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CONCLUSION

Rôle d'Apulée

Pour comprendre la vie et le rôle d'Apulée dans l'Afrique romaine, il faut chercher ailleurs une analogie et par la pensée se transporter dans l'Orient grec. 11 faut suivre ces étranges personnages, qui l'un après l'autre gaspillèrent à travers le monde tous les trésors de leur ingénieux talent. La race des sophistes et des rhéteurs s'est renouvelée d'âge en âge. Ils apparaissent à la fois en Sicile, à Athènes et en Asie Mineure, après le temps des guerres médiques. En vain, Platon les a bernés dans ses dialogues et s'est égayé de leur amusante caricature. En vain Ménandre et les comiques du iv^ siècle les ont poursuivis de leurs incessantes railleries sur tous les théâtres helléniques. Les héritiers d'Hippias et de Prodicos ont continué de promener de ville en ville leur pompeuse éloquence et leur victorieuse va-

nité. Dans ces pays où l'on vit en plein air, où l'esprit s'éveille chaque matin en face du soleil, la foule curieuse accueillait avec un enihousiasme sincère ces beaux parleurs qui s'amusaient des idées et jonglaient avec les mots. On se pâmait d'aise devant leurs paradoxes, comme devant une cabriole inédite d'un sauteur de corde. Les idées les plus abstraites et les plus subtiles prenaient corps dans l'imagination de ces Hellènes qui ont fouillé presque tous les recoins de l'âme, qui ont inventé l'art dramatique et créé de toutes pièces la plupart des cadres où se meut la pensée humaine. Les Grecs aimaient à la folie tous les spectacles, même ceux qui ne parlaient point aux yeux. C'était une joie pour la foule ignorante, comme pour les intelligences les plus cultivées, que de voir s'entrechoquer les idées et les mots. Pendant des siècles, les villes d'Orient ne se lassèrent point des assauts d'éloquence que se livraient entre eux les sophistes dans les théâtres ou sous les portiques. La conquête de l'Asie ouvrit un nouveau et plus vaste champ d'expériences à l'humeur voyageuse et aux succès forains des orateurs. On les vit renchérir sur les sophistes de l'âge précédent, ajouter à leur bagage les légendes et les conceptions mystiques de l'Orient, exagérer encore leurs jeux d'esprit et leur soin curieux de la forme pour séduire l'imagination

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inquiète de la foule, que ne préoccupaient plus de grands intérêts patriotiques. Après la conquête romaine, c'est l'Italie et l'Occident tout entier qui sont livrés à la fantaisie des sophistes grecs et aux entreprises des orateurs ambulants. D'un bout à l'autre de la Méditerranée on voit courir ces mendiants de la littérature; il vont à l'aventure, étalant aux yeux des populations ébahies la défroque des siècles passés, semant le long des grandes routes la menue monnaie de leur talent. D'autres renoncent à la vie errante, jettent leur bâton de philosophe nomade, entrent dans les universités que les Antonins viennent de fonder et parlent avec éclat du haut des chaires officielles. Quelques-uns domptent leur âpre désir du gain; ils portent dans leur enseignement plus de fierté, et dans leurs études plus de scrupule. Ceux-là se sont fait une place dans l'histoire des lettres : les uns, comme Plutarque, par leur érudition; les autres, comme Lucien, par la finesse de leur esprit et la sûreté de leur goût.

Apulée nous apparaît comme le grand sophiste de l'Afrique romaine. II avait dans sa jeunesse visité Athènes et l'Orient ; il avait vécu à Rome ; il avait, pendant des années, jeté aux quatre vents de l'Afrique l'écho de son éloquence sonore et de ses bruyants jeux d'esprit. Il ne renonça jamais tout à fait à ses tournées ora-

toires. Mais il a eu la bonne fortune de fixer à Carthage sa vie si longtemps nomade, et de condenser dans son roman des Métamorphoses sa mobile fantaisie. Voilà pourquoi il reste de lui autre chose qu'un pâle souvenir. L'Ane d'or a sauvé de l'oubli la gloire du romancier africain ; l'Apologie et les Florides nous suffisent pour remettre en lumière la curieuse figure du conférencier de Carthage.

