LES FRAISES
Geneviève, veux-tu venir jouer avec moi? Papa m'a donné congé parce que j'ai très bien appris toutes mes leçons.
GENEVIÈVE
Oui, je veux bien; à quoi veux-tu jouer?
GEORGES
Allons dans le bois chercher des fraises,
GENEVIÈVE
Alors je vais appeler ma bonne.
Pourquoi cela? Nous pouvons bien aller seuls, c'est si près.
GENEVIÈVE
C'est que j'ai peur....
GEORGES
De quoi as-tu peur?
GENEVIÈVE
J'ai peur que tu ne fasses des bêtises, tu en fais toujours quand nous sommes seuls.
GEORGES
Moi, je ne fais pas de bêtises; c'est toi qui en dis.
Gomment! tu ne fais pas de bêtises? Et ce fossé où tu m'as fait descendre? Et je ne pouvais plus en sortir; et tu as eu si peur que tu as pleuré.
GEORGES
J'ai pleuré parce que tu pleurais et que cela m'a fait peur. Tu vois bien que je t'ai tirée du fossé.
GENEVIÈVE
Et ce petit renard que tu as tiré d'un trou ! Et la "mère qui est accourue furieuse et qui voulait nous mordre î
GEORGES
Parce que tu t'es jetée devant moi pendant que je tenais le petit renard qui criait.
GENEVIÈVE
Je me suis jetée devant toi pour que le gros renard ne te morde pas. Et tu as été obligé de lâcher le petit renard tout de même.
GEORGES
P' ^, ait pour t'empêcher d'être mordue ; la mère -, •. rurieuse; elle déchirait ta robe.
GENEVIÈVE
Q • ; mais tu vois que tu fais des bêtises tout de même.
GEORGES
T , 'assure que je n'en ferai plus, ma petite Ge-
• ' e ; nous cueillerons tranquillement des fraises;
les mettrons sur des feuilles dans ton panier et nou^ ^^^ servirons à papa pour le diner.
GENEVIÈVE
Oui • ^'^^^ ^^^^ bien! c'est une bonne idée que tu 1 ' i\Ion oncle aime beaucoup les fraises des bois ; il sera ^''"^ '^«"'"nt.
GEORGES
p tons vite alors; ce sera long à cueillir. » /^ rges se précipita hors de la chambre, suivi /^eneviève; tous deux coururent vers le petit bois d^^^ était à cent pas du château. D'abord ils ne . ,erent pas beaucoup de fraises; mais, en avançant fl^'^^ ^^ bois, ils en trouvèrent une telle quant*té fl^^ ^^^^ panier fut bientôt plein.
p îhantés de leur récolte, ils s'assirent sur la ^e pour couvrir de feuilles le panier; après
• peneviève pensa qu'il était temps de rentrer. A Deine avaient-ils fait quelques pas qu'ils en-
. 1-fent la cloche sonner le premier coup du
dîner' ,., .
T)éjà, dit Georges; rentrons vite pour ne pas
être .-" '■'''^'•''-
Je crains que nous ne soyons en retard tout de même, car nous sommes très loin. As-tu entendu comme la cloche sonnait dans le lointain?
GEORGES
Oui, oui. Pour arriver plus vite, allons à travers bois; nous sommes trop loin par le chemin.
Tu crois? mais j'ai peur de déchirer ma robe dans les ronces et les épines.
GEORGES
Sois tranquille; nous passerons dans les endroits clairs, sur la mousse. »
Geneviève résista encore quelques instants, mais, sur la menace de Georges de la laisser seule dans le bois, elle se décida à le suivre et ils entrèrent dans le fourré; pendant quelques pas ils marchèrent très facilement; Georges courait en avant, Geneviève suivait. Une ronce accrochait de temps en temps Geneviève, qui tirait sa robe et rattrapait Georges ; bientôt les ronces et les épines devinrent si serrées que Georges lui-même passait difficilement. Geneviève avait déjà entendu craquer sa robe plus d'une fois, mais elle avançait toujours; enfin elle fut obligée de traverser un fourré si épais qu'elle se trouva dans l'impossibilité d'aller plus loin.
« Georges, Georges! cria-t-elle, viens m'aider; je ne peux pas avancer ; je suis prise dans des ronces.
GEORGES
Tire l'errje; tu' passeras.
Je ne peux pas; les épines m'entrent dans les bras, dans les jambes. Viens, je t'en prie, à mon secom^s. »
Georges, ennuyé par les cris de détresse de Geneviève, revint sur ses pas. Xu moment où il la rejoignit, le second coup de cloche se fit entendre.
Ah! mon Dieu ! le second coup qui sonne. Et mon oncle qui n'aime pas que nous le fassions attendre. Oh! Georges, Georges, tire-moi d'ici; je ne puis ni avancer ni reculer. »
Geneviève pleurait. Georges s'élança dans le fourré, saisit les mains de Geneviève et, la tirant de toutes ses forces, il parvint à lui faire traverser les ronces et les épines qui l'entouraient. Elle en sortit donc, mais sa robe en lambeaux, ses bras, ses jambes, son visage même pleins d'égratignures. Aucun des deux n'y fit attention ; le bois s'éclaircissait, le temps pressait; ils arrivèrent à la porte au moment où M. Dormère les appelait pour diner.
