‹ Apres La Pluie Le Beau TempsChapitre 6 sur 52 · LE DÉPART DE GEORGES DÉCIDÉ · texte numérisé non relu

LE DÉPART DE GEORGES DÉCIDÉ

Quand la cloche sonna le dîner, les enfants descendirent dans la salle à manger. M. Dormère les y rejoignit bientôt. A la grande surprise de Geneviève, il s'approcha d'elle et lui sourit amicalement.

M. DORMÈRE

Eh bien, Geneviève, tu sais que je vais te séparer de ton cousin?

GENEVIÈVE

Oui, mon oncle, il me l'a dit, et je suis bien fâchée de le quitter.

Je croyais au contraire que tu serais très contente, car vous n'êtes pas toujours de bon accord.

GENEVIÈVE

Nous nous disputons quelquefois, mon oncle, c'est vrai; mais nous sommes bien contents de jouer ensemble; n'est-ce pas, Georges?

Oui, mais j'aime mieux jouer avec des garçons.

M. DORMÈRE

Tu n'es donc pas triste d'entrer au collège?

GEORGES

Non, papa; je suis fâché de vous quitter, voilà tout. Dans quel collège me mettrez-vous, papa?

M. DORMÈRE

Je ne sais pas encore, mon pauvre ami; je m'informerai demain s'il j a de la place pour toi au collège des Pères Jésuites?

GEORGES

Celui oij est mon cousin Jacques?

M. DORMÈRE

Précisément; on dit que les enfants y sont très heureux, et qu'ils aiment beaucoup les Pères.

GEORGES

Jacques les aime bien; il dit qu'ils sont bons comme de vrais pères; mais mon cousin Rodolphe dit qu'il faut travailler énormément.

M. DORMÈRE

Il faut travailler partout, mon ami.

GEORGES

Mais Rodolphe est puni très souvent.

GENEVIÈVE

Je crois bien, il ne fait rien; il t'a dit à sa dernière sortie qu'il n'apprenait pas ses leçons et qu'il ne les apprendrait pas, car cela l'ennuyait trop.

GEORGES

C'est qu'il en a trop à apprendre, et il est découragé.

Jacques a justement les mêmes choses à apprendre, et il trouve qu'il n'y en a pas trop.

GEORGES

Parce que Jacques est un fort ; il est toujours premier ou second.

M. DORMÈRE

Écoute, mon ami. Si Jacques est premier ou second, c'est parce qu'il travaille bien, de tout son cœur; fais comme lui, tu seras aussi un fort et tu seras heureux comme lui.

GEORGES

Et s'il n'y a pas de place chez les Pères Jésuites, où me mettrez-vous, papa?

SI. DORMÈRE

Je ne sais pas ; je verrai.

GEORGES

Vous vous dépêcherez un peu, papa, n'est-ce pas?

M. DORMÈRE

ïu es donc bien pressé de me quitter !

GEORGES

Non, papa, mais je voudrais jouer avec des camarades; je m'ennuie avec Geneviève. »

M. Dormère parut contrarié, mais il ne répondit pas. Geneviève était étonnée; le dîner ne fut pas gai. Georges seul parlait pour expliquer à sa cousine combien sa vie de collège serait plus amusante que celle qu'il avait menée jusqu'ici. Geneviève répondait à peine, parce qu'elle voyait que son oncle était de plus en plus contrarié.

Quelques jours se passèrent ainsi. M. Dormère

fil une petite absence pour parler au Père Recteur. 11 j avait encore deux places vacantes, et tout fut convenu pour que Georges pût être reçu au collège la semaine suivante.

Au retour de M. Dormère, quand Georges apprit qu'il entrerait sous peu de jours au collège, il ne put cacher sa joie et il reprocha à Geneviève de ne pas la partager.

GENEVIÈVE

Gomment veux-tu que je me réjouisse de te voir partir?

GEORGES

Tu devrais être enchantée, puisque tu dis toimême que je te fais toujours gronder.

GENEVIÈVE

Mais je ne pense plus au passé; je pense seulement que je ne te verrai plus. Et puis mon pauvre oncle est tout triste; cela me fait de la peine.

GEORGES

Que tu es bête ! Qu'est-ce que cela to fait, puisqu'il ne t'aime pas et que tu ne l'aimes pas non plus?

GENEVIÈVE

Oui, je l'aime, parce qu'il est mon oncle et qu'il est souvent bon pour moi. Et je crois qu'il m'aime un peu. »

Quand le départ de Georges fut décidé, M. Dormère mena ses enfants faire des visites d'adieu. Mme de Saint-Aimar, Mlle Primerose et les deux enfants étaient assis devant le château quand M. Dormère arriva.

Après les premières paroles de politesse M. Dormère dit :

(( Je viens vous annoncer, chère madame et chère cousine, le départ de Georges

— Le départ de Georges ! s'écria Mme de Saint- Aimar. Où le menez-vous donc?

Au collège des Pères Jésuites, chère madame.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Bon Dieu! Pourquoi cela? Mais c'est très mal de renvoyer de chez vous votre fils, votre seul enfant! Ce pauvre garçon, je le plains de tout mon cœur.

M. DORMÈRE

Vous avez tort, ma cousine; car il en est enchanté ; il me presse de l'y faire entrer le plus tôt possible.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Mais c'est incroyable ! Comment ! il n'est pas au désespoir ?

