EXPLICATION COMPLETE
Quand Mlle Primerose fut chez elle avec Jacques . elle lui dit :
(c C'est vrai, Jacques, que j'ai à te parler sérieusement; prends ce fauteuil et réponds-moi franchement. Devines-tu pourquoi Geneviève refuse si vivement de se marier? »
Jacques hésita quelques instants.
JACQUES
Elle ne me l'a pas dit.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Eh bien, moi je te le dirai : elle refuse et elle refusera avec irritation toute proposition de mariage, parce qu'il n'y en a qu'une qu'elle accepterait avec bonheur, mais qui ne lui a pas été faite : c'est la tienne.
JACQUES
La mienne! moi ! Je ne peux pas la faire, je ne la ferai pas.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Pourquoi cela, Monsieur le nigaud?
JACQUES
Parce qu'elle est riche et que je ne le suis pas; je ne veux pas que ma femme et sa famille puissent me soupçonner d'avoir fait un mariage d'argent.
Que tu es bête, mon pauvre garçon! Qui pourra te soupçonner d'un aussi ignoble sentiment? En voyant Geneviève, qui pourra douter que tu n'aies été subjugué par tant de charmes? Qui pourra ignorer que vous vous aimez depuis l'enfance, que votre tendresse a grandi avec vous, et que Geneviève elle-même t'aime autant que tu l'aimes? Qu'importe que tu sois moins riche qu'elle? Tu lui apportes bien d'autres avantages cent fois plus précieux qu'une fortune dont elle n'aurait que faire; par-dessus tous les autres, une belle réputation méritée depuis ton enfance, et des qualités personnelles devenues si rares maintenant et qui assurent le bonheur d'une femme.
JACQUES
Chère, chère mademoiselle, quo vous me rendez heureux ! Vous croyez vraiment que je puis espérer d'être agréé par ma chère bien-aimée Geneviève? qu'elle ne me repoussera pas comme elle l'a fait pour les autres propositions très belles que vous lui avez fait connaître?
MADEMOISELLE PRIMEROSE
J'en suis certaine, mon ami. Il y a longtemps que je vois se développer en vous deux ce senti-
ment que j'ai favorisé de mon mieux ; j'aurais voulu attendre un an ou deux pour vous ouvrir les yeux, mais l'aventure de Plaisance rend le mariage, c'està-dire l'émancipation de Geneviève, plus urgent. Il faut donc, d'une part, qu'il soit décidé, sans pourtant le faire connaître à personne, qu'à Pélagie et à Rame ; ensuite, qu'il ne se fasse que lorsque la position romaine actuelle sera plus nette. Enfin il faut qu'en allant faire tes adieux à tes parents, tu leur en parles, tu obtiennes leur permission et qu'ils s'occupent d'avance à avoir les papiers nécessaires pour faire promptement le mariage dans un cas pressé. Il ne faut jamais attendre au dernier moment. »
Jacques ne répondit qu'en embrassant tendrement Mlle Primerose et lui promettant de rendre Geneviève la plus heureuse des femmes. Il alla rejoindre sa future fiancée pendant que Mlle Primerose allait s'occuper de voir les hommes d'affaires et le subrogé tuteur de Geneviève.
Lorsque Jacques rentra dans le salon, son visage exprimait un tel bonheur que Geneviève en fut frappée.
GENEVIÈVE
Que t'a dit ma cousine, Jacques? Tu as un air ravi, heureux; qu'est-ce que c'est?
JACQUES
C'est le bonheur de ma vie, la fin de toutes mes anxiétés, ma Geneviève chérie, et c'est à genoux que je dois te demander de ratifier les paroles de ta cousine. »
Et, se mettant effectivement à genoux près de Geneviève étonnée, il ajouta :
« Elle m'a dit, Geneviève, que tu m'aimais —
GENEVIÈVE
Comment! c'est une nouvelle pour toi?
JACQUES
Je sais bien que tu m'aimes; mais elle a ajouté que tu avais refusé Louis et d'autres qu'elle t'a nommés parce que..., parce que
Mais parle donc, Jacques; tu me mets à la torture.
JACQUES
Parce que tu n'aimais que moi, et que si je t'adressais la même demande que Louis, tu l'accepterais sans hésiter.
