MARGUERIDETTE OU LE ROI TOUT NU
dans l'eau Taimit. Eh ! Margueridette ! eh ! Marguerida ! Elle l'aima, le Roi l'aimit. C'est baisers par-ci, c'est baisers par-là... eh ! Margueridette.
L'OHTETL DU ROI
Cousin, par les singes, d'Ubu Roi, ce Macbeth vu à travers des lunettes que Rabelais laissa tomber sur la scène des Funambules, un soir où on y jouait une farce tragique, due à la collaboration d'Aristophane et de Villiers de l'Isle-Adam, le prépotent, omnipotent, tripotant et ventripotent Hennidellakamarozolulu, monarque de l'Archipel Foie-gras-j ambon-de-Mayence- beurre-d'Isii^ny, qui est voisin des îles Sandwich, a fait couper la tète, au moyen d'une feuille de pamplemousse, à son bouffon Pippo, lequel, comme on sait, fut longtemps au service du
256 l'orteil du roi
seigneur Garrucci, et par la suite, en hérita. Pourquoi donc Pippo, ayant, choses rares même chez les triboulets des terres océaniennes, pour face un envers d'hamadryas, pour dos un devant de gorille, et, au bout de chaque nez, en manière de verrue, une petite églantine rose, ressemblante à la petite grande-duchesse de l'empire des Incas, mérita-t-il d'être décollé au moyen d'une feuille de pamplemousse ? parce qu'il avait omis de rire sur le passage d'un enterrement. Ne pas rire quand la mort passe, rien de plus indécent ; et ce fut une juste décapitation. Mais voici que le prépotent, omnipotent, tripotant et ventripotent Ilennidellakamarozolulu s'ennuie de ne plus avoir de bouffon ; et, en quelque pressentiment, peut-être, de la parade que Georges Docqiiois fera jouer ce soir sur le Tréteau de Tabarin, il convoque à le faire rire tous les habitants, non seulement de son archipel voisin des îles Sand-
l'orteil du roi 257
wich, mais ceux de toutes les contrées où vivent des hommes et des femmes, celles-ci bien plus vivantes que ceux-là, si Ton évalue la quantité de la vie au plus nombreux et plus fréquent emploi que l'un des sexes en fait à Tusage de l'autre. On amène au monarque, de toutes parts, les exemplaires les plus rares et les plus falots de l'humanité. Il voit des nègres blancs ; il ne rit pas. Il voit un Karageuz ayant, dans chaque paume, une tête de patriarche d'Arménie, où le sang, au bord d'une moitié de nuque, s'agglutine en caillots, et s'étant fait un turban d'entrailles roses et vertes de vierge du même pays ; il ne rit pas. Dans un décor de vaudeville, il voit M. Dailly en caleçon ; il ne rit pas. Il voit, ou, pour mieux dire, il entend un conférencier normalien proposer que l'on élève un monument à Charles Baudelaire devant l'entrée du Moulin-Rouge I il ne rit pas. Il voit des phoques savants, debout sur
2o8 l'orteil du roi
la queue, en monôme, danser la farandole autour de la Vénus de Milo, il voit de gras notaires de province, de qui les visages ressemblent à des derrières qui auraient des favoris, et il ne rit pas. Et il pense qu'il ne rira jamais plus^ et il regrette son bouffon Pippo. Mais, tout à coup, il s'esclaffe! C'est d'avoir aperçu, sorti de la sandale — car les cordonniers font des chaussures peu solides dans l'archipel où règne Hennidellakamarozolulu — son orteil, son royal orteil. Elle est vraiment exhilarante, grasse, rose, avec des durillons pointus et d'exubérants oignons, la difformité de ce doigt de pied ! L'orteil, désormais, sera le bouffon du roi. Mais il convient d'éduquer sa drôlerie naturelle. Le monarque fait venir des clowns des Folies- Bergère, qui enseignent à l'orteil l'art des contorsions comiques, un danseur anglais, qui lui apprend la gigue, et une ballerine espagnole, qui lui met, au bout de l'ongle, un
l'orteil du roi 259
petit tambour de basque ! Le roi s'amuse extraordinairement, et si longtemps, que son peuple s^alarme d'abord, et, enfin, s'exaspère de ne plus être gouverné du tout. Des anarchistes, d'ailleurs ravis de toute règle abolie, proposent de faire sauter, pour passer le temps, au moyen de petites bombes, promptes guérisseuses de cors aux pieds, l'orteil du roi. Mais c'est un peuple très doux que celui de l'archipel voisin des îles Sandwich! Il se borne à s'emparer de Ilennidellakamarozolulu, et à l'embarquer sur un trois-mâts qui fait voile vers le pôle Nord. Le roi, pas le moins du monde, ne prend garde à cet événement. Il n'est occupé qu'à rire des folâtreriesde son orteil ! On l'emporte, parmi les brouillards et les orages, on le débarque, et on le laisse, tout seul, au septentrion du monde, sur l'immense bloc de glace, sous les brumes éternellement blanches et immobiles, pareilles à des banquises célestes. Il ne s'in-
260 l'orteil du roi
quiète pas, il se pâme de rire, à cause de son orteil qui tortillonne, danse la danse du ventre, ou fait tintinnabuler les grelots du petit tambour de basque ! Sur la froide dure, il s'ankylose, il se roidit, n'importe, puisque l'orteil fait des farces, encore, et l'amuse. Il y a surtout un petit durillon, tout rose, qui remue comme un nez déjeune chat, et qui est extravagant I Le roi gèle, il sera glaçon à son tour, il se solidifie et s'étrécit, n'importe, il rit toujours, à cause de l'orteil! Enfin, devenu banquise, il ne cesse pas d'éclater de rire, il éclate de rire plus largement encore, et c'est du glacier fendu de sa joie que, — le pôle fondant sous la persistante tiédeur de son rire, — se précipite, se déverse, et ruisselle, en cyclones et en averses, toute la tempête septentrionale !