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LA PAIX DOIT ÊTRE LA CONTINUATION DE L'ALLIANCE

On s'abandonne aisément à l'heure où l'on croit que tout va finir. C'est alors surtout qu'il importe de bien savoir ce qu'on a fait, pour comprendre ce qu'on doit faire ; c'est alors qu'il convient de préciser, de souligner les principes, car les principes seuls survivent aux circonstances. Ils leur survivent parce qu'ils les précèdent. Mais encore faut-il s'en rendre compte, et tel a été le but sérieux de ce travail.

S'il ne s'était agi que de discuter les chances de paix, je n'aurais eu garde de prendre la plume. Ceci est une question de fait sur laquelle les raisonnements, les opinions et les prophéties exerceront une médiocre influence. L'événement ira aussi vite que les brochures, et il aura, je pense, un peu plus d'intérêt aux yeux du public.

J'espère avoir établi d'abord la définition du libé-

ralisme, ensuite l'identité essentielle du libéralisme et de l'alliance anglaise, enfin l'identité essentielle de l'alliance anglaise et de la guerre d'Orient. Cette alliance ayant été le caractère fontamental de la guerre, il importe qu'elle soit le caractère fondamental de la paix. Détruire par la paix ce qu'on n'a pas pu ruiner par la guerre , quelle victoire de la Russie vaudrait celle-là ! A la condition de nous séparer de l'Angleterre, elle signerait un traité plus rigoureux encore que celui dont elle vient d'accepter les bases.

Veillons donc avec soin , avec scrupule sur l'alliance. Sa mission est loin d'être terminée, et à vrai dire, elle ne le sera pas de longtemps. A quelle époque l'étroite union de l'Occident libéral cesserait-elle d'être nécessaire et au véritable équilibre, et à la sécurité de la civilisation, et à la paix du monde? Quant à moi , je l'ignore. Et pour n'envisager même que l'intérêt spécial auquel cette alliance vient de pourvoir, je ne saurais dire pendant combien d'années l'Angleterre et la France seront appelées à surveiller en commun l'exécution du futur traité. Que de choses à accomplir et à empêcher ! que de stipulations qui deviendraient une lettre morte le jour où nous ne. marcherions plus ensemble ! Signer la paix et supprimer ou affaiblir l'alliance, ce serait défaire de la main gauche ce que nous aurions fait de la main droite. L'enfantillage poussé à ce point en matière aussi grave mériterait un autre nom.

Nous figurons-nous, par hasard, que la Russie soit

morte, ou que le vaste parti qu'elle représente ait donné sa démission en Europe? La paix, sans le maintien énergique de l'alliance, sera à peine une suspension d'armes, un jour de répit pour reprendre haleine, refaire le trésor et l'armée, préparer surtout d'autres combinaisons et de meilleures chances. Le choc entre les deux principes contraires se reproduira ainsi plus violent et plus redoutable. Ceci soit dit à l'adresse des hommes qui travaillent en même temps et avec le même zèle à la destruction de l'alliance anglaise et à la paix !

Amis de la paix , ils ne le sont pas, car sans l'alliance qui seule en fait la force, elle ne saurait durer. Tant que l'Angleterre et la France sont unies, l'ordre européen a sa base ; dès qu'elles se séparent, l'esprit de désordre se donne carrière, et les puissances excluclusivement militaires comme la Russie reprennent leurs pensées de partage et d'envahissement.

Mais personne ne songe à porter atteinte à l'alliance anglaise! Elle doit continuer, cela va de soi! — Rien ne va de soi, et les choses les plus naturelles ne subsistent qu'à la condition d'être comprises et voulues. Je sais qu'on se gardera de nous dire : « Rompez avec les Anglais. » 11 faudrait être bien maladroit pour tenir un pareil langage ! Non , la transition sera ménagée avec plus de soin. Aujourd'hui quelques froides paroles en faveur de l'alliance, accompagnées de force insinuations sur les intérêts distincts des deux pays, sur les vues égoïstes de la Grande-Bretagne, sur les ob-

stacles qu'elle oppose à la paix ; demain une théorie destinée à prouver que la France a vaincu seule, que seule elle a fait la guerre et la paix ; puis des plaintes au sujet d'une alliance trop étroite : que l'alliance subsiste, à la bonne heure ! personne n'y contredit, mais pourquoi lui conserver après la guerre un caractère tel qu'elle constituerait au sein de l'Europe une sorte d'à parte perpétuel?

Mêlez à cela quelques récriminations inévitables, les difficultés spéciales que crée la liberté de la presse anglaise ; ajoutez-y le travail incessant de la Russie, de ses partisans et des États qui marchent à sa suite ; n'oubliez pas les avantages matériels qu'elle fait miroiter à nos yeux; et dites si l'alliance anglaise ne peut pas mourir un beau jour, sans qu'on ait cessé de prononcer la formule convenue : Il faut qu'elle vive ! — Je fais très-peu de cas de cette formule; je demande un acte plus sérieux. Maintiendrons-nous l'alliance à deux (ou plutôt à trois, car le Piémont en fait partie) après le rétablissement général des relations pacifiques? Voilà la question.

Ce n'est pas chose toute simple de maintenir une alliance à trois quand on est en paix avec tout le monde. Rien n'est plus nécessaire cependant et rien ne sera plus facile à motiver ; il ne s'agit que de vouloir. Notre position dans la guerre n'a-t-elle pas été assez spéciale pour justifier des relations spéciales après la paix? Je n'insiste pas, ce serait sortir de mon rôle. Autant il convient que j'use du droit qui appar-

tient à tout citoyen et que j'exprime avec précision un vœu qui se rattache aux intérêts généraux du libéralisme, autant il me conviendrait peu d'indiquer les conventions détaillées de garanties et de bons offices réciproques à stipuler entre la France, l'Angleterre et le Piémont. Mon terrain est celui des principes, je tiens à y rester.

L'alliance à trois est tellement indiquée, qu'il serait malaisé de ne pas la conclure. 11 ferait beau nous voir abandonner l'Angleterre dans les difficultés que la Russie lui suscite en Asie ! Nous aurions bonne grâce à dire au Piémont : Maintenant que tout est fini, ne comptez plus sur nous ! Les droits du Piémont vis-àvis de la France et de l'Angleterre ne vont pas s'éteindre au sein des conférences prochaines, où sa place est marquée à côté des grandes puissances. Si sa gé* néreuse conduite lui a valu l'honneur d'y siéger, s'il a grandi aux yeux du monde, s'il a prouvé aux plus incrédules que la liberté n'affaiblit personne, si son ascendant en Italie s'est accru, s'il a enfin semé pour l'avenir, il est juste que nous continuions à le soutenir dans le présent. Ses ennemis seront plus ardents que jamais ; il ne faut pas que ses amis se refroidissent.

