BONHEUR DE GENEVIEVE
Geneviève passa un heureux après-midi; le retour inattendu de son ami d'enfance, qu'elle ne croyait pas revoir avant l'automne, avait effacé en partie le souvenir de son triste séjour chez son oncle; une seule inquiétude troublait sa joie : ce voyage de Rome, qu'elle avait désiré et attendu avec impatience, la séparerait encore de Jacques.
« C'est mon seul ami, disait-elle, le seul confident de mes pensées, de mes joies, de mes douleurs. Ma cousine Primerose, malgré sa bonté, son indulgence pour moi, ne m'inspire aucune confiance sous certains rapports : sans Jacques, je me sens isolée comme si j'étais seule au monde. Et puis j'ai peur de ce méchant Georges, de mon oncle qui s'est mis dans la tête de faire passer ma fortune à son fils. Je l'ai bien vu, bien compris pendant mon séjour à Plaisance.
(( Si Jacques était avec moi, je n'aurais peur de personne; il me protégerait contre eux et contre
tous. ))
Ces réflexions l'attristèrent un peu; elle chercha à se distraire en s'occupant; elle dessinait bien et faisait très bien des portraits à l'aquarelle.
Quand elle eut déballé et arrangé couleurs, pinceaux, papier, palette, etc., elle regarda la pendule; il était six heures.
(( Il ne vient pas : c'est singulier; il sait que nous dînons à six heures et demie. »
Enfin la porte s'ouvrit et Jacques entra.
GENEVIÈVE
Te voilà enfin, mon ami; je t'attends depuis longtemps.
JACQUES
Depuis longtemps? 11 est à peine six heures.
GENEVIÈVE
Six heures passées. Monsieur; et tu sais que nous dînons à six heures et demie.
JACQUES
Eh bien, je ne suis donc pas en retard.
GENEVIÈVE
Je te trouve toujours en retard, Jacques, quand je t'attends. »
Jacques sourit.
J'ai beaucoup à faire, ma bonne petite Geneviève; je ne t'ai pas encore dit que je suis obligé de te quitter dans quinze jours ou un mois, pour longtemps et peut-être pour toujours. »
Geneviève devint pâle, tremblante.
Partir! Pour toujours! Oh! Jacques, je suis
vouée au malheur
Elle tomba en sanglotant dans un fauteuil. Jacques, très ému lui-même, chercha à la consoler de son mieux.
11 s'assit près d'elle; Geneviève, encore affaiblie par sa maladie, n'avait pas la force nécessaire pour commander à ses impressions; elle continua à pleurer amèrement.
GENEVIÈVE
Partir! Pour toujours! M'abandonner! Jacques, tu es cruel.
JACQUES
Ma Geneviève chérie, cette séparation ne m'est pas moins cruelle qu'elle l'est à toi ; mais le devoir doit passer avant le bonheur : Rome est plus menacée que jamais !
(c Le saint-père Pie IX appelle les chrétiens catholiques pour défendre le siège de la foi ; je me suis engagé dans les zouaves pontificaux, et je dois partir dans quinze jours ou un mois. »
Geneviève s'était calmée à mesure que Jacques parlait. Quand il eut fini, elle poussa un cri de joie, et, prenant à deux mains la tête de Jacques qu'elle serra contre sa poitrine :
« C'est à Rome que tu vas ! Oh bonheur ! Mon Dieu, je vous remercie! Jacques, Jacques; moi aussi, je vais à Rome. Nous partirons avec toi. Je ne te quitterai pas. Je serai près de toi. )>
Ce fut au tour de Jacques de s'extasier sur son
bonheur, de témoigner sa joie avec une vivacité qui prouva à Geneviève la tendresse qu'il lui portait. Ils se mirent à faire de beaux projets pour leur voyage, leur séjour à Rome, oubliant que Jacques y allait pour combattre, et peut-être pour tomber martyr de sa foi. Mais aucune pensée pénible ou effrayante ne vint gâter leur bonheur du moment; ils ne cherchaient pas à pénétrer dans un avenir plus éloigné.
Pendant qu'ils causaient de la vie charmante qu'ils mèneraient à Rome, Mlle Primerose rentra.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Mes pauvres enfants, je vous ai fait attendre! Je vous demande bien pardon. J'avais tant à courir, tant à parler.
JACQUES
Attendre! Pas du tout, chère Madame. Il n'est pas tard.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
11 est presque sept heures et demie, mes enfants. Vous n'avez donc pas faim?
Non, pas du tout, ma cousine.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Pas faim? Mais qu'as-tu, Geneviève? Comme tu as Fair animé.
GENEVIÈVE
Je crois bien, ma cousine. Je suis si heureuse! Figurez-vous que Jacques va à Rome ; il est zouave pontifical. Il part dans quinze jours environ, et nous partirons avec lui.
Dans quinze jours? C'est bien peu de temps pour mes affaires. Comme vous arrangez tout cela, vous deux!
