GP^ORGES SE DESSINE DE PLUS EN PLUS
D'après ce que Pélagie avait dit à Rame des sentiments de Georges pour Geneviève, le bon nègre ne se trouvait pas bien disposé pour Georges. Lorsqu'ils se rencontrèrent le lendemain, Rame ôta son chapeau, mais sans dire un mot. Raccompagnait sa petite maîtresse et ne la quittait pas des yeux.
GENEVIÈVE
Georges, veux-tu venir au potager? nous cueillerons des fraises pour le goûter.
GEORGES
Je veux bien, mais seul avec toi. Je ne veux pas que ton nègre vienne avec moi.
GENEVIÈVE
R ne sera pas avec toi; c'est moi que le bon Rame va accompagner.
GEORGES
xVlors va-t'en de ton côté; je n'ai pas besoin
76 APRÈS LA PLUIE LL BEAU TEMPS d'être gardé comme un enfant de deux ans.
Alors bonsoir; j'aime mieux être gardée, moi. Avec Rame, je peux aller partout. »
Geneviève s'approcha du nègre.
GENEVIÈVE
Rame, n'allons pas au potager; viens avec moi au bout du bois ; nous pécherons des écrevisses dans le ruisseau.
GEORGES
Mais moi aussi je veux pêcher des écrevisses.
GENEVIÈVE
Puisque tu ne veux pas venir avec Rame.
GEORGES
Dans le potager; mais aux écrevisses, je veux bien.
GENEVIÈVE
Viens alors, décide-toi. Je pars. »
Geneviève donna la main à Rame et l'emmena dans le bois, traversé par un ruisseau; les arbres étaient très serrés; le chemin pour j arriver était frais et charmant. Ils étaient suivis par Georges, qui avait envie de pêcher, mais qui aurait voulu se débarrasser du protecteur de Geneviève ; il avait de l'humeur et il n'osait pas trop la témoigner.
« Si je dis seulement un mot désagréable à Geneviève, pensa-t-il, son vilain nègre serait capable de me dire des sottises. Geneviève, qui se sent soutenue à présent, va être insupportable; il faudra que je fasse toutes ses volontés ; elle prend déjà des airs d'indépendance : « Je veux ; je ne veux pas ;
(c je m'en vais », etc. Je ne comprends pas que papa ait laissé cet affreux homme demeurer dans notre maison. Heureusement que je pars après-demain. Et quand je reviendrai en vacances, je le ferai tellement enrager, qu'il faudra bien qu'il s'en aille. »
Pendant que Georges faisait ces réflexions, Geneviève et Rame parlaient à qui mieux mieux. On arriva ainsi au bout du pré, près d'un joli bosquet taillé dans le bois.
« A présent, dit Geneviève, cherchons les écrevisses.
GEORGES
Avec quoi vas-tu les prendre'.'
GENEVIÈVE
Ah! mon Dieu, tu as raison! J'ai oublié les pêchettes, la viande et tout.
GEORGES, triomphant.
Voilà ce que c'est que de t'en aller comme une folle avec un nègre qui ne sait rien, et sans me prévenir, sans que j'aie pu préparer ce qu'il faut pour la pêche des écrevisses.
GENEVIÈVE
Gomme c'est ennuyeux! Qu'allons-nous faire?... Georges, veux-tu aller dire à Lucas de nous...?
GEORGES
Non certainement, je ne veux pas. Vas-j toimême. Quant à envoyer ton nègre, c'est inutile, parce qu'on ne l'écouterait pas.
LE NÈGRE, riant.
Avoir pas chagrin, petite Maîtresse; Rame avoir écrevisses pour sa chère petite mam'selle.
GENEVIÈVE
Comment feras-tu, mon pauvre Rame? Tu n'as rien pour les prendre.
RAME
Moi pas avoir besoin rien. Prendre écrevisses tout seul.
GENEVIÈVE
Comment vas-tu faire?
RAME
Voilà ! eau pas profonde ; moi entrer, écrevisses mordre jambes ; moi prendre vite, une, deux, dix, vingt. Petite Maîtresse avoir beaucoup.
GEORGES
Tiens! c'est une bonne idée ça; allons, vite dans l'eau, le nègre.
GENEVIÈVE
Non, non, Rame; je ne veux pas que tu te fasses mordre pour moi ; cela te fera mal et, je ne veux pas.
RAME
Pas mal du tout, petite Maîtresse ; moi sais bien. » Et il se mit à défaire ses souliers.
GEORGES
Laisse-le faire! puisqu'il veut bien.
