CONCURRENTS
MM. Küss.
Lereboullet.
Michel.
Strohl.
APPRÉCIATIOIV
DES TBAVAÜX LES PLUS BÉCENTS
Il n’est point de sujet en physiologie qui ait donné lieu à tant de travaux et à tant d’études que le système nerveux. Il semble qu’on ait souvent mis de côté les autres points physiologiques pour s’occuper exclusivement de ce vaste appareil. On s’explique facilement cette préférence : ce qui devait frapper le plus vivement l’esprit d’investigation, n’était-ce pas la cause première, essentielle, des expressions de la vie, le puissant ressort qui met en jeu tous ces admirables rouages de la machine organisée, et produit cette multitude d’actes sublimes qui nous met en rapport avec le monde extérieur, assimile ce monde à notre profit et nous donne la puissance de penser et de connaître.
Mais si le nombre des efforts pour résoudre ce problème a été grand, les découvertes véritablement certaines n’apparaissent que de loin en loin; et si l’on compare les travaux de chaque siècle, on voit l’édifice scientifique du système nerveux constamment élevé à grands frais, puis sapé à sa base, puis relevé soit avec une partie des vieux matériaux, soit avec des produits nouveaux. Ou voit même, à certaines époques, travailler à ce même édifice avec des plans et des matériaux différents, et produire une bizarre mosaïque d’idées rarement analogues, quelquefois dissemblables, souvent opposées. Et ne croyez pas s 1
que c’est seulement au berceau des peuples que ces bigarrures se manifestent; à l’époque de leur virilité, lorsque les arts fleurissent, que les sciences prennent un essor puissant, vous voyez encore les hypothèses remplacer d’autres hypothèses, des faits nouveaux s’opposer aux faits anciens, les théories qui réglaient la science fuir devant des théories plus récentes et plus en rapport avec la marche progressive; quelquefois même une théorie ancienne mise au rebut et dédaignée, refleurir de plus belle et faire force de loi jusqu’à l’avénement d’une idée plus productive et plus complète.
Cependant, il faut le dire, les siècles ne se sont pas succédé inutilement pour la partie de la science physiologique qui nous occupe : il est des observations, des lois, des faits acquis successivement, contre lesquels le temps et les hommes n’ont rien pu, et qui sont demeurés immuables comme le monde.
En recherehant les causes qui ont rendu si lente la succession des découvertes réelles et positives, nous en trouvons deux principales ; la difficulté de creuser le terrain scientifique avec nos faibles moyens d’investigation, et l’esprit systématique. Examinons chacun de ces deux obstacles; de cet examen jaillira la démonstration de la supéribrité de l’esprit de notre siècle, de sa meilleure direction, de la plus grande certitude des résultats pour le présent et de la mesure de la puissance investigatrice pour l’avenir.
La difficulté due à la matière même est immense : rien dans les corps inorganiques qui lui soit analogue; les lois qui régissent ces corps ont bien de l’influence sur la masse organisée, mais c’est une influence secondaire. Les complications de détails sont coastantes; l’investigation est à chaque pas arrêtée dans sa marche, et peut-il en être autrement quand nous n’avons que nos faibles sens, si sujets à l’erreur, et de grossiers instruments pour nous guider dans nos recherches? Qu’on observe l’appareil nerveux, sujet de notre étude, privé de son action, ou mis en mouvement; on peut bien constater les effets en général, mais on ne découvre point les causes ; on ne peut même souvent relier
entre eux les effets aperçus. Cependant douze siècles et plus ont cherché à résoudre ces problèmes; des centaines d’hommes de génie se sont efforcés d’approfondir le mystère, et sont à peine parvenus à soulever un coin du voile qui le couvre. On est encore bien davantage convaincu de l’obstacle que la matière même présente, lorsque l’on compare les connaissances positives actuelles des mathématiques, de la chimie et de la physique à ce que nous savons sur la vie ; d’un côté une masse de lois immuables, de règles constantes, avec quelques points obscurs, mais rares; de l’autre, quelques observations, quelques principes positifs, beaucoup de suppositions gratuites, beaucoup de doute, et trop souvent une ignorance complète. La matière constitue donc une barrière formidable.