Notre alliance est battue en brèche depuis quelque

temps avec une persévérance, avec une habileté, qui

sont bien faites pour fixer l'attention. Énumérons une

à une ces attaques si ingénieusement combinées.

On a commencé par distinguer entre nos intérêts et ceux de l'Angleterre ; on nous a recommandé de ne pas trop la servir, de laisser entières ses difficultés en Asie. Pourquoi la France travaillerait-elle à protéger l'Inde anglaise? Kars est tombé, qu'importe ! il vaut mieux que l'héroïque misère de ses défenseurs accuse l'abandon où on les a laissés, que si l'on pouvait nous reprocher d'avoir rendu un service indirect à l'Angleterre en portant la guerre dans l'Asie-Mineure et en menaçant les possessions transcaucasiennes de la Russie! Voilà ce qu'on a beaucoup répété, et ce qu'on n'a peut-être pas répété sans succès. De tels succès vaudraient mieux pour les Russes que le gain d'une bataille rangée. — Le jour où l'on serait parvenu à nous persuader que nous devons laisser l'Asie-Mineure ouverte aux Russes de peur de leur fermer le chemin des Indes, ce jour-là notre alliance aurait cessé d'être solide en cessant d'être cordiale. Notez que la Turquie, dont nous avons pris la défense, est aussi accessible par la Géorgie que par la Bessarabie et par la mer Noire. Or, des trois routes, nous nous attacherions à en barrer deux, laissant d'ailleurs la troisième entièrement libre, et cela par l'unique motif que cette route mène aussi en Perse, qu'elle peut se diriger vers le Caboul, et jusqu'aux bords de l' Indus ou du Gange; par l'unique motif que la Russie intrigue à Téhéran , qu'elle y prépare des ruptures

diplomatiques, qu'on lui envoie de là une ambassade solennelle, qu'elle fait enfin attaquer Hérat !

Les ennemis de l'alliance ont tenté de l'entamer d'un autre côté ; ils se sont mis à prêcher la paix à tout prix, la paix sans garanties réelles. Ils n'ignoraient pas que l'opinion publique en Angleterre, étant plus libérale que la nôtre, avait pris plus au sérieux que nous la lutte entreprise contre le principe absolutiste. Ils en concluaient qu'en réclamant la paix avant qu'elle fût possible, ils avaient la chance de nous séparer de nos alliés. De là ces bruits colportés avec tant de persistance et qui rencontraient naturellement dans la presse anglaise d'énergiques démentis, commentés et exploités à leur tour. Ceux qui poursuivaient ainsi la paix étaient précisément ceux qui n'avaient pas voulu la guerre ou qui n'auraient voulu qu'une démonstration défensive à Constantinople; il était naturel qu'ils trouvassent toujours qu'on nous accordait assez et presque trop ; mais il était naturel aussi que ceux qui avaient voulu la guerre et compris sa portée se contentassent à moins bon marché.

En attendant, l'irritation allait se propageant contre l'Angleterre. On n'avait pas encore vu jour à négocier sur des bases acceptables, que déjà la réputation des Anglais était faite : toutes les difficultés venaient d'eux! Ils souhaitaient une guerre sans fin! — La vérité est qu'ils désiraient la paix autant que personne; seulement ils la désiraient sérieuse et sincère. S'étant rendu compte du but de la guerre, ils se refusaient

à la croire finie tant que ce but n'était pas atteint; il leur répugnait d'agir comme des gens qui seraient entrés d'abord dans une grosse affaire et qui en seraient sortis ensuite, sans trop savoir pourquoi. Aussi voyez à quel point le langage des Anglais a changé, dès que les perspectives d'une paix solide se sont présentées! On a bien pu s'assurer alors que ce qu'ils avaient repoussé ce n'était pas la paix elle-même, mais les désastres immenses cachés sous une fausse paix. Passé le premier moment de juste défiance ou d'utile réserve, les journaux de Londres ont fait des vœux pour le succès des négociations, le langage de lord Cowley a été nettement pacifique, le discours de la reine et la discussion du parlement n'ont laissé aucun doute sur les intentions de la Grande-Bretagne. En vain les ennemis de l'alliance ont-ils suivi leur mot d'ordre, en vain ont-ils exagéré chaque parole, gémi à propos du moindre article ou du moindre meeting, en vain ont-ils attribué faussement à l'Angleterre les articles des préliminaires qui rendaient douteuse l'acceptation de la Russie (la demande d'une cession de territoire, par exemple); les choses n'ont pas tardé à paraître telles qu'elles sont. Les fureurs anglaises au sujet de la paix se sont trouvées tout juste aussi vraies que les querelles et les duels qu'on s'était plu si longtemps à supposer entre les officiers des deux armées et des deux flottes. Chacun a pu s'assurer que l'Angleterre facilitait tout, qu'elle consentait noblement au ciioix de Paris comme siège des conférences, que nulle

part la nouvelle d'une paix glorieuse n'était accueillie plus sympathiquementque chez elle. J'espère, quanta moi, qu'elle s'attachera à démentir jusqu'au bout ses opiniâtres calomniateurs. Pourquoi un changement de ministère semblerait-il indiquer que la politique qui a fait la guerre n'est pas celle qui va s'écrire en toutes lettres dans le traité de paix? Je n'ai point de faible pour lord Palmerston dont les sympathies politiques, en ce qui touche la France, ne se sont guères rencontrées jusqu'ici avec les miennes; cependant je regretterais sa chute. La majorité guerrière sera la majorité pacifique au parlement. Le parti qui va triompher, ce n'est pas celui qui blâmait la guerre, c'est celui qui l'a voulue, qui l'a bien faite et qui l'a bien terminée.

Un mot encore. — Ceux qui accusent l'Angleterre de ne pas accepter les chances de paix avec assez d'enthousiasme, n'ont rien négligé pour les lui rendre inacceptables ; ils ont pris à tâche de lui faire de la continuation des hostilités une question d'honneur national. Ne vont-ils pas répétant partout qu'elle a été battue, humiliée; qu'elle est descendue au second rang, ou même au troisième? 11 ne faudrait certes pas s'étonner si un grand peuple qui entend tenir un tel langage et qui sent ses forces, éprouvait la tentation de prolonger la lutte afin de montrer ce dont elle est capable. On conviendra du moins que cette persistance ne saurait passer pour une preuve d'abattement ; la déchéance des peuples se traduit par d'autres signes!

Hé bien, soyons justes ; la justice ici sera essentiel-

lement pacifique, car le dénigrement de l'Angleterre pourrait seul produire un soulèvement de l'opinion au delà du détroit et opposer à la paix l'obstacle le plus sérieux qu'elle coure risque de rencontrer dans l'Europe occidentale.

