposant sur une notion spéciale, sur un rapport déterminé. Ce rapport n'est autre chose que la notion des conditions anormales de la vie; mais, comme cette notion comporte avec elle la notion préalable des conditions normales, le rapport sur lequel la médecine repose est décomposable, susceptible d'être élevé à une notion plus générale; en un mot c'est un rapport secondaire, et, dès lors, la médecine est une science secondaire dans le classement hiérarchique des connaissances humaines.
L'expression science secondaire ne signifie pas que la médecine occupe un rang inférieur. Au point de vue de son importance dans le classement comparatif des sciences, cette expression signifie tout le contraire. En effet, le rapport sur lequel repose la médecine étant un dérivé du rapport physiologique, la médecine, pour se constituer, est obligée de s'éclairer par l'étude des rapports physiologiques, qui, eux-mêmes, mettent à contribution tous les rapports fondamentaux.
La médecine est donc une science; mais n'est- clic pas aussi un art?
B. Qu'est-ce qu'un art? La science, comme nous venons
Essai de psychologie, nous donnons un classement raisonné de toutes les connaissances humaines.
INTRODUCTION. ix
de le montrer, est constituée par un ensemble de faits qui viennent se résumer et se confondre dans la notion spéciale sur laquelle la science repose. Mais les faits constituants d'une science ne se présentent pas en général d'eux-mêmes à l'observation du savant; il faut les chercher, les poursuivre ; très-souvent il faut briser la gangue qui les renferme; il faut enfin les produire à la lumière. De là, la nécessité de l'intervention de l'intelligence avec ses plus nobles prérogatives : la révision des notions acquises, la comparaison, le jugement, la raison. Ce faisant, l'intelligence agit en quelque sorte en elle-même, simplement éclairée par le souvenir et par les organes des sens, et, avec l'aide seule de la raison, elle dégage des conceptions nouvelles et provoque l'apparition de nouveaux faits. Raison scientifique, tel est le nom que Ton donne à ce mode d'activité.
Il est un autre mode qui nous montre l'intelligence sous un jour tout différent.
Après avoir conçu, préparé les conditions d'une notion nouvelle, l'intelligence s'exerce sur les organes du mouvement pour leur faire réaliser la forme même de son activité. C'est ainsi que le chimiste réunit les éléments d'un composé nouveau ou qu'il reproduit, par la synthèse, les composés qui existent déjà (produits artificiels); c'est ainsi encore que le physicien analyse dans ses appareils les divers phénomènes de la nature pour nous dévoiler le secret de leur mécanisme; c'est ainsi enfin que le peintre, le sculpteur, placent sous nos yeux les produits réalisés de leurs conceptions.
Ce dernier mode d'activité, caractérisé par la production d'une cause impressionnante nouvelle ou d'un acte nouveau, est en vérité ce qui constitue Fart.
x INTRODUCTION.
La raison scientifique et Fart sont les deux facteurs de tout progrès dans les sciences. Chaque science a son art spécial comme elle a sa raison, sa méthode particulière.
Les sciences sont le produit des deux modes essentiels de l'activité de l'intelligence : la raison et l'art.
La science est une connaissance ; l'art est un acte.
La science connaît son objet; l'art invente le sien.
La science implique l'existence des objets; l'art implique l'existence de la science. La première, en effet, ne trouve que ce qui est , fut, ou sera; le second n'invente que d'après ce qui est, fut ou sera.
Il sait de ce qui précède que la science et l'art sont parfaitement distincts en tant que modes d'activité, et qu'ils sont inséparables.
Il résulte encore de ce que nous avons dit qu'il }T a autant d'arts qu'il y a de sciences, car chaque science a son art.
Les arts se distinguent entre eux par la direction spéciale qu'imprime à l'intelligence la notion sur laquelle la science congénère repose :
La chimie, qui repose sur la notion de la composition et de la transformation de la matière, dirige l'activité artistique vers l'expérimentation chimique (analyse et synthèse);
La physique, qui repose sur la notion des propriétés physiques des corps, dirige l'artiste qui la cultive vers l'invention d'appareils destinés à montrer les propriétés physiques des corps, et à contrôler les lois qui régissent les phénomènes naturels ;
L'esthétique enfin, qui est la science congénère de ce qu'on appelle habituellement Y art, les beaux-arts, repose sur la notion du vrai, du bien, du beau, et dirige l'activité artistique vers la réalisation de cette notion sous toutes
INTRODUCTION. xi
les formes sensibles : art de bien dire, poésie, musique, peinture, sculpture, etc.
Après avoir exactement défini le mot art, après avoir distingué l'art de ce qui n'est pas lui, après avoir caractérisé l'art en disant qu'il n'est pas synonyme de connaissance comme le mot science, et qu'il est un mode d'activité spécial et distinct de celui qui porte le nom de raison scientifique, il nous sera facile de répondre à la question : la médecine est-elle un art?
La médecine, comme toute autre science, est un produit de la raison et de l'art.
La raison médicale éclaire l'intelligence sur les causes et les conditions de l'altération de la santé, et l'art médical applique les moyens que la raison conçoit en vue de transformer l'état anormal en état normal.
Le but que se propose d'atteindre l'art médical étant le plus précieux pour l'homme, on peut dire que l'art médical est le premier de tous les arts. Aussi ne doit-on pas être étonné que les peuples de l'ancienne Grèce, dans leur habitude de diviniser tout ce qui est grand et noble, aient appelé l'art médical l'art divin, et qu'ils aient décerné les honneurs de l'apothéose aux hommes qui s'étaient illustrés dans l'exercice de cet art.
En résumé : 1° la médecine est une science qui repose sur une notion spéciale, sur la connaissance de l'état anormal, et qui est constituée par l'ensemble des faits qui se résument dans cette dernière;
2° La médecine est une science secondaire (non fondamentale) parce qu'elle repose sur un rapport décomposable et dépendant d'un rapport plus élevé, qui est la notion indispensable de l'état normal.
xii INTRODUCTION
3° La médecine est un art, et cet art consiste à transformer, par des moyens spéciaux, l'état anormal en état normal. Art de quérir est une formule absolument juste.
4° La médecine, en tant que science, repose sur le rapport le plus complexe et le plus difficile à élucider. Ce rapport exige, en effet, une connaissance suffisante des rapports sur lesquels toutes les autres sciences reposent. En tant qu'art, la médecine est le premier de tous les arts si Ton ne considère que le but et le résultat de son exercice.
5° Quand on étudie la médecine dans ses rapports avec les autres sciences, on est frappé de ce fait, que chaque progrès de l'esprit humain, dans le monde extérieur, correspond à un progrès nouveau dans la connaissance de nousmêmes. C'est ainsi que toutes nos recherches, toutes nos connaissances convergent vers l'homme ; c'est vers lui que tendent tous nos efforts; c'est pour lui que la vie des générations s'est épuisée, s'épuise et s'épuisera pendant longtemps.
Le rôle du médecin, dans cette conspiration générale en vue de la connaissance de nous-mêmes, est immense. C'est lui qui est chargé de réunir tous les efforts disséminés dans les divers départements de la science, et de les appliquer à la connaissance scientifique de l'homme malade. Quant au médecin praticien, il est le grand artiste : grand par la science, car la médecine peut être considérée comme Y application de toutes nos connaissances à l'art de guérir^ grand par les bienfaits qu'il dispense, car la santé, dans l'ordre des faits matériels, est le plus précieux de tous nos biens.