GENEVIÈVE
Toi! toi! et tu as pu en douter? »
Jacques la serra avec transport contre son cœur.
GENEVIÈVE, avec malice.
Tu ne me trouves donc plus trop jeune pour me marier? Je n'ai pourtant pas beaucoup vieilli depuis le déjeuner.
JACQUES
Je voulais, sans m'en rendre compte, éloigner le plus possible un événement fatal pour moi, puisqu'il t'enlevait à ma tendresse; j'aurais trouvé des obstacles à tout; je trouvais surtout que tu n'avais pas encore assez vécu pour moi seul.
Et je n'aurais jamais consenti à vivre pour un autre que toi, mon ami; cette vive affection devait rester dans l'avenir ce qu'elle a été jusqu'ici, concentrée sur toi seul. »
Il ne fut plus question de portrait ce jour-là; ils avaient devant eux trois ou quatre heures de liberté pour causer plus confidentiellement encore de leur avenir si heureusement décidé. Ils convinrent qu'ils ne déclareraient pas leur mariage avant que l'affaire de Rome fût résolue.
« Il y aura, dit Jacques, de durs moments à passer; nous combattrons jusqu'à ce que Dieu nous rappelle tous à lui, ou bien jusqu'à l'anéantissement de ses ennemis, qui amènera la délivrance du Saint-Père et de Rome. Tu prieras pour nous,
ma Geneviève
GENEVIÈVE, tristement.
Pour toi surtout, Jacques, afin que le bon Dieu te préserve dans les terribles combats que tu auras à soutenir pour sa cause. »
Jacques, voyant Geneviève attristée, chercha à détourner ses pensées de dessus cette lugubre perspective ; il lui parla du petit séjour qu'il comptait faire chez ses parents, de leur consentement assuré à son mariage.
GENEVIÈVE
Ton [)ère dit toujours pourtant qu'il ne veut pas que tu te maries trop jeune, et tu n'as que vingt-trois ans ; c'est bien jeune pour un homme.
JACQUES, riant.
Et dlx-lmit ans! c'est bien jeune pour une femme.
GENEVIÈVE
Aussi tu diras à ton père que nous ne nous marierons pas tout de suite, que nous attendrons deux ans. Puisque nous serons ensemble, nous ne nous quitterons pas, nous pouvons bien attendre.
Sans aucun doute; j'aurais alors vingt-cinq ans et toi vingt. Ce sera un âge très raisonnable, et je suis sûr que mon père et ma mère n'y feront aucune objection. Et s'il j avait encore quelque petite hésitation, je chargerais mes frères et mes sœurs de plaider notre cause, de leur donner toutes sortes de bonnes raisons ; et ils consentiront à tout; ils m'aiment, ils te connaissent et t'admirent beaucoup ; je suis tranquille de ce côté.
GENEVIÈVE
Et tes affaires pressées que tu avais hier?
JACQUES
Oh! j'aurai le temps. Ce matin je me suis levé à cinq heures; j'en ai dépêché plusieurs. Avant dîner, il faudra que j'aille au comité pontifical des zouaves, afin de terminer mon engagement et me faire donner mes instructions. Demain je passerai deux bonnes heures à Vaugirard pour voir mes chers Pères ; je leur raconterai mon bonheur, auquel ils prendront une part bien sincère, car ils sont si bons, si paternels, et ils m'ont conservé une si bonne affection! Ils me béniront; cette bénédiction
me portera i3onheur en attendant celle du Saint- Père. »
Jacques quitta Geneviève longtemps avant le retour de Mlle Primerose; dès qu'il fut parti, elle appela Pélagie et Piame.
« Mes bons amis, dit-elle, venez, que je vous apprenne une grande nouvelle. Je me marie. »
Pélagie devina sans peine que c'était Jacques qui était le mari choisi par Geneviève, elle la prit dans ses bras et l'embrassa plusieurs fois :
« Sois bénie, ma chère enfant; tu ne pouvais mieux choisir; tu seras heureuse; le bon Dieu bénira cette union. »
Rame ne bougeait pas ; il regardait tristement sa chère maîtresse et ne disait rien.