J'ai eu la bonne foi de me demander, non pas ce que valent les plaintes et les prétendus aveux des Anglais eux-mêmes (chacun sait à quoi s'en tenir là-dessus), mais ce qu'il peut y avoir de fondé dans les exclamations que tant de personnes font entendre sur la déchéance de l'Angleterre, sur l'affaiblissement prodigieux dont. la campagne de Grimée aurait été la révélation.

Qu'a-t-elle révélé* cette campagne de Crimée? Que l'Angleterre ne marche pas dans le système des grandes armées permanentes et qu'elle ne peut pas mettre en ligne autant de régiments que nous! Loin de s'en humilier, elle s'en vante, et soyez sûr qu'elle n'aura garde de changer. En tous cas la découverte est médiocre.— Que des troupes qui ont tenu garnison à Gibraltar, à Malte ou à Gorfou ne valent pas, la première année, pour supporter les rigueurs de l'hiver celles qui ont fait vingt ans de campagne en Afrique ! Je pense qu'un résultat contraire aurait fort surpris. — Que les Anglais, par la même raison, ont eu en commençant des services d'administration et d'ambulance très-inférieurs aux nôtres ! Qu'ils ont quelque chose à réformer dans leur mode de recrutement et d'avancement ! Qu'enfin leurs horse-guards et leurs riflemen

sont loin d'égaler nos zouaves et nos soldats en général pour ce qui tient à ce fond de gaieté, à ce savoir-faire, à cette abondance de ressources, à tout cet ensemble de qualités qui constituent la perfection de l'esprit militaire! Il n'y avait personne qui en doutât, ni en Angleterre ni ailleurs.

Mais voici où commencent les révélations. On ne s'attendait pas à voir l'Angleterre vaincue sur mer et sur terre, car vous saurez qu'elle s'est fait battre partout ! Des hommes éclairés et sincères nous disent cela sans rire : ils nous demandent où sont les triomphes maritimes que la Grande-Bretagne avait rêvés, et ils ajoutent que ses défaites sautent aux yeux, à l'Aima, à Inkermann, à Sébastopol.

Quant aux triomphes maritimes, la Russie a pris le vrai moyen d'en frustrer l'Angleterre et nous, elle a refusé le combat. Ni dans la mer Noire ni dans la Baltique , il n'a été possible d'amener ses vaisseaux à sortir des ports, même en leur offrant l'avantage du nombre. Je conçois qu'un tel fait soit très-humiliant... pour l'Angleterre !

Restent l'Aima et Inkermann. Les Russes y auraient ils été vainqueurs, par hasard? Non, mais ils l'auraient été, si les troupes françaises n'avaient contribué à les battre! En d'autres termes, les victoires se seraient changées en défaites,, si une moitié de l'armée victorieuse avait subitement disparu sur le champ de bataille! Je me charge de refaire l'histoire, avec ce beau système ; je prouverai, clair comme le jour, qu'on

KSI GUERRE D'ORIENT.

s'est trompé jusqu'ici, que les Autrichiens ont été vainqueurs à Marengo et les Russes à Àusterlitz.

On parle de l'Aima, d'Jnkermann ! Jgnore-t-on donc que l'honneur recueilli par les Anglais dans ces deux journées suffirait à illustrer quelque nation que ce fût? Ceux qui les ont vus à l'Aima ne les oublieront jamais, ces soldats intrépides qui prenaient les batteries au pas ordinaire, défilant sous le feu des Russes comme aux parades de Hyde-Park. A lnkermann, où ils étaient un contre dix, ont-ils tourné le dos? Non, pendant des heures, ils ont tenu bon, et lorsque les cartouches ont manqué ils ont combattu avec leurs crosses, et lorsque les crosses ont été brisées ils ont trouvé encore moyen de combattre.

J'oubliais de mentionner parmi leurs défaites la charge de Balaklava. Chose étrange, il y a eu en Crimée un fait de pure chevalerie, d'héroïsme sans but utile, et c'est la nation « mercantile » qui l'a accompli. La cavalerie anglaise reçoit un ordre inexécutable, elle le sait, et elle obéit, et deux fois à l'aller, deux fois au retour, elle perce les masses profondes des Russes ; elle revient avec le tiers de son effectif. « C'est magnifique, mais ce n'est pas la guerre! » Je comprends cette parole d'un de nos généraux ; je ne comprends pas qu'une armée qui fait de telles choses soit humiliée et vaincue.

Il est vrai qu'on se rejette sur le dernier combat de la campagne, sur celui qui a déterminé l'évacuation de Sébastopol : n'est-il pas certain qu'alors les Français

ont été victorieux et que les Anglais ont été battus? Les premiers n'ont-ils pas occupé Malakolï, tandis que les seconds ne parvenaient pas à se maintenir au grand Redan ! — Ceux qui raisonnent ainsi n'ont sans doute pas jeté les yeux sur les plans de Sébastopol ; s'ils les avaient examinés, ils sauraient que les deux attaques dirigées contre le grand et contre le petit Redan n'ont été que des diversions nécessaires, que Malakolï seul pouvait être conservé, parce que seul il était fermé à la gorge. Aussi, qu'est-il arrivé? Les trois ouvrages ont été pris, Malakoff et le petit Redan par nous, le grand Redan par les Anglais ; Malakoff est resté entre nos mains, et quant aux deux Redan il n'y a pas eu moyen de s'y maintenir sous l'effroyable tempête des feux qui les dominaient ; les Français comme les Anglais, les Anglais comme les Français ont été contraints de s'en retirer après avoir essayé d'y tenir quelque temps ; mais ceux qui se retiraient ainsi avaient contribué pour leur bonne part à l'enlèvement de Malakoff. Et voilà comment les Anglais étaient vaincus pendant que nous étions vainqueurs! Voilà comment ils n'ont pas pris Sébastopol !

J'ai déjà dit le but de tant d'injustices parfois involontaires et dictées par la seule passion ; il s'agit de nous séparer des Anglais, à force de nous exalter à leurs dépens.

Lorsque l'empereur Nicolas mit la main à sa grande entreprise, lorsqu'il envoya à Constantinople le prince Mcnschikoff, il comptait sur les incompa-

tibilitée nombreuses qui devaient empêcher l'union intime de l'Angleterre et de la France. Il pensait que, depuis la chute de la monarchie constitutionnelle chez nous, le système de l'alliance anglaise était radicalement ruiné. A l'opposition des principes de gouvernement avait semblé se joindre plus d'une fois un sentiment réciproque de méfiance ou d'hostilité ; le czar ne savait pas ce que pourra toujours la simple menace d'un progrès de l'absolutisme russe, pour rapprocher, en dépit de tout, la France et l'Angleterre; il ne savait pas qu'en pareil cas ce qui nous unit triomphera toujours de ce qui nous sépare. Là a été sa grande erreur.