GENEVIÈVE
Ma bonne cousine, terminez tout bien vite, je vous en supplie. Voyez quel avantage ce sera pour nous d'avoir en voyage un homme pour nous protéger, vous venir en aide, et un zouave surtout. »
Jacques et Mlle Primerose se mirent à rire de l'anxiété de Geneviève et de son air suppliant.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Je tâcherai, ma chère petite; je ferai ce que je pourrai, je vous le promets à tous deux. Mais dînons vite; je meurs de faim, moi; je n'ai pas, comme toi, un Jacques pour me faire oublier les heures. Jacques, va voir, mon ami, pour qu'on serve tout de suite. »
Le diner ne tarda pas à être annoncé ; Mlle Primerose le trouva un peu trop cuit, mais, comme c'était elle qui s'était fait attendre, elle n'osa pas trop s'en plaindre; les perdreaux rôtis surtout la firent gémir.
« Quel dommage ! disait-elle, de si beaux perdreaux ! C'est sec comme une poule bouillie. Pauvre Jacques, je te plains de manger ces bêtes desséchées. Mais c'est ma faute : ils m'ont attendue une heure. »
Jacques n'en mangeait pas moins de fort bon appétit.
Après dîner, Mlle Primerose demanda à Geneviève
ce qu'elle comptait faire de ses couleurs et pinceaux? « Je yeux faire le portrait de Jacques, ma cousine. Je tiens beaucoup à l'envoyer à sa mère avant le départ pour Rome.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Très bien, ma fille; mais Jacques trouvera-t-il le temps de poser?
JACQUES
En me levant de bon matin pour terminer mes affaires, j'aurai toujours trois ou quatre heures à donner à Geneviève. »
Les choses ainsi arrangées, ils descendirent tous au jardin pour prendre l'air. Ils parlèrent de leur voyage.
Il fut convenu que Jacques irait passer huit jours chez ses parents, qui étaient encore à la campagne, et qu'il viendrait joindre Mlle Primerose et Geneviève vers le 5 ou 6 septembre pour se mettre en route le 8, jour de la Nativité de la Sainte Vierge et anniversaire du beau fait d'armes de la prise de Malakoff en Crimée. C'était Mlle Primerose qui avait indiqué ce jour.
Le lendemain, Geneviève se leva très gaie, après avoir passé une très bonne nuit ; elle alla entendre au couvent la messe avec Mlle Primerose, elle déjeuna de fort bon appétit et elle se mit à esquisser de mémoire le portrait de Jacques.
Pendant qu'elle dessinait, Mlle Primerose se mit à travailler près d'elle.
(( Geneviève, dit-elle, tu sais que j'ai été voir Mme de Saint-Aimar la veille de notre départ.
Oui, ma cousine.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Mais je n'ai pas eu le temps de te faire sa commis-
Elle se mit à esquisser le portrait de Jacques.
sion. Elle m'a chargée de te dire que son fils Louis t'aimait de tout son cœur et qu'il te demandait en mariage.
GENEVIÈVE
Lui aussi! Pauvre garçon! je l'aiini^ beaucoup;
il est très bon, et Hélène aussi est très bonne.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Alors accepterais-tu la proposition de Mme de Saint-Aimar?
D'épouser Louis? Certainement non.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Pourquoi cela, puisque tu l'aimes beaucoup?
GENEVIÈVE
Je l'aime comme un ami que je vois avec plaisir, mais je ne l'aimerais pas du tout comme mari
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Tu dis pourtant qu'il est très bon.
GENEVIÈVE
Certainement il est bon ; mais je ne suis pas obligée d'épouser tous ceux qui sont bons.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Mais Louis n'est pas tout le monde; il est, comme Jacques, ton ami d'enfance.
GENEVIÈVE
Comme Jacques ! Oh ! ma cousine ! comment pouvez-vous comparer? Gomme Jacques! Ce n'est pas du tout la même chose.
3IADZM0ISELLE PRIMEROSE.
Je ne vois pas la grande différence; il est d'une bonne famille comme Jacques, joli garçon comme Jacques, très bon, avec une fortune supérieure à celle de Jacques, t'aiinant beaucoup comme Jacques.
GENEVIÈVE, vivement.
Tout cela est possible, mais je ne l'aime pas,
je ne l'aimerai jamais, et il ne m'aime pas comme m'aime Jacques; je le vois, je le sens, je le sais.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Alors tu refuses?
GENEVIÈVE
Très positivement ; et s'il continue à m'aimer trop, je ne l'aimerai plus du tout.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Oh, oh! Comme te voilà fâchée! Tu es rouge de colère! Ecoute; je te propose une chose qui me paraît très bien : parles-en à Jacques, consulte-le; tu te décideras d'après ce qu'il te dira.
GENEVIÈVE
Oui, s'il me conseille de refuser; non, s'il me conseille d'accepter.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Mais si tu refuses ainsi de bons partis, tu finiras par rester vieille fille.
• GENEVIÈVE
Tant mieux ; je me ferai sœur de charité et j'irai soigner les zouaves de Rome.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Très bien, ma fille; c'est une très belle vocation, contre laquelle je ne lutterai certainement pas Au reste, voici tout juste notre conseiller qui arrive. Bonjour, Jacques; déjeunes-tu avec nous?
JACQUES
Si vous voulez bien le permettre.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Avec grand plaisir; tu manges chez nous, c'est convenu. Je vais voir Pélagie et je reviens. »