‹ Apres La Pluie Le Beau TempsChapitre 8 sur 52 · LA CUISINIÈRE · texte numérisé non relu

LA CUISINIÈRE

Non, Pierre; il n'a l'air ni fou ni méchant. Je vais lui donner à manger ; et puisqu'il connaît Monsieur et Mlle Geneviève, il faut qu'il attende leur retour. LE NÈGRE, riant.

Vous brave femme; et moi vous être ami. » La cuisinière se mit aussi à rire et plaça sur la table un reste de gigot, des pommes de terre, de la salade, la moitié d'un pain et un broc de cidre. Le nègre riait et découvrait ses dents blanches, que son visage noir d'ébène faisait paraître plus blanches encore. Il mangea et but avec un appétit qui fit rire les domestiques ; bientôt il ne resta plus rien de ce que lui avait servi la cuisinière. Ils entourèrent le nègre et lui firent une foule de questions. Ramoramor tournait la tête à droite et à gauche, mais il

n'avait pas le temps de répondre à une demande qu'on lui en adressait une autre. Il frappa un grand coup de poing sur la table et cria d'une voix de stentor :

« Silence, tous! Moi ai pas dix bouches pour répondre à dix à la fois. Moi va dire quoi j'ai fait. Moi Ramoramor servais Moussu, Madame Dormère, moi servais petite Mam'selle Geneviève; moi aimais beaucoup petite Mam'selle, très bonne, très douce pour pauvre nègre ; moi portais petite Mam'selle quand petite Mam'selle être fatiguée. Moi partir avec maîtres àmoi, petite Mam'selle et Mam'selle Pélagie ; tous monter sur un grand vaisseau. Aller longtemps, longtemps. Vaisseau arrêter; moi nager et aller à terre; vaisseau partir, laisser Ramoramor tout seul; moi vouloir rattraper maîtres, et moi monter sur vaisseau plus grand; mais grand vaisseau tromper pauvre moi et aller en arrière très longtemps, très longtemps; moi m'ennuyer et devenir matelot ; moi arriver enfin dans la France ; capitaine dit : « Voilà France ; va chercher maîtres « à toi. Toi brave matelot et moi payer toi. » Bon capitaine mettre dans la main à moi beaucoup pièces jaunes pour trois ans. Moi ôter chapeau, dire adieu et aller chercher Moussu Dormère, Madame Dormère, petite Mam'selle. Moi pas trouver et marcher toujours ; moi arriver ici pas loin et demander Moussu Dormère. « C'est ici, dit bonne femme; pas « loin sur grand chemin vous trouver maison à « Moussu Dormère. » Moi dire merci à bonne femme et marcher et demander Moussu Dormère ; et moi

enfin arriver chez Moussu Dormère, et moi veux voir maîtres et j3etite maîtresse et mam'selle Pélagie; et maîtres bien contents voir pauvre Piamoramor, et moi bien content et embrasser beaucoup fort petite Mam'selle.

— Je vois que vous êtes un brave homme, dit la cuisinière ; je vais appeler Mlle Pélagie. »

La cuisinière monta et redescendit quelques instants après avec Pélagie ; quand elle aperçut le nègre, elle jeta un cri : « Rame! » s'écria-t-elle en s'élançant vers lui. Le nègre bondit de son côté, la saisit dans ses bras et l'embrassa avec un bonheur qu'il exprima ensuite par des rires, des sauts^ des gestes multipliés.

Tout le monde riait; Pélagie interrogeait, Ramoramor répondait à tort et à travers. Pendant cette scène de reconnaissance, la voiture de M. Dormère s'arrêta devant le perron.

Les domestiques, entendant la voiture, se précipitèrent tous dehors pour assister à l'entrevue du nègre avec Geneviève.

« Qu'est-ce que cela? dit M. Dormère. Pourquoi sont-ils tous là? »

Les enfants étaient descendus de voiture et regardaient. Le nègre s'élança au-devant d'eux ; Geneviève, en le voyant, se jeta dans ses bras. Après l'avoir embrassée avec des cris de joie, le nègre posa enfin Geneviève par terre.

GENEVIÈVE

Rame, mon pauvre Rame! comment, c'est toi! Quel bonheur de te revoir! Où donc as-tu

APRÈS LA PLUIE LE BEAU TEMPS 61 été si longtemps? Pourquoi nous as-tu quittés?

RAME

Pauvre petite Mam'selle, chère petite Mam'selle, comme vous grandie ! Rame plus porter petite maîtresse. Où donc maîtres à moi? Moussu Dormère, Madame Dormère?

— N'en parle pas, Rame, dit Pélagie qui était près de lui : ils sont morts tous les deux. Geneviève est chez son oncle, M. Dormère.

LE NÈGRE, consterné.

Morts ! morts î Pauvres maîtres ! Pauvre petite Mam'selle! »

Toute la joie du nègre avait disparu ; une grosse larme roula le long de sa joue. Geneviève pleura aussi ; la vue du nègre lui avait rappelé sa petite enfance et ses parents.

(( Que diable veut dire tout cela? dit enfin M. Dormère, qui avait été tellement surpris de cette scène qu'il était resté immobile ainsi que Georges.