Dès lors son succès était impossible. Lui-même ne se faisait pas l'illusion de croire qu'il fût en état de tenir tête à la France et à l'Angleterre réunies, même quand elles sont obligées de combattre loin de chez elles. Il savait que la Russie, qui pouvait essayer de résister la première année, serait moins capable de le faire la seconde, et moins encore la troisième. — Nous avons un moyen sûr d'apprécier cet amoindrissement rapide et continu des forces relatives de la Russie ; les propositions de paix sont une sorte de thermomètre facile à consulter. Que demandait-on d'abord? L'évacuation des principautés. Que demandait-on ensuite ? La réduction de la flotte russe dans la mer Noire. Que demande-t-on maintenant? L'anéantissement complet de cette flotte, la destruction des arsenaux, l'abandon de la Yalachie et de la Moldavie, le règlement, sans la

Russie, des questions relatives aux chrétiens sujets de la Porte. Que demanderait-on l'an prochain si la guerre devait continuer? Chacun peut s'en faire une idée.

Si l'empereur Nicolas n'a pas reculé sur-le-champ, c'est qu'il a espéré (et bien des gens avec lui) que l'alliance anglo-française n'irait pas loin. Résisterait-elle au contact des deux flottes et des deux armées, aux difficultés pratiques, aux diversités de vues, aux rivalités de commandement? C'était la seule chance des Russes. Or elle leur a échappé; ce qui devait ruiner l'alliance, le frottement journalier, l'action commune, est justement ce qui l'a cimentée. L'alliance est plus solide que jamais ; elle semble indestructible, pourvu qu'on ne lui fasse pas courir les aventures de la guerre en Europe, des remaniements territoriaux et des conquêtes.

Les choses étant ainsi, tout ce qu'il y avait d'intelligent en Russie savait à quoi s'en tenir. Il ne restait qu'à sortir le mieux possible d'une affaire désastreuse et mal engagée. La paix, si elle s'achève comme je le crois, n'aura été faite ni par l'intervention diplomatique de l'Autriche, ni par les instances de la Prusse et de la Hollande, ni par la décision courageuse et honorable de l'empereur Alexandre, ni môme par nos victoires ou par l'épuisement progressif de notre ennemi ; elle aura été faite par notre alliance avec l'Angleterre. L'alliance subsistant, la cause russe était perdue; un peu plus tôt, un peu plus tard, il fallait céder. On a préféré le faire aujourd'hui en abandonnant la mer

Noire et le Pruth, que de le faire l'an prochain en abandonnant la Crimée, la Bessarabie, et peut-être le Caucase.

Voici d'ailleurs ce que le parti russe n'a cessé de mander à Pétersbourg : l'empereur Nicolas s'est trompé, la lutte a été entreprise dans des conditions qui rendent le succès impossible; le mieux est donc d'y renoncer, pour la reprendre un jour sur une autre base ; la paix offrira des chances que la guerre ne peut plus offrir ; par la paix on relâchera les liens qui unissent l'Occident ; puis, ces liens une fois relâchés, vous prendrez votre revanche.

Le parti russe a poussé à la paix et au dénigrement de l'Angleterre. De plus, et pour atteindre plus promptement son but, il a jeté dans la circulation l'idée d'un congrès. Cette idée, grâce à Dieu, n'a été accueillie ni par l'Angleterre ni par la France. Il est bon de se rendre compte de ce qu'elle renferme, et de la différence fondamentale qui existe entre des conférences et un congrès.

Dans les conférences, chacun se présente avec ses amis et en face de son adversaire. Si quelque autre État est admis, c'est à titre d'intermédiaire et à raison de ses bons offices ; il ne s'agit ni d'une réunion ordinaire des grandes puissances, ni encore moins d'une réunion de toutes les puissances de l'Europe. — Dans un congrès, au contraire, tout change, les questions, la manière de les poser, et l'assemblée appelée à les résoudre. Là notre alliance occidentale se trouverait

comme noyée et absorbée au milieu des gouvernements grands ou petits, qui subissent pour la plupart l'influence de la Russie. Là l'intention de régler toute les questions à la fois ferait perdre à notre question spéciale une partie de sa netteté. Là on prétendrait ressusciter les usages des anciens congrès et annuler les droits du Piémont en le réduisant à figurer parmi les puissances secondaires, à voter sur certains points seulement. Là , en un mot, nos amis risqueraient d'être sacrifiés à nos adversaires.

En résumé, de même que le caractère essentiel de la guerre d'Orient a été l'alliance anglaise, de même la rupture graduelle de cette alliance est le caractère essentiel qu'on voudrait imprimer à la paix. On s'adresse à notre vanité, on nous parle d'une paix « française,» on nous dit qu'elle sera française parce qu'elle est désintéressée, absolument comme si l'Angleterre avait réclamé plus que nous-mêmes des avantages particuliers! On nous invite à un congrès où nous trônerions; on nous répète que , la guerre nous ayant donné tout ce qu'elle pouvait nous donner en fait d'honneur militaire et d'ascendant politique, nous n'avons plus à nous occuper de rien.

J'espère que toutes ces manœuvres seront déjouées. Je compte pour cela sur nos sentiments de fidélité et de justice à l'égard de nos frères d'armes; je compte aussi sur cette conscience de sa puissance et de ses succès qui mettra l'Angleterre au-dessus de certaines attaques. La force seule peut les dédaigner, et ce ne

sera pas une médiocre preuve de grandeur que de consentir à signer la paix sans avoir infligé un sanglant démenti à ceux qui transforment en échec la vaillante et victorieuse attaque du Redan. Après avoir triomphé sur le champ de bataille, nous ne succomberons pas à de vulgaires embûches : nous saurons avoir une conférence et non un congrès ; nous saurons sauvegarder notre alliance pendant la paix comme nous l'avons maintenue pendant la guerre.

La paix n'est pas faite, je le sais; mais je sais aussi qu'elle se fera , si nous restons fidèles sans varier au, principe et à l'esprit de l'alliance.

La Russie est lasse, sinon à bout de forces; quand on a levé six conscriptions en deux ans (et Napoléon chez nous n'avait appelé que quatorze classes en dix années), on est bien près d'avoir épuisé un pays. Or, ce pays étant construit de telle sorte que ses "postes avancés les plus précieux , ceux sur lesquels repose tout l'avenir de son ambition en Asie, sont exposés aux coups des puissances maritimes, que leur destruction suffit à la paix, qu'elle en rendrait au besoin la signature presque superflue, qu'elle dispense en tous cas de venir la chercher au cœur de la Russie européenne, il est évident que pour rendre inébranlables les dispositions pacifiques de la Russie il suffit de

prouver que nous sommes plus capables que jamais de continuer la lutte. Témoignons énergiquement le désir d'y mettre un terme, mais que rien chez nous n'annonce ou un ralentissement dans les préparatifs de la prochaine campagne, ou surtout une divergence quelconque avec nos alliés.