GENEVIÈVE
Tu ne me parles pas, mon bon Rame; tu n'es pas content de mon bonheur?
RAME
Moi content si jeune Maîtresse content ; mais moi penser à pauvre Moussu Jacques. Lui tant aimer petite Maîtresse! Lui malheureux, pauvre Moussu Jacques !
GENEVIÈVE
Jacques malheureux! Il est enchanté : c'est lui qui sera mon mari
RAME
Moussu Jacques! Oh bonne petite Maîtresse! Rame heureux. Rame toujours rester avec jeune Maîtresse comme avant. Rame toujours aimer jeune Maître. »
Geneviève remercia affectueusement ce bon et fidèle serviteur qui avait toujours été pour elle un ami dévoué et qui ne vivait que pour elle.
Rame pleurait et ne pouvait ni exprimer ni contenir sa joie. Il étouffait et ne pouvait parler.
GENEVIÈVE
Calme-toi, mon bon Rame, et, au lieu de pleurer, réjouis-toi avec moi. Si tu savais comme je suis heureuse et comme mon cher Jacques est heureux ! Nous partirons ensemble pour Rome dans quinze jours ou un mois et nous y resterons avec lui tant qu'il y restera. »
Geneviève expliqua à Pélagie et à Rame quels étaient leurs projets, et que le mariage n'aurait lieu qu'après la campagne qui se préparait. Elle se mit ensuite à lire et à faire de la musique en attendant Jacques et Mlle Primerose. Jacques arriva exactement à six heures, mais Mlle Primerose se fit attendre comme la veille.
Pélagie grogna un peu, mais elle soigna sondiner en prévoyant le retard.
Quand Mlle Primerose rentra enfin à sept heures comme la veille, elle se jeta sur un fauteuil.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Ouf! Je suis fatiguée! H fait une chaleur! Eh bien, mes enfants, qu'avez-vous décidé?
— Chère cousine, dit Geneviève en embrassant Mlle Primerose, Jacques a changé d'avis : il ne me trouve plus trop jeune pour me marier, et il consent à risquer son bonheur en subissant mon joug.
Geneviève, tu es une petite méchante. Si tu disais : Jacques m'a si tendrement demande d'ac-
Rame pleurait.
cepter son cœur et sa vie, que j'y ai consenti, tu serais plus près de la vérité.
La vérité est que vous vous aimez à qui mieux mieux, et que vous êtes enchantés tous les deux que j'aie débrouillé votre affaire, qui sans moi aurait traîné indéfiniment. Moi aussi, je suis en-
chantée. Il y a si longtemps que j'y pense que j'en étais ennuyée; je n'aime pas à voir traîner les choses. Ainsi voyez-vous, mes enfants, moi, si je m'écoutais, je finirais tout avant le départ pour Rome; mais je ne m'écoute pas, et nous attendrons le bon plaisir de ces messieurs les révolutionnaires.
« Quand ils auront fait leur coup et que ces messieurs les zouaves et autres généreux défenseurs du pape auront exterminé ces bandits, nous nous marierons, et la vieille Primerose, satisfaite de son œuvre, ira végéter dans quelque coin solitaire.
JACQUES
Vous, chère mademoiselle! Vous, nous quitter! Non, jamais; Geneviève ni moi, nous n'y consentirons pas. »
Mlle Primerose, attendrie, se leva et, les prenant tous deux dans ses bras, elle les embrassa tendrement.
MADEMOISELLE PRIMEROSE
Chers enfants, vous n'êtes et vous ne serez jamais ingrats. J'accepte votre offre et j'avoue que j'y comptais. Mais je me réserve mon indépendance pour m'absenter quelquefois; ainsi je me donnerai le plaisir d'aller à Saint-Aimar pour taquiner votre imbécile d'oncle, et rire un peu des projets manques de ma chère amie Saint-Aimar, qui voulait pour son fils notre charmante Geneviève et sa belle fortune; et pour Hélène, elle désirait et désire encore ce triple gredin de Georges et sa belle fortune. Ha, ha, ha! je vais joliment les taquiner
tous; ils le méritent bien, allez. Ils vont enrager! Cela m'amuse; c'est ma manière de punir les sots et les coupables. »
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