GENEVIÈVE
Rame" veut se faire piquer pour que j'aie des écrevisses : je ne le veux pas.
Et moi je veux ; je suis plus maître que toi : Rame est chez papa, il n'est pas chez toi. Je lui ordonne d'aller dans l'eau. »
Le nègre ne bougeait plus.
Écrovisses jnorHro iamhos ;i moi. o
Moi obéir à petite Maîtresse. Quoi ordonne à Rame?
GENEVIÈVE
Je te défends de te faire mordre, Rame; je t'en prie, Rame, mon cher Rame, ne le fais pas. »
Rame embrassa sa chère petite Maîtresse et dit :
(( Rame obéir à petite Maîtresse. »
Et il remit un de ses souliers déjà ôté.
GEORGES
Puisque je vous ai ordonné d'aller dans l'eau, pourquoi remettez-vous vos souliers ?
RAME, froidement.
Rame obéira petite Maîtresse.
GEORGES
Insolent! Je le dirai à papa; nous verrons gq qu'il dira, lui; je vous arrangerai bien, allez) GENEVIÈVE, effrayée.
Oh non ! Georges ; ne dis rien à mon oncle ; tu vas mentir et mon oncle te croira.
GEORGES
Je cfirai ce que je veux, et je mentirai si je veux, et je ferai chasser ce nègre si je veux, et toi avec lui si tu m'ennuies trop. »
Geneviève fondit en larmes. Rame, désolé, regardait George 5 avec une colère qu'il n'osait pas faire paraître et qui augmentait le triomphe de Georges.
« Adieu, pleureuse, adieu, nègre; je vais trouver
papa, s'écria Georges en riant d'un air méchant.
— Tu n'auras pas loin à aller », dit une voix tout près d'eux.
Georges se retourna avec frayeur.
« La voix de papa, dit-il.
M. DORMÈRE, SOrtClllt clu boSCJUCt.
Oui, c'est moi; j'entends que tu me cherches; qu'est-ce que tu veux?
GEORGES, troublé.
Rien, papa; rien du tout.
M. DORMÈRE
Tu avais pourtant quelque chose à me raconter, ce me semble.
Non, papa; non. Où étiez-vous donc?
M. DORMÈRE
Dans ce bosquet où je lisais. Voyons, raconte-moi ce que tu voulais me faire savoir tout à l'heure. — Parle donc, puisque nous voici tous réunis. »
Georges avait peur ; il devinait que son père avait tout entendu ; et il se taisait, ne sachant comment s'excuser.
M. DORMÈRE
Puisque tu ne veux pas parler, c'est moi qui te dirai que j'ai entendu tout ce qui s'est passé depuis un quart d'heure ; tu t'es très mal comporté vis-àvis de ce pauvre nègre tout dévoué à Geneviève ; très mal vis-à-vis de ta cousine, à laquelle tu as parlé grossièrement et méchamment. Tu pars aprèsdemain, c'est pourquoi je ne t'inflige aucune punition, mais je te défends déjouer avec ta cousine,
que tu ne cesses de tourmenter, et de parler à ce brave homme, que tu insultes par tes paroles et tes gestes dédaigneux. Tu me causes beaucoup de chagrin, mon pauvre Georges; Dieu veuille que le collège te change! Maintenant suis-moi. »
M. Dormère s'éloigna tristement avec Georges tout confus. Quand ils furent loin, le nègre dit :
« Moussu Dormère, pas mauvais. A fait bien, a dit bien avec Moussu Georges ; a fait mal avec petite Maîtresse.
GENEVIÈVE
Comment cela, mon bon Rame? En quoi a-t-il fait mal?
Mam'selle pleurait ; devait embrasser petite Mam'selle, comme Rame embrasse. Moussu Dormère parti sans regarder, sans consoler. Pas bien ça, pas bien, pas aimer petite Mam'selle. »
Et il hochait la tête d'un air mécontent.
GENEVIÈVE
Ce n'est pas sa faute, mon pauvre Rame : je ne suis pas sa fille.
RAME, attendri.
Mam'selle pas fille à Rame, et Rame l'aimer fort, tant que lui avoir cœur. Rame mourir pour petite Maîtresse.
GENEVIÈVE
Mon bon Rame, comme je t'aime aussi! » Rame ramena Geneviève à Pélagie et ils repartirent tous les trois pour la pêche aux écrevisses, après avoir fait un paquet de tout ce' qu'il fallait
pour en prendre. Ils y restèrent une partie de l'après-midi, et Rame rapporta un grand panier plein d'écrevisses.