Quant aux conférences, leur succès est clairement attaché à la môme condition, à celle que nous retrouvons au fond de tout ceci : la fidélité à notre principe, la vue nette de ce que nous avons voulu et de ce que nous voulons. Nous arrivons aux conférences tels que nous étions aux bords de la Tchernaïa et au pont de ïraktir, avec les Sardes et les Anglais. Nous y arrivons avec nos propositions précises dont il n'y a pas à s'écarter. Ainsi nous évitons d'avoir ou un congrès ou même une réunion des grandes puissances; ainsi nous ne fournissons pas au parti russe et à l'Autriche l'occasion si ouvertement cherchée d'humilier le Piémont, en lui réservant, sous le prétexte des précécédents. je ne sais quelle admission nominale. Le rôle de nos adversaires est de chercher à faire entrer dans les conférences toute l'Europe et toutes les questions ; le nôtre est de nous en tenir fermement, obstinément aux cinq articles déjà acceptés.

Ces cinq articles sont un traité tout fait , et je ne comprendrais pas que la délibération pût être longue si elle est sincère. De quoi s'agit-il? De constater le sens simple, l'application naturelle de chaque article, sans rien ajouter, sans rien retrancher; de faire connaître

officiellement ce que la Russie^ connaît officieusement depuis l'origine, le contenu du cinquième, et de signer. N'oublions pas que la diplomatie russe excelle à accepter des « bases, » et que le Journal de Saint-Pétersboury a parlé de « négociation sur des points accessoires. » Le moindre retard, quand tout a été convenu et accepté d'avance, exciterait les méfiances de l'opinion ; or l'opinion va se donner carrière. A côté des conférences siégera le parlement, et à côté du parlement s'ouvriront les meetings. Il n'y a rien là qui doive compromettre la paix ; à une condition toutefois, c'est que l'accord qui semble exister aujourd'hui se manifestera sur-le-champ par des actes et qu'on n'introduira pas « des points accessoires » où le public n'en a encore aperçu aucun. Si l'on parvenait à compliquer ce qui est simple, il en naîtrait une irritation profonde, les idées de déception se répandraient, on s'inquiéterait du temps perdu pour la prochaine campagne, et alors nous verrions arriver de deux choses l'une : ou la rupture des négociations, ou un refroidissement de l'alliance.

Inventer de nouveaux articles après coup, ce serait jouer le jeu de l'ennemi. Notre intérêt est de savoir vite à quoi nous en tenir et de ne pas laisser entamer l'alliance. On a parlé de demander l'occupation d'une partie de la Crimée par nos troupes! On a parlé de discuter dans les conférences ce qui est réservé à nos conventions particulières avec la Turquie, l'amélioration du sort des rajas et l'organisation des principautés !

On a parlé de régler le sort de la Pologne ! Pourquoi pas aussi les droits du Sund? pourquoi pas toutes les difficultés, grandes ou petites, qui existent en Europe? pourquoi pas un congrès?

L'Angleterre, la Sardaigne, la Turquie et la France sauront maintenir leur position. Elle est si simple et si digne ! La noble guerre et la noble paix ! 11 n'y a que la force qui puisse être ainsi modérée, qui puisse dire : Je circonscris moi-même la guerre, je ne lui permettrai pas de dégénérer ; elle ne servira ni l'esprit de conquête ni l'esprit de révolution ; elle atteindra le but que je lui fixe d'avance; elle ne restera pas en deçà et n'ira pas au delà. — Les amis cle la paix ontils mesuré la valeur de ce progrès de notre temps, la guerre pacifique et la paix désintéressée? Ont -ils compris que l'alliance anglo-française est seule capable de les faire et de les vouloir ainsi?

Or cette paix désintéressée et dans laquelle les vainqueurs ont soin de ne s'assurer aucun avantage spécial, est en même temps une paix sérieuse qui consacre énergiquement les résultats de la lutte. Si elle imposait des sacrifices moins grands à la Russie, elle ne serait plus une paix, mais un replâtrage; elle laisserait la question entière. Je n'ai jamais désiré une paix semblable, précisément parce que je liens à la paix.

Les cinq articles résolvent admirablement et dans

toutes ses parties la question qui avait été posée. La

Russie agissait en souveraine des principautés; on

assure leur indépendance absolue vis-à-vis d'elle, on

détache même à leur profil la vallée du Pruth et les places fortes construites par les Russes sur la rive gauche. La Russie entravait la navigation du Danube ; on la garantit pleinement. La Russie dominait la mer Noire et y tenait dans ses arsenaux des flottes toujours prêtes à surprendre Constantinople; la mer Noire est neutralisée, les arsenaux seront détruits, les flottes ne reparaîtront plus. La Russie s'était arrogé le protectorat officiel des populations grecques de Turquie; le sort des chrétiens sera réglé sans elle. Enfin, la Russie portait en avant la bannière de l'absolutisme qu'elle représente ; la bannière va reculer.

Je cherche où sont les points que les cinq articles n'auraient pas réglés et qui pourraient encore se discuter dans les conférences.

On n'y proposera pas sans doute de confirmer l'incorporation à la Russie du pachalik de Kars ! L'évacuation des territoires respectivement envahis est la condition première des négociations, et il n'y aurait pas assez de huées pour nous en Europe si nous consentions à examiner seulement une minute l'idée burlesque de terminer la guerre d'Orient en laissant la Turquie ouverte et en reconnaissant aux Russes la possession de Kars.

La conservation de l'arsenal militaire de Nicolaïef pourra-t-elle être soutenue de bonne foi, en présence des préliminaires acceptés par la Russie? Je ne pense pas , car les préliminaires exigent la suppression de tous les arsenaux militaires de la mer Noire. M. de

Nosselrode a si bien senti la portée de cette expression, qu'il a demandé (et n'a pas obtenu) qu'on mît : « Les arsenaux sur les rives de la mer Noire. » Or, Nicolalef, qui n'est pas sur les rives, est apparemment un des arsenaux militaires de cette mer qu'on veut neutraliser. Neutralisation étrange que celle qui ôterait Sébastopol et respecterait Nicolaïef!

Contestera-t-on l'admission des consuls dans les ports russes? Mais les préliminaires garantissent en propres termes l'établissement des institutions conformes au droit des gens.

La Russie enfin prétendra-t-elle repousser la condition que lui imposent les puissances maritimes, de ne pas reconstruire Bomarsund? 11 faudrait pour cela que le cinquième point n'eût pas été accepté par elle comme les quatre autres, purement et simplement. J'ajoute qu'en l'acceptant la Russie savait à merveille de quelle façon cette espèce de blanc-seing serait rempli. Il n'y a donc rien à débattre, et j'espère qu'on ne débattra rien en effet; j'espère qu'on nous épargnera les contre-propositions dérisoires au sujet d'Héligoland, car le gouvernement russe, en signant le cinquième point, a bien entendu sans doute s'engager à quelque chose.

