RENDEZ-VOUS
le dos. De temps en temps, il dit : « Ça y est, ça y est, ah! bien, chouette. » 11 n'est pas tout à fait conscient encore, l'ahurissement de la peur alourdissant l'abrutissement du récent sommeil. « Mon iils ! » dit un homme plus noir. Le condamné, par habitude, grommelle : « Ratichon. » On le pousse. On le fait monter dans une espèce de charrette. Beaucoup de blouses, et des soldats, sont autour. Comme, dans cette petite ville, la place oii l'on exécute est assez lointaine de la prison, il y a la charrette encore. On part. La robe noire est à côté de lui. La matinée est brouillasseuse. Il a froid. Il comprend tout à fait. Oui, le couteau. Eh bien ! oui, la guillotine, le couteau, après ? un peu plus tôt, un peu plus tard. . . il voudrait être crâne. Môme il cherche quelque chose de drôle à dire, — un de ces mots, comme en ont dit les condamnés célèbres, un de ces mots qu'il a lus dans les journaux. Il a froid. Il a mal
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au ventre. Il voudrait être drôle, il ne peut pas. Quelque chose arrive, vers eux : venant de la bourgade voisine, un convoi funèbre, corbillard suivi de huit ou dix ])aysans, cercueil de quelqu'un qui est mort naturellement, s'en va vers le cimetière, croise la charrette. Le condamné a levé la lôte, regarde le mort qui passe, le salue, et il essaye de sourire. 11 dit, vers le mort, d'une voix qui veut être entendue : i< A tout à l'heure, camarade ! « Il répèle: « A tout à l'heure! » La charrette s'en va d'un côté, le corbillard de l'aulre. Il tombe une petite pluie, il y a beaucoup de monde sur la place. Et c'est, bientôt, la tête sous... Cependant, là-bas, le convoi continue de marcher vers le cimetière. Il avance très lentement. Un inslant, il est obligé de s'arrêter, à cause d'un éboulcment de pierres, dans une ornière boueuse. On dirait que le mort ne veut pas arriver le premier au rendez-vous.