‹ Apres l'amourChapitre 34 sur 67 · LA TOUR D'OUDON · texte numérisé non relu

LA TOUR D'OUDON

J'admire comme vous les îles de la Loire Aux saules argentés... le sombre promontoire,

Les pins et les rochers, les dunes, les coteaux Chargés de pampres verts, les splendides châteaux Aux souvenirs aimés de la dame et du barde.

Mais c'est la vieille tour que toujours je regarde I C'est là que le passé semble fixer mes yeux, Quand le soleil couchant y met ses pâles feux.

Je la vois se pencher vers la source tarie, Pour chercher sa grande ombre et sa beauté flétrie Mais rien n'y brille plus ! L'inâdèle miroir A fui comme les flots. Sans retour, sans espoir, La source est desséchée aux brûlantes haleines Du souille des étés. Des roses marjolaines

Et le myosotis, cette fleur des amants,

Couvrent le lit laissé par les flots écumants ;

De même qu'aux créneaux de ces tristes tourelles,

Où les corbeaux en deuil font palpiter leurs ailes, L'œillet couleur de Hamme étincelle au soleil Ou couvre de parfum le voile du sommeil.

La nature toujours, comme un puissant génie Du conte oriental, ou comme l'ironie Se mêlant ù nos maux, toujours à pleines mains Répand ses dons brillants sur les débris humains. L'homme n'est rien pour elle, et rien dans sa mémoire. C'est vrai f reprites-vous, et la terrible histoire De la tour est encore un témoignage écrit De cette indifférence. Et dans un court récit Vous racontiez le siège et Tassaut, et la prise, Les murs démantelés, les écussons qu'on brise, Les étendards sanglants qui tombent déchirés. Les ducs de Malestroit pendus, déshonorés!

Horreur I Et cependant la vieille tour encore Se dresse belle et hàre au soleil qui la dore ; Le temps fuit, les mortels tombent de tout côté. Mais l'humanité marche en toute liberté.

Voici qu'une rumeur assourdissante et folle Éclate, et tout à coup brise votre parole;

Une blanche fumée au milieu d'un éclair Silïle et passe en fuyant; c'est le chemin de fer, C'est le courrier fougueux, c'est la nue orageuse Traversant la forêt, la voûte ténébreuse.

Alors, le bras levé, vous disiez : Voyez-vous Ce sillage de feu? Comme un fleuve en'courroux. Il s'élance et bondit au sein de la campagne, Franchit le noir ravin, déchire la montagne Et ses flancs escarpés. Il s'arrête un moment Comme pour respirer sous son frein écumant, Puis il roule dans l'ombre, et, couleuvre sifflante, Se glisse sous la terre ; il hésite, il serpente, Il fuit d'un mouvement infernal sous le sol, Jette un cri de trigniphe, et, reprenant son vol, ' S'élance, et tout à coup remonte à la lumière! Ainsi, changeant Protée, il fournil la carrière Sans repos jusqu'au but. Qu'importent les cités Qui tremblent à sa voix I les ombres, les clartés Qu'il traverse vainqueur 1 les buissons ou le chêne Et le nid qu'il écrase, et l'épi qu'il égrène. Le troupeau qu'il arrête et l'oiseau qui s'enfuit, Et l'homme qu'il emporte au jour ou dans la nuit!

C'est le symbole heureux de l'humaine lumière, ■* dont le vol entraîne la matière

Vers ce but inconnu qui jamais n'est trouvé.

Où nul homme n'arrive, et que tous ont rêvé l Quel est donc le moteur de la force féconde

Qui soulève à la fois la pensée et le monde?

Qui soudain les comprime, et, d'un élan subit, Les fait croître et monter comme une mer sans lit?

De réclair dévorant mes yeux cherchaient la trace, Car ce sceptre vainqueur, étendu sur l'espace, Semblait, à notre insu, diviniser le feu, Lorsqu'une voix nous dit : L'esprit monte vers Dieu!

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