Ainsi l'alliance, fermement maintenue, préviendra toutes les difficultés. Établie sur son propre terrain et ne s'en laissant pas éloigner, elle atteindra son but et survivra à son triomphe.

J'ai déjà montré, chemin faisant, quelques uns des fruits de notre alliance libérale : restaurer en Europe le sentiment du droit, protester contre la force brutale, mettre la prépondérance du môme côté que les idées, établir ainsi l'équilibre sur sa vraie base, prouver à la contre-révolution que son temps est passé pour toujours, qu'on peut la réprimer sans faire appel à l'esprit révolutionnaire et qu'on peut la battre sans allumer la guerre générale, c'est bien quelque chose ; néanmoins ce n'est pas tout.

Il y a d'abord un magnifique enseignement dans cette supériorité manifeste des pays libres, ou du moins compromis dans le sens du libéralisme, sur les pays où domine l'autocratie. A ne considérer que le chiffre des populations et des soldats, la partie n'est pas égale; la Russie fait mouvoir des masses plus considérables, elle est chez elle, elle ne nous est point inférieure d'ailleurs

en bravoure ou en science militaire, ses officiers du génie ont même déployé dans la défense de Sébastopol un talent et des ressources qu'il nous est permis d'envier; et cependant il faut que l'Occident triomphe. Il le faut, parce qu'il a en lui ce je ne sais quoi qui n'est ni le chiffre de la population , ni celui des soldats, ni le matériel , ni le personnel , ni la bravoure, ni les connaissances techniques, ce je ne sais quoi que méprisent nos jeunes gens si vieux, si sages, si peu chimériques, si bien revenus de tout, ce je ne sais quoi que les siècles utilitaires ne font pas entrer dans leurs calculs, d'où il résulte que leurs calculs sont toujours faux.

Il n'est pas fâcheux qu'on s'en aperçoive aujourd'hui : la liberté, la pensée, le déploiement de l'être moral sont des forces, et les premières de toutes. Avant de compter les régiments et les vaisseaux d'un peuple, demandez si Ton pense chez lui, si Ton croit, si l'on connaît autre chose que la matière, si l'on poursuit autre chose que l'argent, les places, les grades ou les clefs de chambellan; demandez s'il y a là des consciences, des hommes, des individus. Quelque peu riches que nous soyons nous-mêmes sous ce rapport, nous le sommes pourtant plus que la Russie. Unis à l'Angleterre nous devions faire la loi au monde.

Même au point de vue militaire, l'essentiel est de vivre. Les gibernes qui ne renferment que des cartouches sont des gibernes vides ; les armées qui ne connaissent que l'obéissance passive sont vaincues d'avance. Ou si elles l'emportent un moment, leur

triomphe même demeure stérile; la force matérielle est un torrent qui traverse la terre , qui la ravage et qui passe. Je me rappelle ces paroles d'un journal anglais au commencement du conflit : « Le malheur du despotisme c'est qu'il est incapable d'apprécier la puissance des forces spirituelles. Tous les autocrates, depuis Xerxès, ont cru qu'il suffisait de mettre des masses en mouvement. »

Telle a été aussi l'erreur du czar. On s'est beaucoup extasié sur la conduite de ses soldats. Je n'aurai pas l'injustice et le mauvais goût de contester leur courage; mais je demanderai pourquoi ils ont été toujours battus, toujours et par tout le monde; pourquoi les Russes n'ont pas même essayé une fois de faire prendre l'air à leurs immenses flottes emprisonnées derrière des remparts; et je poserai une autre question : à supposer une situation inverse et les Russes débarqués sur notre territoire ou sur celui de l'Angleterre, combien de semaines, combien de jours nous aurait-il fallu pour les jeter à la mer?

Ne pas dire ces choses, ne pas tirer la conclusion, ou plutôt la moralité de la guerre actuelle, ce serait moins humilité que duperie. Il importe qu'on sache ce que valent et à quoi servent la liberté et la civilisation. Je ne parle pas même des richesses matérielles qu'elles créent; tout le monde a pu remarquer que, tandis que la Russie est presque à bout de ressources, les tableaux du commerce et du revenu annoncent un progrès soutenu en France et en Angleterre, malgré la guerre et malgré la cherté des subsistances.

El maintenant comment énumérer les bienfaits sans nombre que doit amener la paix fondée sur l'union intime de l'Occident? l'œuvre de l'émancipation des chrétiens et de la transformation graduelle de l'empire ottoman, un principe nouveau brisant ce cachot de l'islamisme où il semblait condamné à périr et abolissant les pénalités barbares qui atteignent aujourd'hui encore les Turcs convertis; le protectorat commun de la liberté religieuse en Orient venant remplacer les protectorats spéciaux qui se manifestaient par le honteux spectacle des luttes de prérogatives et des querelles de couvents; l'esclavage musulman attaqué dans sa racine, le servage russe remis en question, l'Amérique elle-même placée en présence d'une Europe plus unie et d'une opinion plus vigilante; l'Angleterre proclamant le cjroit des neutres et la liberté des mers, la France consacrant sans doute la liberté du commerce, les antagonismes traditionnels qui entravaient le mouvement du monde disparaissant l'un après l'autre, les isthmes s'ouvrant, aujourd'hui Panama, demain Suez, les murailles de la Chine et du Japon achevant de tomber, et partout l'Évangile frayant la voie à la vraie civilisation; quelles conquêtes! — Sans doute il y aura aussi dans ce gigantesque progrès des découvertes, de l'industrie et de la prospérité matérielle qui semble devoir caractériser les temps modernes, une tentation satanique que nous sommes tenus de conjurer. 11 faut que l'influence du christianisme s'exerce plus vivante, plus active et plus profonde que jamais. Seul il est

capable de relever ce que l'industrie abaisse, de combler par l'amour du prochain les abîmes qu'elle creuse, d'aller plus vite qu'elle enfin dans la voie où notre monde est lancé. 11 a bien suscité en Angleterre ces trente-deux mille sociétés de bienfaisance qui comptent trois millions de membres et qui distribuent chaque année cent vingt-cinq millions de francs; pourquoi ne ferait-il pas infiniment plus, en Angleterre et ailleurs? I! le fera, si la foi évangélique pénètre dans beaucoup de cœurs. Y pénétrera-t-elle? Nul ne peut le dire, mais chaque chrétien peut l'espérer et en tous cas doit y travailler.