Apulée possédait l'érudition un peu confuse de Plutarque, et souvent la finesse malicieuse de Lucien. Mais il manque absolument d'une qualité qui n'abandonne jamais les Grecs dans leurs plus grandes hardiesses, le sentiment de la mesure. C'est l'homme des contrastes, des exagérations de toute sorte, et par là il reproduit bien l'image de son pays natal. Derrière la zone dorée du littoral, toujours baignée de lumière, se dressent d'âpres montagnes, s'étendent de vastes plateaux au climat sec et rude ; puis s'allonge la mer de sable avec ses falaises désolées et ses luxuriantes oasis, oii se jouent les saisons ;on voit tomber de la neige à Biskra, la « ville aux palmiers », une des plus chaudes de la terre. Les Africains ont apporté dans la littérature tous les contrastes du sol natal : « Les citoyens des villes d'Afrique, disait Sidoine Apollinaire, ont l'imagination plus ardente, comme leur climat. » Apulée étala tou-

jours, dans l'érudition comme dans l'éloquence, dans le roman comme dans la vie, une prodigieuse intempérance. On peut dire de lui tout le bien et tout le mal que l'on voudra. 11 réunit en lui presque tous les défauts : il est maniéré, il est incorrect, il est trivial, il est inégal ; malgré sa profonde connaissance des auteurs grecs et romains, il aurait l'air d'un Bédouin dans un. congrès de classiques. Mais, dans son éloquence comme dans son style, on ne peut s'empêcher d'admirer la lumière, la vie, la couleur, l'esprit, la verve, le pittoresque. Il est heureux que ce « demi-gétule », ce a demi-numide », comme il s'appelait lui-même, ait eu l'idée de parler latin.

Parfois, dans nos villes arabes, on voit débarquei-, tout ahuri, quelque bourgeois venu du nord. Sa figure s'assombrit, il se replie sur luimême pour éviter le contact des porte-faix en burnous. Il s'étonne de ces sons gutturaux, de ces voix nasillardes qui écorchent son oreille. Il regarde mélancoliquement la poussière noirâtre qui couvre un sol crevassé. Il évite les étranges taudis où des indigènes encapuchonnés, assis sur leurs jambes repliées, avec des airs de brigands, hument à petites gorgées la boue noire de leur café maure. 11 ose à peine se risquer dans les affreuses ruelles, bordées de chétives échoppes, qui s'engagent sous les maisons et d'escaliers en

escaliers sautent jusqu'aux créneaux delà Kasba. 11 s'indigne de tant de misère, de négligence et d'abandon. 11 regrette sa ville du nord, et ses rues droites, et les ormes rabougris de ses boulevards, et son ciel morne, et la propreté luisante de son logis. Celui-là se détournera d'Apulée, et des Africains, et de l'Afrique : qu'il s'embarque au plus vite.

Mais que Fromentin ait passé par là. Et voilà que les nègres du Sahara deviennent beaux sous leur burnous. Les notes rauques des causeurs arabes prennent un charme étrange; le ciel bleu se reflète dans la poussière de la place ; les habitués du café maure qui nous regardent passer se drapent dans leurs haillons avec la dignité des patriarches de la Bible, et les ruelles de la Kasba entraînent l'imagination dans un monde enchanté. Autour de nous, sous le soleil ardent, tout s'habille de lumière et de poésie. Et la bourgade arabe produit sur l'âme une impression aussi vive que les plus beaux monuments de l'art.

