L UN DES CHIFFONNIERS
Tu es gris ?
l'autre Saoul. Et loi?
l'un Ivre. Alors...
l'autre Quoi ?
l'un On peut causer ?
l'autre Causons.
236 l'idéal ou les deux chiffonniers
l'un D'où viens-tu, comme ça?
l'autre De la Villette.
l'un Qu'esl-ce que tu as fait, de la Villette ici?
l'autre J'ai chiffonné, donc.
l'un Bien sûr. Tu ne me comprends pas . Je pense bien que lu as chiffonné. Je veux dire : qu'est-ce que tu as ramassé, en chiffonnant ? l'autre D'abord, ce qu'on ramasse toujours, tu sais. Des morceaux d'étoffes, des trognons, des vieilles fleurs, du vieux papier, des épluchures, petites saletés, petites bêtises, enfin quoi ? rien.
l'un Oui, je sais.
i/idi:al or les deux ciuffonmeks 2^M
l'autre Mai?, après le quatrième maslroquet. ..
l'un (Qu'est-ce que tu avais bu chez les mastroquels?
l'autre Du viu au litre, noir, lourd, épais comme de la boue grasse.
l'un Combien de lilres chez chaque?
l'autre Deux.
l'un Tu étais plein.
l'autre Une goutte de plus n'aurait pas pu tenir. Alors, ça n'a plus du tout été comme avant. C'étaient des choses extraordinaires, — abominables, hideuses, obscènes, mais extraordinaires,— qu'il y avait sur les pavés, et que
238 l'idéal ou les deux chiffonniers
j'agriffais du crochet, et que je mettais dans ma hotte.
l'un
Quelles choses, dis ?
l'autre
Premièrement, sous le tremblement du réverbère, qui avait l'air de lécher du sang, j'ai vu, agriffé du crochet, .et fourré dans ma hotte, je ne sais quoi de rouge, de palpitant, qui était du meurtre tout frais, du meurtre féroce, oii on aurait arraché le cœur de l'assassiné.
l'un
Ça n'est pas ordinaire, bien sûr !
l'autre
Puis j'ai ramassé, reliques. rares et terribles, des tisons d'incendie après les victoires conquérantes, des palais llambant encore, des chemises de princesses précipitées des fenêtres, des lambeaux de chair qui grésille aux braises des bûchers, et des égorgcments.
LIIHCAL OU LES DKLX ClllFFONMKHS 2lV,)
et des viols, el des vieux Iraînés sur les cailloux des routes, et des petites crevées par l'énormité des ruts, et des cendres de héros, el de la pourriture de dieux !
l'un Eu voilà des trouvailles ! Et, tout ça, tu Tas encore ?
l'autri:
Naturellement. Dans ma hotte. Mais toi, d où viens-tu, comme ça ?
l'un De Ménilmontant.
l'authe Qu'est-ce que lu as fait, de Ménilmontant ici ?
l'un J'ai chift'onné, donc.
l'autre Hien sûr. Tu ne me comprends pas. Je veux dire : Qu'est-ce que tu as ramassé, en chiffonnant?
240 l'idéal ou li:s deux chiffonniers
l'un D'abord ce qu'on ramasse toujours, tu sais. Des morceaux d'étoffes, des trognons, des vieilles fleurs, du vieux papier, des épluchures, petites saletés, petites bêtises, enfin quoi ? rien.
l'autre Oui, je sais.
l'un Mais, après le quatrième mastroquet...
l'autre Qu'est-ce que tu avais bu chez les mastroquets ?
l'un De l'eau-de-vie, fauve, claire, chaude et vive comme de la belle flamme !
l'autre Combien de petits verres chez chaque?
l'un Dix.
i/iuLAL or Li:s i>i:lx chiffOiNNIkrs 241
i/altre
Tu llumbais !
l'un
Dans la glace, je me faisais Teflct d'être eu soleil. Alors, ça n'a plus du tout été comme avant. Celaient des choses extraordinaires, — jolies, délicieuses, rayonnantes, extraordinaires, — qu'il y avait sur les jiavés, et que j'agriffais du crochel, et que je mettais dans ma hotte.
l'autre
Quelles choses, dis?
l'un
Premièrement, sous le tremblement du réverbère, qui avait l'air d'allumer des pierreries, j'ai vu, agrifîé du crochet et fourré dans ma hotte, je ne sais quoi de rose, de tressaillant, qui était de l'amour tout jeune, de l'amour exquis et sincère, avec tout le désir et toute l'innocence aux lèvres et aux yeux î
242 l'idéal ou les deux chiffonniers
l'autre
Ça n'était pas ordinaire, bien sûr !
l'un
Plus j'ai ramassé, reliques miraculeuses, des baisers loyaux, des serments fidèles, des gloires qui couronnèrent les plus méritoires fronts, des triomphes de poètes, des manteaux de pourpre de justes empereurs, et de saines joies, et de probes opulences, et des charités, et des sacrifices, et des pudeurs de vierges, et des vertus d'épouses, et le supplice des martyrs épanouis en extase dans le ciel éternel ! Éperdu, je ne pus pas demeurer sur la terre. C'est à travers l'immense azur divin que j'ai chiffonné, et, de mon crochet d'or, j'ai saisi Vénus, Jupiter, Mercure, et Orion, et Aldébaran, et Allioth, et Sirius, et, aussi, la plus lointaine de toutes les étoiles, qui est habitée par les plus parfaits des anges !
l.'li'LM. or l.KS nKUX r.IIIFFONMKRS 2i3
l'autre .
Kn voilà des trouvailles ! Et, tout ça, lu Tas
encore ?
l'un
Naturellement. Dans ma hotte.
l'autre
Il me vient une idée.
l'un
A moi aussi, il me vient une idée.
l'autre
Ce que tuas, veux-tu me le montrer?
l'un
Veux-lu me montrer ce que tu as ?
l'autre
Je le veux.
l'un
Je le veux bien. Tiens, regarde.
l'autre
Regarde, tiens.
l'un
Tu t'es fichu de moi !
244 l'idéal ou les deux chiffonniers
l'autre Ta m'as fait une farce !
l'un Où sont les choses, abominables, hideuses, obscènes, mais extraordinaires, dont tu parlais? où sont les cendres des héros, el la pourriture des dieux? Je ne Yois que ce que nous ramassons tous les soirs.
l'autre Où sont les choses jolies, délicieuses, rayonnantes, extraordinaires, dont tu m'as parlé ? où est la plus lointaine de toutes les étoiles, habitée parles anges? Je ne vois que ce que nous ramassons toutes les nuits.
l'un Ilélas ! tu dis vrai. Je me suis trompé. C'est que j'étais ivre.
l'autre Tu as raison, hélas ! J'avais la berlue. C'est que j'étais saoul.
l'idéal ou li:s di:ux cuiffonmkus 245
l'un Ramassons les hoUes.
l'autre Et suivons la rue...
l'un Où sont les ordures...
l'autui:
Les vraies ordures.
l'un Tout de même, c'est bien triste de ne jamais trouver que des morceaux d'étoffes, des trognons, des vieilles fleurs, du vieux papier, desépluchures, petites saletés, petites bêtises, enfin quoi ? rien.
l'autre
Qu'y faire?... C'est le métier qui veut ça.