L'alliance anglo-française, par cela seul qu'elle est libérale, sera favorable au réveil des croyances ; nous savons le lien étroit qui unit l'Évangile et la vraie liberté. Foi individuelle, charité individuelle, avènement progressif du droit et de l'individu, telle est la voie où se trouvera la solution des vastes problèmes sociaux que nous réserve l'avenir. Efforçons-nous d'y marcher ; les difficultés seront grandes, mais que ferait-on si l'on calculait toujours les obstacles? « Celui qui prend garde au vent ne sèmera point, et celui qui regarde les nuées ne moissonnera point. »

On s'est beaucoup demandé qui avait gagné le plus à la guerre actuelle : la France, ou l'Angleterre? Je réponds sans hésiter que c'est la France, car c'est elle qui a montré à l'Orient qui ne la connaissait guère encore l'armée la plus forte et la plus favorisée du succès. Mais je me hâte d'ajouter que si l'un des pays

a gagné plus que l'autre, tous deux ont gagné. 11 est passé le temps des rivalités mesquines qui prétendaient édifier la prospérité nationale sur rabaissement des peuples voisins; nous commençons à comprendre que tout le monde ici-bas est intéressé à la grandeur et au bonheur de tout le monde.

Je voudrais finir, et cependant je ne le puis : il reste un mot h dire, car il reste à consoler un certain nombre d'âmes vraiment libérales qui ne croient pas qu'une guerre puisse être jamais utile. Selon elles, parler des avantages produits par une guerre, c'est proférer un blasphème : la guerre est toujours un mal, la guerre amène le développement des armées permanentes, qui sont aussi un mal.

Il n'y a pas de bonne guerre, d'accord ; mais il y a des guerres nécessaires. Et qui donc serait assez insensé ou assez pervers pour aimer la guerre en ellemême? On ne me demandera pas sans doute de profession de foi à cet égard : comme chrétien et comme libéral, je déteste la guerre autant que qui ce soit. Je sais les souffrances qu'elle amène, et je sais aussi que les mœurs, les habitudes, les institutions qu'elle fait naître ne sont pas de celles qui poussent au développement de la liberté.

Cela admis, en faudrait-il conclure que nous lais-

serons tout faire en Europe aux États qui ne partagent pas nos répugnances et nos scrupules? Ce serait précisément le moyen de déchaîner des luttes sans fin. Si j'étais membre de la société de la paix, je mettrais autant de soin à honorer les guerres légitimes qu'à flétrir les guerres de conquête ou d'amour-propre. Les premières sont en effet le seul obstacle aux secondes. Elle a certes quelque chose de vrai et que l'avenir réalisera, la pensée qui veut appliquer à l'Europe ou au monde une sorte d'organisation amphyctionique; nous marchons visiblement dans ce sens, et qu'est-ce autre chose déjà, ces délibérations communes des cinq grandes puissances, cette interposition de l'Europe pour empêcher les conflagrations qui la troubleraient, ces protocoles, cet incessant travail de police générale qu'accomplit la diplomatie? Je ne suis pas du tout de ceux qui ne trouvent qu'un sujet de moqueries dans les idées et dans les espérances de la société de la paix. Plus les relations deviendront faciles, plus les peuples divers sentiront l'unité et la solidarité qui les unit, plus aussi le système des guerres anciennes fera place à un système nouveau. Les guerres privées ont bien disparu devant la civilisation ; pourquoi ne pas poursuivre autant que possible la suppression des guerres internationales? — Seulement, et c'est ici (iue se montre l'erreur vraiment singulière de M. Cobden et de son parti, on ne les supprimerait guère en disant aux Puissances qui représentent la force brutale et l'esprit de conquête : « Passez-vous vos

fantaisies, ravagez le monde, opprimez les faibles, violez le droit, assurez l'ascendant de votre principe; le nôtre nous empêche de vous résister. » Conservons au moins la guerre contre la guerre, la guerre qu[ vient mettre h la raison au nom de l'Europe un grand révolté européen; sinon les sociétés de la paix se trouveront faire les affaires des batailleurs et des conquérants.

Utopie est bientôt dit. J'ai remarqué que les gens les plus déraisonnables par le temps qui court sont ceux qui craignent avant tout de passer pour chimériques. Pour moi, je ne crois pas que la seconde réforme entreprise par M. Cobden soit moins impraticable, ni surtout moins importante que la première. Quelque paradoxal qu'il paraisse aujourd'hui, je considère comme sensé le principe qui nous demande la répudiation des guerres de conquête et la réduction des armées permanentes. La liberté du commerce était aussi un paradoxe il y a dix ans !

Ce qui est absurde, tranchons le mot, c'est la manière dont une cause aussi belle a été défendue. Mais il n'est jamais trop tard pour rentrer dans le droit chemin, et la paix qui semble se préparer en fournira l'occasion. Autant MM. Bright et Cobden étaient mal venus à condamner la guerre actuelle, autant ils seront à leur aise pour démontrer que le système des grandes armées est en général peu compatible avec la liberté, que l'esprit prétorien s'arrange mal avec l'esprit libéral. L'histoire l'atteste,

et ceux qui ont lu le livre de M. Macaulay savent par quel lien intime le développement des institutions représentatives des Anglais s'est rattaché à la faiblesse de leur établissement militaire. En suivant une voie opposée on ne saurait atteindre le même but, quoiqu'on puisse arriver aussi à la prospérité et à la grandeur.

Ce n'est pas à dire d'ailleurs que le libéralisme exclue l'armée. L'armée sera toujours un des éléments essentiels de l'existence nationale, et les pays libres ne sont pas ceux qui ont le moins brillé assurément sur les champs de bataille. Je ne parle que de cet excès sous lequel l'Europe presque entière gémit et succombe, de cet excès qui est un péril constant pour l'ordre européen et qui n'est pas une garantie pour l'ordre intérieur, car, les pays qui ont le plus de sabres sont ceux qui font le plus de révolutions. Je crois fermement que la civilisation moderne est hostile à ce pied de guerre perpétuel qui surcharge tous les budgets et qui en définitive est un legs de l'absolutisme, du moyen âge et de l'antiquité. Je crois que la campagne pacifique que nous venons de faire annonce l'ouverture prochaine d'une ère nouvelle qui ne connaîtra ni les guerres de Trente ans ni ces effroyables consommations d'hommes dont nos pères ont été témoins.

Ou je me trompe fort, ou de grandes conventions internationales signaleront notre temps. Après avoir vu tomber les barrières des provinces, nous Verrons

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tomber celles des États ; sans s'absorber dans un vague cosmopolitisme, ceux-ci céderont au mouvement irrésistible que créent les communications multipliées, la liberté du commerce et les habitudes de paix. Certaines choses ne peuvent se régler qu'en commun : la liberté des mers, la liberté des fleuves, le percement des isthmes, la limitation des jours et des heures de travail. Or la réduction générale des effectifs militaires sera, je l'espère, une de ces grandes conventions internationales. Ce ne sera pas la moins utile ni la moins populaire. Chacun sait d'ailleurs que le système des réserves et des landwehrs peut assurer à la fois la puissance de l'état de guerre et le soulagement de l'état de paix.