Si nous jetons un coup d’œil rétrospectif sur les travaux de nos devanciers, nous voyons une cause d’arrêt des progrès de la science presque aussi efficace, c’est l’esprit de système : trouvant dans la na ture organisée une puissance qui n’est comparable qu’à elle-même, agissant sur cette puissance avec son individualité de pensée et de perception , éprouvant le pressant besoin de satisfaire sa raison par la connaissance des causes, l’homme a dû créer nécessairement toutes ces doctrines qui ont successivement dominé les croyances physiologiques. Tantôt rattachant les phénomènes de la vie au souverain principe de toutes choses, il crée ces systèmes cosmogoniques et métaphysiques où l’on ne trouve que vague et obscurité; tantôt, à côté de découvertes positives et certaines, apparaissent des théories hypothétiques, comme celles des éléments, des humeurs et des esprits; puis vient le tour de l’application à la physiologie de l’alchimie et de la cabale, du calcul et des sciences physiques seules; ou bien l’on cherche une explication des phénomènes de la vie dans la supposition de l’existence d’un principe insaisissable dans son essence et doué de qualités variées mais toutes puissantes: C’est l’archée pour les uns, l’âme poulies autres, ou le principe vital, ou l’irritabilité. Je n’en finirais pas, si je voulais passer en revue toutes ces créations bizarres, si peu frucs 1
tueuses en général pour les progrès de la science. Un exemple montrera mieux encore l’influence malfaisante de cet esprit de système : Galien, ce génie hardi et profond, qu’on peut considérer comme le plus grand physiologiste de l’antiquité, aurait découvert la circulation, s’il n’avait pas été détourné de cette découverte par son opinion erronée sur les fonctions du foie, opinion qui dépendait de sa doctrine des éléments.
En jugeant d’après ce qui se passe autour de nous, nous pouvons dire que notre époque, bien qu’elle n’ait pas entièrement dépouillé cet esprit systématique, a mieux compris qu’il ne fallait pas demander à la nature au delà de ce qu’elle peut donner; convaincue du vide des systèmes, elle a remplacé par l’observation les intuitions de l’esprit; mieux éclairée par les lumières de la chimie et de la physique, elle n’a pas néanmoins voulu affronter audacieusement les grands problèmes de la vie; elle a préféré tourner la difficulté, .accumuler les faits bien observés et faire marcher de front les modes variés d’investigation que les sciences physiques, les expériences sur les animaux, la comparaison des êtres organisés de la nature, l’étude de la structure anatomique lui ont fournis ; et elle est arrivée à des résultats surprenants. C’est surtout sur les fonctions du système nerveux, objet de cette dissertation, que la méthode rationnelle que nous venons d’indiquer a eu de l’influence; c’est par cette méthode qu’ont été résolus quelques problèmes que des siècles avaient laissés sans solution. Mais au milieu de ce vaste champ de découvertes, des points obscurs se montrent encore de loin en loin; dissiperons-nous toute obscurité? Oui, sans doute; nous en avons pour garants la bonté de la méthode et la persévérance de ceux qui l’ont si bien employée. Enfin, je l’espère, nous atteindrons la limite où commence cette inconnue que le pouvoir humain ne pourra jamais ni saisir ni comprendre, le rayon divin qui règle l’harmonie des mondes.
Ma tâche est de faire l'appréciation des travaux les plus récents sur les fonctions du système nerveux.
Pour arriver à celte appréciation d’uite manière méthodique et com-
plète, quelle marche suivrons-nous? Celle des dalesou euregislrement chronologique des découvei les? Cette méthode serait excellente, si la physiologie du système nerveux s’était créée uniformément, comme par exemple cela a lieu dans l’érection d’un monument : fondements solides d’abord, constructions successives sur ces fondements, et enfin le faîte ou le couronnement de l’œuvre. Mais, je l’ai montré, les oscillations que les découvertes qui ont trait au système nerveux ont subies, empêchent de suivre l’ordre chronologique, à moins de vouloir s’exposer à faire de son travail un labyrinthe duquel le fil d’Ariane serait incapable de faire sortir. Il n’est pas possible davantage de classer par ordre de fonetions; car plusieurs organes étant chargés d’une même fonction et en même temps de fonctions différentes, nous serions forcé à des redites fréquentes; ce qui aurait un double résultat fâcheux ; allonger notre travail et en rendre la lecture pénible. Nous sommes donc réduit à l’ordre anatomique pur et simple : ainsi nous examinerons les fonctions du système nerveux, en suivant les divisions arbitraires, mais indispensables, que l’anatomiste a faites dans les organes chargés de ces fonctions.
Le système nerveux est composé de deux parties principales : une portion centrale et une portion périphérique. Nous conserverons cette division générale. Le centre sera subdivisé en plusieurs parties : moelle, moelle allongée mésocéphale, tubercules quadrijumeaux, couches optiques, corps striés, lobes cérébraux ou cerveau proprement dit, et eervelet; la périphérie se subdivisera en nerfs crâniens, nerfs rachidiens et grand sympathique. Après l’examen des fonctions de ces éléments nerveux pris individuellement, nous consacrerons un chapitre aux vues d’ensemble, et enfin nous terminerons par un résumé trèssuccinct de toutes nos appréciations.
Un travail qui consiste à passer en revue et à apprécier tout ce que les travaux les plus récents ont jeté de lumière sur les fonctions du système nerveux est déjà assez long par lui-même, pour qu’on s’efforce de n’accepter que ce qui est strictement nécessaire à la démonstration
des lois physiologiques; aussi prendrai-je à tâche de n’intercaler dans mon œuvre ni détails anatomiques superflus, quoique très-intéressants, ni observations d’anatomie pathologique trop longues ou trop nombreuses. Dans ce dernier cas je me bornerai à citer les sources de mes emprunts.
PBEMIÈBË PARTIE.
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