M. DORMÈRE

Pas le moins du monde, puisque je vous dis qu'il voudrait déjà y être.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Je ne le croirai que lorsqu'il me l'aura dit luimême. Georges, Georges! Où est-il donc? Les voilà tous partis! Je cours les chercher et savoir par moi-même si vous dites vrai. »

Mlle Primerose partit précipitamment en répétant toujours : « C'est impossible! absolument impossible ! »

Après un quart d'heure de course, essoufflée, hors d'haleine, elle rejoignit enfin les enfants ; elle se précipita sur Georges, le serra dans ses bras en l'embrassant.

« Georges, mon pauvre Georges! Est-il vrai que ton père veuille le mettre au collège ! Malheureux enfant! mais c'est impossible! T'arracher de la maison paternelle ! Te séparer de Geneviève, ta sœur d'adoption, la meilleure amie! Non, pauvre victime, je ne permettrai pas une pareille cruauté. Viens avec moi te jeter aux pieds de ton père et implorer sa pitié. »

Georges, surpris, presque effrayé de cette douleur qui lui paraissait ridicule, se débattait de toutes ses forces, mais il ne pouvait parvenir à se débarrasser des gros bras vigoureux de Mlle Primerose. Les autres enfants, même Geneviève, riaient tout bas et ne comprenaient pas l'indignation et la douleur de Mlle Primerose. Georges venait de leur exprimer sa satisfaction d'entrer au collège; Louis et Hélène approuvaient beaucoup l'idée de M. Dormère; Geneviève, tout en témoignant ses regrets de se séparer de son cousin, trouvait sa joie naturelle et ne comprenait pas plus que ses amis les exclamations désolées de Mlle Primerose.

Georges parvint enfin à se dégager à moitié.

« Lâchez-moi donc, ma cousine, criait-il; vous m'étouftez! »

Il donna une dernière saccade; la secousse fit trébucher Mlle Primerose et fit tomber Georges sur l'herbe tout de son long. Il se releva, s'éloigna de

quelques pas pour ne pas se trouver saisi une seconde fois, et la regarda avec surprise.

GEORGES

Qu'avez-vous donc, ma cousine? Pourquoi ne voulez-vous pas me laisser entrer au collège? Je

Georges, mon pauvre Georges! »

ne veux pas du tout demander à papa de me garder chez lui.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Tu ne veux pas? Tu veux nous quitter? Mais que deviendras-tu au collège, petit malheureux?

Ce que deviennent ceux qui y sont, ma cousine; je travaillerai, je jouerai, je me promènerai : je serai très heureux.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Heureux ! Dans une prison ?

GEORGES, riant.

Ha, ha, ha! Une prison ! Je veux aller dans cette prison, moi, et je vous prie en grâce, ma cousine, de ne pas m'empêcher d'y entrer. »

Mlle Primerose était stupéfaite.

« C'est incroyable! Ils sont fous, en vérité ! Le père e^t calme comme un chef de sauvages, et le fils tend le cou pour être mis à la chaîne.

« C'est bien, mon ami; faites comme vous voudrez ; je ne me mêlerai plus de vos affaires. Allez, allez, je ne vous retiens plus.

— Merci, ma cousine ! s'écria Georges ; et il s'éloigna en courant. Les trois enfants le suivirent; elle put entendre leurs éclats de rire qui se prolongèrent une grande distance.

« Faites donc du bien aux gens malgré eux, ditelle en s'en allant lentement du côté de la maison. J'y ai gagné d'avoir des douleurs dans les bras.... Est-il fort ce garçon ! J'avais une peine à le retenir— Et quelle ingratitude! Au lieu de me remercier, il me rit au nez; et tous les trois se moquent probablement de ma bonté.... Au fait, le père a raison : que faire d'un pareil sans-cœur? Et le père n'en a guère plus que le fils. Ma foi, je ne m'en mêle plus. »

En finissant ces réflexions, Mlle Primerose entra au salon, où elle trouva M. Dormèrc causant tran-

auillement avec Mme de Saint-Aimar.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Vous aviez raison, mon cousin, Georges a un courage héroïque, à moins que

M. DORMÈRE

A moins que quoi, ma cousine?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

A moins que..., mais non, je ne veux pas vous dire ce que je pense; c'est inutile.

M. DORMÈRE

Si votre pensée est bonne, ma cousine, pourquoi ne voulez-vous pas m'en faire profiter?

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Parce que... vous-même, vous n'avez peut-être

pas Non, décidément, j'aime mieux me taire....

C'est plus sûr.

Comment, plus sûr? C'est donc bien désagréable pour moi, que vous n'osez pas me le dire.

MADEMOISELLE PRIMEROSE

Oh! je n'ose pas,... c'est une manière de parler. Si je le voulais, je vous le dirais bien. Mais il y a certaines personnes auxquelles. . . , aveclesquelles. . . ; enfin... décidément je me tais,... et pour ne pas parler, je me sauve. »

Mlle Primerose fit une lourde pirouette et rentra dans sa chambre.

« Cet homme n'a pas plus de cœur qu'un tigre, pensa-t-elle ; il chasse son fils avec une insouciance,

une gaieté. C'est incroyable ! C'est ce que je voulais lui dire... et ce que j'ai eu raison de garder pour moi. »

Peu de temps après, les enfants rentrèrent; M. Dormère demanda sa voiture et ils firent leurs adieux.

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