Tel est le cadre oii il faut replacer Apulée et les auteurs africains. Pour goûter ce barbare frotté de grec et de latin, il faut le suivre dans ses tournées triomphales à travers les cités d'Afrique, ou se le figurer sur l'acropole de Byrsa, en costume de prêtre, haranguant les fidèles, puis entonnant son hymne en l'honneur du dieu

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Esciilape. Mieux encore, il faut prendre place sur les gradins du théâtre de Carthage, derrière le proconsul et les autorités municipales, derrière les lettrés et le beau monde de la ville, près de la foule qui se tient debout dans la galerie. Alors nous lui pardonnerons sa manie d'érudition, son mauvais goût, ses expressions incorrectes, ses jeux d'esprit. >ous admirerons sa chaude éloquence et sa fantaisie pittoresque. Nous trouverons entre le conférencier et le public une harmonie si complète que nous ne pourrons nous défendre de mêler nos applaudissements à ceux de la foule. Nous comprendrons l'enthousiasme qu'Apulée a excité en Afrique et la popularité dont il a joui pendant des siècles. Si peu classique qu'il nous paraisse, il a été dans les âges suivants le classique et le modèle de ses compatriotes. Saint Augustin lui-même disait du célèbre orateur païen : « Chez nous Africains, Apulée, en sa qualité d'Africain, est plus populaire. ') Avec ses merveilleuses qualités et tous ses défauts, Apulée reste le plus brillant et le plus complet représentant de l'Afrique romaine. Ce qui a sauvé son nom, ce n'est pas son éloquence, qu'il jetait comme un prodigue à toutes les bourgades d'Afrique, ni l'enthousiasme de ses auditeurs. Alême des conférences de Carthage, il n'a survécu que des fragments et des ébauches. La gloire des orateurs sombre vite

quand elle n'est pas soutenue par quelque grand intérêt politique ou religieux, quand elle n'entre pas dans l'histoire. Si l'on se souvient encored'Apulée, il le doit à la passion dominante de sa vie, l'indomptable curiosité qu'il appliquait à tout. Il va souvent égaré ou gaspillé son talent. Mais celte curiosité l'a entraîné à observer la société contemporaine, à noter le détail de& mœurs et des costumes, à analyser ses impressions au spectacle de la nature et de la tragicomédie humaine. Elle l'a poussé aussi vers tous les mystères de Tau delà, l'a livré en proie aux étranges religions d'Orient et aux sciences occultes. C'est l'origine des deux livres qui surnagent dans le naufrage de son œuvre : l'Ane d'or et le Plaidoyer sur la Magie.

Par ces deux ouvrages il a fasciné durant des siècles l'imagination de ses compatriotes. Pour peindre dans leur fuyante vérité tous les originaux du monde romain et traduire l'individualité de ses impressions, il avait lâché la bride à sa fantaisie. Alors, comme dans un étrange creuset, s'étaient précipités les corps les plus disparates, tout ce que la race, le climat, l'éducation, les aventures de sa vie et de sa pensée avaient accumulé en lui d'idées et de sensations. Il en était sorti un style inconnu jusque-là dans le monde antique, d'allure bizarre et déconcertante, mais coloré comme la nature, vibrant

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comme une àme d'artiste. Les Africains émerveillés se précipitèrent avec lui dans la voie Tiouvelle, et, avant tous, les clirétiens, moins fortement enchaînés à la méthode classique, étonnés de retrouver chez le rhéteur de Carthage un peu du charme troublant de leurs livres -saints. Tertullien donna le signal, du premier coup égala son modèle et entraîna à sa suite les chrétiens d'Afrique, puis les autres communautés d'Occident : la pénétrante poésie des <Conf€ssions d'Augustin est en germe dans VAjie <ror.

Pourtant, jamais homme ne fut chargé de plus de malédictions qu'Apulée dans son pays natal, et cela pendant des siècles. La légende -s'empara de sa vie et de ses ouvrages. On défigura son livre sur la magie, et son roman. On y trouva la preuve de mystérieuses relations avec les puissances surnaturelles. On raconta ses miracles, on l'opposa au Christ. Autour du nom et de la gloire du rhé'eur carthaginois, païens et chrétiens livrèrent bataille. Et l'ironie des choses humaines voulut que ses héritiers les plus directs en littérature fussent, pour le bien de leur religion, ses plus mordants ennemis.

Telle fut la singulière fortune d'Apulée; cet aventurier de l'éloquence, devenu sur ses vieux jours un romancier original, fut doublement

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transformé après sa mort, par l'admiration enthousiaste et inquiète de ses compatriotes. On lit de lui, à la fois, le chef d'une nouvelle école littéraire et l'apôtre d'une vieille religion.

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