— Monsieur, dit Pélagie en s'avançant vers M. Dormère, c'est le pauvre Ramoramor, ce nègre si fidèle, si dévoué, dont le frère et la bellesœur de Monsieur lui ont parlé tant de fois. Il était au service de M. et Mme Dormère pendant les cinq années qu'ils sont restés en Amérique ; il s'est embarqué avec eux, n'ayant jamais voulu les quitter; il a disparu pendant le retour, et jamais personne dans le bâtiment n'a su ce qu'il était devenu. Et le voici arrivé sans que je sache comment il a pu nous retrouver.

M, DORMÈRE

Ah ! c'est lui qu'on appelait Rame ! Je me souviens que mon frère m'en a parlé souvent. Et où allez-vous, mon ami? Vous êtes marin, à ce que je vois.

RAME

Moi plus marin. Moussu; moi aller nulle part; moi rester ici.

M. DORMÈRE

Comment ! rester ici ? Chez qui donc ?

LE NÈGRE

Chez petite maîtresse, Mam'selle Geneviève.

M. DORMÈRE

Mais Geneviève n'est pas chez elle; elle est chez moi.

LE NÈGRE

Ça fait rien, Moussu. Moi rester chez vous.

M. DORMÈRE

Si cela me convient. J'ai assez de domestiques, mon cher; je n'ai pas d'ouvrage pour vous. LE NÈGRE, effrayé.

Oh! Moussu. Moi faire tout quoi ordonnera Moussu. Moi pas demander argent, pas demander chambre, moi demander rien; seulement moi servir petite maîtresse, voir petite maîtresse. Moi manger pain sec, boire l'eau, coucher dehors sur la terre et moi être heureux avec petite maîtresse ; moi tant aimer petite maîtresse, si douce, si bonne pour son pauvre Rame. »

Le pauvre nègre avait l'air si suppliant, si hundjle, que M. Dormère fut un peu touché de ce

l^rand attachement. Geneviève, le voyant indécis, joignit ses supplications à celles de Rame ; elle pleura, elle se mit aux genoux de son oncle; du côté des domestiques, M. Dormère entendait des exclamations étouffées : <( Pauvre homme ! — Il est touchant. — Cela fait de la peine. — C'est cruel de le renvoyer. — Je n'aurais jamais ce cœurlà. — Quel brave homme ! — Et la petite demoiselle, comme elle pleure! Ça fait pitié vraiment. »

M. DORMÈRE

Voyons, Geneviève, ne pleure pas. Je veux bien le garder, mais que ce soit pour ton service particulier avec Pélagie; et qu'il ne vienne surtout pas m'ennuyer par des querelles avec mes domestiques.

GENEVIÈVE

Merci, mon oncle, mille fois merci. Jamais je n'oublierai cette bonté de votre part, mon oncle, ajouta-t-elle en lui baisant la main.

M. DORMÈRE, V embrassciiit .

C'est bien, Geneviève; tu es une bonne fille; va installer ton ami, et vous, Pélagie, faites-lui donner une chambre et tout ce qu'il lui faut.

PÉLAGIE

Merci, Monsieur. Je réponds que Rame sera reconnaissant toute sa vie de ce que Monsieur fait pour lui aujourd'hui. »

Geneviève baisa encore la main de son oncle et courut à son cher Rame, qui pleurait de joie de la retrouver et de chagrin de la mort de ses anciens maîtres.

Ne pleure pas, mon pauvre Rame; nous allons être bien heureux ! Tu ne vas plus jamais me quitter et tu sais que je t'aimerai toujours.

LE NÈGRE

Oh oui ! Mam'selle ; Rame être bien heureux à présent ! Pauvres maîtres à Rame ! moi pleurer pas exprès, petite maîtresse; bien sûr, pas exprès. »

Et le pauvre nègre l'embrassait encore, la serrait contre son cœur en pleurant de plus belle. Il ne tarda pourtant pas à se consoler; les domestiques, touchés de son attachement pour ses maîtres, lui témoignèrent leur satisfaction du consentement de M. Dormère ; il leur offrit à tous ses services.

« Rame toujours votre ami, dit-il; aujourd'hui vous bons; lui pas oublier jamais. Rame toujours là, prêt pour courir, pour travailler, pour aider, tous, tous. »

Pélagie et Geneviève emmenèrent Rame dans leur appartement; ils causèrent longtemps. Rame raconta son histoire ; Pélagie et Geneviève racontèrent la leur depuis trois ans qu'ils étaient séparés.

Enfin il fallut descendre pour dîner : Geneviève embrassa une dernière fois son cher Rame, qui jadis avait été son ami et celui de ses parents plutôt que leur serviteur.

Pélagie arrangea avec Rame la chambre où il devait demeurer et qui tenait à leur appartement. Rame défit sa petite valise, se débarbouilla,

Ne pleure pas, mon pauvre Rame.

démêla ses cheveux crépus, changea de Hnge, brossa ses habits de matelot et revint rayonnant près de Pélagie. Elle le mit au courant de la position de Geneviève dans la maison, du peu d'affection que lui portaient son oncle et Georges.

« Heureusement, ajouta-t-elle, qu'elle n'a pas à souffrir de privations d'argent, car ses parents lui ont laissé une grande fortune, et Monsieur, qui est son tuteur, me donne tout ce que je lui demande pour elle. Ainsi, mon pauvre Rame, ne vous gênez pas quand vous aurez besoin d'argent ou d'effets d'habillement; je vous fournirai tout ce qui vous sera nécessaire. »

VJI

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