Quand ils apparurent rouges, suants, échevelés, Geneviève traînant après elle les lambeaux de sa robe, Georges le visage égratigné et son pantalon blanc verdi par le feuillage qu'il lui avait fallu traverser avec difficulté, M. Dormère resta stupéfait.
M. DORMÈRE
D'où venez-vous donc? Que vous est-il arrivé?
GEORGES
Nous venons du bois, papa; il ne nous est rien arrivé.
6 APRÈS LA PLUIE LE liEAU TEMPS
M, DOUMÈRE.
Comment, rien? Pourquoi es-tu vert des pieds à la tête? Et toi, Geneviève, pourquoi es-tu en loques et égratignée comme si tu avais été enfermée avec des chats furieux? »
Georges regarde Geneviève et ne répond pas.
Geneviève baisse la tète, hésite et finit par dire :
« Mon oncle,... ce sont les ronces,... ce n'est pas notre faute.
M. DORMÈRE
Pas votre faute? Pourquoi as-tu été dans les ronces? Pourquoi y as-tu fait aller Georges, qui te suit partout comme un imbécile? »
Geneviève espérait que Georges dirait à son père que ce n'était pas elle, mais bien lui qui avait voulu aller à travers bois. Georges continuait à se taire; M. Dormère paraissait de plus en plus fâché. Geneviève, espérant l'adoucir, lui présenta le panier de fraises et dit :
« Nous voulions vous apporter des fraises des bois, que vous aimez beaucoup, mon oncle. Si vous voulez bien en goûter, vous nous ferez grand plaisir.
M. DORMÈRE
Je ne tiens pas à vous faire plaisir, mademoiselle, et je ne veux pas de vos fraises. Emportezles. »
Et d'un revers de main M. Dormère repoussa le panier, qui tomba par terre ; les fraises furent jetées au loin. Geneviève poussa un cri.
M. DORMÈRE
Eh bien, allez-vous crier maintenant comme un
enfant de deux ans? Laissez tout cela; allez vous débarbouiller et changer de robe. Viens dîner, Georges; il est tard. »
M. Dormère passa dans la salle à manger avec
parvint à lui faire traverser les ronces. (Paye u.)
Georges pendant que G.eneviève alla tristement retrouver sa bonne, qui la reçut assez mal.
LA BONNE
Encore une robe déchirée! Mais, mon enfant, si tu continues à déchirer une robe par semaine, je n'en aurai bientôt plus à te mettre, et ton oncle sera très mécontent.
GENEVIÈVE
Pardon, ma bonne; Georges a voulu revenir à
travers le bois; les ronces et les épines ont déchiré ma robe, ma figure et mes mains. Et mon oncle m'a grondée.
LA BONNE
Et Georges?
GENEVIÈVE
Il n'a rien dit à Georges; il l'a emmené dîner.
LA BONNE
Mais est-ce que Georges n'a pas cherché à t'excuser?
GENEVIÈVE
Non, ma bonne; il n'a rien dit.
— C'est toujours comme ça, murmura la bonne ; c'est lui qui fait les sottises, elle est grondée, et lui n'a rien. »
Pélagie débarbouilla le visage saignant de Geneviève, lui enleva quelques épines restées dans les égratignures, la changea de robe et l'envoya dans la salle à manger.
En traversant le vestibule, Geneviève fut étonnée de n'y plus trouver ni panier ni fraises ; les dalles en marbre blanc étaient nettoyées, lavées.
(c Qui est-ce qui a nettoyé tout cela? se demanda Geneviève. J'en suis bien aise tout de même, parce que mon oncle n'y pensera plus. Il n'aime pas qu'on salisse le vestibule, et il m'aurait encore grondée. »
Quand elle prit sa place à table, le dîner était très avancé ; on en était aux légumes; Geneviève avala bien vite sa soupe, un plat de viande, et les rattrapa au plat sucré. Son oncle ne disait rien,
Georges la regardait en dessous pour voir si elle lui en voulait; mais Geneviève n'avait jamais de rancune, elle lui sourit quand elle rencontra ses regards embarrassés.
Au dessert on servit des fraises du potager ; elle regarda son oncle.
M. DORMÈRE, avec iroiiic.
Vous voyez, mademoiselle, qu'on n'a pas besoin de votre aide pour avoir des fraises qui sont bien meilleures que les vôtres.
GENEVIÈVE
Je le sais bien, mon oncle, mais nous avons pensé que vous préfériez les fraises des bois.
M. DORMÈRE
Pourquoi dites-vous nous'! Vous cherchez toujours à I mettre Georges de moitié dans vos sottises.
GENEVIÈVE
Je dis la vérité, mon oncle. N'est-ce pas, Georges, cjue c'est toi qui m'as demandé d'aller dans le bois chercher des fraises?
GEORGES, embarrassé.
Je ne me souviens pas bien. C'est possible.
GENEVIÈVE
Comment, tu as oublié que...?
M. DORMÈRE, impalicnté.
Assez, assez; finissez vos accusations, mademoiselle. Rien ne m'ennuie comme ces querelles, que vous recommencez chaque fois que vous avez fait une sottise qui vous fait gronder. »
Geneviève baissa la tète en jetant un regard de
10 APRES LA pluip: lp: beau temps
reproche à Georges; il ne dit rien, mais il était visiblement mal à l'aise et n'osait pas regarder sa cousine.