Je me sens d'autant plus libre de souhaiter ce progrès, que je rends pour mon compte pins complète justice aux vertus militaires. La conduite de nos soldats en Crimée est ce que j'ai vu de plus beau depuis longtemps. Cela fait du bien ; cela prouve qu'il y a encore quelque part de l'étoffe et de la ressource, que tout n'est pas mort, que le ressort moral n'est pas brisé. Cela prouve aussi, soit dit en passant, que le régime parlementaire qui a formé une pareille armée n'était pas condamné à l'impuissance.

Mais si j'aime les vertus du soldat, la prépondérance de l'élément militaire ne me semblerait point chose désirable. A ces âmes bien réglées, où régnent la discipline, le devoir, le désintéressement et l'honneur, l'élément civique fait trop souvent défaut. Lisez

les lettres du maréchal de Saint-Arnaud ; à côté de l'intrépidité , de l'entrain, de la noblesse d'âme, du talent spécial développé par la guerre d'Afrique qui a fait tant d'administrateurs intelligents et résolus, vous y trouverez l'amour du métier et la passion des conflits qui donnent occasion de l'exercer. Le maréchal de Saint-Arnaud maudit du fond du cœur les chambres, les bavards, les journaux; il aie culte de la force; l'alliance anglaise et la paix, ces deux bases et ces deux gloires du règne de Louis-Philippe, ne lui plaisent aucunement. Il veut des croix, il veut des épaulettes, il veut avancer, et il veut aussi se battre, se battre pour le plaisir d'éprouver les fortes émotions de la mêlée.

Je crois que le maréchal de Saint-Arnaud représentait avec beaucoup de distinction un type assez commun dans l'armée; et j'en conclus qu'avec la prépotence militaire on fait de très-grandes choses, mais qu'on ne fait pas de liberté.

Résumons-nous. — Ma première partie a été consacrée à la définition du libéralisme ; la seconde Ta montré s'incarnant en quelque sorte dans l'alliance anglaise et dominant la guerre d'Orient. Il m'a semblé utile de prouver par cet essai que les événements ont de graves enseignements à fournir quand on les con-

suite au seul point de vue des principes. D'autres auront pu raconter les batailles, discuter les opérations, montrer le dessous des cartes, révéler les secrets de la diplomatie; je n'avais rien de semblable à faire. Sur les négociations et sur la guerre je ne sais que ce que tout le inonde sait, je ne dis que ce que tout le monde dit ; mon but est différent, et, à mon sens, plus élevé : je voudrais négliger les effets et aller aux causes; laissant là la politique dont je ne m'occupe point, j'ai tenté de remonter jusqu'à la morale.

Que la paix s'achève ou non, un tel examen est nécessaire, car en tous cas il faut connaître notre principe et il faut l'aimer. Souvent, je l'avoue, on le pratique avant de le connaître et de l'aimer ; mais cette infraction à l'ordre logique ne peut se prolonger sans péril.

M. de Rémusat l'écrivait il y a peu de jours : « Le système d'alliances de Henri IV est resté pour le fond le vrai système de la France. » Pas plus que lui je ne crois à l'éternité de l'alliance anglaise, parce que je ne crois pas que le bon sens règle toujours la conduite des peuples. Toutefois, je pense que si nous quittons l'alliance, nous y reviendrons, pour peu que nous nous rendions compte des conditions du progrès et de la paix ici-bas. — Cette thèse-là était la plus aisée à soutenir, car l'alliance anglaise vient de faire ses preuves : elle a commencé l'émancipation de l'Allemagne habituée à la suzeraineté du czar-, elle a remis ainsi l'Occident en équilibre à l'heure même où elle rendait

possible l'entreprise la plus grandiose des temps modernes, la régénération chrétienne de l'Orient. Et nonseulement l'alliance s'est montrée puissante, elle tend à devenir quelque jour populaire, en dépit des efforts du parti russe et des préventions trop générales encore parmi nous. Comment ne pas être frappé de l'unanimité avec laquelle tous les Anglais se rapprochent de notre pays? Leur enthousiasme, qui foule aux pieds les traditions des partis, a semblé même parfois ne pas s'arrêter devant un obstacle plus respectable, la foi à la liberté et le culte des souvenirs. Que voulez-vous? Les Anglais sont tout d'une pièce et les nuances ne sont pas leur fort; décidés à nous admirer, ils admireront tout en France. Quoi qu'il en soit, ils nous aiment, et nous finirons bien par les aimer.

Aimerons-nous aussi le libéralisme? Je l'espère, mais ce n'est pas chose faite. L'heure est donc venue de soutenir une cause qui n'a pas beaucoup de défenseurs. Je dirais volontiers, comme le général Mathieu-Dumas, que je suis « un de ces imbéciles qui croient encore à la liberté. » Et le beau mérite d'y croire, si elle ne perdait jamais son crédit, si l'on n'avait jamais fait de sottises ou commis de crimes en son nom, s'il n'y avait à la pratiquer ni difficulté ni péril !

J'ai parlé de la liberté, et non des institutions

anglaises. A Dieu ne plaise que je prétende imposer

le même régime à tous les temps, à tous les pays, à

210 (ilKKKK D'ORIENT.

tous les degrés de moralité et de civilisation ! Je laisse aux légitimistes et aux radicaux leur théorie sur la souveraineté primordiale, universelle et incommutable de certaines formes politiques. Ce qui est primordial et universel, ce que le libéralisme cherche à obtenir partout, c'est que le domaine du droit et de la conscience soit respecté, c'est que l'individu se développe autant que possible et que la société se rapproche toujours plus du minimum de gouvernement.

11 est temps de se remettre à l'œuvre. On s'écrie souvent: Que faire? qu'espérer après 1848? — Que faire? Recommencer nos travaux, nos études, notre paisible propagande. Que faire? Remuer des idées, ensemencer le sol, et attendre. Nous méprisons l'esprit d'intrigue, et l'esprit de faction nous fait horreur; ce n'est pas nous qui recourrons jamais à la violence, ou qui ferons du désordre pour arriver à l'ordre, ou qui entreprendrons la mauvaise guerre des oppositions perfides et des tristes personnalités. Nous ne voulons qu'interroger l'histoire et le cœur de l'homme, que parler à nos contemporains de l'Evangile et de la liberté véritable. Or c'est là une tâche immense qui exige toutes nos forces, et qui n'admet, à aucune époque, ni relâche ni découragement. — Reprenons notre métier de semeurs.

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